Le Giro, monument du cyclisme international (partie 1)

Plus que quelques jours avant le départ du Tour d’Italie qui, chaque année, fait partie des grands moments de la saison cycliste. Certes il n’a plus tout à fait l’aura qu’il avait à l’époque de Coppi et Bartali, mais gagner le Giro reste une grande victoire, remportée au demeurant par tous les plus grands coureurs de courses à étapes de l’après-guerre, à la notable exception de Bobet et Armstrong. Cette épreuve se situe juste derrière le Tour de France en termes de notoriété, avec une couverture internationale télévisée qui représente une audience potentielle de 350 millions de téléspectateurs sur tous les continents. Il est vrai que le Tour d’Italie est plus que centenaire, puisque l’annonce de sa création par la Gazzetta dello Sport date du 7 août 1908 par Messieurs Costamagna (directeur), Morgagni (rédacteur en chef), et Cougnet (administrateur et rédacteur), le premier départ ayant été donné le 13 mai 1909. Voilà pour l’histoire, en rappelant que le leader du classement général porte le maillot rose, couleur de son journal fondateur, depuis 1931.

Les coureurs italiens se taillent la part du lion dans le palmarès

Le premier vainqueur fut évidemment un coureur italien, Luigi Ganna, et ce sera le cas jusqu’en 1950 avec des vainqueurs mythiques comme Costante Giradengo (1919,1923), qui fut le premier « campionissimo » de l’histoire, né comme Coppi à Novi Ligure (1893) mais la comparaison s’arrête là, car malgré ses deux succès dans le Giro il n’était pas vraiment un coureur à étapes, ou encore Alfredo Binda (1925, 1927, 1928, 1929, 1933) qui inaugura le palmarès du championnat du monde sur route (1927), capable de s’imposer sur tous les terrains y compris au sprint, sans oublier Learco Guerra (1934) , appelé en France « la locomotive » en raison de ses qualités de rouleur. Cela démontre la difficulté pour un « stranièro » de s’y imposer (28 victoires étrangères en 94 éditions).

Certes les étrangers ne furent pas très nombreux pendant de longues années à participer au Tour d’Italie, mais même ceux qui étaient de grands champions avaient beaucoup de mal à décrocher une place d’honneur ou un podium, comme nous disons de nos jours. En fait ils ne furent que deux à réaliser cet exploit, deux Belges, Marcel Buysse en 1919 qui avait terminé à la troisième place du Tour de France 1913, et Joseph Demuysere qui prendra à deux reprises la deuxième place en 1932 et 1933. Lui aussi était un grand champion, sorte de Poulidor avant l’heure, puisqu’il termina également deux fois second du Tour de France (1929 et 1931). C’est dire la portée de l’exploit du Suisse Hugo Koblet quand il l’emporta en 1950 en devançant Gino Bartali, véritable icône pour les Italiens depuis de longues années.

En revanche, comme si cette victoire de Koblet avait provoqué un déclic, le palmarès du Giro s’ouvrit plus largement aux étrangers par la suite, avec 26 victoires (entre 1954 et 2009) contre 30 aux Italiens. Mieux même, entre 1968 et 1978, les Italiens ne remportèrent que 3 victoires (Gimondi à deux reprises et Bertoglio), mais nous étions en plein dans la période de domination d’Eddy Merckx (5 victoires entre 1968 et 1974), dont on rappellera qu’il détient le plus beau palmarès de l’histoire du vélo. Et encore sur ces 3 victoires remportées par les Italiens, il y en a au moins une de trop dans la mesure où, en 1969, le crack belge fut éliminé pour un contrôle antidopage très controversé, la victoire revenant à Gimondi. Et oui, c’était aussi cela le Giro aux yeux de nombreux coureurs et suiveurs étrangers, à savoir la volonté manifeste de l’organisation de voir un Italien triompher !

Un organisateur parfois très influent dans le passé

Aujourd’hui, avec la mondialisation du cyclisme et la création du Pro Tour, les choses ont (heureusement) bien changé. Il n’y a plus ou quasiment plus ces fameuses poussettes, qui permettaient à certains coureurs italiens de gravir avec un minimum d’effort les pentes les plus dures, alors que les coureurs étrangers s’échinaient à les suivre ou les lâcher avec la seule force de leurs jambes. Louison Bobet, par exemple, ne remporta pas le Giro 1957 en grande partie à cause de l’aide apportée par les tifosi à Gastone Nencini, vainqueur avec 19 secondes d’avance, ce dernier bénéficiant en plus de l’aide non dissimulée du Luxembourgeois Charly Gaul.

