J.M. Fangio : de Buenos Aires à Reims… et à Balcarce
Publié : 28 mars 2012 Filed under: automobile | Tags: Cuba, fangio, ferrari, Formule1, Hawthorn, Maserati, Mercedes, Moss, Nurburgring 1 Commentaire »
A cause de l’accident de Monza, l’année 1952 fut complètement perdue sur le plan sportif, ce qui permit à Fangio de retourner pour quelque temps à Balcarce pour achever sa convalescence. Il ne reprendra le volant d’une voiture de course qu’en janvier 1953, pour le grand prix en Argentine disputé sur la piste de Buenos-Aires. Peu importe le résultat (il abandonna sur ennuis mécaniques), mais il savait qu’il n’avait rien perdu de ses qualités et qu’il pourrait de nouveau jouer les premiers rôles. La preuve, après avoir terminé deuxième du Grand Prix de Pau sur une excellente Gordini, puis disputé la célèbre course des Mille Miglia sur route, il allait terminer deuxième du championnat du monde derrière l’intouchable Ascari qui remportait son second titre consécutif, un championnat où l’Angleterre allait se découvrir, après Moss l’année précédente, un nouveau grand champion, Mike Hawthorn, qui pilotait une Ferrari, et qui allait priver Fangio à Reims de sa première victoire après son accident, à l’issue d’un duel d’anthologie. Moss et Hawthorn, deux pilotes qui allaient donner beaucoup de fils à retordre à Fangio jusqu’à la fin de sa carrière, sans doute les deux meilleurs avec Wimille et Ascari qu’il ait eu à affronter.
Fermons la parenthèse pour noter que cette première victoire de Fangio dans le championnat 1953 n’interviendra que dans l’ultime manche à Monza avec, il faut le dire, beaucoup de chance. En effet, Ascari qui était en tête commit une faute et dérapa dans le dernier tour obligeant Farina à s’écarter, ce qui provoqua un accrochage avec l’Argentin Marimon, tout cela permettant à Fangio de franchir en vainqueur la ligne d’arrivée. Cette victoire inespérée compensait en partie la déception de ne pas avoir pu davantage lutter avec Ascari pour le titre, mais la Maserati était trop inférieure à la Ferrari pour qu’il pût en être autrement. Cependant, et c’était là l’essentiel, Fangio s’était prouvé qu’il n’avait rien perdu de son talent. Cette année 1953 aurait finalement été très positive si J.M. Fangio n’avait perdu en novembre, dans une course sur route (quatrième Carrera mexicaine) réservée aux voitures de sport, un de ses meilleurs amis, l’Italien Felice Bonetto. La course automobile était vraiment cruelle à cette époque !
En 1954, la saison débuta pour Fangio par le Grand Prix d’Argentine, qui était aussi la première épreuve du championnat. Cette saison était celle d’un changement total de règlementation avec l’introduction des moteurs de 2500 cm3, après deux années ou la Formule 1 était en quelque sorte une Formule 2. Cette année allait aussi être marquée par le retour de Mercedes en grand prix pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, et le patron de Mercedes sport, Alfred Neubauer, réussit à convaincre Fangio de les rejoindre…dès que la voiture serait prête. En attendant Fangio décida de conduire la nouvelle Maserati, 250 F, qui s’avéra efficace dès la première course. Fangio profita de la piste mouillée et des malheurs de ses adversaires de Ferrari (Farina, Gonzales et Trintignant) pour remporter une victoire qui lançait parfaitement sa reconquête du titre de champion du monde.
Ensuite en Belgique, à Spa, Fangio s’imposa de nouveau devant Moss (Maserati) qui montait en puissance, et Maurice Trintignant. Puis Mercedes arriva enfin, à Reims, avec ses magnifiques W196, au nombre de trois, pilotées par Fangio, Kling et Hermann. Fangio s’imposa dans cette première course devant Kling, juste derrière lui, Hermann s’emparant du record du tour. Mais à Silverstone, sur le circuit tracé sur un terrain d’aviation, les Mercedes ne furent pas à leur avantage, et ce fut Gonzales sur Ferrari qui l’emporta, Fangio ne terminant que quatrième, victime en outre d’ennuis sur sa boîte à vitesse. Puis survint peu après un évènement qui allait de nouveau bouleverser Fangio, ainsi que Gonzales, les deux pilotes argentins ayant la douleur de perdre leur jeune compatriote argentin Marimon aux essais du Grand Prix d’Allemagne au Nurburgring.
Onofre Marimon avait été confié à Fangio par son père Domingo, lui-même excellent coureur et ancien rival de Fangio à ses débuts, qui avait demandé à son prestigieux compatriote de veiller sur lui. Marimon était très doué, et il écoutait avec vénération les conseils de Fangio. Et c’est sous les yeux du « Maestro » que Marimon se tua lors des essais sur le terrible circuit du Nurburgring, dans la grande courbe d’Adernau qui était loin d’être la partie la plus difficile du circuit. C’était le premier d’une longue série d’accidents mortels dans le championnat du monde. Même désespéré, tout comme Gonzales, Fangio réussit quand même à se concentrer sur la course et à gagner la course avec une Mercedes qui avait une carrosserie à roues découvertes.
Fangio l’emporta ensuite en Suisse devant Gonzales, après que Moss lui eut apporté une farouche résistance. Un Stirling Moss qui commençait de plus en plus à impressionner les patrons de Mercedes, en menant pendant presque dix tours sur sa Maserati le Grand Prix de Monza avant d’abandonner sur une fuite du réservoir d’huile. Fangio finit par l’emporter devant Hawthorn sur Ferrari, ce même Hawthorn qui allait remporter le dernier grand prix en Espagne, devant le jeune Luigi Musso sur Maserati, Fangio terminant troisième. Cette course fut aussi la première de la nouvelle Lancia D50, marque pour laquelle avaient signé les deux pilotes légendaires de Ferrari, Ascari et Villoresi. Fangio était évidemment champion du monde, pour la deuxième fois, avec presque deux fois plus de points que son second, Froïlan Gonzales.
