J.M. Fangio : de Buenos Aires à Reims… et à Balcarce

A cause de l’accident de Monza, l’année 1952 fut complètement perdue sur le plan sportif, ce qui permit à Fangio de retourner pour quelque temps à Balcarce pour achever sa convalescence. Il ne reprendra le volant d’une voiture de course qu’en janvier 1953, pour le grand prix en Argentine disputé sur la piste de Buenos-Aires. Peu importe le résultat (il abandonna sur ennuis mécaniques), mais il savait qu’il n’avait rien perdu de ses qualités et qu’il pourrait de nouveau jouer les premiers rôles. La preuve, après avoir terminé deuxième du Grand Prix de Pau sur une excellente Gordini, puis disputé la célèbre course des Mille Miglia sur route, il allait terminer deuxième du championnat du monde derrière l’intouchable Ascari qui remportait son second titre consécutif, un championnat où l’Angleterre allait se découvrir, après Moss l’année précédente, un nouveau grand champion, Mike Hawthorn, qui pilotait une Ferrari, et qui allait priver Fangio à Reims de sa première victoire après son accident, à l’issue d’un duel d’anthologie.  Moss et Hawthorn, deux pilotes qui allaient donner beaucoup de fils à retordre à Fangio jusqu’à la fin de sa carrière, sans doute les deux meilleurs avec Wimille et Ascari qu’il ait eu à affronter.

Fermons la parenthèse pour noter que cette première victoire de Fangio dans le championnat 1953 n’interviendra que dans l’ultime manche à Monza avec, il faut le dire, beaucoup de chance. En effet, Ascari qui était en tête commit une faute et dérapa dans le dernier tour obligeant Farina à s’écarter, ce qui provoqua un accrochage avec l’Argentin Marimon, tout cela permettant à Fangio de franchir en vainqueur la ligne d’arrivée. Cette victoire inespérée compensait en partie la déception de ne pas avoir pu davantage lutter avec Ascari pour le titre, mais la Maserati était trop inférieure à la Ferrari pour qu’il pût en être autrement. Cependant, et c’était là l’essentiel, Fangio s’était prouvé qu’il n’avait rien perdu de son talent.  Cette année 1953 aurait finalement été très positive si J.M. Fangio n’avait perdu en novembre, dans une course sur route (quatrième Carrera mexicaine) réservée aux voitures de sport, un de ses meilleurs amis, l’Italien Felice  Bonetto. La course automobile était vraiment cruelle à cette époque !

En 1954, la saison débuta pour Fangio par le Grand Prix d’Argentine, qui était aussi la première épreuve du championnat. Cette saison était celle d’un changement total de règlementation avec l’introduction des moteurs de 2500 cm3, après deux années ou la Formule 1 était en quelque sorte une Formule 2.  Cette année allait aussi être marquée par le retour de Mercedes en grand prix pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, et le patron de Mercedes sport, Alfred Neubauer,  réussit à convaincre Fangio de les rejoindre…dès que la voiture serait prête. En attendant Fangio décida de conduire la nouvelle Maserati, 250 F, qui s’avéra efficace dès la première course. Fangio profita de la piste mouillée et des malheurs de ses adversaires de Ferrari (Farina, Gonzales et Trintignant) pour remporter une victoire qui lançait parfaitement sa reconquête du titre de champion du monde.

Ensuite en Belgique, à Spa, Fangio s’imposa de nouveau devant Moss (Maserati) qui montait en puissance, et Maurice Trintignant. Puis Mercedes arriva enfin, à Reims, avec ses magnifiques W196, au nombre de trois, pilotées par Fangio, Kling et Hermann. Fangio s’imposa dans cette première course devant Kling, juste derrière lui, Hermann s’emparant du record du tour. Mais à Silverstone, sur le circuit tracé sur un terrain d’aviation, les Mercedes ne furent pas à leur avantage, et ce fut Gonzales sur Ferrari qui l’emporta, Fangio ne terminant que quatrième, victime en outre d’ennuis sur sa boîte à vitesse. Puis survint peu après un évènement qui allait de nouveau bouleverser Fangio, ainsi que Gonzales, les deux pilotes argentins ayant la douleur de perdre leur jeune compatriote argentin Marimon aux essais du Grand Prix d’Allemagne au Nurburgring.

Onofre Marimon avait été confié à Fangio par son père Domingo, lui-même excellent coureur et ancien rival de Fangio à ses débuts, qui avait demandé à son prestigieux compatriote de veiller sur lui. Marimon était très doué, et il écoutait avec vénération les conseils de Fangio. Et c’est sous les yeux du « Maestro » que Marimon se tua lors des essais sur le terrible circuit du Nurburgring, dans la grande courbe d’Adernau qui était loin d’être la partie la plus difficile du circuit. C’était le premier d’une longue série d’accidents mortels dans le championnat du monde. Même désespéré, tout comme Gonzales, Fangio réussit quand même à se concentrer sur la course et à gagner la course avec une Mercedes qui avait une carrosserie à roues découvertes.

Fangio l’emporta ensuite en Suisse devant Gonzales, après que Moss lui eut apporté une farouche résistance. Un Stirling Moss qui commençait de plus en plus à impressionner les patrons de Mercedes, en menant pendant presque dix tours sur sa Maserati le Grand Prix de Monza avant d’abandonner sur une fuite du réservoir d’huile. Fangio  finit par l’emporter devant Hawthorn sur Ferrari, ce même Hawthorn qui allait remporter le dernier grand prix en Espagne, devant le jeune Luigi Musso sur Maserati, Fangio terminant troisième. Cette course fut aussi la première de la nouvelle Lancia D50, marque pour laquelle avaient signé les deux pilotes légendaires de Ferrari, Ascari et Villoresi. Fangio était évidemment champion du monde, pour la deuxième fois, avec presque deux fois plus de points que son second, Froïlan Gonzales.

En 1955, Mercedes avait décidé d’adjoindre à Fangio le meilleur équipier possible en la personne de Stirling Moss, ce qui laissait entrevoir de nombreux doublés pour Mercedes. Fangio l’emporta en Argentine, puis après une éclipse à Monaco (victoire de Trintignant), où Ascari tomba dans le port avec sa voiture quelques jours avant de se tuer en essayant une voiture à Monza, les Mercedes firent le doublé à Spa Francorchamp (Fangio et Moss dans l’ordre), puis de nouveau à Zandvoort où Fangio précéda Moss de 3/10è de seconde, puis le quadruplé à Aintree (Grande-Bretagne) avec cette fois Moss devant Fangio, Kling et Taruffi, ce dernier ayant aussi une voiture grise.

Pour l’anecdote, nombre de commentateurs pensèrent que Fangio avait laissé Moss l’emporter chez lui, ce qui constituait en outre sa première victoire, mais Fangio prétendit toujours que Moss l’avait emporté à la loyale. Fangio terminait sa saison par une victoire sur l’autodrome de Monza devant Taruffi. Il était couronné champion du monde pour la troisième fois, mais cette réussite allait être gâchée en fin de saison quand Mercedes décida de se retirer de la compétition, la marque allemande restant marquée par la terrible catastrophe des 24 Heures du Mans qui vit la mort de son pilote Levegh et qui fit plus de quatre-vingts victimes parmi les spectateurs (voir article sur ce site Les 24 heures du Mans : souvenirs, souvenirs…).  L’arrêt de Mercedes confirmé, il est évident que Fangio et Moss n’eurent aucun mal à retrouver une équipe pour l’année 1956.

Pour Fangio, le choix fut celui de Ferrari, car il savait que Ferrari savait fabriquer des voitures qui n’avaient peut-être pas la force massive des Mercedes, mais qui en revanche jouissaient d’une remarquable agilité. Il commença l’année, en janvier, en remportant une nouvelle fois le Grand Prix d’Argentine, au terme d’une course folle où il compta jusqu’à un tour de retard suite à un problème d’alimentation. Après avoir réparé, Fangio eut d’abord la chance que son compatriote Menditeguy fasse un tête à queue avec sa Maserati qui l’élimina pour le compte, puis que Moss soit victime d’une fuite d’huile qui l’obligea à ralentir, avant de s’envoler vers la victoire malgré un tête à queue, sans conséquence,  juste avant le drapeau à damier. Jean Behra, le Français terminera second et Hawthorn troisième.

La suite de la saison ne fut pas une sinécure pour le champion argentin, puisqu’il fut devancé par Moss à Monaco, ne terminant second que parce qu’il prit la voiture de Collins. A Spa ce fut Collins qui rafla la mise dans sa Lancia-Ferrari, devenant le troisième vainqueur britannique en trois saisons après Moss et Hawthorn. Ce même Collins l’emporta aussi à Reims, Fangio n’arrivant que quatrième, ce qui lui permit d’arriver au Grand Prix de Grande-Bretagne en tête du championnat, devant Behra et Fangio. Ce dernier réussit toutefois à l’emporter en Grande-Bretagne devant Collins qui avait pris la voiture du Portugais de Portago. Collins fit la même chose au Nurburgring, mais cette fois il subit un accident qui l’élimina de la course, laissant la victoire à Fangio.

Du coup, ce dernier arriva à Monza pour le dernier grand prix du championnat du monde avec une avance de huit points, insuffisante mathématiquement pour l’obtention du titre en cas d’abandon. Le titre allait donc se jouer entre Fangio, Moss et Collins, et la course fut palpitante car Fangio connaissait des problèmes de direction, mais il fut sauvé quand Collins, encore en course pour le titre, lui céda sa voiture sans se poser la moindre question. C’était un geste chevaleresque remarquable qui, toutefois, ne fit pas l’unanimité au sein de la Scuderia, le directeur technique, un certain Sculati, préférant quitter les stands devant l’insistance de Giamba, le manager de Fangio, pour arrêter Collins. Néanmoins tout était bien qui finissait bien, car Collins ne pouvait hériter du titre de champion du monde que si Stirling Moss ne terminait pas la course. Or Moss gagna la course devant Fangio, qui avait fait un final époustouflant. Fangio était donc champion du monde pour la quatrième fois, mais la menace Moss se faisait de plus en plus pressante, l’as britannique se rapprochant de plus en plus du « Maestro ».

Et cela nous amène à l’année 1957,  où Giamba signa pour Fangio un contrat avec Maserati, l’écurie du Commendatore Orsi. On revient toujours à ses premières amours !  La saison commença comme de coutume au Grand Prix d’Argentine, avec au départ sept Maserati et sept Ferrari, et, comme très souvent, Fangio l’emporta chez lui avec les quatre premières places prises par quatre Maserati (Fangio, puis Behra, Menditeguy et Harry Schell l’Américain). La suite allait être tout aussi favorable après une victoire hors championnat dans le Grand Prix de Cuba, devant le Portugais de Portago sur Ferrari. Fangio l’emporta encore à Monaco devant Tony Brooks sur Vanwall et Masten Gregory sur Maserati, un pilote qui avait la particularité d’être myope et de porter des lunettes de vue en course. Nouvelle victoire de Fangio au Grand Prix de l’A.C.F. à Rouen, loin devant les trois Ferrari de Musso, Collins et Hawthorn. En revanche, Fangio sera contraint à l’abandon au Grand Prix de Grande-Bretagne et d’Europe à Aintree sur des problèmes de moteur, la victoire revenant à Stirling Moss sur sa Vanwall, à l’issue d’une course splendide. Puis vint ce fameux Grand Prix d’Allemagne au Nurburgring (magnifique circuit de 22, 7 km de long avec 174 virages), qui est peut-être le plus accompli que Fangio ait jamais gagné. Le fantastique pilote argentin fut en effet ce jour-là plus grand que jamais au volant de sa Maserati. Déjà il avait réalisé la pole position, puis le jour du grand prix il s’empara de la tête de la course dès le troisième tour, qu’il gardera jusqu’à la mi-course où il se trouvait nanti d’une avance de 28 secondes. Mais il fallait ravitailler et changer des pneus usés jusqu’à la corde, ce qui lui coûta 56 secondes. Pendant ce temps Hawthorn et Collins en profitèrent pour passer devant le « Maestro ». La victoire semblait s’être envolée, sauf miracle. Et c’est alors que le stand de Fangio lui suggéra de rouler tranquillement  pendant deux tours pour laisser croire au stand Ferrari qu’il avait un ennui.

Le stratagème marcha au-delà de toute espérance, chose inimaginable évidemment aujourd’hui. Du coup, après avoir marqué un temps d’incrédulité, les techniciens de l’écurie crurent effectivement après deux tours que Fangio avait des problèmes…ce qui incita le stand Ferrari à donner l’ordre à ses pilotes de ralentir  pour assurer la victoire. Or, il peut se passer beaucoup de choses en 22 km sur un circuit comme le “Ring”, y compris voir un pilote trop ralentir et se faire reprendre beaucoup de temps, surtout si le pilote en question s’appelle Fangio et bat le record du tour, ce qu’il fit en tout une dizaine de fois. S’apercevant de la supercherie au deuxième passage, le stand Ferrari intima à ses pilotes de pousser au maximum la mécanique, mais il était trop tard car Fangio avait refait la plus grande partie de son retard, et à l’avant-dernier tour il fondit sur Hawthorn et Collins et les doubla irrésistiblement. La dernière boucle du circuit ne fut plus ensuite qu’un long raid glorieux, même si Hawthorn ne capitula jamais, puisqu’il termina à 3s 6/10, alors que Collins qui avait depuis longtemps abdiqué toute prétention à la victoire finit à plus de 35 secondes. Une course hallucinante où le champion argentin dira plus tard : « Javais l’impression de voler ». Et même si Stirling Moss s’imposa à Pescara et à Monza devant Fangio, celui-ci avait pris trop d’avance pour être inquiété au championnat. Il venait de conquérir son cinquième titre, un record qui ne tombera qu’en 2003 avec Schumacher.

