Le cyclisme c’est aussi la piste
Publié : 9 avril 2012 Filed under: cyclisme | Tags: baugé, coppi, cyclisme, demi-fond, keirin, maspes, piste, poursuite, rivière, rousseau, vitesse Laisser un commentaire »
Les championnats du monde qui viennent de s’achever ont confirmé que la France est un pays qui a une grande tradition dans le cyclisme sur piste, même si la totalité des médailles remportées cette semaine (une or et deux d’argent) vient des épreuves de vitesse, avec notamment l’épreuve reine de ces championnats, la vitesse, que Baugé a remporté pour la quatrième fois consécutive. Je dis bien la quatrième fois, parce que la suppression de sa troisième victoire en 2011 est une décision qui ne peut que paraître loufoque aux yeux des amateurs de cyclisme, pour un manquement aux obligations de localisation alors qu’il avait été autorisé à concourir. Au passage j’en profite pour souligner que jamais l’Union Cycliste Internationale (UCI) n’aurait dû organiser les championnats du monde la semaine entre le Tour des Flandres et Paris-Roubaix, ce qui a nui à son audience. Pourquoi n’avoir pas attendu une semaine de plus, où la concurrence de l’Amstel est nettement moins importante? Passons, car cela fait partie des choses qui sont reprochées à l’UCI, celle-ci ne mettant pas assez d’énergie à défendre le cyclisme sur piste aux yeux de nombreux aficionados de la piste.
Depuis les débuts de l’ère open (1993), la France est largement en tête au classement des médailles d’or (57), devant l’Australie (46) et la Grande-Bretagne (45), nations traditionnellement fortes sur la piste déjà avant l’époque open (les Britannique Harris, Porter ou les Australiens Patterson, Nicholson, Johnsson etc.), alors que, par parenthèse, l’Italie a presque complètement disparu des palmarès après les avoir meublés dans les années cinquante et soixante (Bevilacqua, Maspes, Sacchi, Morettini, Ogna, Gaiardoni, Messina, Faggin etc.). Cela dit, on ne compte plus les titres remportés en vitesse, par les coureurs français, que ce soit chez les amateurs ou les professionnels jusqu’en 1991 ou depuis le début de l’ère open en 1993. Depuis cette date les Français ont remporté dix médailles d’or ou plutôt neuf puisqu’on en a retiré une à Baugé, avec tout d’abord les trois de Florian Rousseau en 1996,1997 et 1998, puis les deux de Laurent Gané en 1999 et 2003, celle d’Arnaud Tournant en 2001 et enfin celles de Baugé en 2009 et 2010 et 2012. De quoi réjouir notre entraîneur national qui n’est autre que le grand Florian Rousseau lui-même.
La tradition française en vitesse
En outre pour bien montrer que la filière française de vitesse fonctionne parfaitement, l’Equipe de France de vitesse par équipe a remporté dix médailles d’or (onze en comptant celle retirée suite à l’affaire Baugé) et quatre d’argent en dix-huit éditions des championnats du monde, plus une médaille de chaque métal en trois éditions des Jeux Olympiques depuis 2000, ce qui est tout simplement exceptionnel. Mais puisque nous sommes dans l’histoire, il faut aussi ajouter que Daniel Morelon a été le sprinter le plus titré (derrière le Japonais Nakano qui remporta dix titres consécutifs chez les professionnels entre 1977 et 1986), avec sept titres dans les années 60 et 70, plus deux titres olympiques en vitesse, tous acquis chez les amateurs qui, à l’époque, étaient meilleurs que les professionnels. D’autre part, avec Lucien Michard, deux fois titré chez les amateurs en 1923 et 1924 et quatre fois chez les professionnels entre 1927 et 1930, plus Michel Rousseau qui fut champion olympique de vitesse en 1956, puis deux fois champion du monde amateur en 1956 et 1957, mais aussi champion du monde professionnel en 1958, la France a compté dans ses rangs quelques uns des plus beaux modèles de la discipline.
Deux anecdotes qui ont marqué l’histoire des championnats du monde
A propos de Michard, il aurait dû être champion du monde une fois de plus, car il fut privé du titre en 1931…en raison d’une erreur de jugement qui profita à son concurrent danois qui s’appelait Falk-Hansen. Cette année-là les championnats du monde sur piste étaient organisés à Copenhague, ce que les mauvaises langues n’ont pas manqué de noter, parce que toutes les photos de l’arrivée indiquaient que Michard avait gagné d’une roue. Problème, le juge, au nom bien français d’Alban Collignon, ne vit pas que Michard avait remporté la manche lui donnant le titre…parce qu’il se situait du côté du coureur extérieur, ce qui lui donna l’illusion que Falk-Hansen avait dominé Michard qui se trouvait à l’intérieur. Bien entendu il y eut réclamation de la part des Français, la presse parla de cela pendant des semaines, mais rien n’y fit et la décision du juge fut sans appel.
Parlons maintenant de Michel Rousseau, un des plus doués parmi les « aristocrates de la piste » comme on surnomme les sprinters. C’était un coureur que tout le monde trouvait sympathique, peut-être en raison de son côté « titi parisien ». Ses mensurations étaient impressionnantes pour l’époque, puisqu’il mesurait 1.73m et pesait un peu plus de 80 kg, ce qui lui donnait une impression de puissance à nul autre pareil, et lui valut d’être surnommé « le costaud de Vaugirard ». Il avait tout d’un très grand sprinter, mais il ne fit pas la carrière qu’on aurait pu attendre de lui, laissant après 1958 la vedette à l’Italien Antonio Maspes, sept fois champion du monde professionnel entre 1955 et 1964. Et pourtant, en 1958, pour sa première année chez les professionnels, Michel Rousseau jongla littéralement avec lui en demi-finale des championnats du monde, le battant sèchement en deux manches, avant de s’imposer tout aussi facilement en finale face à un autre Italien, Sacchi.
Cela dit l’histoire retiendra aussi de Rousseau et Maspes, un surplace historique en 1961, pour l’attribution du titre mondial à Zurich. En effet Rousseau, qui avait été battu par Maspes en finale du tournoi mondial de 1959, se mit dans l’idée d’imposer une séance de surplace à son adversaire, pour l’obliger à mener. Le surplace à l’époque n’était pas rare, contrairement à aujourd’hui, les sprinters préférant être derrière l’adversaire pour éviter d’être surpris au moment du lancement du sprint. Dans le cas où il y a surplace, c’est généralement celui qui a les nerfs les plus solides qui réussit à obliger son adversaire à passer en tête, et qui gagne le plus souvent. Michel Rousseau céda le premier (au bout de 45 minutes) et il fut battu, ce qui permit à Maspes de conserver son titre.
Ce fut le chant du cygne de Michel Rousseau, car jamais plus il ne fréquentera les podiums mondiaux, au grand regret de ses nombreux admirateurs. Et pourtant son extraordinaire puissance, sa vélocité naturelle, plus les leçons techniques de son mentor Louis Gérardin, ancien champion du monde de vitesse amateur en 1930, qui découvrit Pierre Trentin (champion du monde de vitesse en 1964) et Morelon, auraient dû lui valoir bien d’autres satisfactions dans les années 60. Espérons au passage que Grégory Baugé, très doué et très puissant lui aussi, incontestablement le meilleur sprinter mondial depuis quatre ans, poursuive sa carrière quelques années de plus et ne s’arrête pas comme il l’a parfois suggéré après les prochains J.O. de Londres, dont il sera l’archi favori. La remarque vaut aussi pour Kévin Sireau, recordman du monde du 200m (9s572), toujours à la recherche de son premier titre individuel. Cela dit, ces jeunes gens ont un exemple tout trouvé avec l’entraîneur de l’équipe de France, Florian Rousseau, qui remporta dix titres mondiaux et trois titres olympiques, sur le kilomètre, en vitesse individuelle, par équipe, et au keirin, entre 1993 et 2001.
La poursuite et le demi-fond assuraient aussi le spectacle à la belle époque de la piste
Néanmoins, par le passé, à la belle époque de la piste, dans les années 50 et 60, il y avait d’autres épreuves pour assurer le spectacle, notamment la poursuite (à partir de 1946) disputée sur une distance de cinq kilomètres, et le demi-fond couru jusqu’en 1971 sur la distance de 100 km derrière grosses motos. Chacune de ces épreuves a eu ses champions mythiques. En ce qui concerne la poursuite, quelques noms connus ou quasiment oubliés de nos jours ont marqué la discipline. Parmi ceux-ci, il faut citer le redoutable Néerlandais Schulte (champion du monde en 1948), les Italiens Bevilacqua (champion du monde en 1950 et 51) et Messina, triple champion du monde entre 1954 et 1956, année où il battit en finale un certain Jacques Anquetil après avoir battu Hugo Koblet en 1954, mais aussi Rudi Altig qui revêtit le maillot arc-en-ciel en 1960 et 1961, avant de conquérir celui de la route en 1966, exploit que réalisa aussi Francesco Moser ( champion du monde de poursuite en 1976 et sur route en 1977), ou encore notre Français Alain Bondue, qui s’octroya le titre mondial en 1981 et 1982, comme plus tard Francis Moreau (1991) et Philippe Ermenault (1997 et 1998). Mais les deux plus brillants furent incontestablement le campionissimo Fausto Coppi, champion du monde en 1947 et 1949, vainqueur de quatre-vingt quatre poursuites individuelles sur les quatre-vingt quinze qu’il disputa dans sa carrière, dont vingt et une victoires consécutives au cours de l’hiver 1947 et 1948, et plus encore peut-être Roger Rivière, sans doute le plus doué de tous, invaincu dans la discipline avec trois titres mondiaux dans sa courte carrière entre 1957 et 1959, considéré par beaucoup comme le meilleur rouleur de tous les temps sur des distances allant jusqu’à 70 kilomètres.