A une autre époque c’était le parcours que les organisateurs accommodaient à « la sauce italienne ». Et là aussi nous retrouvons le souvenir douloureux d’un Français injustement privé de la victoire, Laurent Fignon en 1984, qui en vit de toutes les couleurs pour finalement être battu d’un peu plus d’une minute par l’idole italienne de l’époque, Francesco Moser. Cette année-là en effet, malgré un début de Giro calamiteux, Laurent Fignon avait pris le maillot rose à deux étapes de la fin après avoir remporté la grande étape de montagne des Dolomites à Arraba, en passant tous les cols en tête. Le lendemain tout le monde pensait que le jeune Français, vainqueur du Tour l’année précédente, allait porter l’estocade définitive dans le célèbre Stelvio. Hélas pour lui les organisateurs décidèrent d’escamoter ce col, sous le fallacieux prétexte qu’il était impraticable à cause de la neige. En réalité, de neige il n’y avait point ! Et c’est comme cela que Francesco Moser, modeste grimpeur mais remarquable rouleur (ex-recordman du monde de l’heure), l’emporta à la faveur de la dernière étape contre-la-montre. Heureusement pour lui, Fignon se vengera en 1989 en s’imposant devant l’Italien Giupponi.

Une épreuve qui ne réussit pas aux coureurs français

A ce propos, les Français n’ont guère brillé dans le Tour d’Italie, avec seulement six victoires. En effet, seuls Jacques Anquetil (en 1960 et 1964), Bernard Hinault (en 1980, 1982 et 1985), et Laurent Fignon (1984), ont réussi à s’imposer dans la grande épreuve italienne. Pour mémoire nous rappellerons que Bernard Hinault a réussi la performance exceptionnelle de l’emporter à chacune de ses participations au Giro. En outre en 1980 dans l’étape du Stelvio, et en 1982 dans le Monte Campione, il y a réalisé quelques uns des exploits les plus marquants de l’histoire du vélo, et chaque fois en montagne, le Blaireau étant comme d’autres « fuoriclasse » (Merckx, Koblet… ) à la fois un remarquable rouleur et un excellent grimpeur, à défaut d’être un pur escaladeur. A un degré moindre, Indurain (deux fois vainqueur en 1992 et 1993) et Stephen Roche (vainqueur en 1987), émargent aussi à cette catégorie.

Les grimpeurs s’y sont souvent imposés dans des montagnes aux noms légendaires

Et cela nous permet de dire que, sauf pendant quelques années à l’époque Moser-Saronni, le Tour d’Italie au profil généralement très escarpé avec des cols très durs (le Stelvio, le Pordoï, le Gavia, le Mortirolo, le Zoncolan etc.), se disputant en outre en mai à une époque où la météo offre souvent des conditions exécrables, a très souvent souri aux purs grimpeurs, notamment Bartali (3 fois vainqueur en 1936, 1937 et 1946), Gaul (1956 et 1959), Pantani (1998) ou Contador (2008 et 2011), Coppi étant un cas à part puisqu’il était aussi exceptionnel comme rouleur que comme grimpeur. Toutefois être un grand grimpeur ne suffit pas toujours, comme l’ont démontré, hélas pour eux, Bahamontes, Fuente, Van Impe ou Herrera, tous vainqueurs d’étapes et du Grand Prix de la montagne.

En tout cas, comme pour le Tour de France, c’est surtout dans la montagne que s’est fabriquée la légende de cette magnifique épreuve. Parmi tous les hauts faits d’armes qui ont marqué le Giro, force est constater que nombreux sont l’œuvre de Fausto Coppi, l’inégalable « campionissimo ». Par exemple il y a cette fameuse étape Cuneo-Pinerolo, qui fut le théâtre d’une chevauchée fantastique dans le Giro 1949. Cette étape faisait 254 km, dont 55 km quasiment en descente après Sestrières. Les coureurs avaient emprunté des routes que connaissent bien les amateurs de vélo, avec les cols de Vars, de l’Izoard, de la Madeleine et du Mongenèvre. Ce jour-là Fausto Coppi réalisa un numéro extraordinaire, puisqu’il s’échappa dès le col de la Madeleine pour parcourir en tête et en solitaire 190 km dans la pluie et le froid, et gagner avec 12 mn d’avance sur Bartali.