Après une année 1957 aussi exceptionnelle, Fangio sentait bien qu’il ne pouvait pas faire mieux, et il commença à se poser des questions. Du coup, malgré plusieurs offres, il décida de courir en « indépendant », acceptant le concours de telle ou telle marque. Ainsi en Argentine, à Buenos-Aires, il courut pour Maserati et finit à la quatrième place. Ce fut sa dernière apparition en championnat du monde dans son pays. Ensuite il s’aligna dans les Mille kilomètres de Buenos-Aires où il dut abandonner, puis s’aligna dans un autre grand prix, celui de Buenos-Aires hors championnat qu’il gagna.

Mais une telle carrière ne pouvait pas s’arrêter sans encore un fait divers, qui allait le faire entrer à jamais dans la légende, non seulement de l’automobile car il y était déjà, mais dans la légende tout court. En effet, il fut enlevé par des combattants du « mouvement du 26 juillet » le 26 février au soir, à la veille du grand prix de Cuba. Ce mouvement était dirigé par Fidel Castro, et ce dernier et ses amis n’avaient pas trouvé de meilleur moyen pour faire parler d’eux. Ce fut réussi au-delà de toute espérance, d’autant que Fangio fut extrêmement bien traité par l’équipe de ravisseurs qui ne voulait en aucun cas attenter à la vie ni à l’intégrité physique de Fangio, se contentant de faire connaître au monde entier un mouvement qui est encore au pouvoir 54 ans après. Il fut libéré le soir du grand prix à 22 heures, devant l’ambassade d’Argentine, non sans avoir donné un autographe à un ravisseur féru de sport automobile. Finalement il n’aurait retenu (presque) que des bons souvenirs de cette rocambolesque aventure, sauf qu’un de ses ravisseurs fut fusillé, ce qui lui fit énormément de peine, d’autant qu’il avait téléphoné au général Miranda, chef de la police du gouvernement Batista, pour lui demander sa grâce. Une grâce accordée dans un premier temps, mais qui ne fut pas mise en application…pour des raisons administratives.

Cet évènement fut le dernier de l’épopée de Fangio, devenu un grand de ce monde. Il envisagea bien de participer aux 500 miles d’Indianapolis, mais il comprit très vite que cette course ne pouvait guère lui apporter grand-chose en termes de gloire, d’autant qu’il s’était fait une frayeur à 250 km/h au cours des épreuves de qualification. Sa carrière était finie ou presque puisqu’il participa à sa dernière course le 6 juillet 1958 au Grand Prix de l’ACF à Reims, terminant quatrième sur sa Maserati à plus de 2mn 30 s du vainqueur, Hawthorn, qui par respect pour « le Maestro » se refusa à le doubler. Quelle belle fin, et quel beau geste d’un de ses pairs ! La boucle était bouclée. Il partait en pleine gloire et pouvait à présent s’occuper de ses affaires en Argentine. Ses proches qui avaient tant souffert depuis 1934 allaient enfin pouvoir profiter de leur champion ! Et ils en profitèrent longtemps, puisque Fangio rejoindra le paradis des coureurs où l’attendaient entre autres Ascari, Bonetto ou Marimon, le 17 juillet 1995.

Michel Escatafal


J.M. Fangio : de Balcarce à Monza

 « Courir c’est vivre. Mais ceux qui sont morts en course ont su, peut-être, vivre plus fort que tous les autres ». Voilà ce que disait Juan-Manuel Fangio, dans un livre autobiographique paru l’année de sa mort, en 1995, alors qu’il avait 84 ans. Une longue vie, et plus encore une très longue carrière pour celui que l’on surnommait “El Chueco”, en raison de ses jambes tordues, ou “El Maestro”, parce qu’il était le meilleur. Et le plus surprenant est que, 54 ans après la fin de sa carrière (en 1958), certains encore de nos jours le considèrent comme le plus grand champion de l’histoire, devant des pilotes comme Jim Clark ou Ayrton Senna. D’ailleurs, même aujourd’hui, certains disent sous forme de reproche à ceux qui roulent trop vite : « Tu te prends pour Fangio » ?  Le plus amusant est que même l’épouse d’Alain Prost, fit cette remarque à son champion de mari un soir de Grand Prix de France (1982) qui ne s’était pas très bien passé pour lui.

Oui, Fangio est bien un de ces personnages mythiques comme le sport sait parfois en fabriquer, un de ces personnages si parfait dans son expression au volant de son bolide qu’on ne peut lui faire d’autre reproche que sa perfection même. Il faut dire que Fangio semblait être né pour être au volant d’une voiture de course, ce qui est déjà un paradoxe dans la mesure où il a attendu d’avoir fini sa carrière pour passer son permis de conduire (en 1961). Tous ses amis et ses pairs notaient son courage, évidemment, mais aussi une qualité de réflexe extraordinairement développée qui, d’ailleurs,  le sauva lors de l’accident de Levegh aux 24 Heures du Mans 1955, plus grande tragédie de l’histoire du sport automobile (voir article sur ce site Les 24 heures du Mans : souvenirs, souvenirs…). Ces réflexes étaient aussi la résultante de la facilité avec laquelle il parvenait à se reposer, grâce une capacité de dormir douze heures en suivant, y compris la veille d’une course.

Il était aussi d’une sobriété touchant à l’ascétisme, se contentant de boire de temps en temps un verre de vin, mais jamais en période de course.  En revanche, s’il ne buvait quasiment pas et s’il ne fumait pas, il avait l’habitude pendant les courses de mâchonner du chewing-gum ce qui, selon ses dires, lui servait de protège-dents. Enfin, tous ceux qui l’ont côtoyé ont noté une faculté exceptionnelle de voir la nuit, ce qui était bien utile pour certaines courses de nuit auxquelles il participa, notamment les 24 Heures du Mans. Et puisque j’évoque sa vie intime, tout le monde s’accorde à dire qu’il était d’une grande générosité, tant vis-à-vis de ses proches que des membres de son équipe. On comprend pourquoi les techniciens et autres mécaniciens qui travaillaient sur sa machine lui étaient dévoués corps et âme.

Mais revenons à son parcours, à commencer par l’endroit où il est né le 24 juin 1911 (jour de la Saint-Jean d’où son prénom Juan), Balcarce, petite ville argentine qui a aujourd’hui 35.000 habitants, devenue lieu de pèlerinage pour tous les fans du sport automobile et de la Formule1. Passionné très tôt de mécanique, il s’éveille très vite au sport automobile, bien que ses parents, d’origine italienne, essaient de l’en dissuader. Cela ne l’empêche pas de débuter en 1934 au volant d’une Ford T, et de participer à de nombreuses courses locales avec les voitures américaines qu’il passe son temps à bricoler. Ensuite, en 1940, c’est grâce à une souscription locale dans sa petite ville qu’il put s’acheter un coupé Ford, et enfin donner libre cours à son talent, ce qui lui permit de devenir deux années de suite champion d’Argentine, remportant sa première grande course dans le Grand Prix International du Nord, épreuve par étapes (13 au total) allant de Buenos-Aires à Lima et retour.

En 1948 il arrive en Europe, sorte de terre promise pour tous les pilotes de course, et, au volant d’une Maserati, commence à se frotter aux plus grands champions. L’accueil qu’il reçut en Europe, et notamment en France fut poli, mais sans plus. Cela dit, on le connaissait dans notre pays, parce qu’il avait osé défier le grand, l’immense Jean-Pierre Wimille, lors d’un grand prix à Rosario en 1948. Pour mémoire, Jean-Pierre Wimille fut le champion de l’immédiate après-guerre jusqu’à son accident fatal le 28 janvier 1949 au volant d’une Simca, par la faute d’un spectateur imprudent, lors d’un tour d’essai sur le circuit du Palermo avant le Grand Prix International Juan D. Peron à Buenos-Aires, qui réunissait l’élite des pilotes qui allait animer les premiers championnats du monde à partir de 1950 (Fangio, Ascari, Villoresi, Farina) en plus de J.P. Wimille. A  noter que ce dernier sera toujours considéré par Fangio comme le meilleur pilote qu’il ait côtoyé.

Fermons la parenthèse, pour noter que pour sa première course en Italie, terre de ses ancêtres, à San Remo, il remporta la victoire au volant d’une Maserati devant un pilote très connu à l’époque, le prince Birabongsé du Siam, plus connu sous le nom de prince Bira. Au total il allait remporter sept grands prix dans l’année, ce qui lui valut un engagement de la part d’Alfa Romeo pour la saison 1950, qui allait désigner pour la première fois le champion du monde du sport automobile. Fangio allait confirmer pleinement toutes les promesses qu’il avait laissé entrevoir en terminant deuxième du championnat, après avoir remporté trois victoires sur six grands prix comptant pour le championnat (Monaco, Spa, Reims), soit autant que le champion du monde, Farina, qui l’emporta Silverstone, à Berne et à Monza. Fangio ne digéra jamais de n’avoir pas remporté le titre cette année-là, même s’il était trop gentleman pour le faire savoir à l’époque, d’autant que le titre échut à son ami Farina.

Il l’avouera simplement dans ses mémoires, ayant manifestement eu l’impression que Farina qui était juste derrière lui au classement de championnat avant le dernier grand prix, à Monza, fut nettement avantagé par les dirigeants de l’écurie Alfa-Romeo qui, comme chacun le sait, est une marque italienne. Alors, un dernier grand prix en Italie pour l’obtention du titre mondial ne pouvait que sourire à un pilote italien. Et de fait, l’Alfa 59 de Farina était manifestement plus puissante que celle de Fangio. En outre au dix-huitième tour, ce dernier fut victime d’un incident mécanique suffisamment inexplicable, pour que Fangio ait exigé qu’on lui laisse prendre la voiture de Taruffi…qui elle aussi fut victime d’ennuis mécaniques. Autant de coïncidences jugées excessives par les observateurs neutres, alors que les Italiens exultaient!

Cela incitera Fangio à avoir plus tard une véritable équipe autour de lui, avec des mécaniciens ne travaillant que pour lui. Ce n’était pas nécessairement une garantie de victoire, mais c’était l’assurance que s’il y avait un problème cela serait imputable uniquement au mauvais sort. Et celui-ci allait se manifester dès le début de l’année 1951, qui vit Fangio rencontrer toutes sortes de problèmes jusqu’au Grand Prix de Suisse qui marquait l’ouverture du championnat du monde. Première course, première victoire, le tout sans rencontrer de difficulté particulière face à l’armada Ferrari, véritable dream team avec les trois pilotes italiens, Ascari, Villoresi et Taruffi.

En revanche, lors du second grand prix, à Spa, Fangio dut laisser la victoire à son équipier chez Alfa Romeo, Farina, parce que ses mécaniciens furent dans l’impossibilité de démonter l’une des roues arrière, et donc durent se résoudre à changer le pneu sur la jante. Quel contraste avec ce qui se passe aujourd’hui ! La suite ne fut pas un long fleuve tranquille pour le champion argentin, mais il l’emporta assez facilement au classement général du championnat du monde avec 31 points contre 25 à Ascari, et 24 à l’autre Argentin, Froïlan Gonzales, tous deux sur Ferrari, preuve que la Scuderia montait en puissance. Pour l’anecdote le dernier grand prix du championnat eut lieu en Espagne, sur les grandes avenues de Barcelone, où les voitures atteignaient 250 km/h. Effrayant, compte tenu de l’absence totale de sécurité sur ces voitures !

Ce titre de champion du monde obtenu en 1951 avait apaisé Fangio, et surtout lui avait fait oublier la terrible déception de l’année précédente. En outre, compte tenu du fait qu’Alfa Romeo était incapable de financer une nouvelle voiture pour défier Ferrari en 1952, Fangio était libre de s’engager où il voulait. Il choisit de piloter pour Maserati qui venait de sortir la nouvelle A6GCM, alors que son ancien équipier chez Alfa, Farina, rejoignait la Scuderia Ferrari qui avait commencé à développer en 1951 sa Tipo 500 avec ses quatre gros cylindres. Mais comme l’année précédente, cette année 1952 ne commença pas très bien pour Juan Manuel Fangio, du moins dans les courses hors championnat. Les ennuis se poursuivirent jusqu’après l’Ulster Trophy à Belfast, puisqu’il fut obligé de s’inscrire en catastrophe pour une course prévue le 8 juin à Monza.

Problème, à peine arrivé au Bourget, il lui fut impossible de prendre un autre avion pour Milan…ce qui l’obligea à faire de nuit une bonne partie des 900 km du trajet, au volant d’une voiture prêtée par Louis Rosier (pilote français). Grosse imprudence compte tenu de la fatigue ! N’ayant pas participé aux essais officiels, Fangio partit le dernier sur une voiture rapide mais très nerveuse dès qu’on accélérait fort. Et ce qui devait arriver arriva, avec une accélération un peu trop brusque qui mit la voiture en tête-à-queue, la roue arrière heurtant le trottoir. La voiture dérapa, s’envola vers les arbres un peu plus loin, et Fangio fut éjecté atterrissant dans l’herbe quelques mètres plus loin. A demi inconscient, il se réveilla à l’hôpital de Monza où ses yeux virent avec plaisir sa femme Andreina et son ancien équipier et ami Farina…qui venait de gagner la course. Ensuite, souffrant entre autres des cervicales,  on lui plâtra le thorax, le cou, la nuque et même sous le menton. Ensuite il passa sa convalescence à Viareggio jusqu’au moment où on lui enleva ses plâtres, sous l’œil bienveillant de l’ami Gonzales et de son manager et confident  Giamba. Toutefois, même s’il s’en tira finalement très bien, cet accident lui laissera quand même une séquelle non négligeable, à savoir la difficulté de tourner la tête.

