La grande différence entre Cavendish et Van Looy

A 27 ans, Mark Cavendish est incontestablement le meilleur routier-sprinter de son époque. Personne n’oserait le nier. Si pour le moment il n’a gagné qu’une grande classique, Milan San Remo (en 2009), en revanche il a déjà été champion du monde, l’an passé, et a ramené le maillot vert du Tour de France à Paris (2011) et celui du Tour d’Espagne (2010). Tout cela après une carrière professionnelle qui a commencé en 2007, ce qui signifie que le jeune homme n’a pas perdu de temps. A son palmarès il faut aussi ajouter deux titres de champion du monde à l’américaine (2005 et 2008) sur la piste, ce qui explique en partie la supériorité qu’il manifeste dans les arrivées au sprint, notamment par rapport à la plupart des autres routiers-sprinters qui sont loin d’avoir sa formation et ses habitudes de pistard. D’ailleurs, quelle que soit l’équipe dans laquelle il court, et quel que soit « le train » qui l’emmène, il s’impose avec la même dérisoire facilité, comme il vient de le démontrer ces derniers jours dans le Giro, avec ses trois victoires d’étapes.

Pour autant peut-on comparer Cavendish avec les grands routiers-sprinters de l’histoire ? Certainement pas, parce que ce qui le différencie d’un Rik Van Looy par exemple, lui aussi presqu’imbattable au sprint à son époque, ou de coureurs comme Van Steenbergen, Fred De Bruyne, Miguel Poblet ou André Darrigade, c’est qu’ils se faisaient un devoir de terminer les grands tours auxquels ils participaient. Tous les coureurs que je viens de citer se savaient inférieurs en montagne aux grands cracks de leur époque, mais aussi à bon nombre d’autres champions qui n’avaient pas leur notoriété, mais pas question pour eux de déserter une épreuve ou de s’en désintéresser au moment où les difficultés s’annonçaient.

D’ailleurs, comme leur objectif était aussi de triompher au classement par points, il leur fallait impérativement passer les étapes de montagne pour pouvoir gagner ce classement. Et pourtant, à cette époque, les délais étaient calculés au plus juste dans la mesure où la bagarre se déclenchait parfois très tôt entre les meilleurs, ce qui pénalisait d’autant les non-grimpeurs. Force est de constater que de nos jours, dans les grandes épreuves par étapes, la bagarre (si bagarre il y a) se situe essentiellement dans les derniers kilomètres, voire même dans les derniers hectomètres de l’étape, surtout en l’absence d’Alberto Contador, qui est le seul des grands champions capable de gagner un Giro ou un Tour avec du panache. Il suffit de comparer le Giro de l’an passé avec celui de cette année!

Et puisque je parle de panache, profitons-en pour revenir sur Mark Cavendish…qui en est totalement dépourvu, sans que cela ne gêne grand-monde, preuve que les gens qui disent aimer le vélo ne connaissent rien à son histoire. Car enfin, même si l’on sait qu’en Italie il y a longtemps eu des poussettes, surtout pour les coureurs italiens, voir Cavendish se laisser pousser en montant un col qui n’a rien d’effrayant, comme le Passo della Cappella dans la sixième étape du Giro, a quelque chose d’inconvenant, surtout pour un champion du monde. Cela dit, il n’a pas fait cette année (pas encore) ce qu’il avait fait l’an passé, à savoir abandonner le Tour d’Italie avant les grandes étapes de montagne, comme l’ont fait d’autres sprinters tels que Goss, vainqueur de la troisième étape, ou Renshaw, Haedo et Démare, qui eux n’ont rien gagné sur ce Giro.

Mais, au fait, est-ce vraiment la faute des coureurs s’ils ont ce comportement ? Sans doute pas. En tout cas ce n’est pas que de leur faute, car les organisateurs ont aussi leur part de responsabilité dans ces comportements bizarres pour ceux qui aiment le vélo. Par exemple l’an passé, quand les organisateurs du Tour de France ont repêché un grand nombre de coureurs, comme Cavendish, à l’issue de l’étape arrivant au sommet du Galibier. Certes, s’ils avaient éliminé les coureurs arrivés hors délai, cela aurait singulièrement amoindri le peloton puisqu’en tout 88 coureurs étaient dans ce cas, mais la course aurait été plus régulière, ne serait-ce que celle concernant le classement par points…que Cavendish n’aurait jamais dû gagner. Est-il normal que Rojas, le champion d’Espagne, ait été privé de ce maillot vert, alors qu’il avait fait l’effort d’arriver dans les délais au contraire de Cavendish, qui a misé sur la mansuétude des commissaires pour le conserver ? Certainement pas. Et après on viendra nous faire la leçon sur l’éthique, concernant les infimes quantités de clembutérol trouvées dans les urines de Contador lors du Tour 2010, qui en aucun cas ne pouvaient améliorer ses performances !

Fermons la parenthèse pour revenir à Rik Van Looy, sans doute un des plus grands champions de l’histoire du cyclisme, dans les dix premiers au classement des plus beaux palmarès depuis 1945. D’abord Rik Van Looy courait à la fois les classiques, toutes les classiques, et pas seulement celles qui lui convenaient. Il est vrai qu’elles lui convenaient toutes…puisqu’il est le seul à les avoir toutes gagnées, exploit unique que même Eddy Merckx n’a pas réalisé. Ensuite il participait aux grands tours et s’y illustrait. Pour mémoire je rappellerais qu’outre ses 32 victoires d’étapes (7 dans le Tour, 12 dans le Giro et 13 dans la Vuelta), Rik Van Looy a terminé quatrième du Giro en 1959, troisième de la Vuelta en 1959 et 1965, et dixième du Tour de France 1963. Même s’il n’était pas assez fort en montagne pour battre les spécialistes des grandes épreuves par étapes, c’était un champion complet, ce que ne sera jamais Cavendish…qui n’est qu’un remarquable routier-sprinter.

S’il fallait d’ailleurs apporter la preuve de la grande classe de Van Looy, nous l’aurions à travers deux des plus beaux épisodes de sa vie de coureur professionnel. Tout d’abord lors du championnat du monde 1961, sur le circuit très sélectif de Berne, Van Looy réussit à s’imposer au nez et à la barbe des meilleurs coureurs à étapes.  Et parmi ceux-ci, il y avait cette année-là le jeune Raymond Poulidor, qui avait remporté en mars Milan San-Remo, et trois mois plus tard  le championnat de France. Et compte tenu de la dureté du circuit proposé aux coureurs, beaucoup avaient fait de Poulidor le favori de ce championnat du monde, à commencer par son directeur sportif, Antonin Magne, qui s’était imposé sur ce circuit en 1936. Et il s’en fallut de peu que notre Poupou national confirme ce pronostic, notamment quand il démarra comme un fou dans la dernière côte du circuit.

