Si les contre-la-montre bloquent la course, pas de contre-la-montre la dénature

giro 2015tour 2105Avant d’évoquer le sujet de mon billet, le Tour de France, je voudrais souligner une fois encore la stupidité des instances qui régissent le sport à propos du dopage. En effet, alors que Lance Armstrong voulait prendre part hier à une course de charité à Greenville en Caroline du Sud, appelé le Gran Fondo Hincapie, on lui a tout simplement interdit la participation à cet évènement pour le motif qu’il est suspendu à vie pour dopage. Le plus triste dans cette décision est qu’on a l’impression qu’il est le seul sportif à s’être dopé pendant sa carrière et, bien entendu, il s’agit d’un coureur cycliste. Désolant, même si cela satisfait tous les censeurs qui n’ont jamais commis la moindre infraction leur vie durant…parce qu’ils sont parfaits, ce qui leur permet de se battre pour jeter la première pierre à destination d’un contrevenant, à supposer qu’il le soit réellement. En outre, que je sache, Armstrong n’est quand même pas un criminel, et il n’a pas davantage braqué une banque ou un magasin quelconque !!!

Après cette introduction indignée devant tant de bêtise et d’hypocrisie, revenons au sport, le vrai, pour dire qu’à présent nous connaissons le parcours de deux des trois grands tours de la saison cycliste, information d’autant plus intéressante qu’Oleg Tinkoff, patron de Tinkoff – Saxo Bank, est décidé à offrir un million d’euros aux quatre meilleurs coureurs à étapes actuels, à savoir Contador, Froome, Nibali et Quintana, s’ils décidaient de courir les trois grands tours l’an prochain. Certains observateurs ont trouvé l’idée intéressante, d’autres loufoques, tandis que nombreux dans notre pays pensaient que ce n’était rien moins qu’une incitation au dopage, obsession des Français ! Cela dit, est-ce vraiment une bonne idée ? Je suis dubitatif, parce qu’il paraît très, très difficile de « jouer la gagne » sur les trois épreuves la même année. Autre élément qui ne milite pas pour ce triplé : cela signifierait pour ces quatre coureurs de mettre toute leur énergie et leurs forces uniquement sur ces courses…ce qui serait injuste pour les organisateurs des autres courses du calendrier, notamment Paris-Nice, Tirreno-Adriatico, le Tour de Catalogne, le Tour de Romandie, le Tour du Pays-Basque, le Tour du Suisse ou le Dauphiné-Libéré. Autant d’épreuves qui appartiennent elles aussi à l’histoire et même à la légende du vélo, sans parler évidemment de l’impossibilité pour ces champions de disputer les Ardennaises, par exemple. Enfin, avant d’envisager de courir les trois grands tours nationaux en une même année, pour les gagner si possible, que les meilleurs coureurs envisagent d’abord de réaliser le mythique doublé Tour-Giro que seuls Coppi, Anquetil, Merckx, Hinault, Roche, Indurain et Pantani ont réussi au cours de leur carrière.

Est-ce faisable de nos jours ? La réponse est clairement positive, surtout avec un Giro un peu moins dur que certaines années, par exemple comme celui qui nous est proposé en 2015. Pour mémoire je rappellerais que Contador aurait pu le réaliser en 2011, sans cette lamentable affaire de traces de clembutérol. Si j’écris cela, c’est parce que malgré un hiver ô combien perturbé par ce contrôle anormal, qui ne l’aurait pas été dans la quasi-totalité des laboratoires, Contador a fini cinquième du Tour de France, après avoir subi les affres de deux chutes au début et au milieu de l’épreuve qui ont abîmé ses genoux. En outre, il a fini très fort ledit Tour de France 2011, comme en témoignent son baroud d’honneur avec une attaque insensée à presque 100 km de l’arrivée lors de l’étape qui arrivait à l’Alpe d’Huez, et une remarquable performance contre-la-montre (la veille de l’arrivée), où il termina à la troisième place sur la distance de 42,5 km, à 1mn06s de Tony Martin, le roi du chrono ces dernières années. Tout cela pour dire qu’un Contador arrivant serein au départ du Tour de France, sans subir les sifflets et la vindicte des faux amateurs de vélo qui le considéraient comme un paria, aurait probablement gagné ce Tour de France tout à fait à sa portée. Il est d’ailleurs à la fois triste et amusant de voir aujourd’hui la plupart des Français ne s’intéressant qu’au Tour de France le porter dans leur cœur…parce qu’il a battu Froome à la Vuelta. Mais cela ne durera pas, parce qu’il est redevenu le meilleur. En France, et ce n’est pas nouveau, on n’aime pas les gagnants : la preuve, sur les routes de France au mois de juillet, on a toujours préféré Poulidor à Anquetil !

En parlant de Poulidor et Anquetil nous revoilà plongé dans le Tour de France et son parcours pour 2015 dévoilé ces derniers jours. Un parcours dont on nous dit qu’il fait la part belle aux grimpeurs, ce qui est en partie vrai, mais surtout qui défavorise clairement les rouleurs…ce qui est pour le moins étonnant. Pourquoi un ridicule contre-la-montre de 14 km le premier jour ? Si j’ai employé le mot ridicule c’est parce que ces 14 kilomètres seront les seuls en individuel contre le chrono, une distance équivalente aux secteurs pavés dans l’étape de Cambrai. Voilà qui me gêne un peu si l’on se réfère à l’histoire du vélo sur route, car la première étape contre-la-montre dans le Tour de France date de 1934 (victoire du vainqueur, Antonin Magne, sur la distance de 90 km). En tout cas ces 14 kilomètres font parler, comme par exemple Julio Jimenez, grand escaladeur dans les années 60, qui n’hésite pas à dire qu’il devrait y avoir plus de contre-la-montre. Quant à Delgado, il pense carrément que cela est fait pour aider les nouveaux talents français.

En revanche tous ces gens oublient qu’il y aura, comme l’an passé, des pavés, et je doute que cela avantage les Français. Au fait, était-ce bien utile de remettre des pavés de nouveau cette année, avec les risques que cela comporte ? Rappelons-nous le Tour de France 1979, avec cette crevaison de Bernard Hinault qui lui a fait perdre 3mn26s par rapport à Zoetemelk, lequel avait aussi crevé, sauf que son équipier Sven Nilsson était à ses côtés pour lui donner immédiatement sa roue avant. Certes cette année-là Hinault a remporté son second Tour de France devant Zoetemelk, mais cette victoire il l’a surtout construite dans les contre-la-montre, à Bruxelles sur la distance de 33 km (36 s d’avance sur son rival néerlandais), puis entre Evian et Morzine (2mn37s d’avance sur la distance de 54km), et enfin à Dijon (1mn9s sur la distance de 48 km), après avoir gagné le deuxième jour un autre c.l.m entre Luchon et Superbagnères (24 km). Reconnaissons que là c’était trop, d’autant qu’il y avait en plus deux étapes de c.l.m. par équipe de 87.5 km et 90 km. De la folie pure !

En tout cas les anti-Contador ou anti-Froome, surtout nombreux en France, seront contents, car ni l’un ni l’autre n’est à l’aise sur les pavés, mais je trouve pour ma part hallucinant que l’on puisse quasiment supprimer le contre-la-montre individuel, pour le remplacer par des secteurs pavés plus longs que l’an passé. A ce compte là, il n’y a qu’à faire un Paris-Roubaix bis comme étape dans le Nord ! Pas sûr toutefois que le Tour de France y gagnerait. Autre étonnement, pourquoi avoir attendu la neuvième étape pour placer une étape contre-la-montre par équipes de 28 km ? A-t-on imaginé le handicap que cela constituerait pour une équipe ayant perdu deux coureurs sur chute dans l’étape des pavés, pour ne citer qu’elle ? Oui pourquoi cela ? J’avoue là aussi que je m’interroge sur les intentions des organisateurs. A-t-on vraiment privilégié le sport dans cette affaire ?