Michel Escatafal


2012-1962 : le présent et le passé en F1

L’année 2012 en F1 pourrait être un grand cru si l’on en croit ce que disent tous les spécialistes, même s’il faut toujours être prudent pour faire ce genre de pronostic. Déjà il y a les habituelles évolutions sur les voitures, des évolutions qui dès leur application prêtent souvent à contestation, tellement les ingénieurs sont inventifs pour contourner le règlement, ce qui oblige très souvent la FIA à intervenir en cours de saison pour interdire ou confirmer telle ou telle évolution…ce qui paraît anormal. Parfois d’ailleurs cela pose de gros problèmes à certaines écuries, dans la mesure où la voiture a été construite sur la base d’évolutions qu’ils pensent pouvoir être validées. Cela dit, ne rentrons pas trop dans les détails, car on aurait du mal à s’y retrouver, et ils seront développés par les commentateurs pendant les premières courses…sans que le téléspectateur y comprenne nécessairement quelque chose. A titre d’exemple, je citerais l’instauration de nouvelles règles pour « éviter le soufflage des gaz d’échappement au freinage ».  J’ai lu aussi que Mercedes et Mac Laren  avaient mis au point deux F-ducts passifs  pour les deux ailerons, totalement légaux pour le moment, ce qui veut dire que Mercedes qui en est à un stade plus avancé que Mac Laren pour cette évolution…ne pourra peut-être pas profiter de cette trouvaille technologique au-delà du ou des premiers grands prix de la saison. C’est quand même ennuyeux, mais c’est aussi cela la Formule 1, discipline à l’avant-garde de la technologie.

Cela dit, revenons brièvement sur cette saison qui, comme je l’ai dit précédemment, s’annonce théoriquement somptueuse.  Surtout en 2012, nous avons l’espoir que les courses soient plus intéressantes ou si l’on préfère moins ennuyeuses que l’an passé, en raison de la supériorité manifeste de la Red Bull pilotée par Vettel, notamment sur les circuits se prêtant à des dépassements, ce qui est loin d’être la cas partout. A ce propos, Red Bull et Vettel ont tellement écrasé la concurrence, qu’à peine à la mi-saison on connaissait le nouveau champion du monde. Mais quelque chose me dit que cette année ce ne sera pas le cas. Pourquoi ? Tout simplement parce que toutes les équipes ont beaucoup travaillé pour rattraper leur retard sur Red Bull, même si elle-même s’est efforcée  de maintenir au maximum son avance sur ses concurrents. Et ceux-ci ayant un ardent désir de revanche, n’ont pas lésiné sur les moyens, notamment Ferrari, Mac Laren, Mercedes et même Lotus, qui pourrait bien être la grosse surprise cette année avec son moteur Renault, le même que Red Bull.

Ferrari avec Alonso et Massa, comme  Mac Laren avec Button et Hamilton, mais aussi Red Bull avec Vettel et Webber, ou encore Mercedes avec Schumacher et Rosberg ont gardé leur même tandem de pilotes, misant sans doute sur la continuité ou sur l’esprit de revanche de certains pilotes loin d’avoir évolué à leur meilleur niveau en 2011. En disant cela je pense à Massa chez Ferrari, largement dominé par Alonso sans que l’on sache si ce sont les pneus ou son accident en 2009 qui l’ont relégué au rang de faire-valoir du flamboyant champion espagnol, même si ce dernier est clairement premier pilote de la Scuderia. Je pense aussi à Webber qui, contrairement à l’année 2010, n’a pas existé face à Vettel chez Red Bull, ou encore à Lewis Hamilton qui a connu de grosses difficultés par comparaison avec son équipier Button, beaucoup plus constant. Certes, en qualification Hamilton s’est montré globalement plus rapide que Button, ce qui n’est pas une surprise, mais en revanche en course il s’est avéré nettement moins fiable, alors qu’il l’avait dominé au cours de la saison 2010. Quant à Mercedes, faut-il parler de déception à propos de Michael Schumacher  qui doit affronter (à 43 ans) la dure concurrence de Rosberg…qui pourrait presque être son fils. On ne peut pas des ans réparer l’outrage, même en ayant de beaux restes.

Reste le team de mon cœur, Lotus. Rien que le nom de l’écurie sonne merveilleusement aux oreilles des fans de la F1, avec son génial créateur Colin Chapman et son pilote fétiche Jim Clark, peut-être en valeur absolue le meilleur  de l’histoire avec Fangio et Senna. Mais Lotus va disposer cette année d’un top pilote en la personne de Raikkonen, dont beaucoup de techniciens disent qu’il est à voiture égale, le pilote le plus rapide du plateau, pour peu que sa machine soit bien née. Si j’ajoute cette précision, c’est parce qu’on a souvent reproché à « Iceman », surnom du magnifique pilote finlandais, sa faible implication dans le développement d’une voiture. C’est une critique que j’ai du mal à accepter, comme il l’a prouvé chez Ferrari en 2009 où, après l’accident de Massa, il a porté la Scuderia à bout de bras pendant la deuxième partie de la saison, remportant une victoire à Spa, et réalisant le meilleur parcours de tous les concurrents pendant cette demi-saison, avec une voiture qui n’avançait pas par rapport à ses principales rivales.

Cette année donc, Kimi Raikkonen aura une grosse responsabilité, mais après deux saisons en WRC où il s’est fourvoyé, malgré des performances honorables, il est manifestement revenu à ses premières amours avec l’espoir de redevenir le Raikkonen de chez Mac Laren ou de ses débuts chez Ferrari. Il sera d’ailleurs épaulé par notre Franco-suisse Romain Grosjean, ce qui permettra à ce dernier de s’étalonner par rapport à un très grand pilote, ce qu’il ne put pas faire en 2009 sur les neuf grands prix qu’il disputa au volant d’une Renault, dont l’équipe était totalement dévouée à Alonso.  En tout cas Lotus promet beaucoup cette année, et les essais de pré-saison ont montré que la voiture avait du potentiel, malgré des essais d’intersaison quelque peu tronqués suite à un problème, aujourd’hui réglé, au niveau de la direction.

En parlant de Raikkonen, cette saison sera aussi historique parce qu’il y aura sur les grilles de départ pas moins de six champions du monde, ce qui n’était jamais arrivé dans l’histoire de la formule 1. En effet, outre Raikkonen (2007), il y aura le septuple champion du monde Schumacher (entre 1994 et 2004), mais aussi Alonso (2005 et 2006), Vettel (2010-2011), Hamilton (2008) et Button (2009). Quel extraordinaire plateau, et quel beau spectacle en perspective, d’autant que tous ces pilotes disposeront des meilleures voitures. En outre quelqu’un comme Nico Rosberg, bien que n’ayant toujours pas gagné de grand prix, fait partie de ceux qui vont briller à coup sûr cette année, sans parler de Massa et Webber qui ont besoin de se réhabiliter.

En évoquant  l’écurie Lotus, cela nous ramène à l’année 1962, où cette équipe commença réellement à s’affirmer au firmament de la formule 1, avec un binôme comme le sport automobile n’en a peut-être jamais eu dans l’histoire, composé de Colin Chapman et Jim Clark.  Déjà l’année précédente, en 1961, une voiture de la marque Lotus avait terminé à la troisième place d’un championnat dominé par Ferrari. Cette voiture, ancien modèle de Lotus, était pilotée par Stirling Moss qui, l’année suivante, allait voir sa carrière s’arrêter à Godwood dans une course hors championnat, suite à un accident qui l’empêchera de retrouver son meilleur niveau, après être resté prisonnier très longtemps dans son châssis, vivant mais presqu’inconscient pendant qu’on s’affairait avec des pinces coupantes à le sortir de son habitacle. Les autres voitures, les Lotus –Climax, étaient confiées à Ireland et au tout jeune Jim Clark qui d’entrée avait montré tout son talent, ce qui incita le patron de Lotus, Chapman à en faire sa figure de proue en 1962. Cette Lotus- là (la 25 propulsée par le moteur V8 Climax), avait la particularité d’avoir un châssis monocoque révolutionnaire, qui en plus s’adaptait tout à fait aux mensurations de ses deux pilotes-jockeys, Jim Clark et Trevor Taylor, lesquels toutefois avaient une position de conduite loin d’être idéale, au point d’attraper un torticolis à chaque séance d’essais ou lors des grands prix.  

Et avec cette voiture, Jim Clark allait remporter trois victoires (Spa, Aintree et Watkins Glen), terminant  deuxième du championnat du monde juste derrière Graham Hill, lequel en avait remporté quatre (Zandvoort, Nurburgring, Monza et East London en Afrique du Sud) sur sa BRM. Cela permettait à Graham Hill de remporter le premier de ses deux titres de champion du monde (le second il le remportera sur Lotus en 1968), mais force est de reconnaître qu’il avait bénéficié d’une certaine réussite, puisque le 29 décembre (date très tardive pour clôturer la saison) Graham Hill remporta la victoire et le titre 1962 en profitant d’une panne de moteur de la Lotus du prodige écossais. En réalité, à cause d’une rondelle oubliée par un mécanicien fatigué, ce qui a provoqué un serrage du moteur. Il restait à peine 22 tours avant l’arrivée, et personne n’aurait imaginé un tel final, jusqu’à ce qu’un filet de fumée bleue ne s’échappe du moteur de la Lotus.  Graham Hill avait tout gagné, mais si Clark avait tout perdu, il venait de démontrer que le binôme Clark-Lotus 25 serait imbattable dans l’avenir.

Et c’est ce qui se passa l’année suivante puisque Jim Clark allait écraser le championnat en remportant sept victoires sur dix grands prix disputés. Enfin,  pour revenir au championnat 1962, ce fut une année terrible pour Ferrari,  qui fut dominée comme jamais par la concurrence en terminant à la cinquième place du championnat du monde des constructeurs, et en plaçant son premier pilote, Phil Hill (champion du monde 1961), à la sixième  place du championnat pilotes, avec 14 points contre 42 à Graham Hill. Mais ce le fut surtout parce que son nouveau pilote, un prodige mexicain de 20 ans, Ricardo Rodriguez, se tua aux essais du Grand Prix du Mexique.  Ce décès survenait un an après celui de von Trips à Monza, suite à un accrochage avec Clark, accident qui coûta la vie à 12 spectateurs. La course automobile était vraiment très dure à l’époque! Heureusement, de nos jours, les accidents n’ont plus les mêmes conséquences. Tant mieux, et on peut remercier sur ce plan l’ancien président de la Fédération internationale, J. M. Balestre, qui avait fait de la sécurité des voitures son credo.

Michel Escatafal


Les surnoms donnés aux sportifs : partie 1 (F1-boxe)

En consultant pour la énième fois le dictionnaire International du Cyclisme de Claude Sudres, j’ai eu soudain envie d’écrire sur les surnoms donnés aux sportifs. En effet, dans le monde du sport on aime bien donner des surnoms aux champions…sans que parfois cela corresponde à des caractéristiques bien particulières de ce sportif. Parfois aussi, on utilise les mêmes surnoms pour des champions de sports très différents. Ainsi, on a appelé Alain Prost*, « le Professeur », comme ce fut le cas pour Laurent Fignon. Au passage nous devons reconnaître que cela allait aussi bien à l’un qu’à l’autre, tellement les deux hommes avaient la science de la course, qui au volant de sa Mac Laren, de sa Ferrari ou de sa Williams, qui sur son vélo. Par ailleurs, dans certains sports comme la boxe, c’est un mélange de beaucoup de choses, la ville ou encore l’Etat où le boxeur est né, mais aussi son style ou ses qualités de frappeur. Si j’ai évoqué la boxe, la F1 ou le cyclisme, j’aurais aussi dû parler du rugby, c’est parce que c’est surtout dans ces sports que l’on appelle souvent les champions par leur surnom.

Passons un petit moment sur la F1, en rappelant que Fangio fut le « Maestro », tout simplement parce qu’il fut longtemps le recordman des victoires en grand prix (25), mais surtout parce que jusqu’à Michael Schumacher (7 titres), il fut le seul pilote à avoir été cinq fois champion du monde. D’ailleurs quand on trouvait que quelqu’un allait trop vite au volant on lui faisait la remarque suivante : « Tu te prends pour Fangio » ?  Remarque faite notamment par Madame Prost, femme d’Alain, après un Grand prix de France houleux pour son mari. A propos de Schumacher, chacun sait que pour le grand public il reste « le Baron rouge », grâce à ses succès sur Ferrari, même si aujourd’hui il pilote pour Mercedes.