Ce jour-là en effet, sans un très grand Rik Van Looy, Poulidor aurait revêtu le maillot arc-en-ciel, mais précisément c’était sans compter sur « l’Empereur d’Hérentals » comme on surnommait Henri Van Looy, qui  au prix d’un effort inouï réussit à revenir sur Poulidor, emmenant avec lui une quinzaine de coureurs qu’il battit évidemment au sprint, dont l’Italien Defilippis qui termina second juste devant Poulidor. On imagine aisément qu’une telle prouesse est hors de portée d’un coureur comme Cavendish qui, pour être champion du monde, ne peut que bénéficier d’un circuit totalement plat. En fait, ce qui réunit les deux hommes, c’est leur rapidité dans les derniers 200 mètres d’une course, et une équipe à leur totale dévotion pour préparer les sprints. Dans le cas de Van Looy, c’était l’équipe Faema, que l’on avait appelé sa « garde rouge » en raison de la couleur des maillots, équipe composée en majorité de Flandriens comme lui.

Autre épisode qui montre à quel point Rik Van Looy était beaucoup plus qu’un sprinter, son Tour de France 1963. Un Tour qu’il avait préparé avec minutie pour essayer de jouer sa chance au classement général. En fait, il ne put faire illusion pour le maillot jaune que jusqu’à la grande étape pyrénéenne arrivant à Luchon, dans laquelle il perdit un quart d’heure. En revanche, outre ses quatre victoires d’étape, il accomplit un exploit dont personne ne le croyait capable compte tenu de son gabarit (avec ses lourdes cuisses) dans l’étape de Chamonix, où s’est joué le Tour de France. Ce jour-là, Rik Van Looy s’empara de la troisième place de l’étape derrière…Anquetil et Bahamontes, mais à seulement 18 secondes de ces deux coureurs luttant pour la victoire finale, et devant des bons grimpeurs comme l’Espagnol Perez-Frances et l’Allemand Junkermann. Il confirmait son résultat de la veille entre Grenoble et Val d’Isère, par les cols de la Croix-de-Fer et de l’Iseran, où il avait terminé l’étape à la quatrième étape devant Perez-Frances, Battistini, Anquetil, A. Desmet, Junkermann, Gimmi et Bahamontes.

Et pour bien montrer qu’il avait encore des réserves, il terminera dans les dix premiers de l’étape contre-la-montre entre Arbois et Besançon (54 km), certes loin de Jacques Anquetil (3mn 53s), mais à seulement 19 secondes de Poulidor. Autant d’exploits inimaginables pour Cavendish, qui en outre ne gagnera jamais une Flèche Wallonne ou un Liège-Bastogne Liège, et sans doute pas davantage un Tour des Flandres, ni un Paris-Roubaix. Bien sûr on va me rétorquer que le cyclisme a évolué, et que les coureurs ne peuvent plus réaliser les exploits que l’on accomplissait dans les années cinquante ou soixante. Peut-être, mais le cyclisme reste le cyclisme, et il y avait à cette époque comme de nos jours des grimpeurs, des sprinters et des rouleurs, mais la différence est qu’aujourd’hui un sprinter se contente de gagner des sprints, un rouleur de gagner des courses contre-la-montre et un grimpeur des courses à étapes…à quelques exceptions près, toutefois.

Parmi celles-ci je citerais Cancellara, quadruple champion du monde et champion olympique contre-la-montre, mais aussi vainqueur d’un Tour de Suisse et de plusieurs grandes classiques (Paris-Roubaix à deux reprises, Tour des Flandres et Milan San-Remo) ou encore Alberto Contador, meilleur grimpeur du peloton et capable de battre Cancellara dans une étape contre le chrono dans le Tour de France (2009). Il est vrai que ces deux coureurs sont à mes yeux les deux seuls qui puissent être comparés aux plus grands champions du passé, catégorie dans laquelle Van Looy a pleinement sa place, mais pas du tout Cavendish. En écrivant cela, j’ai l’impression que je ne vais pas me faire que des amis ! Tant pis, parce que la légende du vélo ne s’est pas faite avec des coureurs au registre limité.

Michel Escatafal


Je veux voir revivre le cyclisme sur piste !

Etant un amoureux du cyclisme sur piste, je n’arrive pas à accepter l’état dans lequel se trouve cette discipline, plus particulièrement dans notre pays, en rappelant qu’à l’époque de l’âge d’or du cyclisme, les foules qui emplissaient les vélodromes menaçaient de faire s’écrouler ces enceintes, au point que les pistards étaient rois pendant la saison d’hiver.

Et oui, je suis nostalgique des grandes heures de la piste avec les six-jours ou les tournois de poursuite devant 20.000 spectateurs. J’étais très jeune à cette époque, puisque j’avais à peine onze ans lors des derniers Six-jours de Paris en 1958 (victoire d’Anquetil – Darrigade – Terruzzi), mais j’éprouvais la même envie de lire les résultats sur le journal que lors d’une grande étape de montagne du Tour ou du Giro. Et cette passion m’a amené, tout naturellement, à m’initier le plus tôt possible aux subtilités de la piste sur des vélodromes près de chez moi, imitant en cela mon père qui avait fait de même auparavant.

C’est cet amour, qui ne s’est jamais démenti, qui m’a poussé ce matin à écrire un commentaire sous forme de lettre à Cyclism’Actu, pour leur demander de poursuivre leurs efforts afin de sauver ce qui peut l’être du cyclisme sur piste, surtout en France, pays qui a toujours eu de grands champions (Michel Rousseau, Roger Rivière, Pierre Trentin, Daniel Morelon, Alain Bondue, Frédéric Magné, Florian Rousseau, Laurent Gané, Arnaud Tournant, Francis Moreau, Philippe Ermenault, Grégory Baugé etc)…sans avoir des infrastructures dignes d’un grand pays de cyclisme comme le nôtre.

Voilà pourquoi j’ai félicité ce site, pour avoir suivi en direct de Melbourne le déroulement des épreuves retransmises sur Eurosport, en redisant une fois encore que ce n’était pas très malin de la part de l’UCI, d’avoir placé les championnats du monde sur piste la semaine de Paris-Roubaix, alors qu’il aurait été plus simple de les organiser cette semaine.

Je les ai d’autant plus félicités que la grande majorité de leurs jeunes lecteurs ne s’intéressent pas à la piste, parce qu’hélas ils n’ont jamais eu l’occasion de s’y essayer faute de vélodrome utilisable à proximité de chez eux. En disant cela, je pense évidemment à ceux qui font ou ont fait de la compétition.

Enfin, si j’ai bien noté qu’il faut du temps pour écrire ou traiter de la piste, alors que le calendrier sur route est surchargé d’épreuves, et si je leur ai écrit que je comprenais toutes leurs bonnes raisons pour consacrer la quasi totalité de leurs articles à la route, j’en ai profité pour leur préciser que la piste ne pourra de nouveau vivre dans notre pays que si on la soutient, à commencer par la presse…ce qu’ils essaient de faire au niveau qui est le leur, même si pour moi c’est insuffisant.

Je leur ait dit aussi que si la presse se met à parler de la piste, et si celle-ci commence à intéresser les jeunes lecteurs, et bien une partie du défi de redonner du lustre à la piste sera gagné, notamment dans notre pays. Bien entendu, je sais en disant cela que je suis dans un rêve éveillé, mais l’UCI et la FFC ne réagissent qu’en termes de rapport de forces…et pour le moment celui relatif à la piste est très défavorable, surtout en France.