Quatre ans plus tard, en 1953, il sera un des deux acteurs d’une des plus somptueuses batailles de l’histoire du cyclisme, l’autre étant Hugo Koblet, le « Pédaleur de charme ». Déjà vainqueur en 1950 avec en prime le prix du meilleur grimpeur, le merveilleux routier suisse allait obliger Coppi à être peut-être plus grand qu’il ne l’avait jamais été jusque-là, y compris dans ses plus fameux duels avec Bartali. En tout cas, aux dires des suiveurs et des coureurs, ce duel entre deux champions au sommet de leur art engendra sans doute le plus beau Giro de tous ceux que l’on ait connus jusque là. Face à face donc Hugo Koblet qui, malgré une chute au début de l’épreuve, prit le maillot rose à la faveur de l’étape contre-la-montre, et Fausto Coppi qui, cette année-là, s’était fixé pour objectif le Tour d’Italie et le championnat du monde sur route, après son second doublé Giro-Tour l’année précédente.

La bataille dans les Dolomites fut royale entre ces deux monstres sacrés qui écrasaient la course de toute leur classe, avec une victoire qui changea deux fois de camp. Dans la dix-huitième étape tout d’abord, avec quatre grands cols au menu où les deux hommes se rendirent coup pour coup, Coppi remportant l’étape au sprint devant Koblet, lequel conservait presque 2 minutes d’avance sur son rival italien au classement général. Mais le lendemain Koblet, qui ne pouvait compter que sur lui-même faute d’une bonne équipe autour de lui, allait payer tous les efforts consentis la veille, et s’incliner sous les coups de boutoir du « campionissimo » dans le terrible Stelvio (26 km à 7,7% de moyenne). Il perdra finalement ce Giro pour moins d’une minute 30 secondes, au terme d’une de ces batailles qui donnent au vélo le droit d’écrire le mot « épopée » quand on évoque sa légende.

Michel Escatafal


Palmarès vélo des grandes épreuves sur route ( mise à jour au 02.05.2012)

Ce tableau rassemble les victoires des meilleurs coureurs ayant couru après-guerre dans les grandes épreuves du cyclisme sur route. C’est un travail qui se veut le plus objectif possible, même si je suis bien conscient que l’on peut discuter le barême des points attribués pour une victoire dans chacune des épreuves. Celles-ci ont été choisies en fonction de leur ancienneté et de leur permanence.

La plus récente, l’ Amstel Gold Race, est née en 1966, mais toutes les autres ont été disputées pour la première fois avant 1948. Il y a 8 épreuves par étapes (Tour de France, Giro, Vuelta, Tour de Suisse, Dauphiné, Paris-Nice, Tour de Romandie, Tour de Catalogne), plus 9 classiques (Milan-San Remo, Tour des Flandres, Gand-Wevelgem, Paris-Roubaix, Flèche Wallonne, Liège-Bastogne-Liège, Amstel Gold Race, Paris-Tours, Tour de Lombardie), le championnat du monde sur route et le championnat du monde contre-la-montre. A ce propos, même si ce championnat ne fut créé qu’en 1994, j’ai considéré que le Grand Prix des Nations, créé en 1932, faisait office de championnat du monde avant sa création officielle.

La prochaine mise à jour sera faite à la fin de la saison 2012.

Pour voir le tableau cliquez →PGC


Il faut dépoussiérer le record de l’heure

L’hiver dernier, le 2 février, il y a une information importante qui nous est parvenue, et qui pourtant n’a pas fait les grands titres de la presse sportive contrairement aux affaires de dopage : le record du monde des 4 km, distance sur laquelle se déroulent les championnats du monde de poursuite individuelle et par équipes, battu par le jeune Australien (21 ans), Jack Bobridge. Le chrono est tout simplement fabuleux (4mn10s534) puisqu’il bat de 6/10 de seconde le vieux record de Boardman (4mn11s114) qui date de 1996, sur un vélo depuis interdit par les règlements. Ce chrono est tellement remarquable que Boardman lui-même pensait qu’il ne serait peut-être jamais battu. Et bien il l’a été, et il est permis d’imaginer que Taylor Phinney, le précédent champion du monde de poursuite, pourrait lui aussi s’approcher des 4mn10s.