Enfin en demi-fond, comment ne pas parler d’un Espagnol, Guillermo Timoner, qui fut un grand spécialiste des courses à l’américaine avant de devenir le roi des stayers, comme on appelait les coureurs de demi-fond. Timoner allait succéder à un autre crack de la discipline, le Belge Adolphe Verschueren, excellent routier chez les amateurs, qui remporta le titre mondial en 1952, 1953 et 1954. Timoner était ce que l’on appelle l’archétype du stayer, à la fois souple et nerveux, sachant admirablement se servir de l’abri de la moto, ce qui n’était pas sans danger en raison de la vitesse très élevée qui pouvait être atteinte (jusqu’à 100km/h). Il l’emporta à six reprises au championnat du monde entre 1955 et 1965, ce qui constitue un record, qu’il aurait pu améliorer sans une grave chute qui faillit lui coûter la vie lors des Six-Jours de Madrid en 1960, et qui l’empêcha de défendre son titre en 1961. En revanche, si sa gloire fut grande à cette époque, il se déconsidéra complètement quand il effectua son retour à la compétition en 1984, à l’occasion des championnats du monde de Barcelone, pour représenter l’Espagne dans les épreuves de demi-fond…alors qu’il était âgé de 56 ans. Cette folie lui fut d’autant plus reprochée, ainsi qu’à sa fédération, qu’il ne fit que de la figuration dans une épreuve qui avait pourtant perdu tout son prestige depuis longtemps, au point qu’elle disparut des championnats du monde en 1995.
Des épreuves disparaissent, et d’autres apparaissent, notamment les compétitions féminines
Ce ne fut pas la seule, au demeurant, à disparaître, puisque le même sort fut réservé au tandem, épreuve olympique depuis 1908, et aux championnats du monde à partir de 1966 (victoires des Français Trentin et Morelon) jusqu’en 1994 (victoire française avec Colas et Magné). En revanche d’autres épreuves apparurent comme le kilomètre à partir de 1966, où plusieurs Français s’illustrèrent en remportant le titre mondial, Pierre Trentin en 1966, puis Florian Rousseau en 1993 et 1994, sans oublier Arnaud Tournant, le recordman du monde (58s875), qui s’imposa quatre fois consécutivement entre 1998 et 2001. La poursuite olympique (4 km) fit son apparition en 1962, puis plus tard le keirin en provenance du Japon à partir de 1980, avec des victoires de Magné en 1995, 1997 et 2000, année ou Florian Rousseau fut champion olympique de la discipline, et Laurent Gané en 2003. On n’omettra pas de citer également dans ce panorama des courses inscrites au championnat du monde, des épreuves moins prestigieuses comme la course aux points, le scratch, l’omnium ou l’américaine, cette dernière épreuve n’ayant plus rien à voir avec son ancêtre le Critérium de l’Europe à l’américaine, qui réunissait quelques uns des meilleurs routiers-pistards entre 1949 et 1990 devant des foules considérables, avec comme figures de proue Schulte, Hugo Koblet, Terruzzi, Van Steenbergen, Post, Altig, Sercu et Eddy Merckx.
Enfin, pour être complet, notons que les épreuves féminines firent leur apparition en 1958 (vitesse et poursuite). La France remporta six victoires en vitesse avec Nicoloso en 1985 et Félicia Ballanger entre 1995 et 1999, cette dernière réalisant le doublé sur le 500 mètres pour les cinq premières éditions de cette nouvelle épreuve. Notre pays gagna aussi six titres en poursuite grâce à Jeannie Longo et Marion Clignet (trois chacune), lesquelles remportèrent aussi le titre dans la course aux points apparue en 1988. Enfin le keirin fut inscrit au programme à partir de 2002 (deux victoires françaises avec Clara Sanchez en 2004 et 2005), tout comme la vitesse par équipes en 2007, la poursuite par équipe depuis 2008, sans oublier le scratch en 2002 et l’omnium en 2009.
Michel Escatafal
Paris-Roubaix : l’enfer côtoie toujours le paradis
Publié : 4 avril 2012 Filed under: cyclisme | Tags: boonen, coppi, cyclisme, guesdon, hinault, merckx, paris-roubaix 1 Commentaire »
Tom Boonen réussira-t-il dimanche prochain le doublé Tour des Flandres-Paris-Roubaix, que seuls neufs coureurs à ce jour ont réalisé, à savoir Suter en 1923, Gijssels en 1932, Rebry en 1934, Impanis en 1954, De Bruyne en 1957, Van Looy en 1962, De Vlaeminck en 1977, Van Petegem en 2003 et ce même Boonen en 2005 ? Vu la forme qu’il a manifestée dans « le Ronde », c’est une hypothèse tout à fait plausible. En tout cas ce doublé le ferait entrer encore davantage dans l’histoire, car il consacrerait un coureur de très grande classe, sans doute le meilleur de sa génération dans les épreuves d’un jour. S’il remportait Paris-Roubaix une nouvelle fois après ses victoires en 2005, 2008 et 2009, le coureur flamand dépasserait au nombre de victoires ses prestigieux compatriotes Rik Van Looy et Eddy Merckx, trois fois vainqueurs, et égalerait celui du record de victoires détenu par un autre de ses compatriotes, Roger De Vlaeminck avec quatre succès. L’enjeu n’est donc pas mince pour un coureur qui avait subi ces dernières années un passage à vide interminable, ce qui provoquait l’inquiétude de ses supporters et, plus généralement, des amateurs de vélo.
Une classique qui se nourrit d’histoire
Mais revenons à Paris-Roubaix, considérée comme la « reine des classiques », créée le 19 avril 1896 par deux filateurs du Nord et directeurs du vélodrome du Parc Barbieux à Roubaix, Messieurs Vienne et Pérez, avec le concours de Louis Minard, rédacteur en chef de Paris-Vélo. Jusqu’en 1909, l’épreuve s’est courue derrière entraîneur (à bicyclette ou en voiture automobile). Tout ceci pour l’histoire, parce que cette course appartient à l’histoire du Nord de la France, au point que certains secteurs pavés sont classés monuments historiques, ce qui confère à cette course une dimension locale et régionale au moins égale à celle du Tour des Flandres. Certes les secteurs pavés de Paris-Roubaix (tranchée d’Arenberg, Mons-en-Pévèle, Carrefour de l’Arbre où eut lieu la bataille de Bouvines en 1214) sont plus difficiles à franchir que les monts flandriens pavés du Tour des Flandres, mais ce sont très souvent les mêmes coureurs qui brillent dans les deux épreuves. Dans les deux cas il faut être « costaud » pour espérer l’emporter, et à ce jeu les Belges (54 victoires) sont largement supérieurs aux Français, ces derniers ne l’ayant emporté qu’à trente reprises dont vingt avant 1945. A ces succès, il faut en ajouter un autre qui est resté dans l’histoire, puisque Roger Lapébie fut destitué de sa première place en 1934 pour avoir emprunté sur les derniers kilomètres le vélo…d’une spectatrice, le sien étant inutilisable.
Le palmarès démontre que cette épreuve n’est pas une loterie
Cet épisode montre qu’il faut aussi avoir ce soupçon de réussite sans lequel la victoire est impossible. Bien sûr, une chute ou une ou plusieurs crevaisons n’empêchent pas un coureur de gagner, mais il faut absolument que ces incidents n’interviennent pas en pleine bagarre, ou dans des secteurs stratégiques, ce qui malheureusement arrive assez souvent. Dans ce cas cela peut priver de la victoire le meilleur coureur du peloton, par exemple en 1958 quand Jacques Anquetil subit une crevaison à une douzaine de kilomètres de l’arrivée, alors qu’il était manifestement le plus fort ce jour-là, ce qui lui fit dire que cette course était « une loterie ». Un peu plus tard Bernard Hinault nourrira la même aversion pour cette classique tellement spéciale, ce qui ne l’empêchera pas d’inscrire son nom au palmarès en 1981, avec le maillot de champion du monde sur le dos comme un certain Eddy Merckx en 1968 (vainqueur aussi en 1970 avec 5mn21s d’avance sur De Vlaeminck, et en 1973), en battant sur la piste de Roubaix Roger De Vlaeminck, le recordman des victoires (quatre en 1972, 1974, 1975 et 1977), et Francesco Moser, qui l’emporta trois fois de suite entre 1978 et 1980. Et pourtant, outre les inévitables crevaisons, « le Blaireau » chuta à quelques kilomètres de l’arrivée…à cause d’un chien égaré au milieu des coureurs. Comme quoi, quand un coureur est au-dessus du lot, il lui est possible de contourner de multiples obstacles, y compris quand on n’est « pas doué pour les pavés », pour parler comme De Vlaeminck ou Jan Raas, autre grand chasseur de classiques, vainqueur à Roubaix en 1982, à propos d’Hinault.
Avec le temps, Bernard Hinault changera un peu d’avis, affirmant que c’est « une course de spécialistes », et excusant les coureurs qui refusent d’y participer par peur de la chute, notamment ceux qui ont pour ambition première de gagner le Tour de France. Voilà pourquoi Lemond, Indurain, Armstrong ou Contador, pour ne citer qu’eux, ont refusé ou refusent de se risquer à courir la « reine des classiques ». En outre, au moins pour Contador, quelle que soit l’admiration que nous puissions lui porter, il est difficile de l’imaginer à son aise sur les pavés, lui le grimpeur ailé pesant 62 ou 63 kg, même s’il a prouvé lors du Tour de France 2010 qu’il était capable de très bien se débrouiller sur ce type de routes. Cela étant, on ne trouve pas trace d’un vrai grimpeur vainqueur de Paris-Roubaix, mis à part évidemment Fausto Coppi qui l’emporta en 1950, après avoir parcouru les 45 derniers kilomètres en solitaire, devant le Français Maurice Diot, lequel à sa descente de vélo exprimait son énorme satisfaction en disant : « J’ai gagné Paris-Roubaix », ajoutant à propos de Coppi : « Il est hors concours ; je considère que j’ai gagné ! »
Les coureurs français savent aussi passer les pavés
Cela dit, parlons un peu des Français vainqueurs de Paris-Roubaix après-guerre, et tout d’abord de Paul Maye en 1945, coureur peu connu mais de grande qualité, comme en témoignent ses deux titres de champion de France (1938 et 1943) et ses trois Paris-Tours (1941, 1942 et 1945). Il termina premier devant deux autres Français, Lucien Teisseire et Kléber Piot. Ensuite il y eut la victoire d’André Mahé en 1949, déclassé dans un premier temps suite à une erreur de parcours par la faute du service d’ordre, puis reclassé premier ex aequo avec Serse Coppi, frère du « campionissimo ».