D’ailleurs il suffit de voir le très faible nombre de réactions de la part des visiteurs du site Cyclism’Actu, quand par hasard un de nos meilleurs pistards lance un cri de détresse, y compris quand ces coureurs appartiennent aux disciplines les plus porteuses d’espoirs mondiaux ou olympiques (vitesse, keirin, vitesse par équipes), alors que pour une simple information liée au dopage les commentaires tombent comme à Gravelotte. Il est vrai qu’en France les gens sont obsédés par le sujet du dopage, au point parfois qu’on a l’impression qu’il occulte tout le reste.

Raison de plus pour s’indigner véhémentement devant l’absence totale de réponse de la part des groupes sportifs français face à la situation de nos pistards, alors que ces groupes ne gagnent aucune épreuve importante sur la route depuis des années. Et si je dis cela, c’est parce que j’ai vu, lors des reportages sur ces championnats du monde, le nom des sponsors sur les maillots britanniques (Sky), néerlandais (Rabobank)ou australiens (Green Edge), alors que nos pauvres pistards, à part Baugé, avaient des maillots vierges de toute publicité.

Or, quand on voit les résultats à travers le décompte des médailles, on s’aperçoit que les deux grosses nations de la piste dans le monde sont l’Australie et la Grande-Bretagne. Quant à la France elle survit uniquement grâce au talent de nos techniciens et à l’abnégation de quelques personnes qui permettent à notre pays d’avoir un petit réservoir…en vitesse.

Et pendant ce temps, la piste britannique ou australienne, après avoir offert à la route ses Cavendish, Wiggins, Goss ou Gerrans, prépare l’avenir avec des rouleurs ou sprinters de grand talent comme Swift, Bobridge ou Hepburn. En revanche, nous en sommes réduits à nous extasier sur les victoires de Démare face à d’honnêtes routiers-sprinters dans des courses de second rang, en espérant qu’il confirme au plus haut niveau son potentiel, lequel serait infiniment plus grand encore…s’il faisait de la piste.

Michel Escatafal


Le cyclisme c’est aussi la piste

Les championnats du monde qui viennent de s’achever ont confirmé que la France est un pays qui a une grande tradition dans le cyclisme sur piste, même si la totalité des médailles remportées cette semaine (une or et deux d’argent) vient des épreuves de vitesse, avec notamment l’épreuve reine de ces championnats, la vitesse, que Baugé a remporté pour la quatrième fois consécutive. Je dis bien la quatrième fois, parce que la suppression de sa troisième victoire en 2011 est une décision qui ne peut que paraître loufoque aux yeux des amateurs de cyclisme, pour un manquement aux obligations de localisation alors qu’il avait été autorisé à concourir. Au passage j’en profite pour souligner que jamais l’Union Cycliste Internationale (UCI) n’aurait dû organiser les championnats du monde la semaine entre le Tour des Flandres et Paris-Roubaix, ce qui a nui à son audience. Pourquoi n’avoir pas attendu une semaine de plus, où la concurrence de l’Amstel est nettement moins importante? Passons, car cela fait partie des choses qui sont reprochées à l’UCI, celle-ci ne mettant pas assez d’énergie à défendre le cyclisme sur piste aux yeux de nombreux aficionados de la piste.

Depuis les débuts de l’ère open (1993), la France est largement en tête au classement des médailles d’or (57), devant l’Australie (46) et la Grande-Bretagne (45), nations traditionnellement fortes sur la piste déjà avant l’époque open (les Britannique Harris, Porter ou les Australiens Patterson, Nicholson, Johnsson etc.), alors que, par parenthèse, l’Italie a presque complètement disparu des palmarès après les avoir meublés dans les années cinquante et soixante (Bevilacqua, Maspes, Sacchi, Morettini, Ogna, Gaiardoni, Messina, Faggin etc.). Cela dit, on ne compte plus les titres remportés en vitesse, par les coureurs français, que ce soit chez les amateurs ou les professionnels jusqu’en 1991 ou depuis le début de l’ère open en 1993. Depuis cette date les Français ont remporté dix médailles d’or ou plutôt neuf puisqu’on en a retiré une à Baugé, avec tout d’abord les trois de Florian Rousseau en 1996,1997 et 1998, puis les deux de Laurent Gané en 1999 et 2003, celle d’Arnaud Tournant en 2001 et enfin celles de Baugé en 2009 et 2010 et 2012. De quoi réjouir notre entraîneur national qui n’est autre que le grand Florian Rousseau lui-même.

La tradition française en vitesse

En outre pour bien montrer que la filière française de vitesse fonctionne parfaitement, l’Equipe de France de vitesse par équipe a remporté dix médailles d’or (onze en comptant celle retirée suite à l’affaire Baugé) et quatre d’argent en dix-huit éditions des championnats du monde, plus une médaille de chaque métal en trois éditions des Jeux Olympiques depuis 2000, ce qui est  tout simplement exceptionnel. Mais puisque nous sommes dans l’histoire, il faut aussi ajouter que Daniel Morelon a été le sprinter le plus titré (derrière le Japonais Nakano qui remporta dix titres consécutifs chez les professionnels entre 1977 et 1986), avec sept titres dans les années 60 et 70, plus deux titres olympiques en vitesse, tous acquis chez les amateurs qui, à l’époque, étaient meilleurs que les professionnels. D’autre part, avec Lucien Michard, deux fois titré chez les amateurs en 1923 et 1924 et quatre fois chez les professionnels entre 1927 et 1930, plus Michel Rousseau qui fut champion olympique de vitesse en 1956, puis deux fois champion du monde amateur  en 1956 et 1957, mais aussi champion du monde professionnel en 1958, la France a compté dans ses rangs quelques uns des plus beaux modèles de la discipline.

Deux anecdotes qui ont marqué l’histoire des championnats du monde

A propos de Michard, il aurait dû être champion du monde une fois de plus, car il fut privé du titre en 1931…en raison d’une erreur de jugement  qui profita à son concurrent danois qui s’appelait Falk-Hansen. Cette année-là  les championnats du monde sur piste étaient organisés à Copenhague, ce que les mauvaises langues n’ont pas manqué de noter, parce que  toutes les photos de l’arrivée indiquaient que Michard avait gagné d’une roue. Problème, le juge, au nom bien français d’Alban Collignon, ne vit pas que Michard  avait remporté la manche lui donnant le titre…parce qu’il se situait  du côté du coureur extérieur, ce qui lui donna l’illusion que Falk-Hansen avait dominé Michard qui se trouvait à l’intérieur. Bien entendu il y eut réclamation de la part des Français, la presse parla de cela pendant des semaines, mais rien n’y fit et la décision du juge fut sans appel.