Résultat, il est du coup très possible que Froome fasse le choix de disputer le Giro et la Vuelta, où il aurait évidemment beaucoup plus de terrains à sa convenance, à commencer par les 60 kilomètres contre le chrono en individuel dans le Giro. Cela nous permettrait d’assister dès le printemps au grand duel entre Froome et Contador, puisque ce dernier va avoir comme premier objectif de remporter son troisième Tour d’Italie. Reconnaissons que c’est un programme très alléchant…en espérant que ce duel n’ampute pas trop les forces de celui qui courra aussi le Tour de France, Contador, auquel cas un Quintana ou un Nibali pourrait profiter de l’aubaine. Finalement, le million d’euros de Tinkoff aurait été mieux utilisé à l’offrir à ceux qui tentent le doublé Giro-Tour, ce qui aurait mis à égalité les quatre grands leaders. Au fait, et les Français ? Les amateurs de vélo du seul mois de juillet et autres franchouillards espèrent qu’un Tour sans c.l.m. ou presque pourraient voir les Pinot, Bardet, Rolland ou Barguil sur le podium. J’ai peur pour eux que ce ne soit qu’un rêve, car qui pourrait croire que Péraud aurait terminé second cette année si Froome et Contador n’étaient pas tombés ?

Michel Escatafal


Palmarès des grandes courses depuis 1946 (mise à jour à la fin de la saison 2014)

MerckxhinaultCe tableau rassemble les victoires des meilleurs coureurs ayant couru après-guerre dans les grandes épreuves du cyclisme sur route. C’est un travail qui se veut le plus objectif possible, même si je suis bien conscient que l’on puisse discuter du barême des points attribués pour une victoire dans chacune des épreuves. Celles-ci ont été choisies en fonction de leur ancienneté et de leur permanence. Les plus récentes, l’ Amstel Gold Race et Tirreno-Adriatico, sont nées en 1966, mais toutes les autres ont été disputées pour la première fois avant 1948. Il y a 10 épreuves par étapes (Tour de France, Giro, Vuelta, Tour de Suisse, Dauphiné, Paris-Nice, Tirreno-Adriatico, Tour de Romandie, Tour du Pays-Basque, Tour de Catalogne), plus 9 classiques (Milan-San Remo, Tour des Flandres, Gand-Wevelgem, Paris-Roubaix, Flèche Wallonne, Liège-Bastogne-Liège, Amstel Gold Race, Paris-Tours, Tour de Lombardie), le championnat du monde sur route et le championnat du monde contre-la-montre. Concernant cette épreuve, créée en 1994, j’ai considéré que le Grand Prix des Nations, disputé pour la première fois en 1932, faisait office de championnat du monde avant sa création officielle.

Je précise de nouveau que je me refuse à tenir compte des changements dans les palmarès, pour les raisons que j’ai expliquées à plusieurs reprises, notamment celles liées au cas Armstrong. Pour moi, le palmarès ne doit changer que s’il y a dopage lourd et indiscutable, détecté immédiatement après une épreuve, par exemple Landis, positif à la testostérone dans le Tour 2006. Je rappelle au passage que Riis a été rétabli dans le palmarès du Tour, après en avoir été exclu, parce qu’il a fait des aveux publics, décision tout à fait normale puisque certains ayant avoué par le passé s’être dopé figurent toujours parmi les vainqueurs de l’épreuve. Quand à Héras, son quatrième succès dans la Vuelta lui a été rendu six ans après, suite à la mise en lumière d’irrégularités lors de l’examen des échantillons qui avait révélé des produits interdits…ce qui démontre la nécessité d’être très prudent lorsqu’on veut toucher aux palmarès déjà établis. Qui nous dit que dans 10 ou 15 ans, voire même avant, Armstrong ne figurera pas de nouveau au palmarès du Tour de France?

Pour voir le tableau cliquez →palmares avec TA


Andy Schleck : un sentiment d’inachevé…

SchleckAvant d’évoquer la fin de carrière d’Andy Schleck, je voudrais souligner la victoire de Davide Rebellin hier dans le Tour d’Emilie, une belle épreuve italienne de fin de saison, ce succès du vétéran italien (43 ans) ne faisant qu’aviver les regrets de voir le champion luxembourgeois interrompre prématurément (il a 29 ans) une carrière qui promettait tellement. Un Rebellin qui a beaucoup fait parler de lui au moment de son contrôle antidopage positif lors des Jeux Olympiques de Pékin en 2008 (EPO CERA) et qui a été suspendu deux ans suite à ce contrôle, mais qui a repris la compétition depuis la fin avril 2011 et qui continue…à gagner. Preuve que le coureur, sans doute très surveillé et donc contrôlé régulièrement, est quand même un grand champion, ce qui lui a permis de réaliser en 2004 l’exploit de remporter coup sur coup les trois classiques ardennaises, l’Amstel Gold Race, une de ses trois Flèches Wallonnes et Liège-Bastogne-Liège, sans oublier Paris-Nice en 2008 et Tirreno-Adriatico en 2011 ou encore la Clasica San Sebastian en 1997 (il y a 17 ans !), pour ne citer que ses victoires les plus probantes.

Mais je voudrais aussi rendre un hommage particulier à un autre très grand champion qui a décidé d’interrompre sa carrière début 2015, l’Australien Cadel Evans (37 ans). Ce dernier, qui a commencé le vélo de compétition par le VTT, est devenu au fil des ans un des meilleurs coureurs de sa génération, avec pour point d’orgue une victoire dans le Tour de France 2011 devant Andy Schleck, un titre de champion du monde en 2009, une victoire dans la Flèche Wallonne en 2010, deux Tours de Romandie en 2006 et 2011 et Tirreno-Adriatico encore en 2011 sa grande année, alors qu’il avait à cette époque 34 ans. Un coureur très complet, à la fois excellent rouleur et très bon grimpeur, ce qui explique ses plus beaux succès et la somme de podiums qu’il a conquis dans les grandes courses à étapes, en rappelant qu’il termina troisième du Giro 2013. Et oui, quand on voit les succès que remportent ou ont remporté des coureurs comme Rebellin à plus de 40 ans, Cadel Evans à plus de 33 ans, ou encore Valverde cette année à 34 ans, voire Rodriguez à 35 ans, on se dit vraiment qu’Andy Schleck devrait être aujourd’hui au summum de ses possibilités pour encore quatre ou cinq ans. Certes, il paraît que son genou gauche n’a plus de cartilage, ce qui évidemment est une blessure invalidante pour un coureur cycliste, mais on ne m’empêchera pas de penser que sa carrière et son palmarès auraient dû être autrement plus conséquents qu’ils ne le sont, compte tenu de sa classe intrinsèque, même s’il n’est peut-être pas tout à fait aussi doué que ses fans le prétendent, à moins que ce ne soit tout simplement l’impossibilité mentale de s’entraîner très dur pour briller sur la durée d’une saison.

Si j’écris cela c’est parce qu’il lui a toujours manqué ce qu’avait su, par exemple, développer son glorieux prédécesseur du Grand-Duché, Charly Gaul, à savoir bien rouler contre-la-montre, un domaine dans lequel Andy Schleck n’a jamais progressé, et c’est bien dommage. J’aurais d’ailleurs tendance à écrire que nous sommes dans une autre époque, car Bahamontes, autre grimpeur patenté, limitait parfaitement les dégâts quand il s’agissait de défendre un maillot. Pour mémoire je rappellerais que Charly Gaul avait battu Anquetil sur les 46 km c.l.m. du circuit de Châteaulin (avec 7 s d’avance) dans le Tour de France 1958, et que Bahamontes avait terminé troisième de l’étape Arbois-Besançon sur la distance de 54 km c.l.m dans le Tour 1963, avec un retard dépassant à peine les deux minutes sur ce même Anquetil (2mn07s) et un peu plus d’une minute (1mn03s) sur le futur recordman de l’heure, Bracke. Des performances totalement hors de portée d’Andy Schleck vis-à-vis des meilleurs rouleurs d’aujourd’hui. Cela étant, quand on voit comment Quintana et même Purito Rodriguez, qui figurent parmi les meilleurs escaladeurs du peloton, arrivent à limiter les dégâts contre-la-montre, on se dit qu’avec sans doute un peu plus de travail, Andy Schleck aurait pu faire mieux que de la figuration c.l.m. dans les épreuves à étapes, qu’elles soient d’une ou de trois semaines.