En 1955 ce fut l’heure de gloire de Jean Forestier, champion qui s’ignorait, l’emportant après s’être évadé de l’enfer de Mons-en-Pévèle, et résistant à ses poursuivants (Coppi et Bobet) pendant 30 kilomètres malgré une roue voilée. Et pour bien montrer que ce n’était pas un accident et qu’il était un peu « flahute », il remporta l’année suivante le Tour des Flandres. Six jours plus tard, il terminera aussi à la troisième place de Paris-Roubaix, dont le vainqueur s’appelait Louison Bobet, celui-ci ayant battu au sprint De Bruyne, Forestier et Van Steenbergen, surpris par le démarrage de Bobet dans la ligne opposée.
Nous avons déjà parlé de Bernard Hinault, mais pas de Marc Madiot qui fut son équipier de luxe chez Renault-Gitane. Marc Madiot l’emporta deux fois, en 1985 et 1991, les deux fois en attaquant au Carrefour de l’Arbre. Puis vint l’heure ou plutôt les heures de Gilbert Duclos-Lassalle, lequel après avoir été abonné aux places d’honneur l’emporta enfin deux fois consécutivement en 1992 et 1993, où il devança de quelques millimètres le regretté Franco Ballerini, qui s’imposera en 1995 et 1998. Enfin la dernière victoire française fut l’œuvre de Frédéric Guesdon, en 1997, qui conquit son plus beau succès en battant au sprint Planckaert, Museeuw (triple vainqueur de l’épreuve en 1996, 2000 et 2002) et Tchmil (vainqueur en 1994).
Beaucoup de coureurs peuvent gagner Paris-Roubaix
Bien entendu « la reine des classiques » avec ses pavés fut le théâtre de bien d’autres exploits que ceux que nous avons cités, à commencer par le triplé réalisé par Rik Van Looy en 1961, 1962 et 1965, chaque fois en se jouant de la concurrence. En 1966, Paris-Roubaix consacra définitivement un jeune Italien, Felice Gimondi, vainqueur du Tour à la surprise générale l’année précédente et présumé successeur de Bartali et Coppi. Après avoir attaqué en compagnie de son compatriote Dancelli sur les pavés de Moncheaux, il se retrouva seul pour l’emporter avec plus de quatre minutes d’avance sur le Néerlandais Jan Janssen, vainqueur l’année suivante. Un dernier mot enfin, pour montrer qu’avec de la chance et de la volonté beaucoup de coureurs peuvent triompher sur le vélodrome de Roubaix. En disant cela je pense tout particulièrement au Néerlandais Peter Post, qui l’emporta, en 1964 à la moyenne extraordinaire de 45,129 km/h en battant au sprint le très rapide Beheyt, champion du monde l’année précédente. Cela étant, il faut rappeler que Peter Post fut un très grand pistard, recordman du monde des cinq kilomètres sur piste couverte, et vainqueur de 65 courses de six-jours entre 1959 et 1971. De quoi donner des idées à Théo Bos, autre Néerlandais, ancien champion du monde de vitesse, du kilomètre et du keirin, qui essaie depuis trois ans de se faire une place sur la route! Dans un autre ordre d’idées, si l’Espagne et l’Allemagne attendent toujours le coureur qui l’emportera sur le vélodrome de Roubaix, d’autres pays beaucoup moins connus pour leur tradition dans le cyclisme ont vu un de leurs routiers y remporter leur plus grande victoire, ou une des plus belles. L’Irlande avec Sean Kelly, coureur au remarquable palmarès, l’a emporté deux fois en 1984 et 1986. Ensuite ce sera la Russie avec Tchmil en 1994 (avant sa naturalisation belge), puis la Suède avec Backstedt en 2004, et enfin l’Australie avec O’Grady en 2007.
Michel Escatafal
Palmarès vélo des grandes épreuves sur route ( mise à jour au 02.05.2012)
Publié : 16 mars 2012 Filed under: cyclisme | Tags: anquetil, coppi, courses classiques, grands tours, hinault, merckx, vélo Laisser un commentaire »
Ce tableau rassemble les victoires des meilleurs coureurs ayant couru après-guerre dans les grandes épreuves du cyclisme sur route. C’est un travail qui se veut le plus objectif possible, même si je suis bien conscient que l’on peut discuter le barême des points attribués pour une victoire dans chacune des épreuves. Celles-ci ont été choisies en fonction de leur ancienneté et de leur permanence.
La plus récente, l’ Amstel Gold Race, est née en 1966, mais toutes les autres ont été disputées pour la première fois avant 1948. Il y a 8 épreuves par étapes (Tour de France, Giro, Vuelta, Tour de Suisse, Dauphiné, Paris-Nice, Tour de Romandie, Tour de Catalogne), plus 9 classiques (Milan-San Remo, Tour des Flandres, Gand-Wevelgem, Paris-Roubaix, Flèche Wallonne, Liège-Bastogne-Liège, Amstel Gold Race, Paris-Tours, Tour de Lombardie), le championnat du monde sur route et le championnat du monde contre-la-montre. A ce propos, même si ce championnat ne fut créé qu’en 1994, j’ai considéré que le Grand Prix des Nations, créé en 1932, faisait office de championnat du monde avant sa création officielle.
La prochaine mise à jour sera faite à la fin de la saison 2012.
Pour voir le tableau cliquez →PGC
Fausto Coppi : champion des champions du vingtième siècle
Publié : 26 février 2012 Filed under: cyclisme | Tags: coppi, Giro, Tour de France, vélo Laisser un commentaire »
Dans l’histoire du sport il y a quelques figures mythiques et légendaires qui resteront à jamais comme les références absolues de leur discipline. Et bien entendu, plus ce sport est universel et plus grande est la gloire de ceux qui ont contribué à sa légende. Ils ne sont d’ailleurs pas très nombreux…parce qu’on n’arrive pas à leur trouver de défaut dans l’exercice de leur métier, ce qui permet de gommer leur imperfection d’humain. D’ailleurs, pour la postérité, ils sont considérés comme des demi-dieux, sorte d’Heraclès des temps modernes.
Pour ma part je ne citerais que Pelé, le footballeur brésilien, Ray Sugar Robinson le boxeur américain, et Fausto Coppi, le champion cycliste italien. Certes quelques autres monstres sacrés méritent aussi une place à part (Merckx, Hinault, Fangio, Senna, Blanco, Marciano, Mohammed Ali, Leonard, Owens, Elliot, Carl Lewis, El Guerrouj, Bekele, Bolt, Phelps, Di Stefano, Laver, Federer, Pancho Gonzales, Michael Jordan, Tiger Woods, Loeb, etc.), mais Pelé, Robinson et Coppi avaient incontestablement une autre dimension.
Aujourd’hui je vais parler de Fausto Coppi , né le 15 septembre 1919 à Castellania dans le Piémont, et décédé le 2 janvier 1960 à Tortona, victime de la malaria après un séjour en Haute-Volta (Burkina Faso aujourd’hui), en compagnie de quelques autres grands champions (Géminiani, Anquetil, Rivière, Anglade, Hassenforder), où il avait pu sacrifier à la chasse, sa grande passion. Oui déjà cinquante deux ans et, même si à l’époque j’avais à peine 13 ans, je m’en souviens comme si c’était hier. Déjà j’étais fou de vélo, entre autres grâce aux exploits de Fausto Coppi, et c’est avec tristesse que j’avais assisté à la lente agonie cycliste du champion qui n’en finissait plus d’achever une carrière extraordinaire, la plus belle à coup sûr de l’histoire à cette époque.
Et pourtant cette carrière tellement brillante, sur la route comme sur la piste, avait été interrompue pendant plus de deux ans (1943 à 1945) en raison de la deuxième guerre mondiale à laquelle il participa comme soldat, ce qui lui valut d’être fait prisonnier et d’attraper une première fois la malaria. En outre cette période où le monde était à feu et à sang avait provoqué, évidemment, l’arrêt des plus grandes compétitions du calendrier (Tour de France, Giro, classiques, championnats du monde).
Quelle serait l’ampleur du palmarès de Coppi sans la guerre ? Personne ne peut le dire avec certitude, mais il est vraisemblable qu’il aurait remporté en plus de tout ce qu’il a gagné plusieurs Tours d’Italie, Tours de France, Tours de Suisse, quelques grandes classiques et le championnat du monde sur route. Sans doute serait-il tout près d’Eddy Merckx au nombre de grandes courses gagnées, avec toutefois une très grande différence de concurrence. N’oublions pas que la fin des années 40 et le début des années 50 ont regorgé de très grands champions, comme Bartali, Koblet, Kubler, Magni, Bobet et Van Steenbergen, pour ne citer qu’eux. Jamais Merckx n’a eu à affronter une telle pléiade de concurrents hors norme. Il en sera de même pour Hinault quelques années plus tard.
Peut-être est-ce pour cela que, cinquante deux ans plus tard, le mythe Coppi existe toujours, l’amour des fans étant nourri d’une génération à l’autre. Il est vrai que Coppi incarne un modèle absolu, tellement absolu que les coureurs actuels, y compris les plus jeunes, ne prononcent son nom qu’avec infiniment de respect. Peut-être aussi que sa mort absurde lui a donné un supplément de sacralité, et a contribué à enrichir encore un peu plus une légende où l’épopée et le tragique se côtoyaient, mais où celui que l’on appelait “le campionissimo” finissait toujours par triompher. Cela avait permis à l’ancien apprenti charcutier de Novi Ligure de découvrir les plaisirs de la vie de star, comme nous dirions aujourd’hui, sans oublier les rencontres avec les grands du monde de son époque : Orson Wells, Maurice Chevalier…et Winston Churchill, comme je l’ai découvert en lisant la Gazzetta dello Sport.
Il fut aussi à sa façon une sorte de précurseur, n’hésitant pas au début des années cinquante à afficher son amour pour Julia Occhini, appelée aussi la Dame Blanche, après avoir quitté son épouse légitime, véritable crime dans l’Italie de l’immédiate après-guerre. Mais surtout il l’avait été par son comportement dans le métier de coureur cycliste. Il avait senti l’importance du personnel médical autour de lui, de la diététique avec une alimentation équilibrée, de l’entraînement en montagne, autant de choses banales de nos jours, mais inédites à l’époque.