Parmi les autres surnoms très connus, les plus anciens se rappellent du célèbre « Pétoulet », dont on avait affublé Maurice Trintignant (2 victoires à Monaco), dans les années 50, sans que l’on sache exactement pourquoi. A peu près à la même époque, on se rappelle de Villoresi (pilote Ferrari) que tout le monde appelait « Gigi », de l’Argentin Froilan Gonzales (2 victoires) que l’on avait surnommé « El Cabezon » (le têtu), de Stirling Moss, sans doute le meilleur pilote après la retraite de Fangio, que l’on avait qualifié de « champion sans couronne » à force de flirter avec le titre de champion du mode, puis un peu plus tard de Von Trips (2 victoires au début des années 60)que l’on appelait « Taffy », sans oublier John Surtees, multiple champion du monde moto et champion du monde de F1 en 1964, qui était surnommé « Big John »…sans qu’il soit si gros que cela.

Jim Clark*, un des trois ou quatre plus grands pilotes de l’histoire, sera appelé « l’Ecossais Volant » dans les années 60. Dans les années 70, les surnoms vont fleurir avec « Lole » pour Reutemann, le pilote argentin aux 12 victoires, mais aussi Jean-Pierre Jarier, surnommé « Godasse de Plomb », tellement il était rapide  à défaut  de savoir gagner ou plutôt d’éviter la malchance. A  cette époque et jusque dans les années 80, on n’oubliera pas Niki Lauda (triple champion du monde) que l’on avait surnommé « l’ordinateur », ce qui correspondait parfaitement à sa manière d’évoluer sur la piste.  Peu après que Niki Lauda eut quitté la formule 1, nous allions avoir sans doute le plus fabuleux duel de la discipline (fin des années 80 et début des années 90) avec en face d’Alain Prost, « le Professeur », « Magic » Senna*, dont certains disent qu’il fut le pilote le plus rapide en valeur absolue de la discipline. « Magic », reconnaissons que cela lui allait tellement bien !

Pour être juste, et sans être trop chauvin, deux Français en plus de Prost se seront distingués chez Ferrari, tout en étant reconnu par leur surnom, à savoir René Arnoux dit « Néné » et Jean Alesi, que beaucoup de journalistes ont appelé « Jean d’Avignon », sa ville de naissance. Enfin, un peu plus tard, vers la fin de la décennie 90, la Formule 1 a connu « le Finlandais volant », surnom de Mikka Hakkinen, double champion du monde en 1998 et 1999, le seul vrai rival du « Baron Rouge » (Schumacher), pendant ses années Ferrari.  Un autre Finlandais, lui succéda pour le titre de champion du monde en 2007, Raikkonen, surnommé « Ice Man » (l’homme de glace) pour sa manière d’être dans les paddocks, mais pas du tout dans la vie car c’est un bon vivant. Ses principaux concurrents cette année, pour son retour en F1, pourraient bien être « El Toro de Asturias »(le Taureau des Asturies), Fernando Alonso, le double champion du monde espagnol, et « Baby Schumi » surnom de Sebastian Vettel*, qui semble marcher sur les traces de son illustre compatriote, Schumacher (souvent appelé « Schumi »), puisqu’à moins de 25 ans, il a déjà remporté deux titres mondiaux et 21 victoires.

Mais la Formule 1, comme je l’ai déjà précisé, n’est pas le seul sport où l’on attribue des surnoms. La boxe en est aussi très friande, et nous en avons eu là aussi une quantité énorme, surtout jusque dans les années 80, à savoir pendant l’âge d’or de ce sport. Je ne vais bien sûr en citer que quelques uns, tellement la liste serait longue, ce qui sera une excuse si j’oublie un « inoubliable ».  Je commencerais par Georges Carpentier, sans doute le plus grand boxeur français de l’histoire, que l’on avait surnommé en Amérique « The Orchid man » (L’homme à l’orchidée), en raison de la beauté de sa boxe, son fair-play, et son élégance toute française qui fascinait ses admirateurs et, plus encore peut-être, ses admiratrices. Il fut battu lors d’un championnat du monde des poids lourds encore fameux aux Etats-Unis (2 juillet 1921), par Jack Dempsey que les Américains appelait « le Tueur de Manassa », du nom de la ville où il était né, et aussi parce qu’il pulvérisait ses adversaires.

Parmi les autres boxeurs aux surnoms célèbres, il y eut Joe Louis, le fameux poids lourd noir des années 30 et 40, surnommé « The Brown Bomber » (le Bombardier Brun), qui remportait la quasi-totalité de ses victoires par K.O. technique. En fait, il sera invaincu durant toute la première partie de sa carrière, avant de remonter sur le ring pour des raisons économiques et de subir trois défaites, dont deux par les poings d’Ezzard Charles, surnommé « Le Cobra de Cincinnati », un des deux ou trois meilleurs mi-lourds de l’histoire, qui combattit contre lui en poids lourds, et Rocky Marciano*, surnommé « The Rock from Brockton », du nom lui aussi de son lieu de naissance dans le Massachussets. Rocky Marciano, rappelons-le, fut le seul boxeur de l’histoire des poids lourds qui se retira invaincu à l’issue de sa carrière professionnelle.

A peu près à cette époque, n’oublions pas Marcel Cerdan, notre Français champion du Monde des poids moyens, mort tragiquement dans un accident d’avion en 1949, l’année où il conquit son titre mondial, surnommé le « Bombardier Marocain », parce que sa famille s’était installée au Maroc pendant sa jeunesse. A noter qu’il eut son accident d’avion en allant aux Etats-Unis pour s’entraîner et combattre dans un match revanche contre le prestigieux Jack de la Motta, surnommé « The Raging Bull » pour sa rage de vaincre.  Cerdan faillit d’ailleurs être vengé par un autre Français, Robert Villemain, surnommé « French Bulldog », qui fut volé de la victoire au Madison Square Garden de New-York contre La Motta, par deux juges qui furent suspendus par la suite. A noter que La Motta ne consentit jamais à lui accorder une revanche titre mondial en jeu.

Villemain aura aussi eu l’honneur de croiser les gants avec une des quatre ou cinq figures les plus marquantes de l’histoire de la boxe anglaise, Ray Robinson*, dit Sugar Robinson. « Sugar », un surnom qui allait tellement bien à ce merveilleux boxeur qui avait tous les dons, au point d’être sans doute le plus beau boxeur qui soit jamais monté sur un ring jusque-là. A noter que, même si Robinson l’emporta face à Villemain, celui-ci réussit à le mettre au tapis, ce qui à cette époque était un véritable exploit. Un des rares boxeurs à avoir dominé Robinson fut Carl Olson, surnommé « Bobo », sans que l’on sache trop pourquoi, champion du monde des poids moyens en 1953 et 1954, et qui échoua pour le titre des poids mi-lourds face à l’autre gloire de la catégorie, Archie Moore*, surnommé « Old Mongoose » (Vieille Mangouste  en français).

Plus tard, dans les années 60 et 70, ce seront les boxeurs poids lourds qui tiendront le haut du pavé avec Mohammed Ali* surnommé « The Greatest », qui affrontera des boxeurs comme Charles Liston, surnommé « Sonny », puis Joe Frazier, surnommé « Smoking Joe », ou encore Georges Foreman, appelé « Big Georges », sans oublier Ken Norton dont le surnom était « The Black Hercules ». Ensuite ce sera la grande période des poids welters et moyens, avec Ray Leonard, qui lui aussi eut droit pour son élégance dans les gestes d’être appelé « Sugar ». Ray Sugar Leonard fut opposé dans sa merveilleuse carrière à des boxeurs dotés d’un immense talent, comme Benitez que l’on appelait aussi « El Radar » pour la précision de ses coups, mais aussi Roberto Duran, surnommé « Manos de Piedra » (mains de pierre), ou encore Thomas Hearns, un terrible puncheur que l’on désigna sous le surnom de « Hit Man », sans oublier évidemment Marvin Hagler, surnommé « Marvelous », qui offrit au monde de la boxe, en avril 1987, un match du siècle contre Leonard*. Enfin, plus près de nous, on signalera dans les années 80 et 90, les poids lourds Mike Tyson, surnommé « Iron Mike » ou « Kid Dynamite », tellement ses frappes étaient lourdes et puissantes, mais aussi Lennox Lewis, le Britannique, surnommé « The Lion », dernier poids lourd susceptible d’être comparé aux plus grands de l’histoire.

Aujourd’hui, hélas, la boxe n’étant plus ce qu’elle était, les grandes figures de ce sport ne sont plus très nombreuses à avoir leur nom et leur surnom en lettres d’or. Il y a tout d’abord les frères Klitschko, à savoir Vitali, surnommé « Ironfist » (poing de fer), et son frère Wladimir, appelé « Doctor » parce qu’il est diplômé de Sciences sportives, les deux hommes dominant depuis plus de dix ans la catégorie poids lourds, du moins ce qu’il en reste. Ensuite on citera les deux meilleurs ennemis de la catégorie des welters et super welters, Manny Pacquiao, surnommé « Pac-Man », qui battit en 2008 Oscar de la Hoya, surnommé « Golden Boy », et Floyd Mayweather, invaincu après 42 combats, surnommé « Pretty Boy » parce qu’il est toujours resté intact physiquement. A noter que cela fait maintenant quatre ans que le monde de la boxe, et ses fans, attendent une confrontation entre les deux meilleurs boxeurs actuels mais, signe de la dégénérescence de ce sport, jamais jusque-là on a réussi à mettre sur pied ce combat qui, seul, pourrait permettre à la boxe de faire un retour sur son passé.

Michel Escatafal

*Un article a été consacré à ces sportifs sur le blog


Prost : “le professeur” allait aussi très,très vite

Il y a un peu plus de 25 ans (en octobre), le sport automobile français allait enfin connaître le grand bonheur d’avoir un champion du monde de Formule1. Cela faisait 36 ans que l’on attendait cela, et ce fut Alain Prost qui nous donnait ce bonheur. D’ailleurs, pour être tout à fait objectif, quelle que soit la qualité de Maurice Trintignant ou Jean Behra dans les années 50, puis plus tard de J.P. Beltoise et François Cevert dans les années 60 et 70, ou encore Patrick Depailler, Jacques Laffite, Jean-Pierre Jarier, J.P. Jabouille dans les années 70 ou Didier Pironi, René Arnoux et Patrick Tambay dans les années 80, force est de reconnaître que le meilleur de tous ces champions fut bel et bien Alain Prost, qui en plus figure au panthéon de son sport pour l’intensité de son duel avec Ayrton Senna.

Il y avait bien Jean-Pierre Jarier, surnommé « Godasse de Plomb », qui était peut-être le pilote le plus rapide de la F1 dans les années 70, ce qui lui aurait valu de courir pour Ferrari s’il ne s’était pas engagé auparavant chez Shadow. Au passage il faut souligner que ce fut finalement Lauda qui hérita du volant qui était promis à J.P. Jarier, de quoi donner à notre compatriote des regrets éternels, quand on voit la carrière que fit Lauda chez Ferrari (2 titres de champion du monde en 1975 et 1976). Toujours est-il que J.P. Jarier, ne gagna jamais un seul grand prix, même si son talent avait explosé de nouveau en plein jour quand il domina, tant aux essais qu’en course, le nouveau champion du monde, Mario Andretti, chez Lotus, pour les deux grands prix qu’il fit dans cette écurie après la mort de Ronnie Peterson à Monza en 1978.

Un autre pilote, Jacques Laffite, avait aussi frôlé le titre en 1979 au volant de sa Ligier, après avoir remporté les deux premiers grands prix de la saison. Simplement il a manqué à Laffite et Ligier, cette année-là, des moyens pour poursuivre jusqu’au bout le développement d’une voiture bien née, sans oublier la malchance qui avait accablé l’écurie quand Depailler eut son accident de deltaplane en été. Trois ans plus tard, un autre accident, aux essais du grand prix d’Allemagne, allait avoir des conséquences encore plus terribles pour Didier Pironi, car lui aurait été à coup sûr champion du monde tellement son avance était importante au championnat sur ses rivaux, laissant finalement le titre à Keke Rosberg (père de Nico) pour 5 points, alors qu’il n’avait pas disputé les 4 derniers grands prix.

Bref, on commençait à se dire que jamais les Français n’y arriveraient, d’autant qu’en 1983 Prost rate le titre de deux points. Une misère d’autant plus injuste que cette année-là l’écurie Brabham, dont le patron était Bernie Ecclestone l’actuel grand argentier de la F1, utilisa un carburant non conforme, ce qu’Ecclestone reconnut en disant que c’était « une erreur de bonne foi ». Problème, Renault ne déposa jamais réclamation, ce qui était pour le moins curieux parce que Renault était sûr de gagner. Certains ont donné comme explication le conflit entre Renault et Prost, ce dernier ayant quitté Renault en fin de saison pour rejoindre Mac Laren. Cela dit, chacun des fans du pilote français se disait qu’avec Mac Laren Prost allait à coup sûr être couronné, et que l’année 1984 serait la bonne. Hélas, Prost perdit la couronne mondiale pour un demi-point, laissant le titre à Lauda…qu’il avait pourtant dominé toute l’année.

Heureusement la Mac Laren, avec son moteur Tag-Porsche, dominait toujours la concurrence en 1985, avec comme challenger Ferrari et Alboreto. Cette fois, malgré tout son talent, Lauda n’avait aucune chance face à son coéquipier et rival, et personne pas même Alboreto n’allait empêcher Prost de réaliser l’exploit. En outre Prost avait un an de plus, et arrivait dans la plénitude de son talent, ce qui allait lui éviter de faire les quelques erreurs dont avait su si bien profiter Lauda l’année précédente. De fait, il arrivait à Brands Hatch, où avait lieu le grand prix d’Europe, avec 5 victoires dans sa besace, et 6 autres courses terminées dans les points.