Ah, le travail et la dureté du métier de coureur cycliste ! Un métier d’autant plus dur qu’il nécessite un énorme dépassement de soi-même, toujours au prix de mille souffrances, dépassement qu’un Contador, un Froome ou un Cadel Evans ont toujours su apprivoiser parce qu’ils vivent depuis des années par, pour et avec le vélo. Parce qu’ils sont aussi des bourreaux de travail, au point d’être très forts même en ayant été privés de compétition pendant des périodes parfois très longues. Il est inutile de rappeler qu’à son retour de suspension, en août 2012 à la Vuelta, Contador a remporté son septième grand tour sur la route, et que cette année ce même Contador et Chris Froome ont souffert de lourdes chutes qui les ont fait abandonner le Tour de France, ce qui ne les a pas empêché quelques semaines plus tard d’avoir terminé premier et second du dernier Tour d’Espagne.

Toutefois Andy Schleck était quand même un grand coureur, un des quatre meilleurs de l’histoire de son pays, Le Luxembourg, après François Faber, Nicolas Frantz et Charly Gaul. Il a quand même terminé trois fois second du Tour de France sur la route et une fois à cette place sur le Giro, cette performance ayant été accomplie à l’âge de 22 ans, soit deux ans de moins que Charly Gaul quand il remporta son premier Giro (1956). Il a aussi remporté une très belle classique (Liège-Bastogne-Liège), peut-être la plus difficile du calendrier, ce qu’en revanche Gaul n’a jamais fait si l’on reste dans la comparaison. Tout cela démontre que le plus jeune des Schleck avait une classe infiniment supérieure à celle des autres coureurs du peloton, à trois ou quatre exceptions près. Rien que ces performances en font un champion de très haut calibre, sauf à considérer que trois deuxièmes places du Tour de France et une du Giro, ajoutées à un succès dans La Doyenne,  valent moins que 30 victoires ou plus.

En fait il lui a surtout manqué cette rage de vaincre qu’il ne manifestait qu’avec parcimonie, une rage de vaincre qui habitait beaucoup plus souvent Charly Gaul, d’autant que ce dernier était obligé de se débrouiller seul dans les grandes courses à étapes en raison de la faiblesse des équipes qui l’ont entouré (à l’époque il y avait les équipes nationales). Peut-être aussi, comme je l’ai dit précédemment, qu’Andy Schleck ne s’imposait peut-être pas des charges de travail suffisantes, mais alors comment faisait-il en 2009, 2010 ou 2011, trois années au cours desquelles il était très fort dans le Tour de France ? Encore une question à laquelle lui seul peut répondre, sauf à noter qu’il ne s’est jamais ou presque fixé d’autres objectifs que les Ardennaises et le Tour, ce qui donnait l’impression qu’il ne faisait rien le reste du temps…ce qui est profondément injuste. Après tout, ce n’est pas le seul champion à ne pas aimer s’entraîner comme un fou ! N’est-ce pas Bernard Hinault ? Et pourtant le palmarès du Blaireau est un des deux plus beaux de l’histoire, juste derrière Merckx ! En revanche Hinault avait une rage de vaincre sans commune mesure avec celle d’Andy Schleck.

Peut-être aussi qu’il aurait dû rester avec Bjarne Riis, au lieu de quitter ce dernier en 2011 pour aller voir ailleurs, et se retrouver dans un milieu qui n’a jamais semblé lui convenir. Pourquoi cette décision des deux frères Schleck, même si la création d’une équipe luxembourgeoise pouvait à elle seule l’expliquer ? Eux seuls le savent. Toujours est-il qu’il n’a plus rien fait de brillant à partir de 2012, une coïncidence que certains ont relevé. Peut-être lui-a-t-il manqué un manager en qui il ait eu une confiance absolue, un homme qui ait su parfaitement ce qu’il pouvait lui demander…et ce qu’il ne pouvait pas, d’autant qu’Andy a toujours donné l’impression de ne pas savoir se gérer seul, mais aussi de n’en faire qu’à sa tête. Par exemple lors du Tour de France 2010, qu’il aurait remporté à la pédale s’il avait écouté Bjarne Riis, lequel lui conseillait d’attaquer dans la montée vers Morzine, au lieu d’attendre le dernier kilomètre, alors que ce même Riis s’était aperçu que Contador n’était pas bien ce jour-là. Résultat, Andy ne prit qu’une petite dizaine de secondes à Contador, alors qu’il aurait pu le repousser beaucoup plus loin ce jour-là.

La confiance en son entourage est quand même la mamelle du coureur cycliste. Pour aussi fort que soit un champion il lui faut un homme de confiance, qu’aurait pu être pour Andy son frère Franck, à condition que ce dernier ait su faire abstraction de ses ambitions, d’autant qu’il est loin d’être aussi doué qu’Andy. Son père Johny aurait aussi pu jouer ce rôle, sauf qu’un père n’est pas forcément le mieux placé pour donner des conseils, même après avoir été un bon coureur. Nous avons été nombreux à être stupéfaits d’apprendre, à l’automne 2012, que Johny Schleck avait conseillé à ses fils d’arrêter le vélo, Franck ayant subi un contrôle antidopage positif pendant le Tour de France, positivité qu’il a toujours contestée. Certains diront que ce conseil en dit finalement beaucoup sur la vraie motivation du clan Schleck, car c’est une attitude de perdant et non de gagnant.

Voilà quelques considérations qui me font dire que l’encore jeune Andy Schleck devrait avoir tout son avenir devant lui, y compris gagner sur la route le Tour de France, mais aussi le Giro ou la Vuelta. Ce ne sera pas le cas, hélas, d’autant qu’il a accumulé les pépins physiques depuis sa chute au Dauphiné en 2012. Cet abandon du vélo est quelque part un naufrage pour le cyclisme. Peut-être tout simplement s’est-il laissé aller lentement au découragement, ce qui paraît étonnant aux yeux de ceux qui l’ont vu se battre comme un lion lors de son saut de chaîne au Port de Balès dans le Tour 2010, qui lui a sans doute fait perdre le Tour, plus peut-être encore qu’à Morzine, sans parler de sa courageuse montée vers le Tourmalet avec Contador à ses côtés dans ce même Tour 2010. Il avait aussi montré sa détermination lors de sa mémorable attaque dans l’Izoard (Tour 2011) pour s’imposer en solitaire et en grand champion au sommet du mythique Galibier, tout près de Briançon, ville où son compatriote Charly Gaul accomplit un exploit mémorable dans le Tour 1955 en passant tous les cols en tête (Aravis, Madeleine, Télégraphe, Galibier), pour gagner avec un quart d’heure d’avance sur Bobet et Geminiani. Pourquoi n’a-t-il jamais pu renaître de ses cendres depuis juin 2012 ? Question de volonté, de force morale, comme je ne cesse de le répéter dans cet article ? En tout cas l’abandon définitif d’Andy Schleck est une triste nouvelle, car le vélo a besoin de coureurs comme lui, d’autant que sa génération, qui est aussi celle de Contador, Froome et Nibali, est théoriquement à l’âge où les champions atteignent leur sommet.

Michel Escatafal


Le record de l’heure avait besoin d’un rafraichissement…mais (Partie 2)

rivière RHCette fois point de diversions et essayons de voir quelle est la réelle valeur du record du monde de l’heure que vient de battre Jens Voigt, dont la réussite réchauffe le cœur de tous ceux qui aiment le vélo, tellement ce coureur a été méritant tout au long de sa très longue carrière (professionnel de 1997 à 2014), agrémentée de quelques belles victoires comme ses cinq succès dans le Critérium International (1999, 2004,2007, 2008 et 2009). Toutefois cela ne doit pas nous faire oublier que ce monument du cyclisme qu’est le record du monde de l’heure, avait beaucoup perdu de son attractivité depuis quelques années, en grande partie par la faute de l’UCI qui ne cesse de modifier ses règlements. Résultat, après l’épisode Sosenka, c’est maintenant Jens Voigt qui figure au palmarès, ce qui est plus réjouissant que voir le coureur tchèque en successeur des Coppi, Anquetil, Baldini, Rivière ou Merckx, d’autant que cela faisait presque dix ans que ça durait (49.700km en 2005). Et Voigt n’a pas fait les choses à moitié, puisqu’il a porté ce record largement au-delà des 50 kilomètres (51.115km).