Enfin, on ne le soulignera jamais assez, c’était un homme généreux au vrai sens du terme, ce qui lui permit de recevoir l’affection et le respect de tous, à commencer par ses pairs, les autres coureurs. Et pourtant, dans ses grands jours, beaucoup l’ont maudit tellement il semblait facile là où les autres « finissaient à pied » comme on dit dans le jargon du vélo. Cela dit, sa supériorité était telle parfois que celui qui arrivait second derrière lui considérait cela comme une victoire. Ce fut notamment le cas de Maurice Diot à l’issue de Paris-Roubaix en 1950. Bref, pour moi comme pour beaucoup d’autres sportifs et amateurs de sport, Fausto Coppi a été et restera sans doute pour l’éternité « le meilleur des meilleurs ».
Michel Escatafal
Bernard Hinault, le campionissimo français (2)
Publié : 11 décembre 2011 Filed under: cyclisme | Tags: coppi, Fignon, Giro, hinault, merckx, Tour de France 1 Commentaire »Partie 2 : Une blessure et une opération qui changent tout…sauf le maintien au sommet
Après son opération du genou, Hinault va changer d’équipe pour courir à partir de 1984 dans une formation montée de toutes pièces par Bernard Tapie, sous le nom de La Vie Claire, avec Koechli comme entraîneur, la rupture avec Guimard étant définitivement consommée, ce dernier pensant que Le Mond et Fignon peuvent prendre la relève. Cette fois Hinault avait « son équipe » avec pour l’encadrer un entraîneur, et non plus un directeur sportif. Néanmoins il quittera Guimard et l’équipe Renault certes sans regret, mais en conservant un minimum de lien affectif avec celui à qui il devait autant que ce qu’il lui avait apporté, ce qui lui faisait dire : « Au fond, il me doit autant que je lui dois ». En tout cas pour B. Hinault, homme de défi, le challenge était important, à commencer par celui de prouver qu’il n’était pas fini malgré son opération. Et le moins que l’on puisse est que ses retrouvailles avec le peloton ne furent pas aussi brillantes que ses admirateurs l’espéraient. A Paris-Nice par exemple, il fut dominé par Kelly autant dans le Ventoux qu’au col d’Eze, chose impensable un an auparavant. Et s’il fallait une preuve de sa nervosité et de son impatience à côtoyer de nouveau les sommets, nous l’avons dans le fait qu’il fit le coup de poing avec des hommes des chantiers navals de la Ciotat et des mines de Gardanne, alors que ceux-ci voulaient simplement essayer de se faire entendre pour tenter désespérément de sauver leur emploi. Un geste idiot qu’il a sans doute longuement regretté par la suite.
La suite de la saison ne fut pas un long fleuve tranquille, avec une victoire aux Quatre Jours de Dunkerque, mais un échec cuisant lors du Dauphiné pour avoir surestimé ses forces face au grimpeur colombien Ramirez. En effet, après avoir dominé ce dernier dans la première étape de montagne, au lieu de se contenter de gérer….comme Guimard le lui aurait demandé, il décida de nouveau d’attaquer, ce qui lui valut une terrible défaillance, et la perte d’une victoire qui lui était promise. Toutefois cette bataille contre lui-même qu’il avait livré dans le Dauphiné lui avait fait comprendre qu’il n’était pas fini, mais aussi qu’il souffrirait dans le Tour de France plus qu’il n’avait jamais souffert, sauf au moment de son abandon en 1980. Et il souffrit d’autant plus qu’il avait en face de lui un de ses anciens coéquipiers qui allait le « maltraiter » comme il ne l’avait jamais été, et comme il ne le sera plus jamais. A ce moment, il faut reconnaître que seul le plus grand Hinault, celui de 1978 à 1982, aurait pu dominer Laurent Fignon, dont Hinault connaissait parfaitement les possibilités depuis ses victoires dans le Critérium International, le Tour 1983, mais aussi par l’aide qu’il lui avait apporté au Tour d’Espagne cette même année.
Et de fait Fignon, sortant d’un Giro que Moser lui avait volé et qui venait de conquérir le titre de champion de France, s’était montré impérial dans ce Tour de France 1984, écrasant la concurrence y compris Bernard Hinault, comme seuls pouvaient le faire un Anquetil, un Merckx ou un Hinault à son meilleur niveau. Et pourtant ce ne fut pas faute d’attaquer, car quand on s’appelle Hinault on ne prend pas le départ pour faire deuxième. Après tout, après avoir fait le Giro, Fignon pouvait avoir un jour sans, et dans ce cas…En réalité Laurent Fignon n’aura pas un seul moment de faiblesse, et Hinault terminera à la deuxième place, mais un magnifique second qui était désormais convaincu qu’il retrouverait un niveau lui permettant de regagner un jour le Tour de France ou le Giro. Et il allait le montrer, en gagnant coup sur coup en fin de saison le Grand prix des Nations, en dominant Kelly et en améliorant son propre record, puis le Tour de Lombardie seul détaché. C’était la résurrection du Blaireau, ou plutôt le retour à sa vraie place, la première. Il était peut-être un peu moins fort qu’avant, mais cela suffisait pour qu’il redevienne le maître.
Et il allait le redevenir l’année suivante, en 1985, en offrant à son équipe et à Tapie un retentissant doublé Giro-Tour dont personne n’était sûr un an auparavant qu’il pourrait de nouveau le réaliser, de nombreux sceptiques pensant même, comme la presse italienne, que « Bernard Hinault avait dit tout ce qu’il avait à dire ». En fait, au cours des deux années qui lui restaient à courir, il allait profiter de sa carrière comme sans doute aucun crack de son espèce n’a réussi à le faire. Il savait qu’il était encore au top, comme il savait qu’il était capable de rester à ce niveau jusqu’à la fin de la saison suivante, date de son arrêt programmé et définitif de la compétition. Ainsi il allait pouvoir savourer en 1985 et 1986 le plaisir d’être à la fois son patron, et de se maintenir au sommet de la hiérarchie…avant de pouvoir enfin profiter de la vie, une vie qu’il voulait à la campagne dans sa ferme, mais aussi avec d’autres activités tournant autour du vélo, parce que c’est quand même le domaine qu’il connaissait le mieux, et parce que son nom était gravé en lettres d’or dans l’histoire du cyclisme.
Mais n’anticipons pas, et revenons au début de l’année 1985, avec tout d’abord l’arrivée d’un coéquipier américain, Greg Le Mond, qui sera chargé d’assurer la relève quand Hinault tirera sa révérence. Ce jeune coureur américain était très doué, sans doute le plus doué de la nouvelle génération avec Fignon, et son transfert de Renault à la Vie Claire, l’équipe d’Hinault, allait faire grand bruit. Pourquoi ? Parce que c’était aussi une opération marketing pour Tapie, et Hinault lui-même semblait fasciné par les Etats-Unis où il s’était rendu en 1981, accueilli par la famille de Greg Le Mond, et en 1982 où il était invité pour conseiller les organisateurs du futur Tour of America. Avec ce renfort, Hinault était convaincu qu’il pouvait de nouveau réaliser le doublé Giro-Tour, ce qui sera son grand objectif avec, accessoirement, le championnat du monde. Cela voulait dire qu’il n’allait pas « faire le début de saison ». Et effectivement il ne le fit pas, sans doute en partie à cause des conditions météo exécrables en Europe, y compris en Espagne où il s’était rendu afin de s’entraîner dans de meilleures conditions, ce qui lui valut d’attraper une bronchite qui le contraignit à se soigner chez lui, à Quessoy. Et quand il reprit la compétition, ce fut pour abandonner quasiment dans toutes les épreuves auxquelles il participa (Het-Volk, Tirreno, Gand-Wevelgem). Pour qu’il termine enfin une course, il faudra attendre les classiques ardennaises, donc la fin du mois d’avril. Il y eut ensuite un léger mieux sur le Tour de Romandie, même s’il fut loin de s’employer à fond ne serait-ce qu’en raison du froid qui sévissait sur la Suisse à cette époque. Bref, un hiver et un printemps qui laissaient quelques doutes sur la capacité d’Hinault à remporter de nouveau le Giro.
Toutefois, compte tenu de la présence de Greg Le Mond au départ de ce Tour d’Italie, Paul Koechli le coach de la Vie Claire n’était pas très inquiet…d’autant qu’Hinault ne l’était pas, persuadé qu’il allait remporter son troisième Giro, reconnaissant toutefois que si Le Mond était meilleur, l’équipe courrait pour lui. En fait, on n’allait pas tarder à s’apercevoir qu’Hinault était le plus fort, après un prologue moyen (sixième à 15 secondes de Moser). En effet dès la quatrième étape, sur les hauteurs de la Selva di Gardena, Hinault s’échappa en compagnie de Baronchelli, Visentini et Lejarreta, reléguant Le Mond à 1mn20s et Moser et Saronni beaucoup plus loin encore. Le maillot rose fut pris par Visentini, mais chacun savait que le Giro était déjà presque terminé. Et de fait dans l’étape c.l.m. de 38 km, entre Capou et Maddaloni, Hinault battit Moser de 53 secondes, Visentini étant beaucoup plus loin (1mn42s). Hinault récupéra le maillot rose et le conserva jusqu’à la fin sans le moindre problème. Il était le premier Français, et le seul encore aujourd’hui, à avoir remporté trois fois le Giro. Il ne lui restait plus qu’à réaliser le doublé avec le Tour de France pour montrer qu’il était redevenu le numéro un du cyclisme sur route.
Il allait le prouver d’autant plus facilement que son grand rival de l’année passée, Laurent Fignon, était absent en raison d’une opération au tendon d’Achille qui allait le handicaper pendant plusieurs saisons, au point qu’il ne redeviendra plus jamais ce qu’il fut dans le Tour 1984. Mais revenons à Bernard Hinault qui prit le maillot jaune dès le prologue, pour le laisser ensuite aux sprinters, avant de le reprendre lors de la huitième étape, devant Le Mond à deux minutes et demie. Le suspens n’existait plus d’autant que lors de la première grande étape de montagne, à Pas-des-Morgins, il partit en compagnie du Colombien Herrera, remarquable grimpeur, pour finir d’écraser la concurrence, Le Mond étant second du classement général à l’issue de cette étape à quatre minutes, et Roche à six minutes. Le Tour semblait bien fini, et chacun s’attendait à une longue progression vers Paris, avec peut-être un de ces exploits dont le Blaireau savait nous gratifier pour le plaisir. Hélas, il chuta à Saint-Etienne et franchit la ligne d’arrivée ensanglanté et meurtri de partout. Comment récupérer d’une pareille cabriole, d’autant qu’on sut peu après qu’il avait été victime d’une double fracture du nez ? Et bien, en souffrant tant et plus, notamment dans l’étape du Tourmalet et de l’Aubisque, où il dut s’accrocher pour résister aux attaques de Stephen Roche. Il résista d’autant mieux que Le Mond joua le jeu de l’équipe. Hinault venait de gagner son cinquième Tour de France et de réaliser son second doublé Giro-Tour ! Que demander de plus ? Rien, au point qu’il avait perdu toute sa motivation pour le championnat du monde et le Grand Prix des Nations. Mais il était revenu presque à son niveau de 1982.
