Le Giro, monument du cyclisme international (partie 1)

Plus que quelques jours avant le départ du Tour d’Italie qui, chaque année, fait partie des grands moments de la saison cycliste. Certes il n’a plus tout à fait l’aura qu’il avait à l’époque de Coppi et Bartali, mais gagner le Giro reste une grande victoire, remportée au demeurant par tous les plus grands coureurs de courses à étapes de l’après-guerre, à la notable exception de Bobet et Armstrong. Cette épreuve se situe juste derrière le Tour de France en termes de notoriété, avec une couverture internationale télévisée qui représente une audience potentielle de 350 millions de téléspectateurs sur tous les continents. Il est vrai que le Tour d’Italie est plus que centenaire, puisque l’annonce de sa création par la Gazzetta dello Sport date du 7 août 1908 par Messieurs Costamagna (directeur), Morgagni (rédacteur en chef), et Cougnet (administrateur et rédacteur), le premier départ ayant été donné le 13 mai 1909. Voilà pour l’histoire, en rappelant que le leader du classement général porte le maillot rose, couleur de son journal fondateur, depuis 1931.

Les coureurs italiens se taillent la part du lion dans le palmarès

Le premier vainqueur fut évidemment un coureur italien, Luigi Ganna, et ce sera le cas jusqu’en 1950 avec des vainqueurs mythiques comme Costante Giradengo (1919,1923), qui fut le premier « campionissimo » de l’histoire, né comme Coppi à Novi Ligure (1893) mais la comparaison s’arrête là, car malgré ses deux succès dans le Giro il n’était pas vraiment un coureur à étapes, ou encore Alfredo Binda (1925, 1927, 1928, 1929, 1933) qui inaugura le palmarès du championnat du monde sur route (1927), capable de s’imposer sur tous les terrains y compris au sprint, sans oublier Learco Guerra (1934) , appelé en France « la locomotive » en raison de ses qualités de rouleur. Cela démontre la difficulté pour un « stranièro » de s’y imposer (28 victoires étrangères en 94 éditions).

Certes les étrangers ne furent pas très nombreux pendant de longues années à participer au Tour d’Italie, mais même ceux qui étaient de grands champions avaient beaucoup de mal à décrocher une place d’honneur ou un podium, comme nous disons de nos jours. En fait ils ne furent que deux à réaliser cet exploit, deux Belges, Marcel Buysse en 1919 qui avait terminé à la troisième place du Tour de France 1913, et Joseph Demuysere qui prendra à deux reprises la deuxième place en 1932 et 1933. Lui aussi était un grand champion, sorte de Poulidor avant l’heure, puisqu’il termina également deux fois second du Tour de France (1929 et 1931). C’est dire la portée de l’exploit du Suisse Hugo Koblet quand il l’emporta en 1950 en devançant Gino Bartali, véritable icône pour les Italiens depuis de longues années.

En revanche, comme si cette victoire de Koblet avait provoqué un déclic, le palmarès du Giro s’ouvrit plus largement aux étrangers par la suite, avec 26 victoires (entre 1954 et 2009) contre 30 aux Italiens. Mieux même, entre 1968 et 1978, les Italiens ne remportèrent que 3 victoires (Gimondi à deux reprises et Bertoglio), mais nous étions en plein dans la période de domination d’Eddy Merckx (5 victoires entre 1968 et 1974), dont on rappellera qu’il détient le plus beau palmarès de l’histoire du vélo. Et encore sur ces 3 victoires remportées par les Italiens, il y en a au moins une de trop dans la mesure où, en 1969, le crack belge fut éliminé pour un contrôle antidopage très controversé, la victoire revenant à Gimondi. Et oui, c’était aussi cela le Giro aux yeux de nombreux coureurs et suiveurs étrangers, à savoir la volonté manifeste de l’organisation de voir un Italien triompher !

Un organisateur parfois très influent dans le passé

Aujourd’hui, avec la mondialisation du cyclisme et la création du Pro Tour, les choses ont (heureusement) bien changé. Il n’y a plus ou quasiment plus ces fameuses poussettes, qui permettaient à certains coureurs italiens de gravir avec un minimum d’effort les pentes les plus dures, alors que les coureurs étrangers s’échinaient à les suivre ou les lâcher avec la seule force de leurs jambes. Louison Bobet, par exemple, ne remporta pas le Giro 1957 en grande partie à cause de l’aide apportée par les tifosi à Gastone Nencini, vainqueur avec 19 secondes d’avance, ce dernier bénéficiant en plus de l’aide non dissimulée du Luxembourgeois Charly Gaul.