Parlons maintenant de Michel Rousseau,  un des plus doués parmi les « aristocrates de la piste » comme on surnomme les sprinters. C’était un coureur que tout le monde trouvait sympathique, peut-être en raison de son côté « titi parisien ». Ses mensurations étaient impressionnantes pour l’époque, puisqu’il mesurait 1.73m et pesait un peu plus de 80 kg, ce qui lui donnait une impression de puissance à nul autre pareil, et lui valut d’être surnommé « le costaud de Vaugirard ». Il avait tout d’un très grand sprinter, mais il ne fit pas la carrière qu’on aurait pu attendre de lui, laissant après 1958 la vedette à l’Italien Antonio Maspes, sept fois champion du monde professionnel entre 1955 et 1964. Et pourtant, en 1958, pour sa première année chez les professionnels, Michel Rousseau jongla littéralement avec lui en demi-finale des championnats du monde, le battant sèchement en deux manches, avant de s’imposer tout aussi facilement en finale face à un autre Italien, Sacchi.

Cela dit l’histoire retiendra aussi de Rousseau et Maspes, un surplace historique en 1961, pour l’attribution du titre mondial à Zurich. En effet  Rousseau, qui avait été battu par Maspes en finale du tournoi mondial de 1959, se mit dans l’idée d’imposer une séance de surplace à son adversaire, pour l’obliger à mener. Le surplace à l’époque n’était pas rare, contrairement à aujourd’hui, les sprinters préférant   être derrière l’adversaire pour éviter d’être surpris au moment du lancement du sprint. Dans le cas où il y a surplace, c’est généralement celui qui a les nerfs les plus solides qui réussit à obliger son adversaire à passer en tête,  et qui gagne le plus souvent. Michel Rousseau  céda le premier (au bout de 45 minutes) et il fut battu, ce qui permit à Maspes de conserver son titre.

Ce fut le chant du cygne de Michel Rousseau, car jamais plus il ne fréquentera les podiums mondiaux, au grand regret de ses nombreux admirateurs. Et pourtant son extraordinaire puissance, sa vélocité naturelle, plus les leçons techniques de son mentor Louis Gérardin, ancien champion du monde de vitesse amateur en 1930, qui découvrit Pierre Trentin (champion du monde de vitesse en 1964) et Morelon,  auraient dû lui valoir bien d’autres satisfactions dans les années 60. Espérons au passage que Grégory Baugé, très doué et très puissant lui aussi, incontestablement le meilleur sprinter mondial depuis quatre ans, poursuive sa carrière quelques années de plus et ne s’arrête pas comme il l’a parfois suggéré après les prochains J.O. de Londres, dont il sera l’archi favori. La remarque vaut aussi pour Kévin Sireau, recordman du monde du 200m (9s572), toujours à la recherche de son premier titre individuel. Cela dit, ces jeunes gens ont un exemple tout trouvé avec l’entraîneur de l’équipe de France, Florian Rousseau, qui remporta dix titres mondiaux et trois titres olympiques, sur le kilomètre, en vitesse individuelle, par équipe, et au keirin, entre 1993 et 2001.

La poursuite et le demi-fond assuraient aussi le spectacle à la belle époque de la piste

Néanmoins, par le passé, à la belle époque de la piste, dans les années 50 et 60, il y avait d’autres épreuves pour assurer le spectacle, notamment  la poursuite (à partir de 1946) disputée sur une distance de cinq kilomètres, et le demi-fond couru  jusqu’en 1971 sur la distance de 100 km derrière grosses motos. Chacune de ces épreuves a eu ses champions mythiques. En ce qui concerne la poursuite, quelques noms connus ou quasiment oubliés de nos jours ont marqué la discipline. Parmi ceux-ci, il faut citer le redoutable Néerlandais Schulte (champion du monde en 1948), les Italiens Bevilacqua (champion du monde en 1950 et 51) et Messina, triple champion du monde entre 1954 et 1956, année où il battit en finale un certain Jacques Anquetil après avoir battu Hugo Koblet en 1954, mais aussi Rudi Altig qui revêtit le maillot arc-en-ciel en 1960 et 1961, avant de conquérir celui de la route en 1966, exploit que réalisa aussi Francesco Moser ( champion du monde de poursuite en 1976 et sur route en 1977), ou encore notre Français Alain Bondue, qui s’octroya le titre mondial en 1981 et 1982, comme plus tard Francis Moreau (1991) et Philippe Ermenault (1997 et 1998). Mais les deux plus brillants furent incontestablement le campionissimo Fausto Coppi, champion du monde en 1947 et 1949, vainqueur de quatre-vingt quatre poursuites individuelles sur les quatre-vingt quinze qu’il disputa dans sa carrière, dont vingt et une victoires consécutives au cours de l’hiver 1947 et 1948, et plus encore peut-être Roger Rivière, sans doute le plus doué de tous, invaincu dans la discipline avec trois titres mondiaux dans sa courte carrière entre 1957 et 1959, considéré par beaucoup comme le meilleur rouleur de tous les temps sur des distances allant jusqu’à 70 kilomètres.

Enfin en demi-fond, comment ne pas parler d’un Espagnol, Guillermo Timoner, qui fut un grand spécialiste des courses à l’américaine avant de devenir le roi des stayers, comme on appelait les coureurs de demi-fond. Timoner allait succéder à un autre crack de la discipline, le Belge Adolphe Verschueren, excellent routier chez les amateurs, qui remporta le titre mondial en 1952, 1953 et 1954. Timoner était ce que l’on appelle l’archétype du stayer, à la fois souple et nerveux, sachant admirablement se servir de l’abri de la moto, ce qui n’était pas sans danger en raison de la vitesse très élevée qui pouvait être atteinte (jusqu’à 100km/h). Il l’emporta à six reprises au championnat du monde entre 1955 et 1965, ce qui constitue un  record, qu’il aurait pu améliorer sans une grave chute qui faillit lui coûter la vie lors des Six-Jours de Madrid en 1960, et qui l’empêcha de défendre son titre en 1961. En revanche, si sa gloire fut grande à cette époque, il se déconsidéra complètement quand il effectua son retour à la compétition en 1984, à l’occasion des championnats du monde de Barcelone, pour représenter l’Espagne dans les épreuves de demi-fond…alors qu’il était âgé de 56 ans. Cette folie lui fut d’autant plus reprochée, ainsi qu’à sa fédération, qu’il ne fit que de la figuration dans une épreuve qui avait pourtant perdu tout son prestige depuis longtemps, au point qu’elle disparut des championnats du monde en 1995.

Des épreuves disparaissent, et d’autres apparaissent, notamment les compétitions féminines

Ce ne fut pas la seule, au demeurant, à disparaître, puisque le même sort fut réservé au tandem, épreuve olympique depuis 1908, et aux championnats du monde à partir de 1966 (victoires des Français Trentin et Morelon) jusqu’en 1994 (victoire française avec Colas et Magné). En revanche d’autres épreuves apparurent comme le kilomètre à partir de 1966, où plusieurs Français s’illustrèrent en remportant le titre mondial, Pierre Trentin en 1966, puis Florian Rousseau en 1993 et 1994, sans oublier Arnaud Tournant, le recordman du monde (58s875), qui s’imposa quatre fois consécutivement entre 1998 et 2001. La poursuite olympique (4 km) fit son apparition en 1962, puis plus tard le keirin en provenance du Japon à partir de 1980, avec des victoires de Magné en 1995, 1997 et 2000, année ou Florian Rousseau fut champion olympique de la discipline, et Laurent Gané en 2003. On  n’omettra pas de citer également dans ce panorama des courses inscrites au championnat du monde, des épreuves moins prestigieuses comme la course aux points, le scratch, l’omnium ou l’américaine, cette dernière épreuve n’ayant plus rien à voir avec son ancêtre le Critérium de l’Europe à l’américaine, qui réunissait quelques uns des meilleurs routiers-pistards entre 1949 et 1990 devant des foules considérables, avec comme figures de proue Schulte, Hugo Koblet, Terruzzi, Van Steenbergen, Post, Altig, Sercu et Eddy Merckx.