En 1955, Mercedes avait décidé d’adjoindre à Fangio le meilleur équipier possible en la personne de Stirling Moss, ce qui laissait entrevoir de nombreux doublés pour Mercedes. Fangio l’emporta en Argentine, puis après une éclipse à Monaco (victoire de Trintignant), où Ascari tomba dans le port avec sa voiture quelques jours avant de se tuer en essayant une voiture à Monza, les Mercedes firent le doublé à Spa Francorchamp (Fangio et Moss dans l’ordre), puis de nouveau à Zandvoort où Fangio précéda Moss de 3/10è de seconde, puis le quadruplé à Aintree (Grande-Bretagne) avec cette fois Moss devant Fangio, Kling et Taruffi, ce dernier ayant aussi une voiture grise.
Pour l’anecdote, nombre de commentateurs pensèrent que Fangio avait laissé Moss l’emporter chez lui, ce qui constituait en outre sa première victoire, mais Fangio prétendit toujours que Moss l’avait emporté à la loyale. Fangio terminait sa saison par une victoire sur l’autodrome de Monza devant Taruffi. Il était couronné champion du monde pour la troisième fois, mais cette réussite allait être gâchée en fin de saison quand Mercedes décida de se retirer de la compétition, la marque allemande restant marquée par la terrible catastrophe des 24 Heures du Mans qui vit la mort de son pilote Levegh et qui fit plus de quatre-vingts victimes parmi les spectateurs (voir article sur ce site Les 24 heures du Mans : souvenirs, souvenirs…). L’arrêt de Mercedes confirmé, il est évident que Fangio et Moss n’eurent aucun mal à retrouver une équipe pour l’année 1956.
Pour Fangio, le choix fut celui de Ferrari, car il savait que Ferrari savait fabriquer des voitures qui n’avaient peut-être pas la force massive des Mercedes, mais qui en revanche jouissaient d’une remarquable agilité. Il commença l’année, en janvier, en remportant une nouvelle fois le Grand Prix d’Argentine, au terme d’une course folle où il compta jusqu’à un tour de retard suite à un problème d’alimentation. Après avoir réparé, Fangio eut d’abord la chance que son compatriote Menditeguy fasse un tête à queue avec sa Maserati qui l’élimina pour le compte, puis que Moss soit victime d’une fuite d’huile qui l’obligea à ralentir, avant de s’envoler vers la victoire malgré un tête à queue, sans conséquence, juste avant le drapeau à damier. Jean Behra, le Français terminera second et Hawthorn troisième.
La suite de la saison ne fut pas une sinécure pour le champion argentin, puisqu’il fut devancé par Moss à Monaco, ne terminant second que parce qu’il prit la voiture de Collins. A Spa ce fut Collins qui rafla la mise dans sa Lancia-Ferrari, devenant le troisième vainqueur britannique en trois saisons après Moss et Hawthorn. Ce même Collins l’emporta aussi à Reims, Fangio n’arrivant que quatrième, ce qui lui permit d’arriver au Grand Prix de Grande-Bretagne en tête du championnat, devant Behra et Fangio. Ce dernier réussit toutefois à l’emporter en Grande-Bretagne devant Collins qui avait pris la voiture du Portugais de Portago. Collins fit la même chose au Nurburgring, mais cette fois il subit un accident qui l’élimina de la course, laissant la victoire à Fangio.
Du coup, ce dernier arriva à Monza pour le dernier grand prix du championnat du monde avec une avance de huit points, insuffisante mathématiquement pour l’obtention du titre en cas d’abandon. Le titre allait donc se jouer entre Fangio, Moss et Collins, et la course fut palpitante car Fangio connaissait des problèmes de direction, mais il fut sauvé quand Collins, encore en course pour le titre, lui céda sa voiture sans se poser la moindre question. C’était un geste chevaleresque remarquable qui, toutefois, ne fit pas l’unanimité au sein de la Scuderia, le directeur technique, un certain Sculati, préférant quitter les stands devant l’insistance de Giamba, le manager de Fangio, pour arrêter Collins. Néanmoins tout était bien qui finissait bien, car Collins ne pouvait hériter du titre de champion du monde que si Stirling Moss ne terminait pas la course. Or Moss gagna la course devant Fangio, qui avait fait un final époustouflant. Fangio était donc champion du monde pour la quatrième fois, mais la menace Moss se faisait de plus en plus pressante, l’as britannique se rapprochant de plus en plus du « Maestro ».
Et cela nous amène à l’année 1957, où Giamba signa pour Fangio un contrat avec Maserati, l’écurie du Commendatore Orsi. On revient toujours à ses premières amours ! La saison commença comme de coutume au Grand Prix d’Argentine, avec au départ sept Maserati et sept Ferrari, et, comme très souvent, Fangio l’emporta chez lui avec les quatre premières places prises par quatre Maserati (Fangio, puis Behra, Menditeguy et Harry Schell l’Américain). La suite allait être tout aussi favorable après une victoire hors championnat dans le Grand Prix de Cuba, devant le Portugais de Portago sur Ferrari. Fangio l’emporta encore à Monaco devant Tony Brooks sur Vanwall et Masten Gregory sur Maserati, un pilote qui avait la particularité d’être myope et de porter des lunettes de vue en course. Nouvelle victoire de Fangio au Grand Prix de l’A.C.F. à Rouen, loin devant les trois Ferrari de Musso, Collins et Hawthorn. En revanche, Fangio sera contraint à l’abandon au Grand Prix de Grande-Bretagne et d’Europe à Aintree sur des problèmes de moteur, la victoire revenant à Stirling Moss sur sa Vanwall, à l’issue d’une course splendide. Puis vint ce fameux Grand Prix d’Allemagne au Nurburgring (magnifique circuit de 22, 7 km de long avec 174 virages), qui est peut-être le plus accompli que Fangio ait jamais gagné. Le fantastique pilote argentin fut en effet ce jour-là plus grand que jamais au volant de sa Maserati. Déjà il avait réalisé la pole position, puis le jour du grand prix il s’empara de la tête de la course dès le troisième tour, qu’il gardera jusqu’à la mi-course où il se trouvait nanti d’une avance de 28 secondes. Mais il fallait ravitailler et changer des pneus usés jusqu’à la corde, ce qui lui coûta 56 secondes. Pendant ce temps Hawthorn et Collins en profitèrent pour passer devant le « Maestro ». La victoire semblait s’être envolée, sauf miracle. Et c’est alors que le stand de Fangio lui suggéra de rouler tranquillement pendant deux tours pour laisser croire au stand Ferrari qu’il avait un ennui.