A une autre époque c’était le parcours que les organisateurs accommodaient à « la sauce italienne ». Et là aussi nous retrouvons le souvenir douloureux d’un Français injustement privé de la victoire, Laurent Fignon en 1984, qui en vit de toutes les couleurs pour finalement être battu d’un peu plus d’une minute par l’idole italienne de l’époque, Francesco Moser. Cette année-là en effet, malgré un début de Giro calamiteux, Laurent Fignon avait pris le maillot rose à deux étapes de la fin après avoir remporté la grande étape de montagne des Dolomites à Arraba, en passant tous les cols en tête. Le lendemain tout le monde pensait que le jeune Français, vainqueur du Tour l’année précédente, allait porter l’estocade définitive dans le célèbre Stelvio. Hélas pour lui les organisateurs décidèrent d’escamoter ce col, sous le fallacieux prétexte qu’il était impraticable à cause de la neige. En réalité, de neige il n’y avait point ! Et c’est comme cela que Francesco Moser, modeste grimpeur mais remarquable rouleur (ex-recordman du monde de l’heure), l’emporta à la faveur de la dernière étape contre-la-montre. Heureusement pour lui, Fignon se vengera en 1989 en s’imposant devant l’Italien Giupponi.

Une épreuve qui ne réussit pas aux coureurs français

A ce propos, les Français n’ont guère brillé dans le Tour d’Italie, avec seulement six victoires. En effet, seuls Jacques Anquetil (en 1960 et 1964), Bernard Hinault (en 1980, 1982 et 1985), et Laurent Fignon (1984), ont réussi à s’imposer dans la grande épreuve italienne. Pour mémoire nous rappellerons que Bernard Hinault a réussi la performance exceptionnelle de l’emporter à chacune de ses participations au Giro. En outre en 1980 dans l’étape du Stelvio, et en 1982 dans le Monte Campione, il y a réalisé quelques uns des exploits les plus marquants de l’histoire du vélo, et chaque fois en montagne, le Blaireau étant comme d’autres « fuoriclasse » (Merckx, Koblet… ) à la fois un remarquable rouleur et un excellent grimpeur, à défaut d’être un pur escaladeur. A un degré moindre, Indurain (deux fois vainqueur en 1992 et 1993) et Stephen Roche (vainqueur en 1987), émargent aussi à cette catégorie.

Les grimpeurs s’y sont souvent imposés dans des montagnes aux noms légendaires

Et cela nous permet de dire que, sauf pendant quelques années à l’époque Moser-Saronni, le Tour d’Italie au profil généralement très escarpé avec des cols très durs (le Stelvio, le Pordoï, le Gavia, le Mortirolo, le Zoncolan etc.), se disputant en outre en mai à une époque où la météo offre souvent des conditions exécrables, a très souvent souri aux purs grimpeurs, notamment Bartali (3 fois vainqueur en 1936, 1937 et 1946), Gaul (1956 et 1959), Pantani (1998) ou Contador (2008 et 2011), Coppi étant un cas à part puisqu’il était aussi exceptionnel comme rouleur que comme grimpeur. Toutefois être un grand grimpeur ne suffit pas toujours, comme l’ont démontré, hélas pour eux, Bahamontes, Fuente, Van Impe ou Herrera, tous vainqueurs d’étapes et du Grand Prix de la montagne.

En tout cas, comme pour le Tour de France, c’est surtout dans la montagne que s’est fabriquée la légende de cette magnifique épreuve. Parmi tous les hauts faits d’armes qui ont marqué le Giro, force est constater que nombreux sont l’œuvre de Fausto Coppi, l’inégalable « campionissimo ». Par exemple il y a cette fameuse étape Cuneo-Pinerolo, qui fut le théâtre d’une chevauchée fantastique dans le Giro 1949. Cette étape faisait 254 km, dont 55 km quasiment en descente après Sestrières. Les coureurs avaient emprunté des routes que connaissent bien les amateurs de vélo, avec les cols de Vars, de l’Izoard, de la Madeleine et du Mongenèvre. Ce jour-là Fausto Coppi réalisa un numéro extraordinaire, puisqu’il s’échappa dès le col de la Madeleine pour parcourir en tête et en solitaire 190 km dans la pluie et le froid, et gagner avec 12 mn d’avance sur Bartali.