Il ne lui manquait que 2 points, en précédant Alboreto, pour conquérir enfin ce titre qui semblait se refuser à lui, de quoi lui donner confiance d’autant qu’il restait encore deux autres grands prix à disputer, en Afrique du sud et en Australie. Mais Prost, comme tout le monde, se disait que le mieux était de rafler le titre tout de suite. Et ce fut ce qui arriva, après une course difficile où il passa dans l’herbe pour éviter dès le départ Rosberg, ce qui le fit rétrograder au milieu du peloton, mais il finit par dépasser Alboreto, et même si ce ne fut pas sa course la plus brillante il termina à une quatrième place qui comblait tous ses désirs.

L’année suivante, en 1986, il récidivera en profitant au maximum de la rivalité entre Mansell et Piquet chez Williams, dans un final qui a fait beaucoup jaser tellement il paraisait inimaginable qu’un des deux pilotes Williams puisse perdre le titre. Et pourtant ce fut le cas à l’issue d’un final à suspense qui fait penser à celui de 2008, quand Hamilton l’emporta sur Massa dans le dernier kilomètre de la dernière course.  En 1986 donc, alors que Mansell et Piquet se battaient pour la première place dans le Grand Prix d’Australie à Adelaïde, Mansell réussit à ravir la première place à Piquet et se dirigeait tranquillement vers son premier titre mondial, quand un de ses pneus arrière éclata. C’en était fini du titre pour le Britannique, lequel allait échoir à son rival et équipier Piquet. Mais celui-ci fut arrêté par précaution peu après par son écurie, laissant ainsi Prost filer vers un titre qui lui tombait un peu du ciel, mais qui le vengeait de ceux perdus en 1983 et 1984 alors qu’il était déjà le meilleur.

Prost venait de triompher définitivement de la malédiction qui frappait les pilotes français, et il allait confirmer ce titre en 1989 devant Ayrton Senna sur une Mac Laren à moteur Honda, à l’issue du plus beau duel qu’ait connue la Formule 1 depuis l’année de sa création en 1950…avec celui de l’année précédente. En 1988, en effet, Prost avait de nouveau flirté avec le titre en marquant plus de points que son rival, mais Senna remporta le titre car on ne comptabilisait pas tous les résultats à l’époque (les onze meilleurs), et en plus il avait remporté huit victoires contre sept à son rival français. Prost sera encore une fois champion du monde en 1993 après une année sabbatique, l’emportant de nouveau sur Senna, mais cette victoire fut moins significative que les précédentes, car Prost n’était plus tout à fait Prost, comme il le fut jusqu’en 1990, année où sur Ferrari il ne s’inclina que lors du dernier grand prix à Suzuka. En revanche, la Williams Renault de Prost en 1993 était nettement supérieure à la Mac Laren-Ford de Senna. Il n’empêche, Prost restera à jamais comme un des plus grands pilotes de l’histoire de la F1 et son duel entre 1988 et 1990 avec Senna, sera sans nul doute le plus beau qu’ait connu la discipline reine de la Formule1, un peu à l’image du duel Coppi-Bartali en cyclisme dans les années 40.

Michel Escatafal


Peut-on désigner le meilleur pilote de l’histoire de la F1?

Cet article est une mise à jour à la fin de cette saison de Formule 1, qui a vu pour la deuxième fois consécutive le couronnement de Vettel. Mise à jour de celui que j’avais écrit en début d’année, avec notamment cette question : quel est le meilleur pilote de l’histoire de la F1 ? Certes, je ne peux que redire qu’il est très difficile de comparer les pilotes de générations différentes, mais nous avons suffisamment d’indications pour déterminer, à défaut du meilleur, au moins ceux qui ont marqué d’une encre indélébile l’histoire de la discipline la plus prestigieuse du sport automobile, dont je rappelle qu’elle organise un championnat du monde depuis 1950. J’ai utilisé pour cela un peu la même méthode que pour le cyclisme, à savoir m’appuyer en priorité sur les palmarès, corrigés toutefois par quelques ratios sans doute beaucoup plus pertinents, avec aussi des considérations liées à la concurrence.

Pourquoi ne pas se contenter des palmarès ? Tout d’abord, à la différence du vélo, les épreuves d’aujourd’hui sont très différentes de celles de la décennie 1950. Il est clair que le nombre de grands prix disputés, par exemple, est beaucoup plus important dans les années 2000-2010 qu’il ne l’était dans les années 1950 ou 60. De plus les circuits sont eux aussi très différents. On ne peut pas comparer le Nurburgring ou Spa Francorchamps tels qu’ils étaient il y a 50 ans avec les circuits sur lesquels se déroulent à présent les grands prix, quand ils ont lieu. En fait, il n’y a guère que Monaco qui n’ait pas beaucoup évolué et pour cause, le circuit est en ville. Peut-être d’ailleurs est-ce une des raisons pour lesquelles ce grand prix est considéré comme celui qu’il faut absolument gagner dans la saison, même s’il vaut 25 points au vainqueur, comme tous les autres.

Il a donc fallu déterminer les paramètres les plus indiscutables, et ne pas se contenter des courses gagnées ou des titres de champions du monde remportés, auquel cas le grand vainqueur serait Michael Schumacher. Ce dernier en effet possède tous les records de la discipline ou presque. En fait, il n’y en a qu’un qui lui échappe, le nombre de grands prix disputés, qui est évidemment le moins important pour déterminer un classement objectif.

Qui oserait prétendre que Barrichello, avec ses 323 grands prix disputés, est du calibre de Schumacher (287) qui le suit dans la hiérarchie du nombre de grands prix ? Personne bien sûr, et si quelqu’un en doutait il suffirait qu’il regarde les statistiques de Schumacher et Barrichello à l’époque où ils étaient équipiers chez Ferrari, même si l’Allemand était premier pilote. Manifestement les deux hommes ne tirent pas dans la même catégorie. L’Allemand est un pur crack, alors que le Brésilien est un excellent pilote.

Alors quels sont les résultats de ces cogitations, sachant que j’ai pris pour critères majeurs les ratios victoires/sur grands prix disputés et pole positions/sur grands prix disputés. Cela donne une idée assez exacte de la réalité. Certes cela favorise les pilotes des années 50 ou 60 qui ne disputaient que quelques grands prix chaque année (7 ou 8 dans les années 50, 10 à 12 dans les années 60) contre 18-20 maintenant. En revanche, avec 18 ou 20 grands prix dans une saison, un pilote disposant de la meilleure machine et clairement désigné comme pilote numéro un peut très bien en remporter 11 ou 13, ce qui a été le cas de Michael Schumacher en 2002 et 2004, et de Vettel cette année (11).

Il est donc normal que le premier de ce classement soit celui qui a longtemps été le symbole de la F1, Juan-Manuel Fangio, 5 fois champion du monde entre 1951 et 1957. Celui-ci avec 24 victoires pour 51 grands prix disputés (47,1%) est aussi en tête en ce qui concerne les pole positions, 29 pour 51 grands prix ce qui fait un ratio extraordinaire de 56,8%. Il devance Alberto Ascari, champion du monde en 1952 et 1953 avec un ratio de victoires de 40,6% (13 victoires pour 32 grands prix) et de 43,8% pour les pole positions. Ensuite à la 3è place vient Jim Clark avec un ratio de victoires de 34,7% (72 grands prix) et de 45,8% pour les pole positions, ce qui le place en deuxième position sur ce plan

Michael Schumacher arrive en 4è position avec un ratio de victoires de 31.7% et 23.7% pour les pole positions, mais s’il n’avait pas repris la compétition il serait à la 3è place car ses ratios avant sa première retraite étaient respectivement de 36.5% pour les victoires et de 27,3% pour les pole positions. Ce retour à la compétition chez Mercedes ne lui aura d’ailleurs pas été favorable, car il a dû affronter un adversaire très rapide en la personne de Nico Rosberg, qui l’a dominé tant lors de la saison 2010 qu’en 2011…ce qui a terni l’image de Schumacher ou, comme certains diront, l’a remis à sa vraie place dans la hiérarchie des grands pilotes de l’histoire.

En 5è position nous trouvons Jacky Stewart, avec un ratio de victoires de 27,2% (99 grands prix) et 17,2% pour les pole positions, juste devant Sebastian Vettel qui a fait un bond extraordinaire cette année, à l’issue d’une saison où il aura écrasé la concurrence avec sa Red Bull, y compris son coéquipier Webber. Vettel c’est aujourd’hui un ratio de 25.9% victoires par grand prix et de 37% pour les poles. Après nous retrouvons les inséparables Prost et Senna qui ont un ratio de victoires très proche, respectivement 25,6% et 25,5%, mais Senna a un coefficient de pole position nettement supérieur avec 40,4% contre 16,6% à Prost.

En 9è position apparaît un pilote, Stirling Moss, qui a pour particularité d’avoir été l’un des plus grands, mais qui n’a jamais été champion du monde en raison d’une part d’une certaine malchance, mais aussi des changements de règlement, et enfin d’un excès de fair-play comme en 1958, où il intervint pour sauver son rival pour le titre (Hawthorn) d’une disqualification certaine au grand prix du Portugal…chose impensable aujourd’hui. Sans cette intervention, Moss aurait été au moins une fois champion du monde. D’ailleurs son ratio de victoires et de pole position de 24,2% lui permet de soutenir la comparaison avec les meilleurs.

A la 10è place la surprise vient d’un pilote extrêmement méconnu, Damon Hill, fils de Graham qui a été le seul pilote vainqueur à Indianapolis, aux 24 Heures du Mans et champion du monde de F1 (2 fois), qui figure beaucoup plus loin dans la hiérarchie, très exactement au 30è rang. A noter que Damon Hill, autre particularité, a eu pour équipiers deux des monstres sacrés de la discipline, Prost et Senna. Le ratio de victoires de Damon Hill est de 19,1% et celui des pole positions de 17,4%

Ensuite (11è) nous trouvons de nouveau un pilote de la fin de la décennie 2000. Il s’agit de Lewis Hamilton, champion du monde en 2008 après avoir frôlé le titre en 2007 pour sa première année de F1. Le pilote Mac Laren a des ratios tout à fait respectables, puisque son pourcentage de victoires est de 18.9% par rapport aux grands prix disputés et de 21.1% pour les pole positions, inférieurs toutefois à ceux de l’an passé, en raison d’une part de l’extraordinaire domination de Red Bull et de quelques erreurs inhabituelles. C’est sans aucun doute un des pilotes les plus doués du circuit, comme en témoigne le fait qu’il ait largement soutenu la comparaison en 2007 avec son équipier chez Mac Laren, Alonso le double champion du monde, l’année de ses débuts, avant de s’imposer en 2010 à un autre équipier champion du monde, Jenson Button, mais celui-ci s’est vengé cette année, du moins en course, parce qu’en qualifications Hamilton s’est montré encore légèrement supérieur.

A la 12è position vient un autre Britannique, Nigel Mansell, ce qui le situe à sa vraie place derrière les grands cracks, mais à une place enviable qui concrétise ses performances à l’époque à laquelle il courait (décennies 80 et 90), capable du meilleur (souvent) et du pire (parfois). Ses ratios sont très bons avec 16.6% pour les victoires et 12.6% pour les pole positions. Mansell précède un autre pilote britannique, dentiste de profession, Tony Brooks qui fut une vedette dans les années 50, et qui a donc un nombre de grands prix disputés beaucoup moins important que celui des pilotes de nos jours. En tout cas, avec 6 victoires en 38 grands prix, Brooks fait aussi bonne figure dans ce classement qu’il le fit au volant de ses Vanwall, Ferrari, écurie avec laquelle il passa tout près du titre mondial en 1959, Cooper ou BRM.

Il faut ainsi descendre à la 14è place pour trouver trace de Fernando Alonso (champion du monde des années 2005 et 2006) avec respectivement 15.3% pour son ratio de victoires et 11.3% pour celui des pole positions, après une saison où sa Ferrari était loin de valoir la Red Bull à moteur Renault de Vettel, ce qui interdit en partie la comparaison. En tout cas, Alonso n’a rien perdu de son talent vu la manière dont il a dominé Massa, même si celui-ci semble en retrait depuis son accident en 2009. Enfin, à la quinzième place, on trouve le premier vainqueur de grand prix de l’histoire de la F1, et le premier champion du monde (1950), Nino Farina. Rien que pour cela il mérite d’être cité, car son nom appartient totalement à l’histoire du sport automobile. En outre ses ratios sont excellents avec 5 victoires et 5 poles en 33 grands prix (15.1%), auxquels il faut ajouter une 2è place au championnat du monde en 1952, ces statistiques lui valant de devancer des pilotes comme Lauda, Hakkinen, Raikkonen, Brabham, Piquet, Hunt, Jones, Rindt (seul champion couronné à titre posthume), Fittipaldi, Andretti et Collins. Pour l’anecdote on notera que Peter Collins aurait dû être champion du monde en 1956, puisqu’il avait sportivement laissé sa voiture à son leader (possible à l’époque), Fangio, lui offrant ainsi un titre mondial dont il aurait, sans ce geste, bénéficié lui-même.