Le stratagème marcha au-delà de toute espérance, chose inimaginable évidemment aujourd’hui. Du coup, après avoir marqué un temps d’incrédulité, les techniciens de l’écurie crurent effectivement après deux tours que Fangio avait des problèmes…ce qui incita le stand Ferrari à donner l’ordre à ses pilotes de ralentir pour assurer la victoire. Or, il peut se passer beaucoup de choses en 22 km sur un circuit comme le “Ring”, y compris voir un pilote trop ralentir et se faire reprendre beaucoup de temps, surtout si le pilote en question s’appelle Fangio et bat le record du tour, ce qu’il fit en tout une dizaine de fois. S’apercevant de la supercherie au deuxième passage, le stand Ferrari intima à ses pilotes de pousser au maximum la mécanique, mais il était trop tard car Fangio avait refait la plus grande partie de son retard, et à l’avant-dernier tour il fondit sur Hawthorn et Collins et les doubla irrésistiblement. La dernière boucle du circuit ne fut plus ensuite qu’un long raid glorieux, même si Hawthorn ne capitula jamais, puisqu’il termina à 3s 6/10, alors que Collins qui avait depuis longtemps abdiqué toute prétention à la victoire finit à plus de 35 secondes. Une course hallucinante où le champion argentin dira plus tard : « Javais l’impression de voler ». Et même si Stirling Moss s’imposa à Pescara et à Monza devant Fangio, celui-ci avait pris trop d’avance pour être inquiété au championnat. Il venait de conquérir son cinquième titre, un record qui ne tombera qu’en 2003 avec Schumacher.
Après une année 1957 aussi exceptionnelle, Fangio sentait bien qu’il ne pouvait pas faire mieux, et il commença à se poser des questions. Du coup, malgré plusieurs offres, il décida de courir en « indépendant », acceptant le concours de telle ou telle marque. Ainsi en Argentine, à Buenos-Aires, il courut pour Maserati et finit à la quatrième place. Ce fut sa dernière apparition en championnat du monde dans son pays. Ensuite il s’aligna dans les Mille kilomètres de Buenos-Aires où il dut abandonner, puis s’aligna dans un autre grand prix, celui de Buenos-Aires hors championnat qu’il gagna.
Mais une telle carrière ne pouvait pas s’arrêter sans encore un fait divers, qui allait le faire entrer à jamais dans la légende, non seulement de l’automobile car il y était déjà, mais dans la légende tout court. En effet, il fut enlevé par des combattants du « mouvement du 26 juillet » le 26 février au soir, à la veille du grand prix de Cuba. Ce mouvement était dirigé par Fidel Castro, et ce dernier et ses amis n’avaient pas trouvé de meilleur moyen pour faire parler d’eux. Ce fut réussi au-delà de toute espérance, d’autant que Fangio fut extrêmement bien traité par l’équipe de ravisseurs qui ne voulait en aucun cas attenter à la vie ni à l’intégrité physique de Fangio, se contentant de faire connaître au monde entier un mouvement qui est encore au pouvoir 54 ans après. Il fut libéré le soir du grand prix à 22 heures, devant l’ambassade d’Argentine, non sans avoir donné un autographe à un ravisseur féru de sport automobile. Finalement il n’aurait retenu (presque) que des bons souvenirs de cette rocambolesque aventure, sauf qu’un de ses ravisseurs fut fusillé, ce qui lui fit énormément de peine, d’autant qu’il avait téléphoné au général Miranda, chef de la police du gouvernement Batista, pour lui demander sa grâce. Une grâce accordée dans un premier temps, mais qui ne fut pas mise en application…pour des raisons administratives.
Cet évènement fut le dernier de l’épopée de Fangio, devenu un grand de ce monde. Il envisagea bien de participer aux 500 miles d’Indianapolis, mais il comprit très vite que cette course ne pouvait guère lui apporter grand-chose en termes de gloire, d’autant qu’il s’était fait une frayeur à 250 km/h au cours des épreuves de qualification. Sa carrière était finie ou presque puisqu’il participa à sa dernière course le 6 juillet 1958 au Grand Prix de l’ACF à Reims, terminant quatrième sur sa Maserati à plus de 2mn 30 s du vainqueur, Hawthorn, qui par respect pour « le Maestro » se refusa à le doubler. Quelle belle fin, et quel beau geste d’un de ses pairs ! La boucle était bouclée. Il partait en pleine gloire et pouvait à présent s’occuper de ses affaires en Argentine. Ses proches qui avaient tant souffert depuis 1934 allaient enfin pouvoir profiter de leur champion ! Et ils en profitèrent longtemps, puisque Fangio rejoindra le paradis des coureurs où l’attendaient entre autres Ascari, Bonetto ou Marimon, le 17 juillet 1995.
Michel Escatafal
J.M. Fangio : de Balcarce à Monza
Publié : 28 mars 2012 Filed under: automobile | Tags: Alfa Romeo, Argentine, Ascari, fangio, Farina, ferrari, Formule1, Maserati, Monza Laisser un commentaire »
« Courir c’est vivre. Mais ceux qui sont morts en course ont su, peut-être, vivre plus fort que tous les autres ». Voilà ce que disait Juan-Manuel Fangio, dans un livre autobiographique paru l’année de sa mort, en 1995, alors qu’il avait 84 ans. Une longue vie, et plus encore une très longue carrière pour celui que l’on surnommait “El Chueco”, en raison de ses jambes tordues, ou “El Maestro”, parce qu’il était le meilleur. Et le plus surprenant est que, 54 ans après la fin de sa carrière (en 1958), certains encore de nos jours le considèrent comme le plus grand champion de l’histoire, devant des pilotes comme Jim Clark ou Ayrton Senna. D’ailleurs, même aujourd’hui, certains disent sous forme de reproche à ceux qui roulent trop vite : « Tu te prends pour Fangio » ? Le plus amusant est que même l’épouse d’Alain Prost, fit cette remarque à son champion de mari un soir de Grand Prix de France (1982) qui ne s’était pas très bien passé pour lui.