Et cela nous fait penser que ces jeunes gens très talentueux pourraient, et même devraient, s’attaquer au record du monde de l’heure, lequel ne se situe plus à son vrai niveau. Pour tout amateur de cyclisme, le record du monde de l’heure reste un de ces monuments qui ont fait la grandeur de ce sport. D’ailleurs quand on regarde le palmarès de ce record, inauguré par « le Père du Tour » Henri Desgranges en 1893 (35.325 km), on s’aperçoit qu’il comporte quelques uns des plus grands noms de l’histoire du vélo. Parmi ceux-ci, le Français Lucien Petit-Breton en 1905 (41,110 km) qui remporta le Tour de France en 1907 et 1908, Maurice Archambaud, autre Français, en 1937 (45,817 km), Fausto Coppi en 1942 (45,848 km), Jacques Anquetil (46,159 km) en 1956 et en 1967 (non homologué faute d’avoir satisfait au contrôle antidopage obligatoire depuis peu), l’Italien Baldini (46,393 km) en 1956 également, Roger Rivière qui le battit à deux reprises (1957 et 1958), et le porta à sa deuxième tentative à 47,346 km en dépit d’une crevaison, ce qui en fait sans doute en valeur absolue la plus belle performance, et Eddy Merckx en 1972 (49,431 km à Mexico, en altitude) à l’issue d’une saison harassante, ce qui accentue encore la portée de l’exploit réalisé par « le Cannibale ».

D’autres noms moins prestigieux figurent au palmarès, mais compte tenu de l’exploit réalisé, on ne peut pas les passer sous silence. Parmi ceux-ci il y a le pistard suisse Egg qui battit le record à trois reprises, tout comme le Français Berthet, les deux hommes s’attribuant chacun leur tour le record entre 1907 et 1914, et surtout faisant faire à ce record un bond prodigieux. En effet entre le record de Berthet le 20 juin 1907 (41.520 km) et celui d’Egg le 18 juin 1914 (44.247 km), l’amélioration avait été de plus de 2.7 km, et il faudra attendre l’année 1933 pour qu’il soit battu par le Néerlandais Van Hout (44.588 km) et le Français Richard (44.777 km) à quelques jours d’intervalle en août, avant qu’en 1935 un bon routier (vainqueur de Milan-San Remo et champion d’Italie), l’Italien Olmo, ne dépasse la barrière des 45 km (45.090 km).

Le pistard néerlandais Slaats, vainqueur de nombreux six-jours,  battra aussi ce record en 1937, qui appartenait au Français Richard (45.398) depuis l’année précédente, l’amenant à 45.558 km. Ensuite après l’ère Rivière, ce fut le Belge Bracke (deux fois champion du monde de poursuite) qui devint recordman du monde de l’heure, ayant couvert à Rome en octobre 1967 la distance de 48.093. Ce record ne tiendra qu’un an puisqu’il fut battu par le Danois Olle Ritter (48.653 km) qui inaugura l’ère des records battus à Mexico en altitude. Enfin aujourd’hui, le record est détenu depuis 2005 par un inconnu tchèque, Ondrej  Sosenka (photo), avec 49,700 km réalisés à Moscou sur le vélodrome olympique, lequel jouit d’une réputation de rapidité extraordinaire puisque de nombreux records sur piste y ont été battus.

Il le faut d’ailleurs, car on se demande comment Sosenka, coureur au palmarès quasiment vierge sur la route comme sur la piste, et qui ne s’est jamais plus signalé à l’attention du grand public depuis son record, sauf pour un contrôle positif lors d’un test antidopage en 2008 aux championnats tchèques, a pu s’approprier un record aussi prestigieux, succédant au palmarès à Boardman et Merckx. A ce propos, il faut préciser que le record d’Eddy Merckx, qui datait de 1972, avait été battu à plusieurs reprises depuis cette date, par Francesco Moser en 1984, le premier homme à avoir dépassé les 50 km (50,808 km puis 51,151 km à Mexico), puis par l’inconnu britannique Obree à trois reprises, la dernière en 1994 (52,713 km), par Indurain en 1994 avec 53,040 km, par Rominger à deux reprises qui porta ce record à 55,291 km, et par Chris Boardman qui réussit 56,375 km lors de sa deuxième réussite.