Enfin, pour être complet, notons que les épreuves féminines firent leur apparition en 1958 (vitesse et poursuite). La France remporta six victoires en vitesse avec Nicoloso en 1985 et Félicia Ballanger entre 1995 et 1999, cette dernière réalisant le doublé sur le 500 mètres pour les cinq premières éditions de cette nouvelle épreuve. Notre pays gagna aussi six titres en poursuite grâce à  Jeannie Longo et Marion Clignet (trois chacune), lesquelles remportèrent aussi le titre dans la course aux points apparue en 1988. Enfin le keirin fut inscrit au programme à partir de 2002 (deux victoires françaises avec Clara Sanchez en 2004 et 2005), tout comme la vitesse par équipes en 2007, la poursuite par équipe depuis 2008, sans oublier le scratch en 2002 et l’omnium en 2009.

Michel Escatafal


Les surnoms donnés aux sportifs : partie 3 (cyclisme)

Pour terminer ce volet un peu insolite de l’histoire du sport (merci Claude Sudres!), je vais parler cyclisme évidemment, d’autant que c’est le plus caractéristique dans l’histoire des surnoms. Je vais simplement souligner (à défaut de les citer tous) ceux qui me paraissent les plus distinctifs, tellement les coureurs ont été nombreux à se voir attribuer des surnoms, dont certains au demeurant sont carrément ridicules.  Cela dit commençons par ceux des temps héroïques de ce sport avec, à tout seigneur tout honneur, celui du premier vainqueur du Tour de France (1903), Maurice Garin, surnommé le « Petit Ramoneur » parce qu’il a travaillé dans sa jeunesse dans une entreprise de fumisterie.  Un de ses successeurs (1905), Trousselier, sera appelé « Trou-Trou » ou « Trouston ». Autre grande figure de cette époque, même s’il n’a jamais gagné la Grande Boucle, Eugène Christophe, qui fut d’abord appelé « Le vieux Gaulois » en raison de ses moustaches en forme de guidon, puis « Cri-Cri » vers la fin de sa carrière. Enfin, soulignons aussi le cas du Luxembourgeois de Colombes, François Faber, vainqueur du Tour en 1909, qu’on avait surnommé le « Géant de Colombes » en raison de ses mensurations. Un autre vainqueur du Tour (1910), Octave Lapize, dont les cheveux étaient noirs et bouclés, sera surnommé « Le Frisé ». 

A la fin des années 20 et au début des années 30, Marcel Bidot, l’ancien directeur des équipes de France à l’époque des équipes nationales (1953-1961), sera appelé comme coureur « la Mère Poule » en raison de son dévouement comme équipier. Henri Pélissier, vainqueur du Tour en 1923, était appelé « La Ficelle » parce qu’il était long et sec. A la même période Armand Blanchonnet, champion olympique sur route contre-la-montre en 1924, sera surnommé « Le Phénomène » en raison de ses mensurations avantageuses, lesquelles lui ont aussi valu d’être appelé « King Kong ». Le sprinter Lucien Faucheux, triple vainqueur du Grand Prix de Paris à la Cipale, très musculeux, fut surnommé « Le Gros Lulu » puis plus tard « Le Pape de la Cipale ».  Learco Guerra, le grand champion italien (champion du monde en 1931), fut surnommé « La Locomotive humaine » ou « La Locomotive de Mantoue » en raison de sa puissance dans les contre la montre. André Leducq, grand crack des années 30, fut appelé « Dédé » ou « Joyeux Dédé » en raison de sa bonne humeur communicative, qui plaisait tellement à ses nombreuses supportrices.

Antonin Magne, très connu comme champion du monde ou vainqueur du Tour et, plus encore, comme directeur sportif de Poulidor, était « Tonin » pour tout le monde, ou encore « Le Taciturne » et « La Méthode » pour son souci minutieux de l’organisation. Par son élégance naturelle et sa distinction, Charles Pélissier, excellent routier et cyclo-crossman, fut baptisé « Brummel » du nom d’une célèbre marque de tailleur pour hommes. Louis Aimar, remarquable rouleur, très puissant, (plus de 80 kg) devint « Le Colosse » ou « Le Briseur de chaîne ». Le premier des super champions italiens, Gino Bartali*, un des plus grands coureurs de l’histoire, fut appelé à la fois « L’Homme de Fer » pour sa résistance, mais aussi « Gino Le Pieux » pour ses fortes croyances religieuses, avant de devenir « Il Vecchio » en raison de sa longévité. Maurice Archambaud, fantastique rouleur (Grand Prix des Nations en 1932 et recordman de l’heure), fut appelé « Le Nabot » en raison de sa petite taille.

Marcel Kint, champion du monde en 1938 et vainqueur de nombreuses classiques, fut surnommé « L’Aigle Noir ». Raymond Louviot, petit et courageux, fut appelé « Laripette » par les journalistes. Le fameux sprinter Jeff Scherens, fut appelé « Poeske » qui signifie chat en flamand, parce qu’il avait l’art de sauter ses adversaires sur la ligne. Vicente Trueba, le premier des grands grimpeurs espagnols, fut surnommé « la Puce de Torrelavega » en raison de sa petite taille et du nom de son village. Albéric Schotte, double champion du monde et vainqueur du Tour des Flandres, devint « le dernier des Flandriens ». Gerrit Schulte, un des très rares coureurs à avoir battu Coppi en poursuite, fut appelé « Le Fou Pédalant » en raison de ses longues échappées sur la route. Le pistard, champion du monde de vitesse, Van Vliet, était « Le Professeur » pour sa science du sprint et ses lunettes. Un autre sprinter, Louis Gérardin était pour tout le monde « Toto ». René Vietto, grand grimpeur et vedette du Tour dans les années 30 et 40 fut appelé « Le Roi René ».

Bevilacqua, double champion du monde de poursuite et vainqueur de Paris-Roubaix (1951), fut surnommé par les journalistes « Pauvre Bévilacqua », car dans la montée des cols il sollicitait les poussettes en disant : « Poussez le pauvre Bevilacqua, c’est un bon coureur ». Louis Bobet* fut pour tout le monde « Louison », et Louis Caput, routier-sprinter de poche, était « P’tit Louis ». Quant à Robert Chapatte, excellent coureur et futur grand journaliste, il fut affublé du joli surnom de « Chapatte de Velours ». La particule de Jean de Gribaldy, lui valut d’être appelé « Le Vicomte ».  Jean Dotto, vainqueur de la Vuelta 1955, devint  « Le Vigneron de Cabasse », village où était sa maison dans le Var.  Fachleitner, deuxième du Tour 1947, fut « le Berger de Manosque » du nom de la ville où il résidait. Jean Robic, vainqueur du Tour 1947, était appelé « Biquet », puis « Tête de Cuir » à cause de son casque de cuir un peu ridicule, qu’il était le seul à porter. Tout le monde connaît « Le Pédaleur de charme», trouvaille du chansonnier Jacques Grello pour qualifier Hugo Koblet*. L’autre grand champion suisse, Ferdi Kubler*, qui pédalait avec force grognements, fut surnommé « Le Champion Hennissant ».