Quatre ans plus tard, en 1953, il sera un des deux acteurs d’une des plus somptueuses batailles de l’histoire du cyclisme, l’autre étant Hugo Koblet, le « Pédaleur de charme ». Déjà vainqueur en 1950 avec en prime le prix du meilleur grimpeur, le merveilleux routier suisse allait obliger Coppi à être peut-être plus grand qu’il ne l’avait jamais été jusque-là, y compris dans ses plus fameux duels avec Bartali. En tout cas, aux dires des suiveurs et des coureurs, ce duel entre deux champions au sommet de leur art engendra sans doute le plus beau Giro de tous ceux que l’on ait connus jusque là. Face à face donc Hugo Koblet qui, malgré une chute au début de l’épreuve, prit le maillot rose à la faveur de l’étape contre-la-montre, et Fausto Coppi qui, cette année-là, s’était fixé pour objectif le Tour d’Italie et le championnat du monde sur route, après son second doublé Giro-Tour l’année précédente.

La bataille dans les Dolomites fut royale entre ces deux monstres sacrés qui écrasaient la course de toute leur classe, avec une victoire qui changea deux fois de camp. Dans la dix-huitième étape tout d’abord, avec quatre grands cols au menu où les deux hommes se rendirent coup pour coup, Coppi remportant l’étape au sprint devant Koblet, lequel conservait presque 2 minutes d’avance sur son rival italien au classement général. Mais le lendemain Koblet, qui ne pouvait compter que sur lui-même faute d’une bonne équipe autour de lui, allait payer tous les efforts consentis la veille, et s’incliner sous les coups de boutoir du « campionissimo » dans le terrible Stelvio (26 km à 7,7% de moyenne). Il perdra finalement ce Giro pour moins d’une minute 30 secondes, au terme d’une de ces batailles qui donnent au vélo le droit d’écrire le mot « épopée » quand on évoque sa légende.

Michel Escatafal


A propos des grands grimpeurs…

S’il y a bien une catégorie de coureurs qui a toujours fasciné les spectateurs, ce sont les grimpeurs.  Oh certes il y en a beaucoup qui ont eu droit à cette appellation à une époque ou une autre, mais bien peu en revanche ont laissé une réelle trace dans l’histoire du cyclisme. Déjà il y a ceux qui ont gagné des grands prix de la montagne, en plus ou moins grand nombre, et rien d’autre. Ensuite il y a ceux qui en plus de ces trophées de la montagne,  ont gagné un ou plusieurs grands tours. Enfin il y a les très grands, qui non seulement sont ou ont été des grimpeurs exceptionnels, mais qui aussi ont toujours figuré parmi les tous meilleurs contre le chrono. Et ceux-là ont évidemment un palmarès considérable…au même titre que « les inclassables » qui étaient excellents  partout, mais qui à l’inverse des grands grimpeurs étaient d’abord de grands rouleurs. Essayons de voir chacun de ces types de coureurs dans l’histoire du vélo.

Dans la première catégorie il y a René Vietto, lequel en plus de ses qualités de grimpeur a un fait et une anecdote qui l’ont rendu immortel. Vietto, surnommé « le Roi René », fut le premier coureur à fixer son bidon sur le tube oblique du cadre, mais plus encore réalisa un acte héroïque dans le Tour de France 1934. En effet, lors d’une étape pyrénéenne restée célèbre, on a vu René Vietto remonter une partie du Portet d’Aspet alors qu’il était largement engagé dans la descente, pour dépanner Antonin Magne en proie à un ennui mécanique et lui permettre de gagner son second Tour de France. Certes René Vietto (20 ans à l’époque) aura été privé d’une retentissante victoire d’étape (qui aurait été la cinquième dans ce Tour), mais cela aurait été insuffisant pour rester dans la postérité au même titre que son prix du meilleur grimpeur, contrairement à son épique sacrifice pour son leader.