Néanmoins on ne peut pas vraiment se réjouir, comme ce fut le cas auparavant, dans la mesure où Voigt a battu le record de Sosenka sur un vélo très spécial, qui n’a rien à voir avec celui utilisé par Merckx à Mexico en 1972, ni même avec celui de Sosenka à Moscou en juillet 2005 ou encore celui de Boardman en 2000 à Manchester (49.441 km). En revanche son vélo est beaucoup plus proche de celui avec lequel Moser a battu ses deux records à Mexico (janvier 1984 avec 50.808 km et 51.151 km), avec des distances parcourues quasiment équivalentes. Certes les roues du vélo de Voigt sont identiques à l’avant et à l’arrière, le poids de la machine est légèrement supérieur (8.45 kg pour Voigt et un peu moins de 8 kg pour Moser), mais en dehors de cela la ressemblance avec celui de Moser est caractéristique…ce qui n’empêche nullement son homologation, l’UCI acceptant à présent que « le matériel utilisé en compétition doit pouvoir bénéficier des évolutions de la technologie lorsqu’on estime que cela est pertinent ». Très bien, sauf que cela interdit toute comparaison athlétique, en se demandant ce qui était pertinent à propos des performances des années 1984 à 1996 (Moser, Indurain, Rominger, Boardman), même s’il y avait de l’exagération (Obree). Dit autrement, le cyclisme qui se veut et est un sport éminemment professionnel ne cesse de se ridiculiser avec ses constants changements de règlement et de palmarès. Résultat, seuls les vrais passionnés de ce sport réussissent à se faire une idée exacte de la hiérarchie dans les compétitions et de la place de chaque coureur dans l’histoire, sachant évidemment que l’on ne peut pas négliger les évolutions de toutes sortes, à commencer par le matériel. Chacun sait bien que Merckx n’a pas utilisé lors de son record à Mexico le même vélo que Coppi en 1942, ni même que celui de Rivière en 1957 et 1958, ce dernier ne bénéficiant pas, comme Merckx, des avantages de l’altitude à Mexico.

Tout cela pour dire que l’UCI ne devrait pas trop se mêler a posteriori des records du cyclisme sur piste, ou alors légiférer assez tôt pour ne pas avoir à changer les palmarès, quelques mois ou quelques années plus tard. Ce serait le meilleur moyen pour attirer les candidats à ce record qui a fait tellement rêver…avant de ne plus intéresser personne. L’an prochain on annonce une tentative de Wiggins pour le mois de juin, et bien évidemment le coureur britannique pulvérisera ce record. Combien réalisera-t-il avec le même vélo que Voigt ? Certainement plus de 53 kilomètres dans l’heure, avant que ce record ne soit battu par Taylor Phinney, lequel le portera à plus de 54 kilomètres. Tout cela en espérant qu’on ne fasse plus la comparaison avec l’époque de Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx. D’ailleurs si ces champions couraient à notre époque, je suis persuadé que sur leur classe ils battraient les 55 kilomètres. A-t-on connu meilleur rouleur-poursuiteur que Coppi, à une époque où la poursuite attirait les meilleurs rouleurs ? Sans doute pas, même si Anquetil et Merckx, eux aussi excellents poursuiteurs, auraient pu soutenir la comparaison avec le Campionissimo. En fait, un seul champion aurait pu battre tout ce joli monde, Roger Rivière, lequel bénéficie de la comparaison avec Jacques Anquetil dans les contre-la-montre et en poursuite. Pour mémoire, je rappellerais que dans sa courte carrière professionnelle (moins de quatre ans), Rivière ne fut jamais battu au championnat du monde de poursuite (qu’il remporta en 1957, 1958 et 1959), tout comme il était imbattable sur moins de 60 kilomètres contre le chronomètre sur la route.

Et puisque je viens d’évoquer les champions du passé, je voudrais évoquer la manière dont se sont préparés Coppi, Anquetil, Rivière et Merckx, avant d’accomplir ce qui fut considéré à l’époque comme un retentissant exploit. Coppi d’abord qui s’attaqua au record du monde de l’heure en pleine guerre (il était militaire), s’entraînant sommairement sur le Vigorelli de Milan au milieu des alertes aériennes, et sur la route quand il pouvait. Il fallait d’ailleurs avoir une sacrée foi pour s’attaquer aux 45.840 kilomètres du Français Archambaud (novembre 1937), surtout en pensant que Fiorenzo Magni venait de s’essayer à ce record et d’échouer nettement (44.440 km). Pourtant le futur ampionissimo releva le défi et se lança sur un vélo spécial pesant 7.5 kg (un kg de moins que celui d’Archambaud) et avec un développement de 7.38 m (52×15), à comparer aux 8.40 m de Voigt (55.14). Et il réussit l’exploit au prix de mille souffrances, alternant entre avance et retard sur Archambaud tout au long de la tentative, pour finir avec 31 minuscules mètres d’avance. Mais comme nous sommes dans le cyclisme et que dans ce sport rien n’est jamais simple dès qu’il y a une performance, il faudra attendre plus de quatre ans (en février1947) pour que le record de Coppi soit homologué, le dossier d’homologation ayant été déposé avec retard (plus de six mois). Un seul regret toutefois, qui fera le bonheur de Jacques Anquetil en 1956 : Coppi ne voulut jamais plus s’attaquer à son record, alors qu’en 1949, par exemple, il aurait pu le pulvériser, notamment après son second titre mondial en poursuite. Cela étant ce record tiendra quand même quatorze ans, en raison essentiellement de la légende qui s’y attachait, à savoir une extrême souffrance pour tenir la cadence pendant une heure…à comparer là aussi avec l’état de fraîcheur de Voigt après son exploit le 18 septembre dernier, même s’il a reconnu « avoir tout donné dans les vingt dernières minutes.

En tout cas cet effort ne fit pas peur à Jacques Anquetil, lequel profitant de son incorporation dans l’armée, s’attaqua au record le 29 juin 1956 dans le même Vigorelli de Milan, après s’être testé la veille pendant cinquante minutes. Profitant des conseils avisés de son directeur sportif, Paul Wiégant, qui lui établit un tableau de marche calqué sur celui de Coppi, Anquetil fit de cette tentative une sorte de contre-la-montre sur piste, partant assez vite, avant de tout donner dans le dernier quart d’heure. Cette tentative allait réussir au-delà de toute espérance, puisque le super champion normand, juché sur son vélo de 8.7 kg, avec lui aussi un développement de 7.38m (52.15), dépassa les 46 km avant le terme de l’heure fatidique. Au bout de son effort, il aura couvert la distance de 46.159 km, soit 288 m de plus que Coppi, ce qui fit dire à de nombreux observateurs que Jacques Anquetil avait battu Fausto Coppi, même si les conditions étaient quand même un peu différentes. En revanche, la comparaison fut beaucoup plus facile à faire un peu moins de 3 mois plus tard (le 19 septembre 1956) quand un autre surdoué de la route et de la piste âgé de 23 ans (un an de plus qu’Anquetil), Ercole Baldini, améliora ce record pour le porter à 46.393 km dans l’heure.

Un record du monde qui n’allait pas tenir beaucoup plus longtemps, à peine un an, sous les coups du surdoué parmi les surdoués, Roger Rivière. Ce dernier, alors âgé de 21 ans, s’était révélé chez les professionnels en battant Jacques Anquetil en finale du championnat de France de poursuite, puis en s’appropriant le titre mondial quelques semaines plus tard en dominant le Français Albert Bouvet en finale, après s’être joué de l’Italien Messina en demi-finale, le même Messina qui déténait le titre depuis 1954 et qui avait défait Anquetil en finale en 1956. Tous ces exploits sur la piste le conduisirent tout naturellement à s’attaquer au record de Baldini en septembre 1957, où dès sa première tentative, sans véritable préparation, il couvrit dans l’heure la distance de 46.923 km. Cela signifiait que le potentiel de Roger Rivière était bien supérieur à cette distance, d’autant qu’il avait approché les 47 km en ayant « fumé la pipe », selon ses dires, et surtout en ayant confondu tous ceux qui, comme Coppi, pensaient que 46.500km était un plafond qu’on ne pourrait pas dépasser. Ce même Coppi, qui avait assisté à la tentative de Rivière, reconnut très vite son erreur, admettant, comme tous les observateurs avisés du vélo, qu’en répartissant mieux son effort (Rivière avait pris un départ canon) le champion du monde de poursuite aurait accompli une performance très supérieure.