Autres grandes figures des années 50, Bernard Gauthier et Raphaël Geminiani. Dans un premier temps Bernard Gauthier, super équipier de Louison Bobet, fut appelé « Cœur de Lion », avant d’être surnommé « Monsieur Bordeaux-Paris » suite à ses quatre victoires dans l’épreuve. Quant à Geminiani, sa gouaille et ses réparties l’ont fait surnommer « Grand Fusil ». En revanche, pour avoir porté le maillot jaune en 1949, Jacques Marinelli, coureur de petite taille qui ne faisait pas beaucoup de bruit, avait été surnommé « La Perruche » par Jacques Goddet. Loretto Petrucci, vainqueur de Milan-San Remo en 1952 et 1953 et de Paris-Bruxelles (1953), fut surnommé « Le Météore ». Cela lui allait d’autant mieux qu’il gagna la quasi totalité de ses succès entre 1951 et 1953. L’ancien équipier de Louison Bobet, Antonin Rolland, toujours un peu renfermé, fut surnommé « Tonin le taciturne ». Robert Varnajo, qui finit sa carrière en devenant un spécialiste du demi-fond, Vendéen d’origine, fut évidemment appelé « Le Chouan ». Le pistard Oscar Plattner, champion du monde professionnel de vitesse en 1952, fut désigné comme « Le Macchiavel du Sprint » pour sa manière de piéger ses adversaires. Peu après, on n’oubliera pas les deux supers grimpeurs que furent Bahamontes et Gaul, appelés respectivement « l’Aigle de Tolède » et « l’Ange de la Montagne ». Leur grand rival, Jacques Anquetil*, gagna le titre de « Maître Jacques » pour la multitude de succès remportés durant sa longue carrière. Autre grand rouleur (recordman de l’heure en 1956), Ercole Baldini, fut appelé « La locomotive de Forli ». Enfin Henri Anglade, avec ses attitudes autoritaires, fut surnommé « Napoléon ». Rien que ça !

Un autre grimpeur de poche, Lily Bergaud, fut appelé « La Puce du Cantal ». Carlesi, pour sa ressemblance avec Coppi, devint « Coppino ». Le pistard Roger Gaignard, ancien apprenti clown, y gagna son surnom de « clown ». Quant à Michel Rousseau, champion olympique et du monde de vitesse, ses grosses cuisses lui valurent d’être appelé « Le Costaud de Vaugirard ». Autre athlète du vélo, Raymond Mastrotto, ancien vainqueur du Dauphiné (1962), devint « le taureau de Nay », localité où il était né. René Privat, ancien vainqueur de Milan-San Remo (1960) fut surnommé, « René la Châtaigne », sans doute en raison de son punch. Rostollan, qui faisait le train pour Jacques Anquetil dans les cols, se vit appelé « Pétrolette ».  Rik Van, Looy, seul coureur à avoir gagné toutes les classiques (entre 1956 et 1968), fut baptisé par les journalistes belges « L’Empereur d’Herentals », en référence à la commune où il habitait. Enfin, qui ne se souvient de l’immortel « Poupou » que fut Raymond Poulidor dans les années 60 et 70 ?

Tout cela nous amène aux années 70, où force est de reconnaître que l’imagination fut nettement moins fertile qu’avant. En tout cas  les surnoms donnés respiraient davantage la banalité, même si parfois on retrouvait quelques traits d’humour comme « Le Cannibale » pour Merckx, « Le Chamois des Abruzzes » pour le grimpeur Vito Taccone, ou « Cuore matto » (cœur fou) pour Bitossi, en proie à des problèmes de palpitations cardiaques. Sinon, appeler Zoetemelk « Le Hollandais de France » ou Thévenet « Nanard » apparaît plutôt comme une évidence, ou du déjà vu comme Beat  Breu, le grimpeur suisse, « La Petite Puce de Saint Gall ». On retiendra quand même pour l’histoire, « Le Blaireau » pour Bernard Hinault*,  « Gibus » pour Gilbert Duclos-Lassalle, « Banban » pour Robert Alban, ou « Il Diavolo » pour Claudio Chiapucci », mais aussi « Jeff » pour J.F. Bernard,  « Le Ricain » pour Greg Lemond, premier grand champion américain ou « La Broche » pour Brochard, champion du monde en 1997.  On n’omettra pas non plus « Jaja » pour Laurent Jalabert, « Perro loco » (chien fou) pour le Suisse Zulle, « Le Dromadaire » pour un autre Suisse, Rominger, ou « Il Magnifico » pour le routier-sprinter italien Cippolini, ni « L’extra-terrestre » pour Indurain, vainqueur de cinq Tours de France et deux Tours d’Italie. Luc Leblanc, ancien champion du monde (1994), fut surnommé « Lucho » à cause de son épouse espagnole, le même surnom que le premier grand coureur colombien Luis Herrera. Pantani fut d’abord E.T. à cause de ses oreilles et de son crâne rasé, avant de devenir «Il Pirata » (Le Pirate).

Enfin, plus récemment nous avons été habitué au « Boss » pour Lance Armstrong, à « Vino » pour Vinokourov, à « Gibo » pour Simoni, à «Il piccolo principe » (le Petit prince) pour Damiano Cunego, vainqueur du Giro en 2004 à 23 ans, « Ivan le Terrible » pour Ivan Basso », « Le Requin de Messine » pour son équipier de la Liquigas, Nibali, « Le Cobra » pour Ricco, pour ses attaques tranchantes, « Balaverde » pour Valverde, “Spartacus” pour Cancellara, sans oublier évidemment « El Pistolero », parce qu’après chaque victoire, Alberto Contador*, le grand absent du prochain Tour de France pour une misérable affaire de traces de clembutérol, fait avec sa main un geste comme s’il tirait avec un pistolet. Là aussi, j’ai sans doute oublié nombre de champions, mais sur 250 coureurs au moins qui ont été surnommés, je n’ai retenu que ceux qui me venaient à l’esprit. Je voudrais toutefois en ajouter deux, à savoir Fausto Coppi surnommé « le Campionissmo », parce qu’il fut le plus grand coureur de l’histoire du cyclisme*, à la fois extraordinaire rouleur, fantastique poursuiteur et le meilleur grimpeur qui ait jamais existé. Quant au second, Roger Rivière*,  qui n’avait pas de surnom, je l’ai appelé « Le Voltigeur », pour sa facilité déconcertante dans l’effort, notamment dans l’exercice du contre-la-montre. Aucun autre rouleur, pas même Coppi ou Anquetil, n’était aussi fort que lui sur des distances de moins de 75 kilomètres. C’est pour cela que j’aurais aussi pu l’appeler « Superman », d’autant que sur la piste, en poursuite, il fut le seul à pouvoir se vanter d’être imbattable pendant sa courte carrière.