Parmi les autres coureurs qui ont aussi remporté  un ou plusieurs Grand Prix de la Montagne dans les grands tours, à une époque où le titre de meilleur grimpeur voulait dire quelque chose contrairement à ce qui se passe de nos jours, on peut citer l’Italien Massignan, l’Espagnol Jimenez, ou encore Richard Virenque qui a gagné le trophée à sept reprises dans la Grande Boucle. Tous ces coureurs ont pour particularité d’avoir été d’excellents grimpeurs, mais l’essentiel de leur palmarès se situe dans cette distinction, même s’ils ont remporté ça et là une belle victoire (Paris-Tours pour Virenque). On pourrait inclure dans cette catégorie parmi les coureurs d’aujourd’hui Andy Schleck, même s’il n’a jamais remporté le Grand prix de la Montagne…parce que seule la victoire dans le Tour l’intéresse.

Ensuite il y a ceux qui appartiennent  à la catégorie des grands grimpeurs qui ont aussi gagné un ou plusieurs grands tours. Là aussi la palette est assez grande, mais on peut citer Nencini qui fut vainqueur du Tour en 1960 et du Giro en 1957, Van impe qui remporta le Tour 1976, ou encore le Colombien Lucho Herrera qui enleva la Vuelta en 1987, sans oublier Pedro Delgado, vainqueur du Tour 1988 et de deux Vueltas en 1985 et 1989. Mais en revanche on mettra à part Federico Bahamontes, vainqueur de nombreux trophées du meilleur grimpeur dans les grands tours, et qui remporta le Tour de France 1959, parce qu’il appartient à une catégorie à part, celle des grimpeurs ailés.

Ce n’était pas pour rien qu’on appelait  Bahamontes « l’Aigle Tolède », et force est de constater qu’il était vraiment très fort dès que la route s’élevait, au point qu’à ses débuts dans le Tour de France il s’arrêtait au sommet des cols, qu’il passait largement en tête…pour déguster une glace. En fait, à cette époque, le cyclisme a produit deux des plus grands escaladeurs de l’histoire, à savoir Bahamontes et Charly Gaul. Lequel des deux était le plus fort en montagne? Difficile à dire, mais en revanche Charly Gaul était beaucoup plus complet que Bahamontes,  car c’était aussi un excellent rouleur comme en témoignent ses victoires dans les contre-la-montre de son Tour de France victorieux en 1958, où il battit Anquetil de sept secondes à Châteaulin sur une distance de 46 km, avant de battre tous ses concurrents la veille de l’arrivée entre Besançon et Dijon (74 km).

En cela Charly Gaul fait penser à Gino Bartali, un des plus beaux palmarès du cyclisme sur route, magnifié de surcroît par ses duels avec Fausto Coppi. Bartali fut un grimpeur extraordinaire, dont Géminiani disait que sa façon de grimper était unique, montant « par saccades en marquant des temps d’arrêt, 100 mètres debout sur les pédales et 100 mètres sur la selle »,  avant de mettre deux dents de plus pour s’envoler. Là évidemment personne ne pouvait suivre, à la notable exception de Coppi.  Mais Bartali n’était pas qu’un super grimpeur, car lui aussi était capable de se situer au niveau des meilleurs contre-la-montre, comme autrefois Luis Ocana (seul rival de Merckx qu’il dominait dans les cols), autre remarquable grimpeur et excellent rouleur, ou aujourd’hui le plus grand champion actuel, Alberto Contador, déjà vainqueur à 28 ans de 6 grands tours (trois Tours de France, deux Tours d’Italie et un Tour d’Espagne).

Alberto Contador est un coureur exceptionnel, capable d’avoir le plus beau palmarès de l’histoire en ce qui concerne les courses à étapes. Pour mémoire, rappelons qu’il a remporté tous les grands tours auxquels il a participé depuis 2007, sauf le Tour de France de cette année où il a été fortement pénalisé par une blessure au genou, qui lui a interdit de s’exprimer au maximum de ses possibilités…ce qui ne l’a pas empêché de finir dans les cinq premiers au classement général, et d’animer la fin de l’épreuve dans les Alpes. Ce qui est le plus impressionnant chez lui c’est sa manière unique de grimper qui fait effectivement penser à Bartali, souvent en danseuse, relançant violemment quand il sent que son rythme baisse. Et pour couronner le tout il y a sa célèbre « giclette » (démarrage dans une pente très dure), comme on dit dans le jargon du cyclisme. Voir une « giclette » de Contador  est un pur moment de bonheur, tellement on a l’impression que l’homme prend son envol, un envol majestueux et dominateur qui fait penser à l’envol de l’aigle royal que l’on rencontre dans les Pyrénées ou les Alpes, les terrains de chasse favoris du « Pistolero », comme  on l’appelle pour le geste qu’il fait à chacun de ses succès.