Restait à accomplir en 1986 sa dernière saison, la der des ders. Mais pour Hinault cette année ne pouvait pas être une tournée d’adieu, même si dans son esprit (du moins il l’affirma) c’est Le Mond qui devait gagner le Tour de France, un Le Mond rejoint dans l’équipe La Vie Claire par un jeune espoir, américain lui aussi, du nom d’Hampsten. Ce jeune homme de vingt-quatre ans était avant tout un remarquable grimpeur, qui avait dominé les Colombiens chez eux en montagne, qui avait remporté une étape de montagne du Giro l’année précédente, et qui allait remporter le Tour de Suisse 1986, quelques semaines avant le départ du Tour. Et puisque nous en sommes aux résultats, on notera qu’Hinault commença sa saison par deux succès significatifs en Espagne, le Trophée Luis Puig et le Tour de Valence. Ensuite il participa notamment aux Quatre Jours de Dunkerque et au Tour Midi-Pyrénées. Il était donc prêt pour le Tour de France, un Tour très montagneux qui ne pouvait que lui convenir, même s’il était théoriquement là pour aider Greg Le Mond.
Etait-ce bien vrai ? Personne ne peut le dire avec certitude, d’autant qu’il prévenait son jeune équiper qu’il n’aurait pas droit à l’erreur, auquel cas il roulerait pour son propre compte. Reconnaissons que c’était un peu ambigu comme recommandation pour quelqu’un qui voulait jouer l’équipier modèle. En tout cas il fallait que son partenaire fût vraiment solide pour remporter ce Tour, car Hinault lui fit très peur lors de la première étape pyrénéenne entre Bayonne et Pau, où le Blaireau prit plus de quatre minutes à ses principaux adversaires, reléguant Le Mond à 5mn25s au classement général…avant de presque tout reperdre le lendemain à la suite d’un coup de folie, le Blaireau attaquant comme un fou dans la descente du Tourmalet en partant seul à 80 km de l’arrivée avant de se faire rejoindre au bas de la descente de Peyresourde, et de se faire lâcher irrémédiablement par Le Mond qui allait arriver seul à Superbagnères. Ensuite Le Mond s’emparera du maillot jaune au sommet du Granon, et remportera le Tour avec 3mn25s d’avance sur Hinault, après que les deux hommes eussent atomisés leurs adversaires dans la montée de l’Alpe d’Huez. Le Mond avait donc remporté ce Tour de France, mais Hinault avait montré qu’il était sans doute aussi fort que lui, surtout quand on pense qu’à Superbagnères Hinault avait perdu 4mn39s. Hinault avait-il oui ou non aidé Le Mond à gagner son premier tour ou son orgueil l’a-t-il perdu ? Personne ne le saura jamais à part Hinault lui-même, lequel pouvait toujours dire que le scénario mis en place pour ce Tour avait fonctionné à merveille, puisque l’équipe La Vie Claire avait remporté les deux premières places, plus le maillot à pois pour Hinault. Et puis pour bien montrer qu’il était toujours au plus haut niveau, Hinault finira sa carrière en Amérique, sur une victoire dans la Coors Classic, cette Amérique qui venait pour de bon de s’éveiller au cyclisme avec Greg Le Mond, puis Hampsten qui remportera le Giro en 1988 en plus d’un autre Tour de Suisse en 1987, avant l’avènement d’un super champion, Lance Armstrong, vainqueur de sept Tours de France et d’un championnat du monde.
Telle fut la carrière de Bernard Hinault, meilleur coureur français de l’histoire, plus beau palmarès du cyclisme derrière Eddy Merckx (voir sur ce site Palmarès vélo des grandes épreuves sur route). Etait-il plus fort ou moins fort que Merckx ou Coppi, les trois hommes étant généralement considérés comme les meilleurs de l’histoire ? Sur le plan des aptitudes pour les courses à étapes, le meilleur fut sans doute Coppi, car jamais aucun grimpeur ne se hissa à son niveau. Hinault était très fort en montagne aussi, comme Merckx, mais à un cran sensiblement inférieur à celui du Campionissimo. Pour les courses d’un jour on peut considérer que Merckx était peut-être le meilleur, mais là on ne juge que sur le palmarès, car le Coppi de la Flèche Wallonne et de Paris-Roubaix en 1950, ou le Hinault de Liège-Bastogne-Liège 1980, n’avaient rien à envier aux plus beaux exploits du coureur belge. Contre-la-montre, nous les mettrons à égalité, tout comme sur le plan du caractère ou de l’ambition. Enfin au sprint Hinault était sans doute le plus redoutable des trois, même si Merckx était difficilement battable après 250 km de course, le campionissimo étant là en retrait par rapport à ses successeurs. Enfin sur piste, Coppi et Merckx se situaient à peu près au même niveau, Hinault étant assez loin des deux autres. Et cela m’amène à dire que si Hinault devait avoir un regret dans sa carrière, c’est justement de ne jamais s’être attaqué au record de l’heure. Malgré tout Hinault a bien sa place au Panthéon des meilleurs coureurs cyclistes avec Coppi et Merckx.
Michel Escatafal
Bernard Hinault, le campionissimo français (1)
Publié : 6 décembre 2011 Filed under: cyclisme | Tags: coppi, Fignon, Giro, hinault, merckx, Tour de France Laisser un commentaire »Partie 1 : une arrivée très rapide au sommet
1954 aura été une grande année pour le cyclisme français, avec la plus belle saison de Louison Bobet, vainqueur du Tour de France et du championnat du monde, mais aussi parce qu’elle vit la naissance (14 novembre 1954 à Yffiniac dans les Côtes d’Armor) de celui qui allait devenir le campionissimo français, Bernard Hinault. Ce dernier en effet, domina le cyclisme mondial à la fin des années 70 et au début des années 80 comme aucun autre coureur ne l’avait fait, à part Eddy Merck une dizaine d’années auparavant. En outre, à la différence du grand champion belge, Bernard Hinault se retira de la compétition, à l’âge de 32 ans (9 novembre 1986), en étant toujours au sommet de son sport. Et parler de sommet n’est pas un vain mot, puisqu’il remporta sa dernière vraie course, la Coors Clasic aux Etats-Unis, et termina cette année-là à la deuxième place du Tour de France, avec le maillot de meilleur grimpeur sur le dos. A ce propos, tout le monde se rappelle cette fameuse ascension de l’Alpe d’Huez en compagnie de Greg Le Mond, son équipier américain de la Vie Claire qui portait le maillot jaune, ascension qu’ils terminèrent la main dans la main après avoir laissé la concurrence jouer le rôle de comparse. Certes il fut plus fort encore, beaucoup plus fort même en maintes autres occasions dans sa carrière, mais si j’ai parlé en premier de cet exploit c’est pour bien montrer que quelques mois avant sa retraite définitive, « le Blaireau » comme on l’a surnommé était encore un très grand coureur, capable de gagner le Tour de France, ce qu’il aurait réussi à faire sans un de ces péchés d’orgueil dont les supers champions sont coutumiers.
Voilà pour le décor de cet article que j’écris avec infiniment de plaisir, tellement Bernard Hinault fut pour moi une idole absolue dans les années 80, peut-être même l’homme qui m’a le plus impressionné depuis le temps que je m’intéresse au sport. J’avais tellement d’admiration que je souffrais en même temps que lui, notamment dans les pires moments de sa carrière avec cette blessure due à ce maudit nodule derrière le genou droit, qui l’a privé de quelques grandes victoires supplémentaires même si cette blessure, pour grave qu’elle fût, ne lui fit pas perdre plusieurs saisons à l’âge de sa plénitude sportive. Mais avant de parler de sa carrière commençons par évoquer son enfance, qui fut sans histoire dans une famille d’agriculteurs bretons à Yffiniac. C’est là que le jeune Bernard fit ses premières armes comme cycliste sur un vélo qui servait aussi à son frère, en escaladant la dure côte de l’Eglise. C’est là aussi qu’il apprit la valeur de l’argent, puisqu’il paya son premier vélo avec son travail d’apprenti électricien. Cela lui permit aussi d’aller prendre sa licence au C.O. Briochin. Désormais sa voie était tracée : il sera coureur et voguera vers la gloire.
En 1972, il remporte son premier titre de champion de France, le Premier Pas Dunlop à Arras, le rêve de tous les jeunes débutants, et il ponctua sa saison en remportant 19 victoires. Il faut dire qu’Hinault avait la chance d’être extraordinairement doué pour le vélo, étant déjà à l’époque à l’aise dans les côtes, mais aussi contre-la-montre (victoire dans le Grand Elan Breton toutes catégories) et au sprint. Et quand on regarde l’histoire du vélo on se rend compte que rares, très rares, furent ou sont les coureurs capables de briller dans tous les domaines de la route. Ensuite, en 1973, il fit son service militaire dans l’infanterie de marine à Sissonne, et non au Bataillon de Joinville comme la logique l’aurait voulue. Et ce ne fut pas sans importance, car il revint de l’armée en ayant pris dix kilos superflus, alors qu’il s’apprêtait à passer professionnel l’année suivante. Mais, comme il était encore très jeune, il ne passa pro qu’à la fin de l’année, après avoir terminé deuxième de la Route de France, et avoir été champion de France de poursuite et champion de Bretagne du kilomètre.