Raison de plus pour le coureur stéphanois de remettre ça un an plus tard, en ayant pour but de dépasser les 47.500 km, voire même 48 km dans l’heure. Et ces 48 km il les aurait peut-être battus le 23 septembre 1958 au Vigorelli, sans une crevaison à la quarante-huitième minute, qui l’obligea à finir sa tentative sur son vélo de secours. Toutefois, malgré cette crevaison, il porta le record du monde à 47.347 km. Cette fois Rivière avait mis tous les atouts de son côté, en ayant choisi un braquet de 53×15 (7.48m de développement) au lieu du 52.15 classique utilisé par lui-même un an auparavant et par Anquetil et Baldini. Il avait aussi décidé d’utiliser un vélo pesant 6.7 kg, avec des pneus gonflés à l’hélium, et avait recouvert son casque d’une fine pellicule de plastique pour une meilleure pénétration dans l’air. Hélas, cette crevaison…Et si j’écris cela, c’est parce que tous ceux qui venaient d’assister à cet extraordinaire exploit ont souligné sa facilité et son magnifique état de fraîcheur au terme de son heure d’effort. En fait, il venait de démythifier la souffrance inhérente à ce record.

Un record que Jacques Anquetil battra le 27 septembre 1967, à l’âge de 33 ans, en utilisant cette fois un braquet très supérieur à ceux utilisé précédemment (8.54 m). Un risque énorme, même si avec l’âge il se sentait suffisamment puissant pour le prendre…ce qui lui réussit parfaitement puisqu’après mille souffrances, il couvrit 47.493 km soit 146 mètres de plus que la marque de Roger Rivière. Un record qui, hélas, ne fut pas homologué pour cause de refus de contrôle antidopage. Il n’empêche « Maître Jacques » venait de réaliser un sacré exploit, même si en valeur absolue il n’avait pas égalé la performance de Rivière.

Et que dire d’Eddy Merckx, battant le 25 octobre 1972 le record détenu par le Danois Olé Ritter (48.653 km) depuis le 10 octobre 1968, sur la piste de Mexico inaugurée juste avant les Jeux Olympiques. Oui, que dire de l’exploit réalisé par celui qui détient le plus beau palmarès sur route de l’histoire du cyclisme, et qui compte aussi près d’une centaine de succès sur les vélodromes du monde entier. Et surtout que dire en pensant que cette année-là Merckx avait remporté Milan-San Remo, Liège-Bastogne-Liège, la Flèche Wallonne, puis le Giro, le Tour de France, et le Tour de Lombardie. J’imagine ce que certains adversaires du vélo diraient de nos jours sur une telle collection de grands succès en une seule saison, la suspicion devenant complètement folle en y ajoutant le record du monde de l’heure. Je vois d’avance les forumers aiguiser leurs vilénies sur les sites spécialisés ! Fermons la parenthèse pour dire que ce record devint la propriété du Cannibale, sans la moindre préparation spéciale, ou si l’on préfère sur sa seule classe. Un peu comme je l’ai écrit à propos de Coppi ou Rivière lors de sa première tentative. Mieux même, il n’avait même pas pris soin de rouler avant d’être sur la piste…pour économiser ses forces, ce qui fit dire à Jacques Anquetil qu’il aurait « certainement dépassé les 50 kilomètres » s’il s’était préparé à cet effort spécial.

Il l’aurait fait à coup sûr s’il avait surtout pris la peine de s’entraîner en altitude pendant plusieurs semaines afin de bénéficier pleinement des 2250m au-dessus du niveau de la mer. Enfin, un peu comme Rivière lors de sa première tentative, il partit trop vite et le paya à la fin. Peut-être le fait d’avoir dû patienter quatre longues journées en attendant que la météo soit favorable. Voilà pourquoi je pense que le futur recordman de l’heure, celui qui succèdera au palmarès à Jens Voigt, qu’il s’appelle Martin, Cancellara ou plus encore Wiggins, remarquable pistard et actuel champion du monde contre-la-montre, ne pourra jamais se considérer comme l’égal de Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx. Ces coureurs étaient des fuoriclasse, des champions dégoulinant de classe pure, ce que Wiggins ou Cancellara ou Martin ne seront jamais malgré leurs grandes qualités. Cela dit, un autre coureur aurait dû et pu s’inviter à ce somptueux bal des rouleurs : Bernard Hinault. Pourquoi n’a-t-il pas tenté de devenir à son tour recordman du monde de l’heure entre 1979 et 1982, c’est-à-dire à sa plus belle époque, alors qu’il était un très bon pistard ? Avec un minimum de préparation et à Mexico, il aurait à coup sûr été le premier à franchir le mur des 50 km. Pourquoi n’a-t-il pas relevé ce défi, comme il avait su relever celui de gagner Paris-Roubaix ? Dommage, car Hinault en classe pure était bien de la lignée de Coppi, Anquetil, Rivière et Merckx.

Michel Escatafal


Le record de l’heure avait besoin d’un rafraichissement…mais (Partie 1)

voigtAvant de parler du nouveau record de l’heure de Jens Voigt et de sa valeur réelle, je voudrais souligner deux ou trois évènements qui ont certainement interpellé les amateurs de cyclisme. Tout d’abord il y a le décès de Pino Cerami à 92 ans, ce qui montre que les cyclistes peuvent aussi mourir à un âge très avancé. Pino Cerami a surtout la particularité d’avoir attendu d’être âgé de 38 ans pour commencer à remporter des épreuves importantes, alors qu’il n’avait quasiment rien gagné jusque-là. Son palmarès en effet recense entre 1951 et 1960 une victoire dans le Tour du Doubs (1951) et le Tour de Belgique (1957). Et puis tout à coup, en 1960, ce fut l’explosion avec une victoire dans Paris-Roubaix, puis la même année la Flèche Wallonne et le Tour de Wallonie. L’année suivante, alors qu’il avait fini ses 39 ans, il s’imposait dans Paris-Bruxelles, une grande classique à l’époque, mais aussi dans la Flèche Brabançonne et de nouveau le Tour de Wallonie, avant de remporter à plus de 40 ans, le grand prix de la Basse Sambre (1962), puis une étape du Tour de France en 1963. Reconnaissons que comme parcours, celui-ci n’est pas banal ! Cela dit, il a eu la chance de ne pas courir au vingt-et-unième siècle, car on imagine qu’avoir obtenu pareils résultats sur le tard aurait alimenté je ne sais quelle suspicion de dopage. En tout cas, je ne sais pas s’il a pris quelque chose d’interdit aujourd’hui pendant sa carrière, mais il est mort très âgé, comme d’autres coureurs nés à son époque, tel Fiorenzo Magni, décédé au même âge.

Et puisque j’ai évoqué le mot dopage, dont on reparlera plus tard, je voudrais souligner la décision de l’Union Cycliste Internationale (UCI), qui vient d’annoncer la création d’un tribunal antidopage indépendant pour les coureurs contrôlés positifs à des substances prohibées. Très bien, mais en espérant que cela se fasse en apportant la preuve irréfutable que le coureur s’est dopé, et non pas en condamnant des coureurs qui ne peuvent en aucun cas apporter la preuve qu’ils ne se sont pas dopés, notamment pour les cas les plus litigieux, en y incluant le passeport biologique. Parmi ces cas je citerais les plus emblématiques, à savoir Valverde, Contador, Pellizotti ou Kreuziger, à qui on a retiré des victoires sur la route, et qui ont même été blanchi par la suite de façon formelle (Pellizotti) ou indirecte (Contador), alors que dans d’autres sports des cas avérés ont été traités avec infiniment plus d’indulgence. Bref, comme je ne cesse de le répéter, le vélo a pris le parti de se maltraiter, au grand dam des vrais amateurs de vélo, mais au grand plaisir de ceux qui ne cessent de critiquer ce sport, auquel ils ne connaissent absolument rien.