Reste enfin à évoquer celui qui est sans aucun doute le plus grand grimpeur de l’histoire du vélo, le campionissimo Fausto Coppi. Pour avoir souvent parler de lui sur ce site, je me contenterais de rappeler qu’il fut non seulement le meilleur grimpeur, mais aussi un des deux ou trois plus grands rouleurs de tous les temps, comme en témoignent ses deux titres de champion du monde de poursuite, mais aussi son record de l’heure, et ses multiples victoires dans les grandes épreuves contre-la-montre (Grand prix des Nations, de Lugano etc.). Fausto Coppi est à coup sûr le plus grand champion de l’histoire du vélo, même si certains me diront que c’est Merckx, d’autres Hinault, d’autres encore Anquetil ou Indurain. Non, Coppi était le plus grand, parce que les coureurs que je viens de citer, que j’appelais précédemment « les inclassables », ont tous été battus à un moment ou un autre, même à leur meilleur niveau, par des grimpeurs ailés…ce qui ne fut jamais le cas du meilleur Coppi. C’est la même chose pour Alberto Contador qui n’a pour seul contradicteur en montagne qu’Andy Schleck, lequel est très inférieur au super champion espagnol contre le chronomètre.

Michel Escatafal


A propos du Tour 1949…

Le Tour de France a ceci de particulier qu’il est à lui seule toute une histoire. Cette épreuve a tout connu depuis 1903, avec des grands vainqueurs, des vaincus magnifiques et des gagnants qu’on n’attendait pas. Qui aurait imaginé voir un Walkowiak ou un Aimar sur la plus haute marche du podium ? Personne. Qui aurait pu penser qu’un Raymond Poulidor ne gagnerait jamais le Tour ? Personne. Cela dit il  arrive aussi, et c’est le cas le plus fréquent, que le favori, le grand favori s’impose. Ce fut le cas depuis 1947 avec Bartali, Coppi, Koblet, Bobet, Anquetil, Merckx, Hinault, Lemond, Indurain, Armstrong et Contador. Et tous, sauf Koblet, gagnèrent le Tour plusieurs fois au point parfois d’enlever tout suspens…parce qu’on savait d’avance qu’ils allaient gagner. C’est ce qui s’est passé en 1949.

Ce Tour de France qui  se courait à l’époque par équipes nationales, avait vu arriver une formidable équipe italienne avec trois coureurs de haute lignée dans ses rangs, dont les deux meilleurs du moments, Coppi, Bartali, auxquels s’ajoutait Magni. Cela fait un peu penser à ce qui s’est passé soixante ans plus tard avec l’équipe Astana de 2009, qui comptait dans ses rangs Contador, seul vainqueur en activité des 3 grands tours, Armstrong, sept fois vainqueur du Tour, et Leipheimer qui collectionnait les podiums dans les grandes épreuves par étapes. Cela étant, comme en 2009, il fallait faire cohabiter tout ce beau monde en 1949, ce à quoi s’employa le directeur technique de la Squadra Azzura, l’ancien grand champion Alfredo Binda, qui réussit le tour de force d’obliger ses super cracks, par ailleurs ennemis jurés, à faire cause commune dans ce Tour. C’était déjà le premier exploit réalisé avant même que ne commence l’épreuve, au nom de l’intérêt supérieur de la nation.