Oui, Fangio est bien un de ces personnages mythiques comme le sport sait parfois en fabriquer, un de ces personnages si parfait dans son expression au volant de son bolide qu’on ne peut lui faire d’autre reproche que sa perfection même. Il faut dire que Fangio semblait être né pour être au volant d’une voiture de course, ce qui est déjà un paradoxe dans la mesure où il a attendu d’avoir fini sa carrière pour passer son permis de conduire (en 1961). Tous ses amis et ses pairs notaient son courage, évidemment, mais aussi une qualité de réflexe extraordinairement développée qui, d’ailleurs, le sauva lors de l’accident de Levegh aux 24 Heures du Mans 1955, plus grande tragédie de l’histoire du sport automobile (voir article sur ce site Les 24 heures du Mans : souvenirs, souvenirs…). Ces réflexes étaient aussi la résultante de la facilité avec laquelle il parvenait à se reposer, grâce une capacité de dormir douze heures en suivant, y compris la veille d’une course.
Il était aussi d’une sobriété touchant à l’ascétisme, se contentant de boire de temps en temps un verre de vin, mais jamais en période de course. En revanche, s’il ne buvait quasiment pas et s’il ne fumait pas, il avait l’habitude pendant les courses de mâchonner du chewing-gum ce qui, selon ses dires, lui servait de protège-dents. Enfin, tous ceux qui l’ont côtoyé ont noté une faculté exceptionnelle de voir la nuit, ce qui était bien utile pour certaines courses de nuit auxquelles il participa, notamment les 24 Heures du Mans. Et puisque j’évoque sa vie intime, tout le monde s’accorde à dire qu’il était d’une grande générosité, tant vis-à-vis de ses proches que des membres de son équipe. On comprend pourquoi les techniciens et autres mécaniciens qui travaillaient sur sa machine lui étaient dévoués corps et âme.
Mais revenons à son parcours, à commencer par l’endroit où il est né le 24 juin 1911 (jour de la Saint-Jean d’où son prénom Juan), Balcarce, petite ville argentine qui a aujourd’hui 35.000 habitants, devenue lieu de pèlerinage pour tous les fans du sport automobile et de la Formule1. Passionné très tôt de mécanique, il s’éveille très vite au sport automobile, bien que ses parents, d’origine italienne, essaient de l’en dissuader. Cela ne l’empêche pas de débuter en 1934 au volant d’une Ford T, et de participer à de nombreuses courses locales avec les voitures américaines qu’il passe son temps à bricoler. Ensuite, en 1940, c’est grâce à une souscription locale dans sa petite ville qu’il put s’acheter un coupé Ford, et enfin donner libre cours à son talent, ce qui lui permit de devenir deux années de suite champion d’Argentine, remportant sa première grande course dans le Grand Prix International du Nord, épreuve par étapes (13 au total) allant de Buenos-Aires à Lima et retour.
En 1948 il arrive en Europe, sorte de terre promise pour tous les pilotes de course, et, au volant d’une Maserati, commence à se frotter aux plus grands champions. L’accueil qu’il reçut en Europe, et notamment en France fut poli, mais sans plus. Cela dit, on le connaissait dans notre pays, parce qu’il avait osé défier le grand, l’immense Jean-Pierre Wimille, lors d’un grand prix à Rosario en 1948. Pour mémoire, Jean-Pierre Wimille fut le champion de l’immédiate après-guerre jusqu’à son accident fatal le 28 janvier 1949 au volant d’une Simca, par la faute d’un spectateur imprudent, lors d’un tour d’essai sur le circuit du Palermo avant le Grand Prix International Juan D. Peron à Buenos-Aires, qui réunissait l’élite des pilotes qui allait animer les premiers championnats du monde à partir de 1950 (Fangio, Ascari, Villoresi, Farina) en plus de J.P. Wimille. A noter que ce dernier sera toujours considéré par Fangio comme le meilleur pilote qu’il ait côtoyé.
Fermons la parenthèse, pour noter que pour sa première course en Italie, terre de ses ancêtres, à San Remo, il remporta la victoire au volant d’une Maserati devant un pilote très connu à l’époque, le prince Birabongsé du Siam, plus connu sous le nom de prince Bira. Au total il allait remporter sept grands prix dans l’année, ce qui lui valut un engagement de la part d’Alfa Romeo pour la saison 1950, qui allait désigner pour la première fois le champion du monde du sport automobile. Fangio allait confirmer pleinement toutes les promesses qu’il avait laissé entrevoir en terminant deuxième du championnat, après avoir remporté trois victoires sur six grands prix comptant pour le championnat (Monaco, Spa, Reims), soit autant que le champion du monde, Farina, qui l’emporta Silverstone, à Berne et à Monza. Fangio ne digéra jamais de n’avoir pas remporté le titre cette année-là, même s’il était trop gentleman pour le faire savoir à l’époque, d’autant que le titre échut à son ami Farina.
Il l’avouera simplement dans ses mémoires, ayant manifestement eu l’impression que Farina qui était juste derrière lui au classement de championnat avant le dernier grand prix, à Monza, fut nettement avantagé par les dirigeants de l’écurie Alfa-Romeo qui, comme chacun le sait, est une marque italienne. Alors, un dernier grand prix en Italie pour l’obtention du titre mondial ne pouvait que sourire à un pilote italien. Et de fait, l’Alfa 59 de Farina était manifestement plus puissante que celle de Fangio. En outre au dix-huitième tour, ce dernier fut victime d’un incident mécanique suffisamment inexplicable, pour que Fangio ait exigé qu’on lui laisse prendre la voiture de Taruffi…qui elle aussi fut victime d’ennuis mécaniques. Autant de coïncidences jugées excessives par les observateurs neutres, alors que les Italiens exultaient!