Laissons ces contempteurs du vélo à leur ignorance crasse et intéressons-nous rapidement aux résultats des championnats du monde sur route avec la belle victoire de la Française Pauline Ferrand-Prévot. Et comme cette jeune femme n’a que 22 ans, on peut imaginer que son palmarès sera très étoffé dans les années à venir, peut-être pas autant que celui de Jeannie Longo, mais avec une très belle collection de victoires quand même. Cela dit, avec le développement du vélo féminin un peu partout dans le monde, la concurrence s’avère déjà bien supérieure à celle qu’a connue Jeannie Longo…ce qui n’enlève rien à ses mérites.

Autre victoire significative dans ce Mondial, celle de Michal Kwiatowski, jeune coureur polonais de 24 ans, qui a eu raison par son culot et sa classe de tous ses principaux adversaires. La Pologne, avec Kwiatowski et Majka (sixième du Giro et meilleur grimpeur du Tour cette année à 25 ans), dispose à présent de deux coureurs de grande classe, ce qui pourrait en faire une des nations les plus fortes dans l’avenir, et retrouver même le rang qu’elle avait à l’époque chez les amateurs, quand ces derniers ne courraient pas avec les professionnels. On se rappelle notamment de Szurkowski dans Paris-Nice en 1974 (pour la première fois les amateurs affrontaient les professionnels dans une grande course), champion du monde amateur, qui tint tête à Eddy Merckx lui-même, notamment dans l’étape Toulon-Draguignan, où il termina devant le crack belge.

Fermons cette parenthèse historique pour évoquer aussi la nouvelle médaille obtenue dans ces championnats du monde par Alejandro Valverde. Au total il collectionne six breloques, dont deux en argent en 2003 et 2005 et quatre en bronze en 2006, 2012, 2013 et 2014. Je veux profiter de l’occasion pour rendre hommage à ce coureur qui, ne l’oublions pas, fut suspendu deux ans et interdit de courir en Italie entre 2009 et 2012…sans jamais avoir été contrôlé positif. Cette suspension qui a ému et outré nombre d’amateurs de vélo ne l’a pas empêché de revenir au moins aussi fort qu’avant, puisqu’il est aujourd’hui numéro deux mondial au classement UCI, signe que sa saison a été couronnée de succès. N’oublions pas que s’il a en partie raté son Tour de France (seulement quatrième sans Contador, Froome et Quintana), il a terminé troisième de la Vuelta derrière Contador et Froome, les deux références des courses à étapes de la décennie. En tout cas, comme pour Contador, cela signifie qu’il est revenu à son meilleur niveau après sa suspension, preuve que son présumé dopage n’explique pas ses performances passées. Là aussi, je laisse ceux qui n’aiment pas le vélo à leur rancœur, et j’affirme haut et fort que Valverde est un des plus grands champions de son temps, son palmarès le situant dans l’histoire au niveau de celui de Jan Janssen, Gianni Bugno, Vincenzo Nibali, Hennie Kuiper ou Cadel Evans.

Mais au fait, je viens de m’apercevoir que je n’ai pas encore parlé du record de l’heure de Jens Voigt, et de ce qu’il représente dans la longue histoire du vélo. Et bien, ce n’est pas grave, car je vais en parler dans un autre article, celui-ci s’avérant trop long pour l’historique que je veux développer sur le record du monde de l’heure, dont on peut regretter que nombre de grands champions ne figurent pas au palmarès, soit parce qu’ils ne l’ont pas tenté (Hinault, LeMond, Cancellara…), soit parce qu’on les a carrément rayé des palmarès…après avoir battu ledit record (Moser, Rominger, Indurain). Décidément, modifier les palmarès fut et continue d’être une marotte pour les instances du cyclisme !

Michel Escatafal


Contador : le champion cycliste du vingt-et-unième siècle

pistoleroDepuis dimanche soir les supporters de Contador en Espagne et ailleurs exultent, car leur champion vient de remporter son huitième grand tour, sa troisième Vuelta, ce qui le place dans l’histoire au niveau de Jacques Anquetil, juste derrière Merckx (11) et Hinault (10) et devant Coppi, Indurain et Armstrong (7). Par parenthèse je précise une nouvelle fois que je ne tiens pas compte des palmarès dits officiels, parce que cela confine au ridicule de voir sept Tours de France remportés par Armstrong sans vainqueur, alors que Riis, qui a avoué s’être dopé en 1996, figure au palmarès, qui plus est réhabilité par les organisateurs du Tour de France ! Et que dire de Roberto Heras, déclaré de nouveau vainqueur de la Vuelta 2005 en décembre 2012, alors qu’il avait été exclu du palmarès de l’épreuve…pendant six ans ! Qui sait si dans quelques années Armstrong ne sera pas de nouveau le vainqueur du Tour des éditions 1999 à 2006 ? Dans le cyclisme tout est possible, y compris les pires injustices ! A ce propos, comme je l’ai souligné dans un précédent article, je rappellerais simplement une phrase ( lue dans Vélo Magazine) de l’ancien président de l’UCI, Pat Mc Quaid,  à propos du jugement ayant « fusillé » Contador  pour l’exemple lors du contrôle anormal de ce dernier pendant la deuxième journée de repos du Tour de France 2010, pour une dose infinitésimale de clembutérol trouvée au laboratoire de Cologne…qui n’aurait pas été détectée dans la quasi totalité des laboratoires du monde : « J’ai demandé un jour  à notre avocat si, au cours de toutes ces années de procédures, il avait trouvé un jugement injuste. Il m’en a cité deux. L’un concernait Contador. Je ne suis pas loin de partager son point de vue ». Bien dit, Monsieur Mc Quaid !

Fermons cette parenthèse récurrente que l’on est constamment obligé de faire à propos du vélo, et qui, malheureusement, pollue les forums des journaux ou sites de sport et de cyclisme en particulier. Oui, revenons au vélo, au vrai vélo de compétition au plus haut niveau, celui que l’on rencontre sur les routes de la plupart des pays dans le monde, qui commence en Australie en janvier (Tour Down Under), pour se finir au Japon (Japan Cup) en novembre, et parlons à présent de cette Vuelta 2014 qui vient de s’achever. Un Tour d’Espagne qui aura mis un point d’orgue à une saison en tous points magnifique pour Alberto Contador, vainqueur cette année de Tirreno-Adriatico, du Tour du Pays Basque et donc de cette Vuelta, mais qui n’a jamais été au-delà de la deuxième place dans toutes les épreuves auxquelles il a participé, sauf au Tour de France qu’il a dû abandonner sur chute lors de la première étape de montagne (Planche des Belles Filles). Une chute survenant après celles de Froome quelques jours plus tôt, qui nous a privés du duel de rêve attendu par tous les vrais fans de vélo, entre les deux meilleurs coureurs à étapes actuels. Un duel auquel nous avons quand même eu droit en cette fin de Vuelta, et qui a consacré Alberto Contador, Christopher Froome reconnaissant la supériorité du Pistolero par cette phrase relevé dans Biciciclismo : « J’ai tout donné, mais Contador fut plus fort ». Bel hommage du champion britannique !