Il est vrai que les tifosi, qui avaient encore en mémoire le souvenir ô combien douloureux pour eux du championnat du monde 1948 à Valkenburg, où les deux campionissimi s’étaient stupidement neutralisés avant de décider ensemble d’abandonner, ne leur auraient pas pardonné de perdre ce Tour de France qui leur était promis. Et de fait on a assisté à un Tour de France où la logique n’a jamais été aussi bien respectée. Tout d’abord il faut rappeler que le vainqueur du Tour 1948 avait été Bartali, en écrasant ses rivaux (Schotte, Lapébie et le tout jeune Louison Bobet), et qu’en 1949 Coppi avait gagné le Giro en campionissimo qu’il était, raison pour laquelle tout le monde le voyait réussir pour la première fois le doublé Giro-Tour. Rien qu’à cette évocation on comprend tout de suite qu’Alfredo Binda était un sacré diplomate, pour faire en sorte que Bartali et Coppi unissent leurs forces face à tous les autres. Il est vrai que les deux cracks étaient sous la surveillance de leur fédération qui menaçait de les disqualifier s’ils faisaient les imbéciles comme à Valkenburg, ce qui leur avait d’ailleurs valu six mois de suspension.

Tout était donc réuni pour que le Tour se joue « à la pédale » entre les deux campionissimi, c’est-à-dire dans les contre-la-montre et en montagne. Autant dire que, sauf improbable scénario, on connaissait d’avance le nom du vainqueur, car si Gino Bartali pouvait rivaliser avec Fausto Coppi dans la montagne, ce dernier était meilleur rouleur. Cela étant le vélo est un sport où les impondérables sont nombreux, notamment avec les crevaisons et les chutes. Et c’est ce qui arriva avec Fausto Coppi, au cours de la cinquième étape amenant les coureurs de Rouen à Saint-Malo. En effet, au cours de cette étape, Coppi avait réussi à s’échapper avec notamment Kubler, qui gagnera le Tour l’année suivante, et le porteur du maillot jaune Jacques Marinelli, jeune coureur de l’équipe régionale Paris-Ile de France, qui finira troisième à Paris. Problème, à un certain moment Marinelli fait un écart en voulant prendre une carafe d’eau que lui tendait un spectateur, chute et entraîne dans sa chute Coppi lui-même.

Celui-ci se relève sans gravité, mais il va se produire un de ces épisodes qui ont nourri la légende du Tour de France et du vélo. Pourquoi ? Tout simplement parce que Coppi dont le vélo avait souffert dans sa chute a refusé de prendre le vélo de secours sur la voiture de liaison qui le suivait. Lui voulait absolument repartir avec son vélo de secours personnel qui était sur la voiture de Binda arrêtée au ravitaillement de Caen. Du coup Coppi a dû attendre de longues minutes l’arrivée de son directeur sportif pour pouvoir être dépanné. Résultat Coppi, furieux auprès de Binda à qui il a reproché de ne pas rouler derrière lui ce qui était une preuve qu’il ne lui faisait pas confiance, a perdu six minutes de plus dans l’affaire et voulait abandonner. De nouveau il fallut que Binda fasse assaut de diplomatie pour que le campionissimo accepte de repartir le lendemain.

Heureusement pour lui et pour le Tour, Coppi va entreprendre une fantastique remontée, dès le surlendemain en écrasant l’étape contre-la-montre Les Sables-La Rochelle (92 km), puis en dominant l’épreuve dans les Pyrénées et les Alpes au point qu’il avait rattrapé à Briançon tout son retard depuis l’étape de Saint-Malo (plus d’une demi-heure), et qu’il se trouva juste derrière Bartali au classement général avec 1mn22 de retard. Le lendemain il remporta l’étape d’Aoste, prit le maillot jaune qu’il conforta dans l’étape contre-la-montre Colmar-Nancy (137 km) et remporta le tour avec près de 11 mn d’avance sur Bartali. Toute l’Italie était en liesse. Coppi avait réussi son doublé Giro-Tour historique (le premier), Bartali avait prouvé qu’il était encore le meilleur derrière le meilleur à 34 ans. Tout s’était bien passé même si Bartali, avec sa langue trop bien pendue, avait quand même trouvé le moyen à plusieurs reprises de dénigrer Coppi auprès de ses adversaires, chose que Coppi ne faisait jamais. Preuve absolue qu’il était le plus fort, comme sans doute le sera cette année Contador, ce qui lui permettra de réussir son premier doublé Giro-Tour, exploit qui n’a plus été réalisé depuis 1998 avec Pantani.