Cela incitera Fangio à avoir plus tard une véritable équipe autour de lui, avec des mécaniciens ne travaillant que pour lui. Ce n’était pas nécessairement une garantie de victoire, mais c’était l’assurance que s’il y avait un problème cela serait imputable uniquement au mauvais sort. Et celui-ci allait se manifester dès le début de l’année 1951, qui vit Fangio rencontrer toutes sortes de problèmes jusqu’au Grand Prix de Suisse qui marquait l’ouverture du championnat du monde. Première course, première victoire, le tout sans rencontrer de difficulté particulière face à l’armada Ferrari, véritable dream team avec les trois pilotes italiens, Ascari, Villoresi et Taruffi.
En revanche, lors du second grand prix, à Spa, Fangio dut laisser la victoire à son équipier chez Alfa Romeo, Farina, parce que ses mécaniciens furent dans l’impossibilité de démonter l’une des roues arrière, et donc durent se résoudre à changer le pneu sur la jante. Quel contraste avec ce qui se passe aujourd’hui ! La suite ne fut pas un long fleuve tranquille pour le champion argentin, mais il l’emporta assez facilement au classement général du championnat du monde avec 31 points contre 25 à Ascari, et 24 à l’autre Argentin, Froïlan Gonzales, tous deux sur Ferrari, preuve que la Scuderia montait en puissance. Pour l’anecdote le dernier grand prix du championnat eut lieu en Espagne, sur les grandes avenues de Barcelone, où les voitures atteignaient 250 km/h. Effrayant, compte tenu de l’absence totale de sécurité sur ces voitures !
Ce titre de champion du monde obtenu en 1951 avait apaisé Fangio, et surtout lui avait fait oublier la terrible déception de l’année précédente. En outre, compte tenu du fait qu’Alfa Romeo était incapable de financer une nouvelle voiture pour défier Ferrari en 1952, Fangio était libre de s’engager où il voulait. Il choisit de piloter pour Maserati qui venait de sortir la nouvelle A6GCM, alors que son ancien équipier chez Alfa, Farina, rejoignait la Scuderia Ferrari qui avait commencé à développer en 1951 sa Tipo 500 avec ses quatre gros cylindres. Mais comme l’année précédente, cette année 1952 ne commença pas très bien pour Juan Manuel Fangio, du moins dans les courses hors championnat. Les ennuis se poursuivirent jusqu’après l’Ulster Trophy à Belfast, puisqu’il fut obligé de s’inscrire en catastrophe pour une course prévue le 8 juin à Monza.
Problème, à peine arrivé au Bourget, il lui fut impossible de prendre un autre avion pour Milan…ce qui l’obligea à faire de nuit une bonne partie des 900 km du trajet, au volant d’une voiture prêtée par Louis Rosier (pilote français). Grosse imprudence compte tenu de la fatigue ! N’ayant pas participé aux essais officiels, Fangio partit le dernier sur une voiture rapide mais très nerveuse dès qu’on accélérait fort. Et ce qui devait arriver arriva, avec une accélération un peu trop brusque qui mit la voiture en tête-à-queue, la roue arrière heurtant le trottoir. La voiture dérapa, s’envola vers les arbres un peu plus loin, et Fangio fut éjecté atterrissant dans l’herbe quelques mètres plus loin. A demi inconscient, il se réveilla à l’hôpital de Monza où ses yeux virent avec plaisir sa femme Andreina et son ancien équipier et ami Farina…qui venait de gagner la course. Ensuite, souffrant entre autres des cervicales, on lui plâtra le thorax, le cou, la nuque et même sous le menton. Ensuite il passa sa convalescence à Viareggio jusqu’au moment où on lui enleva ses plâtres, sous l’œil bienveillant de l’ami Gonzales et de son manager et confident Giamba. Toutefois, même s’il s’en tira finalement très bien, cet accident lui laissera quand même une séquelle non négligeable, à savoir la difficulté de tourner la tête.
Michel Escatafal
Peut-on désigner le meilleur pilote de l’histoire de la F1?
Publié : 30 novembre 2011 Filed under: automobile | Tags: fangio, Formule1, pilotes F1, statistiques F1, vettel 2 Commentaires »Cet article est une mise à jour à la fin de cette saison de Formule 1, qui a vu pour la deuxième fois consécutive le couronnement de Vettel. Mise à jour de celui que j’avais écrit en début d’année, avec notamment cette question : quel est le meilleur pilote de l’histoire de la F1 ? Certes, je ne peux que redire qu’il est très difficile de comparer les pilotes de générations différentes, mais nous avons suffisamment d’indications pour déterminer, à défaut du meilleur, au moins ceux qui ont marqué d’une encre indélébile l’histoire de la discipline la plus prestigieuse du sport automobile, dont je rappelle qu’elle organise un championnat du monde depuis 1950. J’ai utilisé pour cela un peu la même méthode que pour le cyclisme, à savoir m’appuyer en priorité sur les palmarès, corrigés toutefois par quelques ratios sans doute beaucoup plus pertinents, avec aussi des considérations liées à la concurrence.
Pourquoi ne pas se contenter des palmarès ? Tout d’abord, à la différence du vélo, les épreuves d’aujourd’hui sont très différentes de celles de la décennie 1950. Il est clair que le nombre de grands prix disputés, par exemple, est beaucoup plus important dans les années 2000-2010 qu’il ne l’était dans les années 1950 ou 60. De plus les circuits sont eux aussi très différents. On ne peut pas comparer le Nurburgring ou Spa Francorchamps tels qu’ils étaient il y a 50 ans avec les circuits sur lesquels se déroulent à présent les grands prix, quand ils ont lieu. En fait, il n’y a guère que Monaco qui n’ait pas beaucoup évolué et pour cause, le circuit est en ville. Peut-être d’ailleurs est-ce une des raisons pour lesquelles ce grand prix est considéré comme celui qu’il faut absolument gagner dans la saison, même s’il vaut 25 points au vainqueur, comme tous les autres.
Il a donc fallu déterminer les paramètres les plus indiscutables, et ne pas se contenter des courses gagnées ou des titres de champions du monde remportés, auquel cas le grand vainqueur serait Michael Schumacher. Ce dernier en effet possède tous les records de la discipline ou presque. En fait, il n’y en a qu’un qui lui échappe, le nombre de grands prix disputés, qui est évidemment le moins important pour déterminer un classement objectif.