Certains diront que les deux as du cyclisme sur route n’étaient pas à leur meilleur niveau, ce qui relativise quelque peu la portée de ce duel, mais si c’était vrai au début de ce Tour d’Espagne, ce l’était moins au fur et à mesure que la compétition se rapprochait de son terme, au point que dans la dernière très dure étape de montagne, l’avant-dernier jour, on avait l’impression de voir évoluer Contador et Froome tout près de leur maximum physique, un niveau trop élevé pour qu’ils puissent être inquiétés par leurs rivaux. En disant cela, je ne veux surtout pas faire injure à Quintana, le futur numéro un du cyclisme sur route d’ici la fin de la décennie, ni à Nibali, le dernier vainqueur du Tour, largement dominé par les deux super cracks dans le Dauphiné. En fait, quand Froome attaque dans son style caractéristique en montagne, sur des pentes très raides, le seul qui puisse l’accompagner s’appelle Contador, qui lui-même dispose d’une « giclette » qui a toujours impressionné les autres coureurs et les suiveurs. On notera au passage que si Contador ne paraissait pas trop en difficulté à la Farrapona ou à Ancares, il allait quand même très loin dans la souffrance, comme il l’a souligné après l’ascension de la Farrapona, car les accélérations de Froome sont terribles. Il a simplement noté qu’il commençait à s’y habituer, même si pendant quelques dizaines de mètres, dans la montée d’Ancares, il a dû énormément s’employer pour ne pas lâcher prise sur un nouveau coup de boutoir du Britannique.

En fait dans le Tour de France 2013, les accusations injustes relatives au dopage à propos de Froome sont venues tout simplement du fait que Quintana, Rodriguez et surtout Contador ne pouvaient pas le suivre dans les grandes montées. Mais ce qu’on oublie le plus souvent, c’est que si l’an passé Contador avait eu dans le Tour de France la même condition physique qu’il a affichée cette année dans Tirreno-Adriatico, le Dauphiné ou la dernière semaine de la Vuelta, l’issue de son duel avec Froome aurait pu été très différente. Je me demande par exemple si, dans le Ventoux, où tant de haine à l’égard du Britannique a été déversée par les forumers sortant de leur canapé  pour se précipiter sur le clavier de l’ordinateur, Contador n’aurait pas infligé à Froome ce qu’il lui a infligé à deux reprises dans la Vuelta. Personne ne le saura, parce que, je le répète, le Contador de 2013 n’était pas préparé comme cette année ou comme dans le Giro 2011, où, la rage au cœur, dans un Tour d’Italie  parmi les plus difficiles de l’histoire, il avait laissé Scarponi et Nibali à plus de 6 minutes. Cela dit, l’an prochain, on espère tous qu’Alberto Contador et Christopher Froome se présenteront au départ du Tour de France au summum de leurs possibilités dès le départ,  et que le Tour de France aura un parcours suffisamment sélectif pour que la course serve à déterminer une fois pour toutes quel est en ce moment le meilleur. Toutefois, même si la vérité d’un jour n’est pas forcément celle du lendemain, mon petit doigt me dit que Contador, ne faisant plus le complexe Froome, pourrait très bien s’imposer de nouveau.

Ce qui est sûr en revanche, c’est que le Pistolero est bien le champion cycliste du vingt-et-unième siècle, ce qui me fait évoquer une nouvelle fois son extraordinaire palmarès. Outre ses 8 victoires dans les grands tours, il comptabilise en tout 22 victoires dans les courses à étapes, ce qui est tout simplement exceptionnel. Ce l’est d’autant plus qu’il n’a pu participer à aucune course durant toute la première partie de la saison 2012, en raison de sa suspension. En fait, il ne lui manque que deux ou trois victoires dans une grande classique pour pouvoir être comparé à Coppi, Merckx et Hinault. En attendant, alors qu’il lui reste encore deux ou trois ans au plus haut niveau, il peut encore enrichir son palmarès et se rapprocher, voire dépasser les 11 victoires de Merckx dans les grands tours. Pour le moment, son absence de succès dans les classiques d’un jour, à part Milan-Turin qui n’est pas considéré comme une « grande » malgré son ancienneté, ne lui permet pas d’entrer dans le Top 5 des plus beaux palmarès, toutes courses sur route confondues. Néanmoins, même s’il est pour l’heure au neuvième rang, il est tout proche d’Armstrong, Indurain et Bartali, qu’il aura sans doute déjà dépassé dès le prochain printemps, ce qui l’amènerait à la sixième place, juste derrière Kelly, lequel grâce à ses nombreuses victoires dans les courses d’un jour, et dans les courses à étapes d’une semaine, se trouve encore assez largement devant Contador.  Cela étant, parvenir à dépasser Kelly avant de finir sa carrière paraît largement réalisable pour le Pistolero qui, du coup, n’aurait plus devant lui que Merckx, Hinault, Anquetil et Coppi. Pas mal, non ?

Un dernier mot enfin, pour essayer de voir quel est son plus beau succès à ce jour ? Pour ma part je serais tenté de dire qu’il n’a jamais été aussi fort que dans le Tour de France 2009 et le Giro 2011. Deux épreuves où il dut se battre contre les éléments et ses adversaires. Dans le Tour 2009, il avait dans son équipe un certain Lance Armstrong qui lui mena la vie dure tout au long de l’épreuve, et qu’il domina largement malgré la sollicitude dont son équipe, Astana, fit preuve à l’égard de celui qu’on appelait encore à l’époque le Boss. Un peu moins de deux ans plus tard, il se présenta au Giro 2011 en proie aux tourments que lui avait occasionnés cette affaire de clembutérol, à propos de laquelle personne n’a pu prouver que Contador s’était dopé, comme indiqué sur le jugement du Tribunal Arbitral du Sport. En outre chacun avait reconnu, experts, coureurs, suiveurs, que cela n’avait absolument pas pu l’aider à remporter son troisième Tour de France. Et c’est dans ce contexte, sachant que l’UCI et l’AMA l’avaient traduit devant le Tribunal Arbitral du Sport, qu’il allait faire la preuve qu’il était bien un des plus grands champions de l’histoire, en pulvérisant la concurrence.

Dans ce Giro d’anthologie il accumula les exploits (montée de l’Etna, c.l.m. en côte, Grossglockner)rappelant que les plus grands champions font la démonstration de leurs capacités supérieures dans l’adversité. Par exemple Merckx en 1969, année où, après avoir été injustement déclassé « pour dopage » dans le Giro,  le Cannibale se vengea dans le Tour de France en le remportant avec près de 18 minutes d’avance sur le vainqueur de l’édition 1967, Pingeon, réalisant au passage un prodigieux exploit entre Luchon et Mourenx (victoire d’étape avec 7mn 56s d’avance sur Pingeon et Poulidor après 140 km d’échappée !). Et oui, avec Contador on est obligé de prendre des références extraordinaires pour faire des comparaisons. Et, je le répète, il n’a que 31 ans et 9 mois, ce qui veut dire qu’il n’a pas fini de nous étonner, ce qui ne peut que réjouir ses fans, mais aussi tous les « vrais amoureux » du vélo.

Michel Escatafal


Serena Williams : la joueuse du vingt-et-unième siècle

serenaAvant d’évoquer l’US Open et la dix-huitième victoire en Grand chelem de Serena Williams à Flushing-Meadow contre Caroline Wozniacki (2 fois 6-3), je voudrais d’abord souligner mon étonnement devant la victoire de Cilic à ce même Us Open face au Japonais Nishikori (3 fois 6-3), et plus encore le fait que les vainqueurs des quatre tournois comptant pour le Grand chelem soient tous différents cette année ( Wawrinka, Nadal, Djokovic et Cilic). Cela démontre qu’en 2014 le tennis n’a pas eu de grand patron, entre les blessures de Nadal, toujours roi de Roland-Garros, le déclin inéluctable de Roger Federer, et l’irrégularité au plus haut niveau de Djokovic, lequel aurait dû profiter des difficultés de ses deux principaux concurrents pour s’imposer comme un vrai numéro un mondial. Autre évènement lors de cet US Open, la victoire en double des frères Bryan, malgré leurs 36 ans, ce qui leur a permis de conquérir leur seizième titre en Grand chelem, dont cinq conquis à l’US Open. Il ne leur manque plus qu’à réaliser le Grand chelem sur une année (ils l’ont fait sur deux années) pour être définitivement dans la légende, puisque seule la paire Sedgman-Mac Gregor a accompli cet exploit en 1951…à une époque où les meilleurs joueurs de simple jouaient aussi le double, ce qui relativise l’exploit des Bryan, loin, très loin d’être aussi forts que, outre Sedgman-Mac Gregor, la paire Hoad-Rosewall (la référence absolue) dans les années 50, Laver-Emerson et Newcombe-Roche dans les années 60-70,  ou Mac-Enroe-Fleming dans les années 70-80.