Toutes ces performances, plus ahurissantes les unes que les autres, ne sont plus considérées aujourd’hui comme des records de l’heure… parce que réalisées sur des machines qui s’éloignaient de plus en plus des vélos traditionnels. Elles ne sont plus aujourd’hui que des « meilleures performances dans l’heure » selon les critères UCI, ce qui n’est pas une première dans l’histoire du vélo, puisqu’un certain Francis Faure sur un vélo dit « couché » avait réalisé 45,055 km dans l’heure en 1933, performance qui n’a pas été homologuée, supérieure aux deux records officiels du Néerlandais Van Hout (44,588 km) et du Français Maurice Richard (44,777km), battus en août 1933.

En fait l’Union Cycliste Internationale (UCI) veut que ce record soit battu uniquement grâce à la performance physique, et non par  la technologie. Un Graham Obree, avec ses machines improbables, avait en effet parcouru en 1993 la distance de 51,596, puis de 52,713 km en 1994, sans parler de ses deux titres mondiaux en poursuite en 1993 et 1995, juché sur un vélo surréaliste et dans une position invraisemblable à l’avant de sa machine. D’ailleurs s’il fallait une preuve de l’avantage que procuraient les vélos non traditionnels, il suffit de se rappeler que le Britannique Boardman avait parcouru en 1996 la distance de 56,375 km à Manchester, alors que son record (officiel) sur une machine conventionnelle était de 49,441 km, réalisés en 2000 sur le même vélodrome de Manchester.

A présent le record de l’heure a absolument besoin d’être rafraîchi, et c’est pour cela que l’on peut être heureux de voir qu’un coureur comme le Suisse Cancellara, champion olympique et quadruple champion du monde du contre-la-montre, a manifesté à plusieurs reprises l’intention de s’y attaquer. Il devrait pouvoir réaliser sans trop de problèmes plus de 50 km. Il n’est sans doute pas le seul à avoir cette performance dans les jambes. Tony Martin, David Millar, et même Alberto Contador, excellents rouleurs, pourraient eux aussi battre la barrière des 50 km après un minimum de préparation. Mais c’est sans doute le Britannique Wiggins, double champion olympique et triple champion du monde de poursuite individuelle, sans parler de ses titres par équipes ou à l’américaine, vrai pistard, qui aurait le plus de chances de s’approprier ce record, par exemple  à l’issue d’une course à étapes qui lui aurait permis de disposer de sa meilleure condition physique.

Cela redonnerait du lustre à ce record mythique dans le cyclisme sur piste, que tout superchampion se doit de battre, même si tous ne l’ont pas battu, faute d’avoir voulu s’y attaquer. Hugo Koblet, par exemple, qui était un remarquable pistard, aurait dû être recordman du monde de l’heure, tout comme Bernard Hinault (plusieurs fois champion de France de poursuite) à qui rien ne paraissait impossible dans ses plus belles années. Alors attendons encore un peu, par exemple une tentative de Cancellara ou Wiggins, sans oublier les jeunes surdoués de la poursuite que sont Bobridge et Phinney, en plaine ou en altitude, pour que ce record mythique retrouve ses lettres de noblesse.

Cela dit quand on voit l’état dans lequel ont fini la plupart des candidats au record, ce ne sera pas une formalité. Cancellara, Martin, Millar, voire Contador auront pour eux leur puissance ou leur résistance, mais ce ne sont pas des pistards comme l’étaient Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx, même s’ils ont toutes les qualités pour s’adapter rapidement à la piste. C’est pour cela que je considère que le candidat le plus crédible est Bradley Wiggins, devenu aujourd’hui un excellent coureur à étapes
(quatrième du Tour 2009 et dernier vainqueur du Dauphiné). Quant à Phinney ou Bobridge, il leur faudra souffrir une heure avec des braquets imposants, sans perdre de leur fluidité. Malgré tout aucun d’eux ne pourra s’écrier en riant, comme Roger Rivière après sa première tentative (septembre 1957) : « Aujourd’hui, j’ai fumé la pipe ». Roger Rivière en effet était imbattable en poursuite (à l’époque sur 5 km), mais aussi sur la route sur des distances inférieures à 70 km.