Tout cela m’amène à dire qu’en F1 c’est quand même la voiture qui fait la différence, même si le pilote a largement sa part dans la performance de celle-ci. Pour pouvoir comparer deux pilotes entre eux, il n’y a qu’un moyen : disposer à égalité de la même machine. Ce fut le cas pour Fangio et Moss chez Mercedes en 1955, puis pour Clark et Graham Hill en 1967-68 chez Lotus, pour Prost et Lauda en 1984-1985 chez Mac Laren, puis Prost et Senna chez Mac Laren aussi en 1988-1989, ou encore pour Alonso et Hamilton chez Mac Laren en 2007, pour ne citer que les plus fameux tandems. Dans tous les cas, il y en a fatalement un qui finit par prendre le dessus au classement du championnat du monde (Fangio, Clark, Prost et Senna, Hamilton), mais sur la piste la confrontation est souvent très serrée comme ce fut le cas entre Prost et Senna, le Brésilien l’emportant en qualifications mais en course l’écart était presque inexistant, sauf sous la pluie. Ce le fut tout autant entre Alonso et Hamilton, qui terminèrent la saison quasiment à égalité.

Alors quel a été le meilleur pilote? Difficile à dire, car si les ratios disent Fangio, si les statistiques disent Schumacher, si les confrontations entre équipiers champions du monde diraient aussi Clark, Stewart ou Senna, nul ne peut dire avec certitude qui aurait gagné s’ils avaient tous couru en même temps, avec la même voiture et chacun au sommet de sa forme. Schumacher aurait-il été aussi impérial s’il avait eu dans son écurie un pilote capable de le pousser dans ses derniers retranchements, ce qui ne lui était jamais arrivé avant son retour à la compétition ? Y-a-t-il eu un pilote aussi doué qu’Ayrton Senna sous la pluie ? Quel était le plus rapide sur un tour en qualifications entre Fangio, Clark et Senna ? Y-a-t-il eu un meilleur metteur au point que Prost ? Autant de questions qui resteront sans réponse parce qu’il ne peut pas y en avoir.

Cela dit je vais quand même me mouiller, non pas que je sois un technicien, mais en me basant sur ce qu’ont dit les meilleurs observateurs ou les pilotes eux-mêmes depuis que la F1 existe. Le premier doit être Fangio, suivi d’Ayrton Senna qui n’a pas disposé d’une voiture compétitive pendant les deux premières années de sa carrière, et de Jim Clark. Ensuite Stewart, Prost et Schumacher avant son retour à la compétition. En récapitulant, Fangio ce sont les années 50, Clark les années 60, Stewart les années 60 et 70, Prost et Senna les années 80 et 90 et Schumacher les années 90 et 2000. La boucle est bouclée, ce sont bien eux les meilleurs de leur époque. Comment s’appellera leur successeur ? Vettel ? Peut-être, sans doute. En tout cas l’an prochain nous aurons la chance d’avoir au départ des grands prix pas moins de six champions du monde, Vettel, Alonso, Hamilton, Button, Schumacher et Raikkonen, lequel a fermé sa parenthèse WRC pour revenir à ses premières amours, et à propos duquel Jean Alesi affirme qu’il a une pointe de vitesse naturelle supérieure à celle de n’importe qui d’autre.

Michel Escatafal

Pour voir les ratios cliquez →Formule 1


58 ans qu’un pilote italien n’a pas été champion du monde de F1

Cette fois c’est fait, comme la quasi-totalité des plus grands pilotes de l’histoire, Sebastian Vettel est champion du monde de Formule 1 pour la deuxième année consécutive, ce qui lui permet de continuer à piétiner les meilleures statistiques à son profit. Il fut le plus jeune champion du monde de F1 de l’histoire, et il est à présent le plus jeune double champion du monde. Mieux encore, beaucoup mieux même, alors que l’an passé sa saison avait été émaillée par quelques erreurs qui auraient pu être rédhibitoires s’il n’avait pas disposé de la meilleure machine (Red Bull), cette année il a quasiment fait un parcours sans faute au volant de sa RB7, comme seuls savent le faire les plus grands champions de la discipline. Et semble-t-il ce n’est pas fini, car d’une part son écurie est désormais à son entière disposition, et d’autre part celle-ci dispose à présent des structures et d’un moteur (Renault) capables de lui permettre de rivaliser sur la durée avec Mac Laren, Mercedes qui finira tôt ou tard par retrouver les toutes premières places, et Ferrari qui n’a pas engagé l’an dernier à prix d’or Alonso pour finir deuxième ou troisième des championnats pilotes et constructeurs.

En parlant de Ferrari, je suis toujours étonné de voir que le pays qui abrite la plus prestigieuse des écuries, présente en Formule 1 sans discontinuer depuis les débuts du championnat du monde en 1950, qui a remporté 216 victoires et obtenu 205 pole positions, qui pèse 16 titres mondiaux chez les constructeurs et 15 chez les pilotes (Ascari, Fangio, Hawthorn, Ph. Hill, Surtees, Lauda, Scheckter, Schumacher), n’ait pas permis à un pilote italien de coiffer la couronne mondiale depuis Ascari en 1953. Plus grave encore, comment se fait-il qu’un pilote italien ne gagne jamais, en rappelant que les Italiens n’ont été que 13 à remporter au moins un grand prix, et que leur total de victoires est famélique(45) puisqu’il n’atteint même pas le nombre de victoires remportées par le seul Alain Prost. Et encore sur ces 45 victoires, 24 ont été remportées entre 1950 et 1966, dont 13 pour  le seul Ascari. Il est vrai que l’accident de Lorenzo Bandini à Monaco en 1967 a pesé lourd dans ce maigre bilan de l’Italie, un des pays fondateurs de la Formule 1 .

Rappelons les faits, Bandini était encore un grand espoir de la F1 en 1967, même s’il n’avait remporté qu’une victoire en 1964 (grand prix d’Autriche), évoluant dans l’ombre de Baghetti d’abord et ensuite de John Surtees, lequel sera champion du monde en cette année 1964. Mais suite au départ de Surtees à la fin de la saison 1966, Bandini se voyait propulsé comme premier pilote en 1967, avec pour équipiers le jeune Néo-Zélandais Chris Amon, plus Scarfiotti et Parkes dont la priorité était le programme Sport-Prototype. Ferrari n’ayant pas participé à la première course à Kyalami en Afrique du Sud, tout le monde était impatient de voir comment allaient se comporter les 312, équipées d’un moteur à 36 soupapes et d’échappements appelés « spaghetti » en raison de leur forme curieuse. En fait la Ferrari était bien née, puisque Bandini manquait de peu la pole position dont s’emparait Brabham. Mais au départ Bandini surprenait Brabham qui allait abandonner peu après…en laissant beaucoup d’huile sur la piste, ce qui allait inciter Bandini à la prudence à la chicane du port, au contraire d’Hulme, lui aussi sur Brabham, et Stewart sur BRM qui le doublèrent à cet endroit.

Vexé, Bandini se lança alors dans un grand numéro pour reprendre la première place. Mission difficile, mais pas impossible, puisque un peu plus tard Stewart dut abandonner suite à une transmission cassée. Restait à dépasser Hulme sur une voiture moins agile que la Brabham, ce qui n’était pas sans risque. Et ce qui devait arriver arriva, avec Bandini voyant sa Ferrari lui échapper à cette même chicane, et se voyant projeté vers les barrières quasiment au même endroit où, en 1955, Ascari eut son accident avec sa Lancia. La voiture de Bandini se retourna et s’enflamma aussitôt, spectacle horrible pour les spectateurs et les téléspectateurs. Bandini succombera à ses brûlures trois jours plus tard, ce qui entraîna une violente campagne de presse contre Enzo Ferrari lui-même, lequel jura ensuite qu’il n’engagerait plus de pilote italien chez Ferrari, promesse qui ne fut tenue que partiellement, mais qui ne fut pas sans conséquences pour le sport automobile italien.

Partiellement, parce que Ferrari fit courir parfois un pilote italien, mais jamais un pilote de premier plan (De Adamich, Merzario), sauf à considérer Andretti comme italien bien qu’ayant aussi la nationalité américaine (il est arrivé aux Etats-Unis à l’âge de 15 ans), jusqu’à Alboreto qui termina second du championnat du monde en 1985 (derrière Prost), premier pilote italien à être en mesure de disputer le titre depuis 1953. Certes Castellotti a pris la troisième place du championnat en 1955, très loin de Fangio et Moss qui avec leur Mercedes avaient écrasé la concurrence, tout comme Musso en 1957, lui aussi très loin des deux cracks de l’époque, Fangio étant sur Maserati et Moss sur Vanwall.  Et après plus rien ou presque jusqu’en 1984, à part la quatrième place prise au championnat du monde par Bandini en 1964. Ensuite De Angelis terminera à la troisième place du championnat en 1984 sur Lotus, comme Patrese sur Williams en 1989, très loin cependant du tandem Prost-Senna qui dominait la compétition autant que Fangio et Moss dans les années 50, puis de nouveau en 1991, avant d’obtenir la deuxième place en 1992. Patrese est d’ailleurs avec ses 6 victoires à la deuxième place au nombre de grands prix remportés par un Italien, derrière Ascari  et devant Alboreto (5).

Et pendant ce temps  Ferrari remportait des victoires et des titres mondiaux constructeurs, même si la Scuderia a aussi connu sa période de disette. En effet après deux titres constructeurs obtenus en 1961 et 1964, il fallut attendre 1975 pour voir « le cheval cabré » sur la plus haute marche du podium chez les constructeurs, titre conservé les deux années suivantes, puis conquis de nouveau en 1979, 1982, et en 1983 avec son tandem français Arnoux-Tambay. Ensuite il fallut attendre 1999 pour voir Ferrari renouer avec le titre constructeurs (avec notamment Schumacher au volant), titre que cette écurie s’octroya tous les ans jusqu’en 2008, à l’exception des années 2005 et 2006 où Renault s’imposa, soit un bilan tout simplement extraordinaire. Et cela fait dire aux Italiens que si Ferrari avait fait confiance sur la durée à un ou plusieurs pilotes italiens, après la mort de Lorenzo Bandini en 1967 et jusqu’en 1984 avec l’arrivée d’Alboreto, peut-être que les résultats auraient été différents. En tout cas, Alboreto a apporté la preuve en 1985 qu’un pilote italien sur Ferrari pouvait disputer le titre mondial. Cela étant la politique de la maison est clairement, depuis le milieu des années 60, d’engager des pilotes non italiens, par peur sans doute de voir les tifosi être doublement exigeants.

Dommage quand même, car le championnat du monde de F1 à ses débuts a connu quelques pilotes italiens qui ont largement contribué à rendre cette discipline ce qu’elle est aujourd’hui. Je n’en citerais que deux, et tout d’abord  le premier champion du monde de F1 en 1950, qui est aussi le premier vainqueur de grand prix (à Silverstone), Giuseppe Farina. Seuls les plus anciens se rappellent de lui, mais il appartient à la grande histoire du sport automobile avec ses 33 grands prix disputés entre 1950 et 1955, et un total de victoires conséquent pour l’époque (5).  En revanche son oncle est encore très connu puisqu’il s’appelait Pinin Farina.  Ensuite il y a bien entendu Alberto Ascari, un des plus grands pilotes de tous les temps, lui-même fils d’un grand champion italien, prénommé Antonio.

Alberto Ascari en effet fut deux fois champion du monde sur Ferrari en 1952 et 1953, remporta 13 victoires en 32 grands prix, dont 6 pour la seule année 1952 (tous les grands prix sauf le grand prix de Suisse). Il a commencé la compétition à l’âge de 18 ans par la moto (1936), dont il devint très vite une vedette. Ensuite, à partir de 1940, il passe aux quatre roues, mais sa carrière sera contrariée par la guerre, période pendant laquelle il lui fut impossible de courir. Après avoir participé à diverses compétitions, il entre chez Alfa Romeo en 1948, puis l’année suivante chez Ferrari où il va conquérir ses deux titres de champion du monde (1952 et 1953). Ensuite en 1954 il pilotera pour Lancia jusqu’à sa mort accidentelle en 1955.

Cette année-là en effet, il est victime d’une sortie de piste à Monaco et plonge dans l’eau du port, d’où il sort indemne. Quatre jours plus tard, à peine sorti de l’hôpital il se rend à Monza pour voir Castellotti qui essaie une Ferrari Sport. Hélas pour lui, la passion est tellement forte que même en tenue de ville il demande à essayer le bolide. Il ne fera que deux tours de circuit avant d’être victime d’un accident, et de mourir dans l’ambulance qui le transportait à l’hôpital. Coïncidence, son père était mort 30 ans auparavant quasiment de la même façon à Montlhéry, pas casqué, un 26 du mois, et au même âge (37 ans).  Le sport automobile était vraiment cruel à ces époques.

Michel Escatafal


Vettel me fait penser à Clark

Il y a un peu moins d’un an, à l’âge de 23 ans 4 mois et 11 jours, Sebastian Vettel devenait  le trente-deuxième champion du monde de l’histoire de la F1. Il était par la même occasion le plus jeune à avoir obtenu ce titre, alors que le plus âgé s’appelle J.M. Fangio, lequel obtint  sa cinquième couronne mondiale à l’âge de 46 ans. Autre particularité,  Vettel a été champion du monde le jour il a été en tête du championnat pour la première fois de sa carrière. Mais depuis la fin de la saison dernière, le jeune crack allemand a fait son chemin, et a même fait beaucoup de chemin sur la route qui va l’amener à son deuxième titre consécutif de champion du monde, et à côtoyer très rapidement le panthéon des pilotes de Formule 1, confirmant pleinement les promesses entrevues à ses débuts dans le sport automobile, où il a gagné et figuré parmi les meilleurs partout où il est passé. En effet, en 75 grands prix, il a déjà remporté 18 victoires et réalisé 25 poles position ce qui aboutit à un ratio extraordinaire de 0.24 pour les victoires par grand prix, qui le met quasiment au niveau de Stirling Moss, et de 0.33 pour les poles position, ce qui le place en quatrième position dans l’histoire juste derrière Jim Clark (voir article sur les meilleurs pilotes de F1).