Mais avant de parler plus longuement de tennis, et plus encore de tennis féminin, je ne peux pas passer sous silence la magnifique victoire d’Alberto Contador lors de la seizième étape de la Vuelta, devant Chris Froome qui avait dynamité la course dans la dernière ascension, en plaçant une de ses terribles accélérations dont il a le secret. Quel dommage, et je le redis une nouvelle fois, que nous n’ayons pas eu cette explication suprême entre le Pistolero et Froomey lors du dernier Tour de France car, sans faire injure à Nibali, voir ces deux cracks s’affronter au meilleur de leur forme ( ce qui n’est le cas aujourd’hui ni pour l’un ni pour l’autre) aurait été un spectacle extraordinaire, sorte de remake des duels entre Coppi et Bartali ou Koblet dans les années 40 et 50. Cela dit, cette Vuelta nous a aussi offert au cours de cette grande étape de montagne un pugilat sur le vélo, pour une raison que l’on a du mal à expliquer en voyant les images à la télévision, qui a valu aux coureurs d’être mis hors course. Certains ont trouvé cela sévère, mais force est de reconnaître que c’est une image dont les amateurs de vélo se seraient bien passé, même si de telles confrontations musclées sont monnaie courante dans d’autres sports. Mais le vélo se veut tellement exemplaire, trop peut-être comme je l’ai souvent souligné surtout en regardant ce qui se passe dans d’autres sports, que les commissaires ont vite sévi contre Brambilla et Rovny. Tant pis pour  les deux belligérants !

Voyons à présent la place qu’aura dans l’histoire du tennis Serena Williams, vainqueur de son dix-huitième tournoi du Grand chelem et de son sixième US Open. Rien que cela nous indique qu’elle figure parmi les plus grandes championnes de l’histoire de ce jeu, et qu’elle est incontestablement la championne du vingt-et-unième siècle. Dotée d’un physique impressionnant, mais aussi d’un remarquable service et d’un revers qui ne l’est pas moins, elle est quasiment imbattable…quand elle n’est pas blessée, ce qui lui est arrivé très souvent au cours de sa déjà longue  carrière. Pour mémoire je rappellerais qu’elle a remporté son premier tournoi majeur en 1999, contre la reine de l’époque Martina Hingis, précisément à l’US Open. Certains, qui n’ont connu le tennis qu’à partir des années 2000, disent déjà que c’est la meilleure joueuse de l’histoire. Ils pourraient ajouter  que sans les blessures précédemment évoquées elle aurait déjà battu le record de Margaret Court en simple avec ses 24 victoires dans les tournois majeurs. Toutefois si Serena Williams a été et est aussi souvent blessée, c’est certainement parce qu’elle tire énormément sur son physique, son jeu n’ayant rien d’économique. C’est cela aussi la différence avec les grandes championnes du passé, moins fortes physiquement que nombre de joueuses de notre époque, même si Martina Hingis ou Justine Hénin ont montré qu’on pouvait être numéro un mondiale à la fin des années 90 ou au début des années 2000 avec des mensurations proches de celles d’Evonne Goolagong ou Chris Evert…ce qui est impensable chez les hommes. Qui pourrait imaginer qu’un Rosewall du vingt-et-unième siècle (1.70m et 66kg) ou même un Laver (1.72m et 70 kg) pourraient battre Nadal, Djokovic, Federer ou Cilic ?

Autre chose à prendre en compte en ce qui concerne la place parmi les meilleures joueuses de Serena Williams : la concurrence. On a beau dire, mais depuis quelques années la hiérarchie du tennis est quand même assez floue…derrière Serena Williams. Cette année par exemple, c’est la Chinoise Li Na qui a remporté l’Open d’Australie, ensuite c’est Maria Sharapova qui l’emporte à Roland-Garros, et, à Wimbledon, c’est la surdouée tchèque Petra Kvitova qui s’est imposée. Cela étant, si Serena Williams n’a pas remporté de tournoi majeur entre janvier et juillet, c’est tout simplement parce qu’entre un mal au dos, une blessure à la cuisse et un manque total de préparation, elle n’est jamais arrivée à Melbourne, Roland-Garros et Wimbledon en bonne santé. En revanche sa victoire au tournoi de Cincinatti laissait présager son succès de Flushing-Meadow, parce qu’elle avait pu se préparer correctement. Bref, Serena Williams est la meilleure joueuse de son époque depuis plusieurs années, et elle n’a pas face à elle une ou plusieurs joueuses susceptibles de la battre au meilleur de sa forme. Une Martina Navratilova avait en effet comme grande concurrente Chris Evert, tout comme Steffi Graf avec Monica Seles avant son agression sur le court en 1993, ce qui fait penser aux duels entre Federer et Nadal chez les hommes. Imaginons Federer sans Nadal ou l’inverse, à combien de tournois du grand chelem ils en seraient ! Federer sans Nadal aurait même réalisé en 2006 et 2007 le Grand Chelem. Mais imaginons aussi combien Martina Navratilova et Chris Evert auraient gagné de tournois majeurs sans la présence de l’autre : plus de 25 sans doute, voire même 30.

Tout cela pour dire que Serena Williams  peut encore battre le record de victoires individuelles de Margaret Court…à condition de rester en bonne santé dans les deux ou trois ans qui viennent. Elle peut aussi garder l’espoir de réaliser enfin ce Grand chelem que tout le monde attend depuis 1988, année où Steffi Graf remporta les quatre tournois majeurs (Australie, France, Grande-Bretagne et Etats-Unis). Certains ajoutent aujourd’hui la notion de Grand chelem doré avec la victoire aux Jeux Olympiques, mais l’histoire n’en veut pas réellement puisqu’à l’époque où  Maureen Connoly (1953) et Margaret Court (1970) réalisèrent le Grand chelem, le tennis n’était pas encore sport olympique. En revanche le Grand chelem de Steffi Graf a été réussi sur trois surfaces différentes (dur, herbe et terre-battue) contre deux seulement (herbe et terre) pour ceux de Maureen Connoly et Margaret Court. En tout cas, si Grand chelem il doit y avoir de nouveau dans le tennis féminin, la seule qui en soit capable en ce moment est certainement Serena Williams, compte tenu de sa supériorité intrinsèque sur ses rivales, y compris Petra Kvitova, sans doute la plus douée des jeunes joueuses actuelles, mais trop inconstante pour en faire une championne capable de gagner les quatre grands tournois. En plus, elle n’a pas le jeu pour s’imposer à Roland-Garros, où Serena Williams a triomphé deux fois.

Un dernier mot enfin pour dire que même si Serena Williams parvenait à battre le records de victoires en Majeurs et à réaliser le Grand chelem, cela ne voudrait nullement dire qu’elle serait la meilleure joueuse de l’histoire…parce que les conditions entre les époques sont trop différentes pour de pareilles affirmations. Cela étant, et je le répète, elle est à coup sûr la meilleure joueuse du nouveau siècle…ce qui n’est déjà pas mal. Une sorte de Suzanne Lenglen au début du siècle précédent, ce qui m’amène à regretter l’absence totale des joueuses françaises aux tous premiers rangs. Et oui, elle était belle l’époque d’Amélie Mauresmo et Marie Pierce qui, à elles deux, ont remporté quatre grands tournois du Grand chelem (deux chacune). Depuis c’est un peu le désert, malgré la victoire surprise de Marion Bartoli à Wimbledon en rappelant que son meilleur classement WTA fut une septième place (2012), et qu’elle battit en finale de Wimbledon l’Allemande Sabine Lisicki qui, elle aussi, n’a jamais figuré aux tous premiers rangs sur le circuit WTA (douzième en 2012).  En outre dans le cas de Marion Bartoli, on ne peut que regretter sa soudaine retraite à 28 ans. Cela dit, elle avait atteint son Graal, et sans doute estimait-elle qu’elle ne ferait jamais mieux qu’en cet été de grâce sur le gazon anglais…ce qui est très vraisemblable. En attendant elle nous avait quand même procuré un immense plaisir.

Michel Escatafal


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