Michel Escatafal


Bartali, un “juste parmi les nations”

Alors que nous sommes en plein Giro,  je voudrais parler de quelque chose qui a sans doute surpris tous ceux qui connaissent la vie et la carrière de Gino Bartali. Celui-ci, en effet, pourrait se voir accorder le statut de « Juste parmi les nations » par le Mémorial de Yad Vashem, le musée israélien de l’Holocauste qui honore ceux qui ont sauvé des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.  J’avoue que si je savais depuis longtemps que « Gino le Pieux », comme on l’appelait, se chargeait de missions clandestines auprès de la communauté juive de la Péninsule,  bénéficiant de l’ombre protectrice du Vatican,  j’ignorais complètement que ce fut à pareille échelle, puisqu’il a permis à près de 800 Juifs d’échapper à la barbarie nazie. Et dire que certains, y compris dans son pays, ne faisaient de lui qu’une « grenouille de bénitier » ou un catholique presque fanatique, parce qu’il avait choisi l’exil au Vatican pendant cette période terrible de l’histoire ! Oui, mais c’était pour la bonne cause.

Cela dit, puisque j’ai souligné ses courageuses missions au service d’un prochain pourchassé et destiné aux chambres à gaz, je vais quand même en profiter pour parler de cet extraordinaire coureur que fut Bartali, à coup sûr le plus grand champion italien de l’histoire du cyclisme après Fausto Coppi, avec qui il guerroya sur les routes du Giro, du Tour et tant d’autres ailleurs, entre 1940 et 1954, avec bien sûr l’interruption due à la guerre.  A ce propos, pour ceux qui osent les comparaisons entre champions d’époques différentes, combien de victoires les deux campionissimi auraient-il en supplément à leur palmarès, sans cette funeste interruption due à la guerre? Je pourrais aussi ajouter, combien de victoires supplémentaires si l’un n’avait pas dû affronter l’autre ? Cela dit la question ne se pose pas, et c’est heureux d’avoir vu deux immenses champions s’affronter pendant si longtemps pour la suprématie nationale et internationale.

Quand on regarde le palmarès de Gino Bartali la première chose qui apparaît est son extraordinaire richesse, mais aussi sa longévité, même en tenant compte des années de guerre. En effet, à 21 ans, il était déjà champion d’Italie. A 22 ans il remportait le premier  de ses trois Tours d’Italie. A 24 ans c’était la victoire dans son premier Tour de France. Mais à 39 ans, il remportera encore deux semi-classiques italiennes, comme le Tour d’Emilie et le Tour de Toscane. Sans oublier une quatrième place au fameux Tour d’Italie 1953, où il fit encore très souvent jeu égal avec Coppi et Koblet, les deux super-cracks de l’époque. En fait Bartali aura presque tout gagné dans sa carrière, à la notable exception du championnat du monde sur route, mais là il fut victime de sa rivalité avec Coppi, celui-ci ayant attendu lui-même d’avoir 34 ans pour obtenir le titre. En disant cela je pense plus particulièrement au championnat du monde à Valkenburg en 1948, où les deux hommes se neutralisèrent et se marquèrent tellement qu’ils finirent par accumuler un tel retard qu’ils abandonnèrent l’un et l’autre, ce qui leur valut deux mois de suspension de la part de la fédération italienne, outrée que les deux campionissimi aient fait honte au maillot national italien.

Mais revenons au coureur Bartali pour dire d’abord qu’il était ce que l’on appelle un coureur complet, à savoir qu’il était un excellent rouleur et surtout un extraordinaire grimpeur. Sa façon de grimper faisait l’admiration des suiveurs et des autres coureurs, même si ces derniers souffraient le martyre derrière lui. Comme le disait Raphaël Géminiani qui l’a longtemps côtoyé, « Bartali montait par saccades en marquant des temps d’arrêt, 100 mètres debout sur les pédales, 100 mètres sur la selle, puis il mettait deux dents de plus, et là il n’y avait plus rien à faire ». Géminiani allait même très loin dans son admiration pour Bartali, puisqu’il le situait comme grimpeur presqu’au niveau de celui qui est considéré comme le plus grand de tous, Coppi. En effet Géminiani n’hésite pas à dire que « dans les deux derniers kilomètres d’une ascension, Bartali était imbattable ». Certes par rapport à Coppi il ne faisait pas, ou rarement, des grands raids solitaires, son style était moins aérien, mais son efficacité était redoutable.