C’est sur les conseils de Robert Le Roux, animateur du C.O. Briochin, qu’il alla rencontrer l’ancien champion du Monde Jean Stablinski, directeur sportif de l’équipe Gitane, qui l’engagea aussitôt et lui fit faire ses premiers pas en professionnels en 1974, le temps de terminer second de l’étape contre-la-montre et cinquième au classement final de la réputée Etoile des espoirs. Pour un coup d’essai, c’était un coup de maître, et la promesse que la France tenait avec lui le successeur de Louison Bobet et Jacques Anquetil. Ce fut aussi une année très positive pour B. Hinault…parce qu’il se maria avec Martine. En revanche sa saison 1975 sera chaotique, faute d’avoir eu la chance qu’on lui fixât des objectifs précis, ce qui ne l’empêchera pas de terminer à la sixième place du Grand prix des Nations, qui était à l’époque le véritable championnat du monde contre-la-montre. Heureusement pour lui, en 1976, Bernard Hinault rencontre Cyrille Guimard et ce sera le début d’une association glorieuse qui durera jusqu’en 1983. Avec Guimard, Bernard Hinault va apprendre son métier, et notamment apprendre à courir. Guimard de son côté sentait qu’il tenait un joyau comme en rêve chaque directeur sportif. Et, dès 1976, Hinault collectionna les victoires dans les courses françaises, par exemple le Tour du Limousin, le Tour de l’Aude, ou encore Paris-Vimoutiers, sans oublier un nouveau de titre de champion de France de poursuite. Il se paiera même le luxe de disputer au grand Merckx la place de cinquième au championnat du monde d’Ostuni remporté par Maertens.
L’année suivante, 1977, allait être celle de la consécration au plus haut niveau. Après s’être classé sixième de Paris-Nice, il va remporter en solitaire sa première grande classique, Gand-Wewelgem, après trente kilomètres d’échappée en solitaire. Quelques jours plus tard il s’impose dans Liège-Bastogne-Liège en battant au sprint son compagnon d’échappée Dierickx, après que les deux hommes eurent éliminés des coureurs comme Merckx, De Vlaeminck, Maertens ou Thurau. Excusez du peu ! Cette fois plus de doute, la France tenait son nouveau crack. Et pour bien montrer qu’il était un coureur complet il allait s’imposer dans le Dauphiné Libéré à l’issue d’une épreuve où il battra à la régulière les deux derniers vainqueurs du Tour de France, Van Impe (1976) et Thévenet (1975), non sans s’être fait une énorme frayeur dans la descente du col de Porte. Je m’en souviens comme si c’était hier, car l’épreuve était retransmise à la télévision. Hinault détaché après être passé en haut du col de Porte avec 1mn 40s d’avance sur Thévenet et Van Impe, rata un virage et tomba dans un ravin.
La peur en direct, d’autant que chacun des amoureux du vélo pensa immanquablement à la chute, dans le Tour de France 1960, d’un autre super crack fauché à l’orée de sa carrière, Roger Rivière. Heureusement, Hinault s’en sortit avec des ecchymoses, les branches ayant stoppé sa chute, alors que le vélo était tout en bas. Il repartit tout de suite après, et même en frisant la crise de nerf dans la montée de la Bastille, il finit par s’imposer avec 1mn20s d’avance sur Van Impe, et remporta son premier Dauphiné. Au passage, il faut souligner qu’il avait déjà remporté au sprint la première étape devant Eddy Merckx. Du coup chacun se disait que notre nouveau héros pouvait s’imposer dans le Tour de France, mais Guimard, voulant ménager son diamant, refusa qu’il y participe, laissant le champ libre à Thévenet. Il finira la saison en terminant huitième du championnat du monde, piégé par Moser et Thurau, mais remportera le Grand prix des Nations en pulvérisant tous ses adversaires, dont Zoetemelk second à plus de trois minutes et Thévenet à huit minutes et demie. Quelle saison !
Et nous voilà arrivés en 1978, année qui allait être celle de la confirmation. On savait à présent qu’Hinault était un fuoriclasse comme disent les Italiens. C’était déjà un super rouleur, il avait montré ses aptitudes en montagne en dominant au Dauphiné des grimpeurs du calibre de Van Impe et Thévenet, et il avait prouvé aussi qu’il était très rapide au sprint, capable de battre n’importe qui à l’emballage final. Restait à vérifier qu’il avait la résistance pour remporter un grand tour. Et cela tombait bien puisqu’il allait s’aligner à la Vuelta et au Tour de France. Son début de saison avait commencé doucement avec une deuxième place à Paris-Nice, une des rares courses qu’il n’a pas remporté, et une victoire dans le Critérium National. Puis arriva la Vuelta…qu’il écrasa de toute sa classe, à la fois dans les contre-la-montre et en montagne. Il venait de remporter son premier grand tour, et cette fois nous avions bien confirmation qu’il était devenu un très grand coureur. Il lui fallait simplement confirmer dans le Tour de France, après avoir conquis comme à la parade un titre de champion de France.
Et il allait le remporter ce Tour, et de quelle manière ! D’abord cette victoire était tout sauf un évènement, mais des évènements il allait y en avoir ailleurs que dans la course elle-même. Tout d’abord en raison d’une grève restée célèbre à Valence d’Agen, où le maire (J.M. Baylet) alla jusqu’à insulter Hinault, invitant le public à faire de même, ce qu’il ne fit pas trop heureux de voir les coureurs de très près. Résultat, l’étape fut annulée, et le public avait vécu des moments inoubliables. En revanche les organisateurs apprécièrent moins, et tinrent Hinault pour responsable de ce mouvement. Ensuite, second épisode, ce fut la fameuse tentative de tricherie de Pollentier, le maillot jaune, au contrôle antidopage, qui lui valut l’exclusion immédiate du Tour, lequel à partir de là ne pouvait plus échapper à Hinault en raison de sa supériorité contre-la-montre. Cette fois le doute n’était plus permis sur l’avenir de Bernard, sauf à savoir jusqu’où il se situerait en fin de carrière par rapport à Coppi, Anquetil ou Merckx.
L’année 1979 verra la confirmation de la très grande classe du « Blaireau ». Après un début de saison moyen, il s’imposa facilement dans la Flèche Wallonne, au sprint devant Saronni. Ensuite il écrasa de toute sa classe le Dauphiné, puis de nouveau le Tour de France, en s’offrant un show avec Zoetemelk sur les Champs Elysées. Il terminera l’année par une victoire dans le Grand prix des Nations, devant Moser, puis au Tour de Lombardie où il règlera au sprint son dernier accompagnateur, l’Italien Contini. Les Italiens venaient de découvrir un nouveau campionissimo, mais ce titre ils ne le lui attribueront qu’après avoir gagné le Giro. Et justement Guimard a fixé début 1980 trois objectifs à Hinault, à savoir le doublé Giro-Tour, et le championnat du monde à Sallanches sur un circuit qui ne pouvait que lui convenir. Cela dit, entre Hinault et Guimard, il commençait à y avoir du tiraillement…parce qu’Hinault ne s’entraînait pas suffisamment au gré du directeur sportif.
Après une cinquième place à l’Amstel, et une quatrième sur le vélodrome de Roubaix, puis une troisième à la Flèche Wallonne remportée par Saronni, Hinault et Guimard se demandaient quand le Blaireau allait en gagner une belle. Mais, comme Coppi ou Jacques Anquetil en leur temps, Hinault n’était jamais aussi fort que quand il devait démontrer qu’il était le meilleur. Et il allait réaliser, presque par hasard, un de ses plus beaux exploits qui lui laissera un souvenir magnifique sur le plan sportif, mais douloureux pour le restant de ses jours puisque le froid ce jour-là lui a gelé l’extrémité d’un doigt. Dans cette course, Liège-Bastogne-Liège la doyenne des classiques, nombre de coureurs ont abandonné très tôt tellement le temps était mauvais (Saronni, Van Impe, Baronchelli, Pollentier etc.), ce qu’Hinault avait aussi envie de faire. Cent dix abandons après deux heures de course ! Et puis, après avoir changé de vélo et pris des vêtements secs, le Blaireau entra en action et se retrouva seul à 80 km de Liège pour l’emporter avec plus de neuf minutes d’avance sur le second, Kuiper. Vingt et un coureurs seront à l’arrivée de cette course dantesque. Hinault était bien le nouveau Coppi ou le nouveau Merckx.
Il le prouvera en remportant son premier Giro aussi facilement que le Tour de France de l’année précédente, grâce notamment à un numéro d’anthologie avec Bernaudeau, les deux hommes étant partis de loin dans l’étape du Stelvio. Les Italiens, pourtant très chauvins, n’en reconnaissaient pas moins en Hinault un nouveau champion digne du grand Coppi. Il ne lui restait plus qu’à l’imiter en réalisant le doublé avec le Tour de France, ce dont personne ne doutait. Hélas pour lui, il dut s’éclipser en catimini le soir de l’étape à Pau, laissant Zoetemelk remporter enfin le Tour de France, par la faute d’une douleur à un genou qui allait être presqu’aussi célèbre que le nez de Cléopâtre. Heureusement, deux mois plus tard, il réalisera ce que tout le monde considère comme son chef d’œuvre avec le championnat du monde à Sallanches où, là aussi, il allait écrabouiller ses adversaires. Que pouvait-on faire contre un tel adversaire ? Rien. Qui pouvait le battre en étant motivé pour la victoire ? Personne.
Et nous nous retrouvons en 1981, alors qu’Hinault était dans sa vingt-septième année, l’âge de la plénitude. Résultat, avec une équipe rajeunie autour de lui, le Blaireau allait remporter trente deux succès, et pas n’importe lesquels. Il est vrai qu’il avait le maillot de champion du monde sur les épaules, ce qui ne pouvait que l’inciter à se montrer à son meilleur niveau. Après des débuts en douceur, il s’engagea dans le Critérium International bien décidé à le remporter. Il y parviendra au-delà de toute espérance puisqu’il s’imposera dans les trois étapes. Ensuite il se présenta au départ de l’Amstel sans grande ambition, presque décontracté Quelques 250 km plus tard, il réglait au sprint un peloton comprenant De Vlaeminck, De Wolf, Pevenage, Raas et Kelly. Rien que ca ! Mais ce n’était qu’un hors-d’œuvre pour lui, car il voulait gagner Paris-Roubaix. Et malgré trois chutes, dont une à cause d’un petit chien qui traversait la route, Hinault s’imposa au sprint, en prenant la tête aux 400 mètres et résistant jusqu’au bout à De Vlaeminck, encore lui, ou encore De Meyer et Moser. Allait-il se mettre à aimer les pavés ? Non, dit-il, le pavé qu’on lui a donné sur le podium étant destiné à se trouver sur un meuble dans la cave.