Michel Escatafal

*un article a été consacré à ces coureurs sur le blog


Morelon : docteur ès piste

Parmi les plus brillants représentants du sport français, il y en a un dont la réputation a tellement fait le tour du monde qu’il est aujourd’hui en Chine (jusqu’aux J.O. de Londres l’an prochain).  Il s’appelle Daniel Morelon, et c’est le plus titré de nos pistards, bien que notre pays manque cruellement d’infrastructures dans le domaine du cyclisme sur piste, contrairement à son pays d’adoption où, de son propre aveu, il a la chance de disposer d’installations au top niveau. On remarquera au passage que personne en Chine ne s’est préoccupé de son âge, pour encadrer les sprinteurs de ce pays (hommes et femmes), et participer à l’installation d’un Centre National de cyclisme à Pékin, alors qu’en France on lui a gentiment demandé de se retirer en 2005…parce qu’atteint par la limite d’âge. Il est vrai que chez nous, vu le peu de moyens consacrés à la piste, il n’y a pas de place pour énormément de techniciens, et aujourd’hui c’est Benoît Vêtu qui s’occupe du centre d’Hyères, alors que Florian Rousseau, multiple champion du monde et olympique, est aujourd’hui entraîneur de l’équipe de France de sprint à l’INSEP.

Si je parle de Daniel Morelon, c’est parce qu’en zappant j’ai découvert il y a quelques jours un reportage de la chaîne chinoise CCTV sur notre ancien champion, ce qui prouve qu’en Chine il est quelqu’un d’important, alors qu’en France seuls les passionnés de vélo le connaissent. Et pourtant, à la fin des années 60 et dans les années 70, Morelon était une star connue et reconnue sur les vélodromes du monde entier…à défaut d’en être une en France, sauf tous les quatre ans aux Jeux Olympiques. Cela est d’autant plus surprenant aux yeux des étrangers que Daniel Morelon, né en avril 1944 à Bourg-en-Bresse, a un palmarès tout à fait énorme, puisqu’il a été sept fois champion du monde de vitesse amateurs, mais aussi double champion olympique en 1968 et 1972, sans oublier un titre olympique et un titre mondial avec son ami Trentin en tandem. Il a aussi détenu plusieurs records mondiaux, notamment celui du 200 m départ lancé sur piste couverte en 10s72/100 (novembre 1966).

Si j’ai employé le mot « amateurs », c’est parce qu’à cette époque l’élite du cyclisme sur piste, notamment en vitesse, se trouvait dans les rangs amateurs et non chez les professionnels, le titre de cette catégorie revenant à des coureurs dominés par Morelon et d’autres coureurs de l’Est européen quand ils étaient amateurs. En fait un seul coureur aurait pu l’inquiéter, peut-être, s’ils avaient concouru ensemble dans la même catégorie, le Japonais Nakano (né en 1955), qui remporta le titre chez les professionnels à dix reprises entre 1977 et 1986. Cela étant, ces deux coureurs avaient peu de chance de se rencontrer, en raison de la différence d’âge et surtout du fait que Nakano, champion de keirin dans son pays, était professionnel, donc interdit à l’époque de Jeux Olympiques. De la même façon, les meilleurs pistards des pays de l’Est européen, pourtant très forts, n’avaient pas le droit de participer à des compétitions professionnelles jusqu’en 1990. Bref, une ségrégation idiote qui nous aura empêché de savoir quel était la réelle valeur de Nakano face à Morelon (même en fin de carrière), ou à des coureurs comme les Allemands de l’Est Hesslich, Hubner, le Soviétique Kopylov ou encore le Tchèque Tkac, dont je reparlerai.

 Morelon rencontrera quand même une fois Nakano, en 1980, et subira une défaite, mais il faut préciser que Morelon faisait son retour à la compétition après avoir pris sa retraite fin 1977. En fait il avait repris une licence dans le seul but d’aider les organisateurs des championnats du monde sur piste professionnels à Besançon, dont le moins que l’on puisse est qu’ils ne suscitaient aucun engouement. Il faut savoir en effet qu’à cette époque, il n’y avait pas de championnat du monde amateurs l’année des Jeux Olympiques. Cela dit, la fin ne fut pas trop triste puisque Morelon obtint la médaille de bronze en vitesse et l’argent au keirin. Pas mal pour un retraité ! Il est vrai qu’il ne pouvait avoir que de beaux restes, tellement il a remporté de victoires entre 1964 et 1977, au point d’être considéré comme « l’artiste de l’après-guerre » par ceux qui estiment que le sprint est un art. A ce propos, Morelon peut regretter d’être né trop tard, car à l’âge d’or du cyclisme (dans les années 50), notamment lors des grandes soirées d’hiver sur les vélodromes européens ou américains, il serait très vite passé professionnel et aurait gagné beaucoup d’argent.

Essayons à présent de voir quelles furent ses plus belles victoires, en précisant que l’exercice est évidemment très difficile. SI l’on en croit Daniel Morelon lui-même, la victoire qui lui tient le plus à cœur est celle qu’il remporta aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, confirmant ainsi le titre acquis en 1968 face à l’Italien Turrini. Ce fut d’ailleurs de nouveau une finale cent pour cent occidentale, si j’ose dire, puisqu’elle l’opposait à l’Australien Nicholson qui remportera le titre chez les professionnels en 1975 et 1976, preuve que les amateurs ou considérés comme tels (en fait les amateurs des pays de l’Est vivaient essentiellement du cyclisme) étaient plus forts que les professionnels. Ce Nicholson était d’ailleurs un adversaire redoutable parce qu’il avait, avant les J.O. de Munich, obligé Morelon à courir une troisième manche à Aarhus, Los Angeles ou Odensee, pour l’emporter. Et de fait la finale fut plus serrée que ne l’indique le score de deux manches à zéro, parce que la deuxième se joua pour quelques centimètres.

Cette victoire arrivait aussi au moment où notre sprinter atteignait sa plénitude (28 ans), c’est-à-dire à une période où il était pratiquement imbattable. Non seulement il était toujours aussi rapide, ayant conservé son fameux finish, mais en plus il faisait preuve d’une science de la course tout à fait extraordinaire. Bref, il était au sommet de son art, et cet ensemble de qualités lui permettait de se maintenir au-dessus de la concurrence, pourtant très rude avec outre Nicholson, des concurrents comme le Soviétique Phakadze qui avait battu à deux reprises le record du monde du 200m lancé en plein air (10s69 et 10s61), ou encore le Norvégien Pedersen, l’Allemand Raasch, le Français Quyntin,  ou le Tchèque Anton Tkac, peut-être le plus valeureux des concurrents de Morelon.