Qui oserait prétendre que Barrichello, avec ses 323 grands prix disputés, est du calibre de Schumacher (287) qui le suit dans la hiérarchie du nombre de grands prix ? Personne bien sûr, et si quelqu’un en doutait il suffirait qu’il regarde les statistiques de Schumacher et Barrichello à l’époque où ils étaient équipiers chez Ferrari, même si l’Allemand était premier pilote. Manifestement les deux hommes ne tirent pas dans la même catégorie. L’Allemand est un pur crack, alors que le Brésilien est un excellent pilote.
Alors quels sont les résultats de ces cogitations, sachant que j’ai pris pour critères majeurs les ratios victoires/sur grands prix disputés et pole positions/sur grands prix disputés. Cela donne une idée assez exacte de la réalité. Certes cela favorise les pilotes des années 50 ou 60 qui ne disputaient que quelques grands prix chaque année (7 ou 8 dans les années 50, 10 à 12 dans les années 60) contre 18-20 maintenant. En revanche, avec 18 ou 20 grands prix dans une saison, un pilote disposant de la meilleure machine et clairement désigné comme pilote numéro un peut très bien en remporter 11 ou 13, ce qui a été le cas de Michael Schumacher en 2002 et 2004, et de Vettel cette année (11).
Il est donc normal que le premier de ce classement soit celui qui a longtemps été le symbole de la F1, Juan-Manuel Fangio, 5 fois champion du monde entre 1951 et 1957. Celui-ci avec 24 victoires pour 51 grands prix disputés (47,1%) est aussi en tête en ce qui concerne les pole positions, 29 pour 51 grands prix ce qui fait un ratio extraordinaire de 56,8%. Il devance Alberto Ascari, champion du monde en 1952 et 1953 avec un ratio de victoires de 40,6% (13 victoires pour 32 grands prix) et de 43,8% pour les pole positions. Ensuite à la 3è place vient Jim Clark avec un ratio de victoires de 34,7% (72 grands prix) et de 45,8% pour les pole positions, ce qui le place en deuxième position sur ce plan
Michael Schumacher arrive en 4è position avec un ratio de victoires de 31.7% et 23.7% pour les pole positions, mais s’il n’avait pas repris la compétition il serait à la 3è place car ses ratios avant sa première retraite étaient respectivement de 36.5% pour les victoires et de 27,3% pour les pole positions. Ce retour à la compétition chez Mercedes ne lui aura d’ailleurs pas été favorable, car il a dû affronter un adversaire très rapide en la personne de Nico Rosberg, qui l’a dominé tant lors de la saison 2010 qu’en 2011…ce qui a terni l’image de Schumacher ou, comme certains diront, l’a remis à sa vraie place dans la hiérarchie des grands pilotes de l’histoire.
En 5è position nous trouvons Jacky Stewart, avec un ratio de victoires de 27,2% (99 grands prix) et 17,2% pour les pole positions, juste devant Sebastian Vettel qui a fait un bond extraordinaire cette année, à l’issue d’une saison où il aura écrasé la concurrence avec sa Red Bull, y compris son coéquipier Webber. Vettel c’est aujourd’hui un ratio de 25.9% victoires par grand prix et de 37% pour les poles. Après nous retrouvons les inséparables Prost et Senna qui ont un ratio de victoires très proche, respectivement 25,6% et 25,5%, mais Senna a un coefficient de pole position nettement supérieur avec 40,4% contre 16,6% à Prost.
En 9è position apparaît un pilote, Stirling Moss, qui a pour particularité d’avoir été l’un des plus grands, mais qui n’a jamais été champion du monde en raison d’une part d’une certaine malchance, mais aussi des changements de règlement, et enfin d’un excès de fair-play comme en 1958, où il intervint pour sauver son rival pour le titre (Hawthorn) d’une disqualification certaine au grand prix du Portugal…chose impensable aujourd’hui. Sans cette intervention, Moss aurait été au moins une fois champion du monde. D’ailleurs son ratio de victoires et de pole position de 24,2% lui permet de soutenir la comparaison avec les meilleurs.
A la 10è place la surprise vient d’un pilote extrêmement méconnu, Damon Hill, fils de Graham qui a été le seul pilote vainqueur à Indianapolis, aux 24 Heures du Mans et champion du monde de F1 (2 fois), qui figure beaucoup plus loin dans la hiérarchie, très exactement au 30è rang. A noter que Damon Hill, autre particularité, a eu pour équipiers deux des monstres sacrés de la discipline, Prost et Senna. Le ratio de victoires de Damon Hill est de 19,1% et celui des pole positions de 17,4%
Ensuite (11è) nous trouvons de nouveau un pilote de la fin de la décennie 2000. Il s’agit de Lewis Hamilton, champion du monde en 2008 après avoir frôlé le titre en 2007 pour sa première année de F1. Le pilote Mac Laren a des ratios tout à fait respectables, puisque son pourcentage de victoires est de 18.9% par rapport aux grands prix disputés et de 21.1% pour les pole positions, inférieurs toutefois à ceux de l’an passé, en raison d’une part de l’extraordinaire domination de Red Bull et de quelques erreurs inhabituelles. C’est sans aucun doute un des pilotes les plus doués du circuit, comme en témoigne le fait qu’il ait largement soutenu la comparaison en 2007 avec son équipier chez Mac Laren, Alonso le double champion du monde, l’année de ses débuts, avant de s’imposer en 2010 à un autre équipier champion du monde, Jenson Button, mais celui-ci s’est vengé cette année, du moins en course, parce qu’en qualifications Hamilton s’est montré encore légèrement supérieur.
A la 12è position vient un autre Britannique, Nigel Mansell, ce qui le situe à sa vraie place derrière les grands cracks, mais à une place enviable qui concrétise ses performances à l’époque à laquelle il courait (décennies 80 et 90), capable du meilleur (souvent) et du pire (parfois). Ses ratios sont très bons avec 16.6% pour les victoires et 12.6% pour les pole positions. Mansell précède un autre pilote britannique, dentiste de profession, Tony Brooks qui fut une vedette dans les années 50, et qui a donc un nombre de grands prix disputés beaucoup moins important que celui des pilotes de nos jours. En tout cas, avec 6 victoires en 38 grands prix, Brooks fait aussi bonne figure dans ce classement qu’il le fit au volant de ses Vanwall, Ferrari, écurie avec laquelle il passa tout près du titre mondial en 1959, Cooper ou BRM.