La suite de sa saison allait se poursuivre de triomphes en triomphes, d’abord au Dauphiné, puis sur les routes du Tour de France où l’opposition capitula avant même le départ, remportant pas moins de cinq étapes. Il était vraiment au sommet du cyclisme, et l’on commençait à se demander s’il y avait déjà eu un coureur capable d’être le meilleur contre-la-montre, de lâcher les meilleurs grimpeurs en montagne, et de battre les meilleurs sprinters lors d’une arrivée au sprint ? En revanche il lui arrivait en course d’avoir des absences, comme par exemple au championnat du monde où, piégé par ses adversaires principaux, il fut contraint à une chasse solitaire de 24 km…qui lui coûta le titre, car sans cette poursuite il aurait à coup sûr battu au sprint Saronni et Maertens le vainqueur. Mais cette défaite, pour bête qu’elle fût, allait sceller la désunion dans le couple Guimard-Hinault, le premier prétendant que le second n’était pas « un grand stratège », et « qu’il faut toujours être derrière lui pour qu’il ne fasse pas d’erreurs », le second n’appréciant pas cette remarque assassine.
Arrive l’année 1982, avec quelques modifications importantes dans l’équipe, notamment la promotion de Bernard Quilfen, ancien coéquipier, dans l’encadrement de l’équipe, et l’entrée de quelques jeunes coureurs prometteurs comme Jules, Gayant, et un certain Laurent Fignon. Objectif cette année encore, le doublé Giro-Tour. Hinault ne pensait qu’à ça, mais continuait de se quereller avec Guimard pour son manque d’investissement à l’entraînement. Résultat, sa première grande victoire il ne la remporta qu’au Tour de Romandie, ce qui était bon signe pour le Giro qu’il allait gagner en grand champion, sans avoir réellement été inquiété tellement il était fort. Mais ses relations se tendaient de plus en plus avec Guimard, les deux hommes ne se supportant plus, sauf pour partager les lauriers des succès. Et succès il y aura au Tour de France qu’Hinault survolera, ses rivaux ayant déjà abdiqué dès le franchissement des Pyrénées. Cela dit, pour que son triomphe fût encore plus retentissant, il allait battre au sprint tous les routiers-sprinters à l’arrivée sur les Champs-Elysées. Bernard Hinault était à ce moment dans la meilleure période de sa carrière, et cela promettait pour la suite…sauf que les ennuis allaient commencer, ou plutôt recommencer, pour lui dans la première moitié de la saison 1983, juste après une victoire arrachée au Tour d’Espagne au point de ne plus pouvoir courir le reste de la saison.
Pour mémoire on rappellera qu’Hinault était arrivé au départ de cette Vuelta mal préparé (souffrait-il déjà de son genou à l’entraînement ?), et que ses performances allaient s’en ressentir jusqu’à l’étape contre-la-montre en côte de Panticosa. Ce jour-là en effet, Hinault fit sans doute la pire contre-performance de sa carrière, terminant neuvième de l’étape, ce qui le rejetait à plus de trois minutes du leader espagnol Lejaretta. Toutefois cet échec cuisant provoqua un véritable conseil de guerre des coureurs de l’équipe Renault entre eux (donc sans Guimard), avec pour porte-parole Maurice Le Guilloux, qui n’adressait plus la parole à Guimard depuis longtemps, lequel demanda à ses équipiers de se rallier à l’opinion de Laurent Fignon, ce dernier souhaitant qu’on attaque les Espagnols tous les jours, pour les affaiblir avant la montagne, tactique qui permit quelques jours plus tard à Hinault d’écraser tout le monde vers Avila…avec l’ardente complicité de Fignon.
Mais si Hinault avait remporté la Vuelta, ce fut au prix de souffrances terribles, notamment lors de la dernière étape, au cours de laquelle il eut la chance que ses adversaires ne l’attaquent pas, car il n’aurait pas pu répondre. Il lui fallait donc s’astreindre au repos, gommant de son programme le Dauphiné Libéré, avant de décider, après une fausse rentrée au Tour du Luxembourg (abandon à l’issue de ma première étape), de ne pas participer au Tour de France. Cependant, malgré le repos, le nodule et la douleur au genou étaient toujours-là, ce qui incita Hinault à se faire opérer, le Blaireau étant impatient de savoir de quel mal exactement il souffrait, décision prise après un désormais fameux critérium à Callac qu’il ne pourra même pas terminer. On sut plus tard qu’il s’agissait d’une synovectomie du genou droit, opération qui se passera pour le mieux, même si Hinault après 1983, ne sera plus tout à fait le Bernard Hinault d’avant.
Michel Escatafal
Solingen, le chef d’oeuvre de Louison Bobet
Publié : 21 août 2011 Filed under: cyclisme | Tags: Bobet, championnat du monde, coppi, cyclisme, Speicher Laisser un commentaire »
Parmi les Français qui furent champion du monde sur route il y a évidemment Louison Bobet, dont on oublie qu’à ce jour il figure à la troisième place des plus beaux palmarès du cyclisme français, derrière Jacques Anquetil et Bernard Hinault. Mais sur le plan de la diversité Bobet se rapproche davantage de Bernard Hinault que de Jacques Anquetil, parce que le coureur normand se consacrait essentiellement aux courses par étapes, et que son palmarès sur les classiques d’un jour se limite à Liège-Bastogne-Liège en 1966 et Gand-Wevelgem en 1964, auxquelles il faut ajouter Bordeaux-Paris en 1965.
Or si Louison Bobet a aussi gagné Bordeaux-Paris (1959), la plus longue des courses d’un jour aujourd’hui disparue (depuis 1988), il a aussi remporté Milan-San Remo (1951), le Tour des Flandres (1955), Paris-Roubaix (1956) ou encore le Tour de Lombardie (1951), sans oublier évidemment le championnat du monde à Solingen en 1954, qui fut sans doute le chef d’œuvre de sa carrière, et qui lui permettait de s’affirmer comme l’incontestable numéro un mondial du cyclisme.
Louison Bobet était un coureur très complet, à la fois excellent grimpeur, très bon rouleur comme en témoigne sa victoire dans le Grand Prix des Nations en 1952, et capable de battre au sprint les meilleurs routiers-sprinters dans une course dépassant les 200 km. C’est d’ailleurs cet ensemble de qualités qui explique la richesse et la variété de son palmarès. Cependant il lui est arrivé aussi de remporter des grandes victoires en finissant détaché, comme seuls savent le faire les plus grands champions. Il le fit dans certaines grandes étapes de montagne du Tour de France, empruntant des cols mythiques comme l’Izoard ou le Ventoux pour lesquels il avait une affection particulière, mais aussi lors de son championnat du monde victorieux en 1954, où pourtant il dut faire face à la malchance au plus mauvais moment. C’est dire combien il était fort ce jour-là, et serais-je tenté de dire cette année-là, car avant ce championnat du monde il avait remporté le deuxième de ses trois Tours de France.
Jusque-là seul Georges Speicher avait gagné le Tour de France et le championnat du monde la même année (1933), mais pas le grand, l’immense Fausto Coppi, lequel participait à ce championnat du monde dont il était le tenant du titre acquis l’année précédente à Lugano, et qui fut le premier à féliciter Bobet après son exploit. Cela dit Coppi, comme les autres, n’exista pas vraiment face à la furia du Français qui n’imaginait pas d’autre issue à cette course que la victoire, comme il l’avait confié à Daniel Dousset, son manager le matin même de l’épreuve : « Si je ne suis pas un champion du monde aujourd’hui, je ne le serai jamais ». Il fallait qu’il soit vraiment sûr de lui pour faire pareille affirmation, quand on sait que devenir champion du monde n’est jamais chose aisée, même sur un circuit aussi sélectif que celui de Solingen. D’ailleurs Coppi lui-même attendit l’année 1953 pour endosser le maillot arc-en-ciel des routiers, un maillot qui s’est toujours refusé à des coureurs comme Bartali, Magni, Koblet, Anquetil ou plus tard Sean Kelly, pourtant grand chasseur de classiques.
Mais revenons à ce 22 août 1954 sur le circuit de Solingen baigné par la pluie, pour noter qu’après l’attaque matinale du Français Robert Varnajo et de l’Italien Gismondi qui ne relayait pas, on assista à une offensive de Coppi qui écréma tellement le peloton qu’à cinquante kilomètres de l’arrivée, les deux fuyards furent rejoints par un groupe de six coureurs comprenant Coppi, Schaer, Gaul, et les trois Français Bobet, Anquetil et Forestier. Mais un peu plus tard Anquetil et Forestier vont décrocher du groupe, tout comme les deux échappés matinaux, car Bobet avait décidé de durcir la course. Et à une vingtaine de km de l’arrivée, suite à une nouvelle accélération dans la longue côte du circuit , il se retrouva avec pour seuls compagnons le Luxembourgeois Charly Gaul, le Suisse Schaer, et Fausto Coppi. Ce dernier, qui relevait d’une fracture du pariétal, allait se faire décramponner juste avant le sommet de la côte avant de chuter dans la descente mouillée. Charly Gaul n’allait pas résister beaucoup plus longtemps que le Campionissimo, ce qui fait que deux hommes se retrouvaient en tête au moment d’aborder l’avant dernier tour, le Suisse Schaer et Louison Bobet lui-même, Gaul étant déjà à plus de trente secondes. Détail amusant, Bobet et Schaer avaient fini le Tour de France avec le maillot vert pour Schaer et le jaune pour Bobet, comme l’année précédente. Cela dit notre Breton était plus rapide que le coureur suisse, et donc avait toutes les chances de l’emporter au sprint si la tête de la course en restait là jusqu’à l’arrivée.
Hélas pour le champion breton, alors que les journalistes affûtaient leurs stylos pour écrire sur le triomphe de Bobet, celui-ci fut victime d’une crevaison au début du dernier tour, juste après avoir passé le poste de ravitaillement, ce qui fut sa chance dans son malheur. En effet, à peine avait-il ressenti la crevaison qu’il s’arrêta, revint en arrière sur moins d’une centaine de mètres afin de récupérer un nouveau vélo. L’opération fut très rapide, mais pendant ce temps Schaer n’avait pas attendu son rival, et comptait presque une minute d’avance à un peu plus d’une dizaine de kilomètres de l’arrivée.