Sur ce plan il ne fait que reproduire ce que les autres très grands champions ont fait, à savoir s’imposer très vite en F1 et obtenir tout aussi vite un bon volant, ce qui va souvent de pair. Au passage, je crois que l’on peut avoir une pensée pour un certain Sébastien Bourdais, qui n’avait pas été ridicule face à ce prodige pendant quelques grands prix au début de la saison 2008, avant d’être « largué » avec la nouvelle Toro Rosso sortie en cours de saison. Il n’empêche, quelle malchance pour Bourdais d’avoir eu comme équipier ce surdoué lors de son arrivée en Formule 1, un peu comme quand Michael Andretti, autre roi des courses américaines, s’était retrouvé dans la même écurie (Mac Laren) qu’Ayrton Senna (1993). Lui non plus ne s’en était jamais remis. Et puisque j’évoque le nom d’Ayrton Senna, j’en profite pour noter que la tête de Vettel est bien faite, puisqu’il a dit lui-même que le plus impressionnant en qualifications fut Ayrton Senna…que Vettel ne connaît que par l’histoire, dans la mesure où Senna est mort en 1994, alors que Vettel n’avait pas encore 7 ans.

En parlant du merveilleux pilote brésilien, certains me reprocheraient de ne pas aborder  le volet comparaison. A ce sujet, ce n’est pas à Ayrton Senna que les gens pensent quand ils veulent comparer Vettel à un autre super pilote, mais plutôt à Michael Schumacher, du moins le Schumacher de sa première carrière, et non celui d’aujourd’hui qui, malgré de beaux restes, n’a semble-t-il pas compris qu’il n’a plus aucune chance de s’imposer à des champions beaucoup plus jeunes, ce qui est le cas de Rosberg chez Mercedes, et sans doute plus encore de Vettel, Lewis Hamilton, Alonso ou même Button. Si la comparaison se fait naturellement avec  M. Schumacher c’est avant tout parce qu’il est allemand, ce qui lui a valu le surnom de « Baby Schumi », mais aussi parce que sur le podium il a un peu les mêmes mimiques ou gestes que lui. Pour le reste il est toujours très difficile de comparer sur la piste, parce que les pilotes n’ont pas couru dans la même écurie, ni évolué  à leur maximum au même moment.

Tout cela pour dire, qu’à titre personnel, si je devais comparer Vettel à quelqu’un ce serait…à  l’Ecossais Jim Clark. Pourquoi Jim Clark ? Pour la précocité d’abord, puisque Clark arriva très tôt en Formule 1 pour son époque, puisqu’il fit ses débuts en 1960 à l’âge de 24 ans, après avoir gagné à 17 ans la première course à laquelle il ait participé, qu’il remporta sa première victoire à 26 ans et qu’il obtint le premier de ses deux titres de champion du monde à 27 ans (1963). Il faut rappeler qu’à la fin des années 50 et au début des années 60, nombre de pilotes avaient l’âge du Michael Schumacher  version 2011, c’est-à-dire nettement plus de 40 ans. En fait  dans les années 50, il n’y avait eu que les Anglais Stirling Moss, autre figure légendaire de la F1 bien que les règlements l’aient empêché d’être champion du monde, et Mike Hawthorn, champion du monde en 1958, à avoir fait preuve à la fois d’une telle précocité et d’un semblable talent, même si sur ce plan ils étaient un peu moins doués que le merveilleux pilote écossais.

Autre particularité de Clark et Vettel : la même fidélité à une écurie. Sébastian Vettel a commencé sa carrière en F1 chez Toro Rosso, qui est la petite sœur de son équipe actuelle Red Bull. Vettel en effet n’a jamais connu d’autre écurie que le groupe de D. Mateschitz, dont le directeur est Ch. Horner et l’ingénieur en chef le brillantissime A. Newey. Et c’est vrai que cela rappelle aux plus anciens fans de F1, l’époque où Clark  dominait la Formule 1 avec  l’écurie Lotus et son génial patron-ingénieur Colin Chapman, pour qui il a commencé à piloter en F2 et en Formule Junior. Pour ma part, bien qu’étant très jeune à ces moments, j’ai eu la chance à plusieurs reprises de voir Jim Clark en action au grand prix de Pau, qu’il a gagné 4 fois dont la première en 1961, et cela reste de merveilleux souvenirs.  Quel régal de le voir négocier dans son style coulé le virage de la gare !

Il reste à souhaiter à Vettel de faire une plus longue carrière que Jim Clark  qui, rappelons-le,  a disputé seulement 72 grands prix du championnat du monde (3 de moins que Vettel aujourd’hui), en a gagné 25 et a réalisé 33 poles position, ce qui est un bilan tout à fait exceptionnel. D’ailleurs, pour nombre de connaisseurs,  Clark fait partie du tiercé de tête des trois plus grands pilotes de l’histoire avec J.M. Fangio et Ayrton Senna, devant Stewart, Prost et Schumacher. Hélas pour lui, après avoir échappé à la mort après être entré en collision avec Von Trips à Monza, ce qui coûta la vie à ce dernier (ainsi qu’à 10 spectateurs) en 1961,  sa carrière prit fin, comme trop souvent à cette époque où la sécurité était loin d’être ce qu’elle est de nos jours, par un accident mortel qui eut lieu le 7 avril 1968 à Hockenheim, dans une  course de Formule 2. On ne saura jamais pourquoi sa Lotus, roulant en position isolée,  avait quitté la piste à très haute vitesse dans une portion quasi rectiligne du circuit. Avait-il fait une faute de pilotage ? Personne ne l’a pensé,  parce que Jim Clark n’en faisait pas. En réalité l’hypothèse la plus vraisemblable est l’éclatement d’un des pneus arrière  de sa voiture, ce qui fit perdre à Clark le contrôle de sa machine à 240 km/h sur la piste mouillée. Jim Clark, l’immense Jim Clark,  fut tué sur le coup. Un peu la même mort que celle d’Ayrton Senna 26 ans plus tard (1er mai 1994).

En écrivant tout cela, je m’aperçois que Vettel est bien parti pour appartenir au cercle très fermé des pilotes légendaires de la F1.  Et ce n’est pas son coéquipier chez Red Bull, l’Australien Mark Webber, qui dira le contraire, après avoir été largement dominé depuis deux saisons, et plus encore cette année que la précédente. Est-ce Webber qui a régressé ou Vettel qui atteint sa plénitude ? Bien entendu chacun de nous penchera pour la deuxième hypothèse. Dommage simplement que de nos jours, en raison du nombre très important de grands prix, les pilotes soient obligés de se consacrer totalement à la F1, sans faire d’incursions dans les autres disciplines, comme le fit Jim Clark qui gagna en 1965 l’épreuve mythique des 500 miles d’Indianapolis. Peut-être à la fin de sa carrière Vettel s’y essaiera-t-il ? Cependant cette perspective ne peut-être que lointaine compte tenu de son jeune âge.

En tout cas avec Alonso, voire même l’excellent Button pour parler au présent, et avec Lewis Hamilton et Vettel pour l’avenir à moyen et long terme, la  F1 a la chance d’avoir quelques pilotes capables de nous offrir des duels extraordinaires, comme nous en connaissions autrefois avec Fangio-Moss, Clark-Hill, Prost-Lauda, Senna-Prost ou plus près de nous Schumacher-Hakkinen. Après tout, comme dans le cyclisme, l’athlétisme ou le tennis, la légende se nourrit surtout des grands duels. Et ce pourrait déjà être le cas l’an prochain si, comme nous l’espérons tous, Ferrari et Mac Laren se rapprochent encore un peu plus de  Red Bull. Cela dit, avec l’assurance que va lui donner son second titre mondial, je suis persuadé que Vettel sera encore en 2012 le favori du championnat du monde.

Un regret quand même pour terminer, à savoir qu’on n’offre pas aux pilotes suffisamment de circuits où ils puissent exprimer tout leur talent. Même si l’on ne doit pas être nostalgique des circuits comme le Nurburgring, Spa ou Monza d’autrefois, qui étaient très dangereux, je suis certain qu’on pourrait faire mieux que ce qui est parfois proposé de nos jours, où sur nombre de circuits il est très difficile pour ne pas dire impossible de doubler. Peut-on réellement se réjouir de voir de longues processions à longueur de grands prix…en attendant la pluie pour avoir du spectacle ? Ces pilotes qui composent le plateau méritent mieux que cela, et les spectateurs qui paient très cher leur place aussi. Mais là aussi il y a de l’espoir avec quelques nouveaux circuits qui voient ou vont voir le jour…pour notre plus grand bonheur.

Michel Escatafal


Les consignes de course en F1 appartiennent au passé

Le sport automobile est un sport un peu particulier d’abord parce que la machine compte autant que le pilote, et ensuite parce que les écuries ne pouvant avoir que deux pilotes, cela signifie que dans certains cas un pilote saborde ses chances, au profit d’un autre, dans le cadre d’accords à l’intérieur d’une équipe…ce que certains fans n’acceptent pas, et que le règlement interdisait depuis 2002 suite à une affaire où était déjà impliquée Ferrari, et sur laquelle je reviendrais. En disant cela je pense à la ridicule polémique qui eut lieu l’an passé à Hockenheim, faisant désormais partie de l’histoire du sport automobile, parce que l’écurie Ferrari avait donné à Massa la consigne de laisser passer Alonso, mieux placé que lui au classement du championnat du monde, et  régulièrement devant lui tant en qualifications qu’en course…comme cette année.

Par parenthèse cela voulait-il dire que Ferrari considérait que Massa était moins vite en valeur absolue qu’Alonso ? Sans doute, d’autant que Massa avait été victime au milieu de la saison  2009 d’un terrible accident, qui pourrait avoir laissé chez lui quelques séquelles, alors qu’avant cet accident il était au sommet de son art. En outre, l’an passé déjà, Massa  avait davantage de mal à utiliser les pneus durs utilisés par les écuries que son coéquipier et adversaire. Et oui la Formule 1 c’est aussi cela, avec des pilotes qui parfois exploitent mieux leur matériel que d’autres, ce qui explique que certains aient pu être très brillants à certains moments de leur carrière, et moins à d’autres.

Cela étant, depuis le départ de Schumacher et jusqu’à l’arrivée d’Alonso début 2010, Massa n’avait  pas eu trop à se plaindre du traitement infligé par Ferrari. Après avoir été un excellent second de Schumacher, il s’était vu propulser à égalité parfaite avec Raikkonen quand celui-ci avait intégré la Scuderia en 2007. Les mauvaises langues disaient même qu’il était davantage choyé que le Finlandais au sein de la Scuderia, ce dernier étant trop peu latin au goût des tifosi. D’ailleurs, alors que Raikkonen avait un contrat en bonne et due forme pour 2010, Ferrari avait préféré garder Massa pour évoluer en compagnie de Fernando Alonso, quitte à payer un énorme dédit au pilote finlandais. Et pourtant Raikkonen avait été champion du monde en 2007, et en 2009 c’est lui qui avait tenu à bout de bras l’écurie de Maranello après l’accident de Massa, lui offrant même une victoire de prestige à Spa, avec une voiture qui n’avançait pas par rapport aux Brawn, Mac Laren ou autres Red Bull.

Après ce long préambule venons-en au fait, pour rappeler que Ferrari en 2007 et  en 2008 ne s’était pas gênée pour que Raikkonen et Massa assurent la conquête du titre…sans que personne n’y trouve à redire à l’époque, et malgré l’interdiction des consignes. Certes on va me rétorquer que nous en étions chaque fois à la fin du championnat, alors qu’au grand prix d’Allemagne 2010 nous venions à peine de dépasser la moitié de la saison. Cela étant les pilotes avaient chacun leur tour respecté les consignes de l’équipe, avec une totale réussite pour Raikkonen en 2007 et un peu moins de chance pour Massa, à qui il avait manqué moins d’un km pour qu’il s’attribuât le titre mondial en 2008. J’ajouterais aussi que ce type de directive est extrêmement courant dans les autres disciplines du sport automobile, mais aussi dans les autres sports. Imagine-t-on dans le cyclisme, un coureur  échappé avec son leader empêcher ce dernier de remporter la victoire s’il y a une bonification au bout ? C’est impensable. Alors pourquoi s’est-on offusqué parce que Massa avait  laissé passer Alonso à Hockenheim?

Pour ma part j’avais trouvé cela tout à fait logique, surtout dans un monde où il y a tellement d’argent en jeu ! Quand on pense au budget d’une écurie de Formule 1 (300 à 400 millions d’euros pour les meilleures), on ne peut que vouloir remporter la victoire par tous les moyens licites. Je dis bien licites, et non pas en faisant en sorte que le second pilote provoque un accident pour favoriser les desseins du leader de l’écurie.  Fermons la parenthèse pour affirmer, haut et fort, que la plupart des amoureux de la course automobile en général, et de la F1 en particulier, avaient déjà trouvé ridicule que l’on veuille interdire ce genre de pratiques en 2002, quand Schumacher avait remporté une victoire que lui avaient offerte son équipe et son coéquipier Barrichelo. Et cela m’avait fait beaucoup rire quand je lisais l’an passé que Ferrari s’exposait à de lourdes sanctions par le Conseil Mondial. Mais de quel droit, sinon à sacrifier à l’hypocrisie, d’autant qu’il y a beaucoup d’autres moyens de favoriser un pilote si tel est le désir ou le besoin de l’équipe ? Heureusement, depuis cet épisode et les discussions qui avaient suivi, les consignes ne sont plus proscrites à partir de cette année, à condition d’y mettre les formes.