Il faut ainsi descendre à la 14è place pour trouver trace de Fernando Alonso (champion du monde des années 2005 et 2006) avec respectivement 15.3% pour son ratio de victoires et 11.3% pour celui des pole positions, après une saison où sa Ferrari était loin de valoir la Red Bull à moteur Renault de Vettel, ce qui interdit en partie la comparaison. En tout cas, Alonso n’a rien perdu de son talent vu la manière dont il a dominé Massa, même si celui-ci semble en retrait depuis son accident en 2009. Enfin, à la quinzième place, on trouve le premier vainqueur de grand prix de l’histoire de la F1, et le premier champion du monde (1950), Nino Farina. Rien que pour cela il mérite d’être cité, car son nom appartient totalement à l’histoire du sport automobile. En outre ses ratios sont excellents avec 5 victoires et 5 poles en 33 grands prix (15.1%), auxquels il faut ajouter une 2è place au championnat du monde en 1952, ces statistiques lui valant de devancer des pilotes comme Lauda, Hakkinen, Raikkonen, Brabham, Piquet, Hunt, Jones, Rindt (seul champion couronné à titre posthume), Fittipaldi, Andretti et Collins. Pour l’anecdote on notera que Peter Collins aurait dû être champion du monde en 1956, puisqu’il avait sportivement laissé sa voiture à son leader (possible à l’époque), Fangio, lui offrant ainsi un titre mondial dont il aurait, sans ce geste, bénéficié lui-même.
Tout cela m’amène à dire qu’en F1 c’est quand même la voiture qui fait la différence, même si le pilote a largement sa part dans la performance de celle-ci. Pour pouvoir comparer deux pilotes entre eux, il n’y a qu’un moyen : disposer à égalité de la même machine. Ce fut le cas pour Fangio et Moss chez Mercedes en 1955, puis pour Clark et Graham Hill en 1967-68 chez Lotus, pour Prost et Lauda en 1984-1985 chez Mac Laren, puis Prost et Senna chez Mac Laren aussi en 1988-1989, ou encore pour Alonso et Hamilton chez Mac Laren en 2007, pour ne citer que les plus fameux tandems. Dans tous les cas, il y en a fatalement un qui finit par prendre le dessus au classement du championnat du monde (Fangio, Clark, Prost et Senna, Hamilton), mais sur la piste la confrontation est souvent très serrée comme ce fut le cas entre Prost et Senna, le Brésilien l’emportant en qualifications mais en course l’écart était presque inexistant, sauf sous la pluie. Ce le fut tout autant entre Alonso et Hamilton, qui terminèrent la saison quasiment à égalité.
Alors quel a été le meilleur pilote? Difficile à dire, car si les ratios disent Fangio, si les statistiques disent Schumacher, si les confrontations entre équipiers champions du monde diraient aussi Clark, Stewart ou Senna, nul ne peut dire avec certitude qui aurait gagné s’ils avaient tous couru en même temps, avec la même voiture et chacun au sommet de sa forme. Schumacher aurait-il été aussi impérial s’il avait eu dans son écurie un pilote capable de le pousser dans ses derniers retranchements, ce qui ne lui était jamais arrivé avant son retour à la compétition ? Y-a-t-il eu un pilote aussi doué qu’Ayrton Senna sous la pluie ? Quel était le plus rapide sur un tour en qualifications entre Fangio, Clark et Senna ? Y-a-t-il eu un meilleur metteur au point que Prost ? Autant de questions qui resteront sans réponse parce qu’il ne peut pas y en avoir.
Cela dit je vais quand même me mouiller, non pas que je sois un technicien, mais en me basant sur ce qu’ont dit les meilleurs observateurs ou les pilotes eux-mêmes depuis que la F1 existe. Le premier doit être Fangio, suivi d’Ayrton Senna qui n’a pas disposé d’une voiture compétitive pendant les deux premières années de sa carrière, et de Jim Clark. Ensuite Stewart, Prost et Schumacher avant son retour à la compétition. En récapitulant, Fangio ce sont les années 50, Clark les années 60, Stewart les années 60 et 70, Prost et Senna les années 80 et 90 et Schumacher les années 90 et 2000. La boucle est bouclée, ce sont bien eux les meilleurs de leur époque. Comment s’appellera leur successeur ? Vettel ? Peut-être, sans doute. En tout cas l’an prochain nous aurons la chance d’avoir au départ des grands prix pas moins de six champions du monde, Vettel, Alonso, Hamilton, Button, Schumacher et Raikkonen, lequel a fermé sa parenthèse WRC pour revenir à ses premières amours, et à propos duquel Jean Alesi affirme qu’il a une pointe de vitesse naturelle supérieure à celle de n’importe qui d’autre.
Michel Escatafal
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Les 24 heures du Mans : souvenirs, souvenirs…
Publié : 9 juin 2011 Filed under: automobile | Tags: accident 1955, audi, automobile, fangio, graham hill, peugeot, vingt-quatre du mans Laisser un commentaire »
Les 24 heures du Mans sont aux dires de nombreux observateurs la plus grande course automobile du monde. D’abord parce qu’elle dure 24 heures, et ensuite parce qu’elle a une histoire pratiquement ininterrompue depuis 1923, les seules parenthèses se situant entre 1940 et 1948, sans oublier celle de 1936, l’épreuve étant annulée en raison des grèves dans l’industrie automobile. Enfin son palmarès est tout à fait somptueux, puisqu’on découvre parmi les marques victorieuses tous les grands noms qui ont fait la gloire du sport automobile. De mémoire je citerais Alfa-Romeo, Bugatti, Talbot, Ferrari, Jaguar, Mercedes, Aston-Martin, Ford, Porsche, Renault, BMW, Audi et même Mac Laren.