Pour toute autre que Bobet à ce moment la cause aurait été entendue, mais Louison ne sentait pas les pédales ce jour-là et, malgré un vélo qui n’avait pas les mêmes braquets que le précédent, il réussit à rejoindre Schaer dans la dernière ascension de la côte de Balhaüsen avant de le déposer un peu plus loin, et l’emporter à l’issue des 240 km de course avec 12 secondes d’avance. Il était champion du monde et il put savourer sur le podium la remise du maillot arc-en-ciel et le son de la Marseillaise. Et pour couronner la fête le jeune Jacques Anquetil, qui n’avait que vingt ans, finit à la cinquième place, juste devant Robert Varnajo et Jean Forestier.
Michel Escatafal
Il faut dépoussiérer le record de l’heure
Publié : 26 juillet 2011 Filed under: cyclisme | Tags: anquetil, coppi, cyclisme, merckx, record de l'heure, rivière Laisser un commentaire »L’hiver dernier, le 2 février, il y a une information importante qui nous est parvenue, et qui pourtant n’a pas fait les grands titres de la presse sportive contrairement aux affaires de dopage : le record du monde des 4 km, distance sur laquelle se déroulent les championnats du monde de poursuite individuelle et par équipes, battu par le jeune Australien (21 ans), Jack Bobridge. Le chrono est tout simplement fabuleux (4mn10s534) puisqu’il bat de 6/10 de seconde le vieux record de Boardman (4mn11s114) qui date de 1996, sur un vélo depuis interdit par les règlements. Ce chrono est tellement remarquable que Boardman lui-même pensait qu’il ne serait peut-être jamais battu. Et bien il l’a été, et il est permis d’imaginer que Taylor Phinney, le précédent champion du monde de poursuite, pourrait lui aussi s’approcher des 4mn10s.
Et cela nous fait penser que ces jeunes gens très talentueux pourraient, et même devraient, s’attaquer au record du monde de l’heure, lequel ne se situe plus à son vrai niveau. Pour tout amateur de cyclisme, le record du monde de l’heure reste un de ces monuments qui ont fait la grandeur de ce sport. D’ailleurs quand on regarde le palmarès de ce record, inauguré par « le Père du Tour » Henri Desgranges en 1893 (35.325 km), on s’aperçoit qu’il comporte quelques uns des plus grands noms de l’histoire du vélo. Parmi ceux-ci, le Français Lucien Petit-Breton en 1905 (41,110 km) qui remporta le Tour de France en 1907 et 1908, Maurice Archambaud, autre Français, en 1937 (45,817 km), Fausto Coppi en 1942 (45,848 km), Jacques Anquetil (46,159 km) en 1956 et en 1967 (non homologué faute d’avoir satisfait au contrôle antidopage obligatoire depuis peu), l’Italien Baldini (46,393 km) en 1956 également, Roger Rivière qui le battit à deux reprises (1957 et 1958), et le porta à sa deuxième tentative à 47,346 km en dépit d’une crevaison, ce qui en fait sans doute en valeur absolue la plus belle performance, et Eddy Merckx en 1972 (49,431 km à Mexico, en altitude) à l’issue d’une saison harassante, ce qui accentue encore la portée de l’exploit réalisé par « le Cannibale ».
D’autres noms moins prestigieux figurent au palmarès, mais compte tenu de l’exploit réalisé, on ne peut pas les passer sous silence. Parmi ceux-ci il y a le pistard suisse Egg qui battit le record à trois reprises, tout comme le Français Berthet, les deux hommes s’attribuant chacun leur tour le record entre 1907 et 1914, et surtout faisant faire à ce record un bond prodigieux. En effet entre le record de Berthet le 20 juin 1907 (41.520 km) et celui d’Egg le 18 juin 1914 (44.247 km), l’amélioration avait été de plus de 2.7 km, et il faudra attendre l’année 1933 pour qu’il soit battu par le Néerlandais Van Hout (44.588 km) et le Français Richard (44.777 km) à quelques jours d’intervalle en août, avant qu’en 1935 un bon routier (vainqueur de Milan-San Remo et champion d’Italie), l’Italien Olmo, ne dépasse la barrière des 45 km (45.090 km).
Le pistard néerlandais Slaats, vainqueur de nombreux six-jours, battra aussi ce record en 1937, qui appartenait au Français Richard (45.398) depuis l’année précédente, l’amenant à 45.558 km. Ensuite après l’ère Rivière, ce fut le Belge Bracke (deux fois champion du monde de poursuite) qui devint recordman du monde de l’heure, ayant couvert à Rome en octobre 1967 la distance de 48.093. Ce record ne tiendra qu’un an puisqu’il fut battu par le Danois Olle Ritter (48.653 km) qui inaugura l’ère des records battus à Mexico en altitude. Enfin aujourd’hui, le record est détenu depuis 2005 par un inconnu tchèque, Ondrej Sosenka (photo), avec 49,700 km réalisés à Moscou sur le vélodrome olympique, lequel jouit d’une réputation de rapidité extraordinaire puisque de nombreux records sur piste y ont été battus.
Il le faut d’ailleurs, car on se demande comment Sosenka, coureur au palmarès quasiment vierge sur la route comme sur la piste, et qui ne s’est jamais plus signalé à l’attention du grand public depuis son record, sauf pour un contrôle positif lors d’un test antidopage en 2008 aux championnats tchèques, a pu s’approprier un record aussi prestigieux, succédant au palmarès à Boardman et Merckx. A ce propos, il faut préciser que le record d’Eddy Merckx, qui datait de 1972, avait été battu à plusieurs reprises depuis cette date, par Francesco Moser en 1984, le premier homme à avoir dépassé les 50 km (50,808 km puis 51,151 km à Mexico), puis par l’inconnu britannique Obree à trois reprises, la dernière en 1994 (52,713 km), par Indurain en 1994 avec 53,040 km, par Rominger à deux reprises qui porta ce record à 55,291 km, et par Chris Boardman qui réussit 56,375 km lors de sa deuxième réussite.
Toutes ces performances, plus ahurissantes les unes que les autres, ne sont plus considérées aujourd’hui comme des records de l’heure… parce que réalisées sur des machines qui s’éloignaient de plus en plus des vélos traditionnels. Elles ne sont plus aujourd’hui que des « meilleures performances dans l’heure » selon les critères UCI, ce qui n’est pas une première dans l’histoire du vélo, puisqu’un certain Francis Faure sur un vélo dit « couché » avait réalisé 45,055 km dans l’heure en 1933, performance qui n’a pas été homologuée, supérieure aux deux records officiels du Néerlandais Van Hout (44,588 km) et du Français Maurice Richard (44,777km), battus en août 1933.
En fait l’Union Cycliste Internationale (UCI) veut que ce record soit battu uniquement grâce à la performance physique, et non par la technologie. Un Graham Obree, avec ses machines improbables, avait en effet parcouru en 1993 la distance de 51,596, puis de 52,713 km en 1994, sans parler de ses deux titres mondiaux en poursuite en 1993 et 1995, juché sur un vélo surréaliste et dans une position invraisemblable à l’avant de sa machine. D’ailleurs s’il fallait une preuve de l’avantage que procuraient les vélos non traditionnels, il suffit de se rappeler que le Britannique Boardman avait parcouru en 1996 la distance de 56,375 km à Manchester, alors que son record (officiel) sur une machine conventionnelle était de 49,441 km, réalisés en 2000 sur le même vélodrome de Manchester.
A présent le record de l’heure a absolument besoin d’être rafraîchi, et c’est pour cela que l’on peut être heureux de voir qu’un coureur comme le Suisse Cancellara, champion olympique et quadruple champion du monde du contre-la-montre, a manifesté à plusieurs reprises l’intention de s’y attaquer. Il devrait pouvoir réaliser sans trop de problèmes plus de 50 km. Il n’est sans doute pas le seul à avoir cette performance dans les jambes. Tony Martin, David Millar, et même Alberto Contador, excellents rouleurs, pourraient eux aussi battre la barrière des 50 km après un minimum de préparation. Mais c’est sans doute le Britannique Wiggins, double champion olympique et triple champion du monde de poursuite individuelle, sans parler de ses titres par équipes ou à l’américaine, vrai pistard, qui aurait le plus de chances de s’approprier ce record, par exemple à l’issue d’une course à étapes qui lui aurait permis de disposer de sa meilleure condition physique.
Cela redonnerait du lustre à ce record mythique dans le cyclisme sur piste, que tout superchampion se doit de battre, même si tous ne l’ont pas battu, faute d’avoir voulu s’y attaquer. Hugo Koblet, par exemple, qui était un remarquable pistard, aurait dû être recordman du monde de l’heure, tout comme Bernard Hinault (plusieurs fois champion de France de poursuite) à qui rien ne paraissait impossible dans ses plus belles années. Alors attendons encore un peu, par exemple une tentative de Cancellara ou Wiggins, sans oublier les jeunes surdoués de la poursuite que sont Bobridge et Phinney, en plaine ou en altitude, pour que ce record mythique retrouve ses lettres de noblesse.
Cela dit quand on voit l’état dans lequel ont fini la plupart des candidats au record, ce ne sera pas une formalité. Cancellara, Martin, Millar, voire Contador auront pour eux leur puissance ou leur résistance, mais ce ne sont pas des pistards comme l’étaient Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx, même s’ils ont toutes les qualités pour s’adapter rapidement à la piste. C’est pour cela que je considère que le candidat le plus crédible est Bradley Wiggins, devenu aujourd’hui un excellent coureur à étapes
(quatrième du Tour 2009 et dernier vainqueur du Dauphiné). Quant à Phinney ou Bobridge, il leur faudra souffrir une heure avec des braquets imposants, sans perdre de leur fluidité. Malgré tout aucun d’eux ne pourra s’écrier en riant, comme Roger Rivière après sa première tentative (septembre 1957) : « Aujourd’hui, j’ai fumé la pipe ». Roger Rivière en effet était imbattable en poursuite (à l’époque sur 5 km), mais aussi sur la route sur des distances inférieures à 70 km.
Michel Escatafal