Un dernier mot enfin, pour rappeler que dans les années 50 les pilotes avaient même la possibilité de prendre la voiture d’un de leurs coéquipiers. Pour mémoire je citerais le grand prix de Monza en 1956, quand trois pilotes (Fangio, Moss et Collins) pouvaient être champions du monde à l’issue de ce grand prix.  Fangio et Collins (photo) courraient pour Ferrari et Moss sur Maserati. Ce jour-là les Ferrari étaient les plus rapides, mais elles souffraient de gros problèmes de pneus. En outre Fangio qui courait après son quatrième titre mondial venait de s’arrêter à cause de la rupture d’une biellette de direction. Que se passa-t-il ensuite ? Moss était en tête, et derrière lui il y avait  Musso, l’Italien, et Collins le Britannique. Si Collins gagnait la course, il était champion du monde. Il restait 15 tours avant l’arrivée…et Fangio arrêté ne pouvait rien faire d’autre qu’attendre la suite des évènements.

Et il attendit gentiment qu’un de ses coéquipiers se dévoue et lui laisse sa voiture, avec la certitude que ce ne serait pas Musso, lequel jouait la victoire chez lui. Et bien, sans que personne ne lui demandât rien ce fut  Peter Collins qui, profitant du changement de pneus, laissa sa voiture à Fangio lequel, du coup, devenait avec certitude encore une fois champion du monde. Que dire devant un tel acte chevaleresque ? Rien, sinon que Collins était un grand seigneur ! Et par la suite, comme je l’ai dit précédemment, plus d’un titre fut attribué grâce aux consignes de courses, même si finalement c’est (presque) toujours le plus fort qui tirera profit des desiderata de l’écurie. Alors pourquoi cette comédie de la part des équipes concurrentes de Ferrari l’an passé en Allemagne ?

Michel Escatafal


Ayrton Senna, le Titus des temps modernes

S’il n’était pas mort victime des aléas de la course et de sa passion le 1er mai 1994, Ayrton Senna aurait 51 ans. En fait, il n’aura jamais été vieux à l’image de tous ces héros du sport automobile qui sont tombés sur leur champ d’honneur. D’autres avant lui figurant parmi les plus grands champions de leur discipline ont connu cette horreur, notamment Alberto Ascari, Jim Clark, Gilles Villeneuve, sans oublier un Français très doué du nom de François Cevert, qui aurait pu être le premier champion du monde français, d’autant qu’il était le coéquipier d’un monstre sacré, Jacky Stewart, lequel allait prendre sa retraite peu de temps après. Si j’ai cité ces quelques noms, j’aurais hélas pu en citer beaucoup d’autres, c’est parce qu’Ayrton Senna da Silva appartenait à une catégorie à part parmi les pilotes de Formule1, celle des très grands champions. Beaucoup disent même qu’il fut avec Fangio et Clark, le plus grand de tous, en tout cas le plus doué.

Et si les gens disent cela, c’est parce qu’il a toujours été considéré comme un surdoué pour les engins à quatre roues, qu’il s’agisse du kart ou des différentes voitures qu’il a eues dans les mains. Il est simplement dommage qu’il n’ait pas vécu quelques années de plus, car je suis persuadé qu’il aurait pu, comme Graham Hill, être champion du monde F1, gagner les 500 miles d’Indianapolis, et un peu plus tard les 24 Heures du Mans. Hélas le destin allait se montrer cruel avec lui, après que Dame Nature lui ait offert tous les talents que puisse recevoir un pilote. Mais avant de parler de sa mort, il faut surtout parler de sa vie, une vie très courte mais ô combien intense, où la réussite ne pouvait que s’offrir à lui tellement il faisait des efforts pour qu’il en fût ainsi.

Déjà, il fallait un certain courage pour quitter le cocon familial au Brésil et s’installer en Grande-Bretagne, pour courir en formule Ford 1600 en 1981, passage obligé estimait-il pour attirer les regards des grandes écuries. Il est vrai que la Grande-Bretagne fut de tout temps la patrie de la Formule 1, et à ce propos ce n’est pas pour rien que le premier grand prix de F1 ait eu lieu à Silverstone le 13 mai 1950. Fermons la parenthèse pour noter que les résultats ne se firent pas attendre pour Ayrton Senna, puisqu’il ne lui fallut que trois courses pour remporter sa première victoire. Ensuite il gagna les titres britannique et européen de Formule Ford 2000 et, en 1983, le championnat britannique de Formule3. Cette victoire dans ce championnat réputé lui permit de commencer à réaliser son rêve, piloter une Formule1, en participant à des tests dans les deux grosses écuries britanniques de l’époque, Mac Laren et Williams, lesquelles quelques années plus tard allaient l’arracher à la concurrence des autres grandes écuries.

Je dis plus tard parce que, si Senna avait la preuve de ses capacités au cours de ces tests, il ne fut pas retenu par ces deux équipes. Il est vrai qu’elles  étaient déjà bien pourvues en pilotes de talent puisque le tandem de Mac Laren était formé de Lauda et Prost, et celui de Williams de Rosberg et Laffite. Cependant  ses prestations furent remarquées, et il trouva une place dans une petite écurie, Toleman, tremplin idéal pour montrer son talent. Et de fait il le montra tellement bien qu’il fut volé de la victoire au grand prix de Monaco 1984, les organisateurs arrêtant la course au moment où il allait prendre la tête, devant Prost, tellement la pluie tombait drue. Quand je dis que la victoire lui fut volée c’est l’exacte vérité.

Certes chacun sait qu’il est extrêmement difficile de conduire une Formule 1 sous un véritable déluge, mais la course fut interrompue au moment où Senna allait avaler Alain Prost lui-même, à qui le prodige brésilien reprenait cinq secondes au tour. Sa démonstration fut d’ailleurs éblouissante durant toute la course puisque, parti en neuvième position, il se retrouvait en deuxième position après 19 tours, le dernier à céder sous ses assauts étant le futur champion du monde Niki Lauda. A ce moment Senna comptait trente quatre secondes de retard sur Prost qui menait la course. Mais treize tours plus tard il n’y en avait plus que quatre, et c’est à ce moment que Jacky Ickx, directeur de la course, brandit le drapeau à damier pour signifier l’arrêt de la course. Bien entendu une telle prestation avait frappé les esprits, d’autant que Senna avait réalisé le meilleur tour sur sa modeste Toleman. En fait une nouvelle étoile était née, qui allait très vite se révéler plus brillante que toutes les autres, surtout dès que les conditions devenaient plus difficiles.

L’année suivante au volant d’une Lotus, Senna allait remporter sa première victoire…sous la pluie évidemment. Ensuite il l’emporta en Belgique, sur le mythique circuit de Spa Francorchamp, et termina quatrième du championnat du monde. Il récidiva en 1986, ajoutant deux nouvelles victoires à son jeune palmarès. En 1987, il l’emporta à nouveau à deux reprises et se classa troisième du championnat. C’est le moment qu’il choisit pour rejoindre Mac Laren et un certain Alain Prost, considéré à ce moment comme l’incontestable numéro un dans les paddocks. Pour un challenge, c’en était un, ce qui mit fin aux critiques qu’on lui avait adressées parce qu’il avait refusé précédemment l’arrivée dans son écurie de Derek Warwick. En fait Senna n’a jamais eu peur de Warwick, mais craignait que l’écurie Lotus qui n’était ni Mac Laren , ni Williams, ni Ferrari, ne se dispersât.

Chez Mac Laren, il donna toute sa mesure, et finit par s’imposer au championnat du monde 1988, avec huit victoires contre sept à Prost. L’année suivante ce dernier prendra sa revanche au championnat bien que Senna se fût imposé six fois contre quatre à son rival, auquel il faut ajouter treize poles position sur seize grands prix. Ensuite, en 1990, le duel entre les deux hommes se poursuivit mais dans deux écuries différentes, ce qui ne les empêcha pas d’écraser la concurrence et leurs coéquipiers respectifs, Berger pour Senna et Mansell pour Prost. Le duel entre les deux hommes atteignit sans doute son paroxysme cette année-là, avec deux machines très proches l’une de l’autre, duel qui se termina en 1990 par un accrochage resté célèbre entre les deux hommes, lors du grand prix du Japon, à l’endroit même où ils s’étaient accrochés en 1989. Les deux fois cet accrochage laissa les deux hommes sur le carreau, Prost devenant champion du monde en 1989, et Senna en 1990.

Senna sera de nouveau champion du monde en 1991, toujours sur Mac Laren, mais pas devant Prost, le Français et son jeune coéquipier Alesi n’ayant pas une monture à la hauteur de leurs ambitions. Ce fut aussi le cas de Senna en 1992 de ne pas disposer d’une machine pour gagner, se contentant cette année-là d’une pole position et de trois victoires, avec une place de quatrième au championnat du monde. En 1993, la Mac Laren n’avait pas retrouvé la superbe qu’elle avait affichée entre 1988 et 1991, et Senna se retrouva en nette infériorité par rapport à Prost, qui après avoir pris une année sabbatique en 1992, avait signé chez Williams-Renault pour ce qui sera sa dernière saison. Ayrton Senna aura beau réussir des miracles, notamment à Donington sous une pluie battante, où il signa un premier tour d’anthologie, il devra se contenter de la deuxième place au championnat du monde.

A ce moment on évoqua la possibilité de voir Prost et Senna réunis de nouveau dans la même écurie, mais les cicatrices de la cohabitation difficile de 1989 n’étaient pas refermées, et Prost à près de quarante ans ne voulait pas de nouveau avoir à affronter un rival au sommet de sa forme. Prost arrêta la compétition en Formule1, et tout naturellement Senna prit sa place. Mais la Williams de 1994 était loin de valoir celle de l’année précédente, et Senna ne se sentait pas à l’aise dans sa machine. Certes, cela ne l’empêcha pas de réussir deux poles position au cours des trois courses dont il prit le départ, mais la Williams-Renault  était loin d’être souveraine. Résultat, Senna abandonna au Brésil, laissant la victoire à Schumacher qui l’avait dépassé dans les stands. En plus il fut malchanceux au Japon, lors du deuxième grand prix, Senna se faisant accrocher par Hakkinen.

Enfin arriva le grand prix de San Marin fatal où, après avoir fait la pole position, et à l’issue du second départ donné suite à un accrochage sur la grille entre Lehto et Lamy, Senna en tête de la course perdit le contrôle de sa Williams dans la courbe de Tamburello, et s’écrasa contre un mur à plus de 200 km/h. C’était la triste fin d’une sorte de demi-dieu qui se croyait parfois immortel, tellement il savait flirter avec  les limites humaines, comme aux essais officiels à Monaco en 1989. Heureusement pour Ayrton Senna, la postérité retiendra qu’il perdit la vie sur un circuit en étant à la seule place qui comptait pour lui, la première. En tout cas ce week-end fut un des plus dramatiques qu’ait connu le sport automobile avec la mort d’une icône de la F1, et celle d’un jeune Autrichien inconnu, Ratzenberger, qui se crasha aux essais à plus de 300 km/h.

Un dernier mot enfin pour dire qu’Ayrton Senna n’était pas un ange, comme en témoigne son accrochage volontaire avec Prost au Japon en 1990, son face à face avec Mansell au grand prix du Portugal en 1989, qui se termina dans la poussière hors de la piste pour les deux hommes, ou encore un an plus tôt  à Estoril, quand Prost essayant de récupérer la première place fut contraint de raser le mur ( à peine une quinzaine de centimètre si l’on en croit Prost) pendant plusieurs centaines de mètres interminables, épisode qui laissa pantois Capelli qui suivait les deux fauves en se demandant ce qui allait arriver. Mais il n’était pas non plus une bête, un monstre froid comme ses contempteurs se plaisaient à le décrire. C’était un fils délicat et correct, un frère attentionné, un bon parrain pour son neveu qu’il adorait, un bon camarade aussi dès qu’il était sorti du cockpit de sa voiture.

Tout le monde a en mémoire le fameux « Alain tu nous manques à tous » qu’il avait adressé à Prost qui commentait pour TF1, au cours d’un reportage en caméra embarquée sur un tour du circuit d’Imola, deux jours avant sa mort. Pour quelqu’un comme moi, qui aime l’histoire, Senna me faisait penser à l’Empereur Titus, dont on dit qu’il fut le plus fortuné des souverains, parce qu’il mourut avant d’avoir le temps de commettre des erreurs, la postérité ne retenant que son sentiment de l’honneur et sa générosité. D’autres diront, comme le directeur d’Honda à l’époque, que pour les ingénieurs de la marque japonaise, Senna symbolisait pour eux le samouraï, alors que Prost était plutôt l’ordinateur. Prost-Senna, Senna-Prost, que de belles années ces deux-là nous ont fait vivre ! Et si c’était avec Coppi-Bartali le plus beau duel que le sport nous ait offert depuis le début du vingtième siècle ?

esca


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