Michel Escatafal


J. Anquetil, conquérant de l’impossible…

S’il n’était pas mort un triste de jour de novembre 1987, Jacques Anquetil aurait eu le 8 janvier dernier 77 ans, mais comme pour tous ceux que la mort a fauchés trop tôt, il n’aura jamais vieilli. Ceux qui comme moi l’ont découvert tout jeune, j’avais moins de dix ans quand il a commencé le cycle de ses exploits, ont toujours l’impression que ses premières victoires au Grand Prix des Nations, l’équivalent aujourd’hui du Championnat du Monde du contre-la-montre, datent d’hier. Je repense aussi à mon extraordinaire déception quand il fut battu en finale du Championnat du Monde de poursuite, en 1956, par un Italien qui n’était excellent  que sur la piste (Messina). Je revois enfin la maîtrise avec laquelle il a remporté la première de ses 5 victoires dans le Tour de France. J’étais tout petit garçon, mais ce sont des souvenirs extraordinaires pour quelqu’un qui a toujours aimé passionnément le vélo.

Ensuite il eut quelques difficultés à digérer tous ces succès acquis si jeune, et surtout il dut faire face à plusieurs adversaires de très grande classe qui étaient soit un très grand grimpeur (Charly Gaul), soit le meilleur rouleur en valeur absolue que le cyclisme ait produit (Roger Rivière). Mais le destin voulut qu’on n’assistât pas au duel que tout le monde attendait entre les deux surdoués de la jeune génération française qui remplaça Louison Bobet. Qui aurait gagné le plus entre Jacques Anquetil et Roger Rivière, si le coureur stéphanois n’avait pas chuté dans la descente du col du Perjuret en 1960, alors que selon toute vraisemblance il allait remporter le Tour de France cette année là ? Oui, quel était le meilleur des deux ? Nul ne le saura jamais, et c’est bien dommage car le sport n’est jamais aussi beau que dans les grands duels qu’il suscite.

Pensons aux affrontements  Coppi-Bartali dans le Giro, ou encore Coppi-Koblet toujours dans le Giro, mais aussi Anquetil-Poulidor dans le Tour de France, ou Merck-Ocana, ou encore Hinault-Fignon toujours dans le Tour de France. J’arrêterai là les comparaisons, car peu après on allait entrer dans l’ère de la spécialisation à outrance, avec des coureurs qui ne s’intéressaient qu’aux classiques et d’autres qui ne courraient qu’un ou deux grands tours. En tout cas, pour revenir à Jacques Anquetil et Roger Rivière, cet affrontement aurait eu lieu partout, et sans doute même sur la piste tellement les deux hommes étaient doués dans l’exercice de la poursuite. N’oublions pas qu’ils furent l’un et l’autre plusieurs fois recordman du monde de l’heure.

Pour terminer ce billet sur une note moins nostalgique, je voudrais simplement rappeler que Jacques Anquetil et Roger Rivière avaient finalement beaucoup de points en commun, y compris le même caractère orgueilleux, qui leur valut quelques déboires et quelques défaites qu’ils n’auraient jamais concédées ensemble, si leur rivalité naissante ne les avaient conduit à préférer la défaite face à quelqu’un d’autre. En disant cela je pense au Tour de France 1959,  que le grimpeur espagnol Bahamontès a remporté grâce à l’aide objective de Jacques Anquetil et Roger Rivière. Pour chacun d’eux l’honneur était sauf, puisque ce n’était pas l’autre qui avait gagné. Maître Jacques renouvellera l’opération à plusieurs reprises avec Raymond Poulidor, se privant même du titre de Champion du Monde sur route en 1966, au profit de Rudi Altig…qui n’en demandait pas tant.

Mais Jacques Anquetil, comme Roger Rivière le peu d’années qu’il courut, a réalisé de tels exploits que nous lui pardonnerons toutes ces petites vilénies. Il suffit simplement de se rappeler qu’en 1965, moins de 24 heures après avoir remporté le Dauphiné Libéré, il s’imposa dans la plus dure et la plus longue des classiques, Bordeaux-Paris, après avoir rallié par avion spécial le lieu de départ, prévu à 2h du matin. Douze heures plus tard, après avoir failli abandonner au petit matin, il arrivait en grand vainqueur après  plus de 600 km de course. Jacques Anquetil c’était la classe à l’état pur, mais aussi une volonté hors du commun. Bref c’était un campionissimo comme disent les Italiens.

Michel Escatafal


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