En effet, si je cite des marques de voiture c’est parce que les 24H du Mans sont d’abord une course de marques, chacune d’entre elles ensuite essayant de réunir les meilleurs atouts pour gagner. Parmi ceux-ci figuraient pendant longtemps les pilotes de Formule 1, en fait jusque vers la fin des années 60. Ainsi, on a vu dans les années 50 Ferrari, mais aussi Mercedes pour ne citer qu’elles, ne pas hésiter à engager leurs meilleurs pilotes au Mans. On eut même en 1955, une course sur laquelle je reviendrai, un tandem Fangio-Moss sur Mercedes qui réunissait tout simplement les deux meilleurs pilotes du moment.
Depuis cette époque, si des pilotes de F1 figurent au palmarès c’est une fois leur carrière terminée dans la discipline reine. Cela étant, il y a quand même parmi les vainqueurs des noms figurant parmi les plus fameux du sport automobile, notamment Tazio Nuvolari et Jean-Pierre Wimille dans les années 30, Gonzales mais aussi Trintignant et Mike Hawthorn qui fut champion du monde de F1 dans les années 50, Lorenzo Bandini, Pedro Rodriguez, mais aussi Phil Hill et Jochen Rindt qui furent champions du monde dans les années 60, sans oublier plus tard Didier Pironi, Jochen Mass et Michele Alboreto.
A ceux-là s’ajoutent deux noms dont il faut parler un peu plus longuement, parce qu’ils ont contribué à faire à la fois l’histoire des 24h du Mans et l’histoire du sport automobile. Jacky Ickx parce qu’il a été sans doute le pilote le plus éclectique qui ait jamais existé, puisqu’il a remporté 8 victoires en grand prix F1, mais aussi de très nombreuses courses d’endurance dont 6 fois les 24h du Mans, sans oublier même si c’est anecdotique une victoire dans le Paris-Dakar. Le deuxième nom que je voudrais citer, Graham Hill, est encore plus prestigieux, puisqu’il est le seul à ce jour à avoir réalisé le triplé « champion du monde de F1 (2 fois en 1962 et 1968), 500 miles d’Indianapolis (1966) et 24H du Mans (1972) ».
Ce que je voudrais souligner aussi à propos des 24 h du Mans, c’est la vitesse atteinte par les bolides qui évoluent et qui évoluaient sur le circuit de la Sarthe. En 1951 déjà, la Jaguar victorieuse avait dépassé les 150 kmh de moyenne sur 24 heures. Dix ans plus tard en 1961, la moyenne était de 186,5 Kmh et en 1971 elle dépassait les 222 Kmh, chiffre qui n’a plus jamais été dépassé en raison des modifications apportées au circuit. Cela signifie qu’il y a plus de 50 ans, on dépassait très largement les 250 Kmh dans la ligne droite des Hunaudières. Le moins que l’on puisse dire est que les pilotes étaient à la fois courageux et téméraires, car les conditions de sécurité étaient très loin d’être ce qu’elles sont aujourd’hui dans les bolides, mais aussi sur la piste…et dans les tribunes.
A ce propos, je voudrais évoquer un souvenir personnel. C’était en 1955, et mes parents passionnés de sport auto voulaient aller assister aux 24h du Mans. Bien entendu, malgré mon jeune âge (8 ans), j’aurais été du voyage et je piaffais d’impatience en attendant ce jour, d’autant que la lutte s’annonçait somptueuse entre Jaguar et Mercedes. Jaguar avait récupéré pour l’occasion le pilote britannique Mike Hawthorn qui un peu plus tard (en 1958) sera champion du monde F1 sur Ferrari. Mercedes avait aligné 3 voitures dont une aux mains de Fangio et Moss, comme je l’ai déjà dit auparavant. Bref tout était prêt pour pouvoir assister à un sommet du sport automobile. Hélas si j’ose dire, au dernier moment nous avons été obligés d’annuler le voyage au Mans. Quelle déception, mais cela nous a peut-être sauvé la vie.
En effet, cette année là, une mauvaise manœuvre de Mike Hawthorn allait provoquer une catastrophe sans pareille sur les circuits. Le pilote britannique, ayant mal calculé la position de son stand, fut obligé de donner un coup de frein qui surprit celui qui le suivait (Macklin sur Austin). Celui-ci à son tour freina sèchement, et en dérapant se mit dans l’axe de la Mercedes de Levegh qui, arrivant à 250 kmh, ne put l’éviter. La Mercedes en heurtant la plage arrière de l’Austin décolla et alla s’encastrer sur un terre-plein de protection, où elle explosa telle une bombe provoquant la mort de 85 spectateurs et une centaine de blessés.
Peut-être aurions-nous été ailleurs sur le circuit, mais connaissant mon père je parie qu’il aurait pris des places parmi les meilleures, donc peut-être près des stands. A noter que ce jour-là, ce fut un miracle si le grand Juan-Manuel Fangio resta en vie, car sans un geste de Levegh lui faisant signe qu’il se déplaçait sur la gauche, il n’aurait jamais eu l’idée de dépasser Macklin sur la droite où, miraculeusement, il ne fit qu’effleurer la Jaguar d’Hawthorn qui rentrait enfin à son stand. Quelques minutes plus tard, venant de réaliser l’ampleur de la catastrophe, Fangio s’arrêtait en ayant l’impression d’être ressuscité. En signe de deuil, Mercedes quelques heures après la catastrophe ordonna l’abandon des deux voitures encore en course.
On ne reverra plus Mercedes sur les circuits pendant des années. C’était la dure réalité du sport automobile à l’époque. Heureusement aujourd’hui la sécurité est omniprésente sur les circuits comme dans les voitures, et pareille catastrophe ne pourrait pas se reproduire. Tant mieux, ce sport est tellement beau qu’il ne méritait pas de voir ses plus valeureux représentants risquer leur vie à chaque course. En outre, de nos jours, il offre à ses aficionados le plaisir d’assister en toute sécurité à ces joutes ô combien spectaculaires, et celles de cette année aux 24 heures du mans vaudront leur pesant d’émotions avec la lutte que se livreront les Audi (R18) équipées d’un toit, et les Peugeot 908.
Michel Escatafal