D’ailleurs c’est Tkac qui allait causer à Daniel Morelon la plus grosse déception de sa carrière, en le privant d’une troisième médaille d’or consécutive aux J.O. de Montréal en 1976. Ce Tkac n’était pas un inconnu, puisqu’il avait remporté le titre mondial en 1974 (il sera de nouveau champion du monde en 1978), et en plus c’était un adversaire coriace. Il battra Morelon par deux manches à une, la belle montrant que Morelon commençait à accuser le poids des ans. Il remportait néanmoins une médaille d’argent qui manquait à sa collection olympique, puisqu’il avait eu une médaille de bronze lors de ses premiers J.O. à Tokyo en 1964. La boucle était bouclée pour Morelon, de la meilleure des façons, après une carrière qui aura réellement commencé en 1962, année où il disputa le challenge « Rustines » (épreuve de détection pour les jeunes) avec des boyaux de route, terminant à la deuxième place, et surtout repéré par le professeur ès piste qu’était Louis Gérardin, lui-même ancien champion du monde amateur (1930), qui allait lui apprendre énormément de choses, notamment  sur le plan technique, l’aidant à assimiler les finesses de la piste et à optimiser sa préparation pour les échéances importantes.

Cet enseignement lui servira d’autant plus, qu’en 1978 il remplacera ce même Toto Gérardin comme entraîneur national du sprint, avant de prendre la responsabilité du pole sprint d’Hyères en 1990. Dans ces fonctions il aura la joie de voir couronner des championnes comme Félicia Ballanger, multiple championne du monde et triple championne olympique (vitesse et 500m) à  Atlanta (1996) et Athènes (2000), mais aussi Nathalie Lancien, championne olympique de la course aux points (1996), et Laurent Gané champion olympique et multiple champion du monde de vitesse par équipes, double champion du monde de vitesse (1999, 2003) et champion du monde de keirin (2003). Le professeur était devenu aussi compétent que celui qui l’avait formé comme coureur et comme entraîneur. Daniel Morelon pouvait être fier du devoir accompli, car il avait rendu à la piste ce qu’elle lui avait donné. Il pouvait partir pour la Chine…en espérant qu’une ou un de ses élèves ne barre pas la route d’un titre olympique à un Français. Cela dit, personne ne lui en voudra pour autant.

Michel Escatafal


Guy et Roger Lapébie : une fratrie qui a honoré le vélo

En consultant mes archives personnelles, j’ai appris que Guy Lapébie (photo) était décédé l’an passé au mois de mars. Guy Lapébie était un champion que les jeunes ne connaissent pas et que, pour ma part,  je n’ai connu qu’à travers ce que mon père m’en a dit. La première chose qui m’a marqué à propos de Guy Lapébie, c’est qu’il est mort très âgé, puisqu’il avait 93 ans, ce qui démontre que le vélo peut conserver son homme, contrairement à certains clichés. Il a rejoint au paradis des coureurs son frère, Roger, mort en 1996, et d’autres compagnons de route ou de piste comme un autre champion,  encore très connu de nos jours parce qu’il a fait sa plus belle carrière…à la télévision, je veux parler de Robert Chapatte, dit « chapatte de velours ».

Cela dit quand on parle de Lapébie, il faut savoir qu’il s’agit d’une glorieuse fratrie de coureurs cyclistes, puisque les deux frères Lapébie ont un palmarès tout à fait convenable, à faire pâlir d’envie nombre de routiers confirmés d’hier et d’aujourd’hui. Dans ce temps en effet, avant et dans l’immédiate après-guerre, on ne devenait pas une idole avec quelques grands prix de la montagne dans le Tour de France et quelques places d’honneur dans cette même épreuve. Non, il fallait faire ses preuves un peu partout, y compris sur la piste, pour acquérir non seulement un coup de pédale souple, mais surtout un minimum de notoriété.

Ce fut le cas des frères Lapébie, ces coureurs du sud-ouest de la France qui faisaient la fierté des gens de cette région, que beaucoup avaient vu au passage du Tour de France où, pour ce qui concerne mon père et quelques uns de ses copains, sur le vieux vélodrome de Damazan, où ils allaient tourner quand ils étaient eux-mêmes très jeunes pendant leurs loisirs. Ce vélodrome était aussi devenu, à la fin  des années 50 et dans les années 60, un passage obligé pour ceux qui participaient aux critériums d’après-tour, très à la mode à l’époque. Je me souviens avoir vu personnellement Jacques Anquetil avec un beau maillot rose de vainqueur du Giro en 1960, face au vainqueur du Tour, Gastone Nencini, mais aussi Charly Gaul, André Darrigade avec son beau maillot arc-en-ciel conquis l’année précédente, Henri Anglade et bien d’autres encore. J’avais à peine 14 ans, mais je m’en souviens comme si c’était hier.

Des deux frères Lapébie, celui qui a remporté les plus grands succès fut incontestablement Roger, ne serait-ce qu’en raison de sa victoire dans le Tour de France 1937 en gagnant 3 étapes. Certes il bénéficia de la chute de Bartali dans l’étape Grenoble-Briançon, alors que ce dernier avait le maillot jaune solidement accroché sur ses épaules, mais il avait vaincu tous les autres à commencer par le vainqueur de l’année précédente, Sylvère Maes. Roger Lapébie, que l’on ne pouvait classer dans aucune catégorie déterminée car il se débrouillait bien partout, était avant tout un athlète du vélo, capable de beaux exploits dans ses grands jours ou ses grandes périodes. C’était vraiment un excellent coureur  comme en témoignent, en plus de son succès dans le Tour de France qu’il a aussi terminé à la troisième place en 1934, ses victoires dans le championnat de France en 1933, ou dans le Paris-Nice de 1937.

Le palmarès de Guy était un peu inférieur à celui de son frère, ne serait-ce  qu’en raison de la victoire de ce dernier dans la Grande Boucle. Cela dit sa polyvalence entre la route et la piste lui valut maintes fois les honneurs des communiqués de l’époque. Guy Lapébie, en effet, fut d’abord un excellent pistard, puisqu’il fut champion olympique de poursuite par équipes en 1936 à Berlin, avec Charpentier, Goujon et Le Nizerhy, ses équipiers du V.C. Levallois qui représentaient l’équipe de France. A ces mêmes J.O. il remporta la médaille d’argent sur route et le titre par équipes (qui n’existe plus de nos jours) avec Charpentier qui fut champion olympique individuel  et Dorgebray, ce qui prouvait déjà qu’il avait l’étoffe d’un excellent coureur, ce qu’il confirmera plus tard en terminant 3è du Tour de France 1948 derrière Gino Bartali et Brick Schotte, mais devant le jeune Louison Bobet ((23 ans) qui, quelques années plus tard, remportera le Tour de France 3 fois consécutivement (1953 à 1955).

Mais Roger Lapébie sera aussi un excellent coureur de « six jours », devenant même une vedette en Allemagne avec des victoires à Berlin (1951 et 1952), Hanovre et Munich en 1951, Dortmund associé à un autre excellent pistard, Carrara. Il remportera également deux fois les Six jours de Paris en 1948 (avec Sérès) et 1949 (avec Brunel), preuve qu’à l’époque on pouvait briller l’été sur les routes du Tour et l’hiver sur les pistes des vélodromes. En tout cas, même si les Lapébie ne sont plus là, personne de ceux qui les ont connus ou en ont entendu parler ne les oubliera, ne serait –ce que parce qu’ils ont laissé leur nom à la piste du vélodrome de Bordeaux, ce qui n’est que justice.

esca


Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.