Ces dons de grimpeur vont permettre à ce fils de maçon de devenir l’icône de tout un peuple à la fois pendant la période du fascisme, et immédiatement  après.  Quand il vint pour la première fois sur le Tour de France en 1937, c’était d’une certaine manière la fierté de cette Italie mussolinienne venant s’imposer dans la grande épreuve française. Et de fait il aurait gagné le Tour d’une jambe, comme on dit dans le jargon, sans une méchante chute à la sortie d’Embrun, provoquée par la maladresse d’un de ses équipiers, ce qui l’obligera à abandonner alors que jusque là il avait dominé tous ses rivaux, dans le Ballon d’Alsace, mais aussi dans le Galibier à l’occasion de l’étape Aix-Grenoble au terme de laquelle il s’empara du maillot jaune. Il se vengera l’année suivante en écrasant la course au maillot jaune, victoire que le Duce voulait symbolique (toujours la propagande et la récupération !), mais qui se transforma à Paris, plus précisément sur la pelouse du Parc des Princes, en démonstration antifasciste de la part des immigrés italiens chassés de leur pays par les crises économiques et les agents du régime.

Son rôle ou plutôt le symbole qu’il représentait pour tout un peuple il le confortera en 1948, année où il remportera le Tour pour la deuxième fois, à 10 ans d’intervalle. Cette année-là il va, grâce à cette victoire, largement contribuer à régler une crise politique majeure dans son pays, débarrassé heureusement du fascisme mais en proie à une grande instabilité politique. Le Président du Conseil de l’époque, Alcide de Gasperi, alla en effet jusqu’à implorer Gino Bartali en lui disant : « une victoire de votre part serait bienvenue », cela afin de l’aider à calmer la colère populaire qui avait suivi l’attentat contre le leader communiste Togliatti. C’est tout juste si l’on n’a pas dit que cette victoire dans le Tour de France avait évité une guerre civile. Existe-il un autre exemple où un sportif a eu la même influence dans un pays démocratique ? Sans doute pas. En tout cas cela prouve que Gino Bartali fut à tous points de vue un grand homme, et que la distinction qui l’attend est parfaitement méritée.

Un dernier mot enfin, et l’on revient au sportif. Beaucoup se sont interrogés pour connaître les clés de ses succès, parce que l’homme parlait peu et ne se confiait pas. Cependant d’autres l’ont fait pour lui, et notamment Jacques Goddet, directeur du Tour de France et du journal L’Equipe à l’époque,  qui  écrivait après sa victoire dans le Tour 1948 : « sacrifice total au repos en chambre ; alimentation raisonnable ; peu de boisson ; pas de doping abusif (sic)».  On sait aussi qu’il ne refusait jamais le soir un petit verre de chartreuse (plus de 40° d’alcool), et qu’il fumait consciencieusement la cigarette que lui avait recommandée son médecin personnel. Aujourd’hui pareil régime, si j’ose dire, est impensable ce qui n’a pas empêché Gino Bartali de mourir à 86 ans, et d’avoir été un coureur parmi les plus durs et les plus résistants qui soient. La preuve, en 1937, il remporta le Giro malgré une broncho pneumonie.

Néanmoins, malgré toutes ses qualités Bartali n’en était pas moins un homme. Certains le disaient rusé, prêt à tout l’emporter, orgueilleux aussi comme en témoignent les excuses plus ou moins dérisoires qu’il fit valoir lors des premiers revers que lui infligea Coppi, égocentrique aussi comme lorsqu’en 1950, dans le Tour de France,  sous prétexte d’avoir été frappé et conspué dans le col d’Aspin il obligea toute son équipe à le suivre dans son abandon, alors que son coéquipier Fiorenzo Magni portait le maillot jaune et qu’il était bien placé pour l’emporter. Mais au fond, tout cela ne démontre-t-il pas encore un peu plus que Bartali était un super champion ?  Alors je redis encore une fois toute mon admiration pour l’ensemble de l’œuvre de ce demi-dieu, à la fois extraordinaire coureur et homme courageux pour les risques qu’il a pris, afin de sauver un grand nombre d’individus pourchassés pour les motifs les plus détestables.

Michel Escatafal


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