Deux grands XV de France qui ont marqué l’histoire du rugby

Il y a une semaine en Nouvelle-Zélande, le XV de France frôlait de très près un titre mondial largement à sa portée, exploit sans précédent depuis que la Coupe du Monde existe, et d’autant plus surprenant que nombre de commentateurs pensent objectivement que les équipes de 1987 (finaliste de la première Coupe du Monde) et de 1995 (demi-finaliste contre l’Afrique du Sud) étaient sans doute plus fortes que celle de cette année. Cela étant, comme pour décrocher gentiment de la Coupe du Monde que nous venons de vivre, et des émotions fortes que nous avons ressenties depuis le quart de finale contre l’Angleterre,  je veux revenir aujourd’hui sur deux équipes qui auraient sûrement remporté la Coupe du Monde…si elle avait existé à ce moment. Je veux parler de l’équipe de France de 1958-1959 et celle de 1977. Aucune autre équipe en effet n’a été aussi dominatrice sur le plan européen et mondial que ces deux équipes, qui ont la particularité d’avoir remporté le Tournoi des Cinq Nations et d’avoir aussi battu les meilleures équipes de l’hémisphère Sud.

En ce qui concerne l’équipe de 1958, tout est parti du match France-Australie, venant après une défaite humiliante le 1er mars contre l’Angleterre à Colombes (14-0). A la suite de ce résultat, les sélectionneurs avaient décidé de changer toutes les lignes arrière, sans toucher pratiquement au paquet d’avants qui n’avait pas eu à rougir de sa prestation contre les Anglais. Au total l’équipe enregistrait sept changements…qui allaient changer beaucoup de choses. Dans le pack, Amédée Domenech était remplacé par un débutant de 33 ans, le Cadurcien Alfred Roques, qui fera ensuite une magnifique carrière en équipe de France (30 sélections) et devenir le meilleur pilier de la planète rugby.

En revanche, à part l’arrière Vannier, la paire de demis et la ligne de trois-quarts allaient être entièrement renouvelées par l’arrivée de Pierre Lacroix à la mêlée et de cinq Lourdais, Antoine Labazuy à l’ouverture, plus la célèbre ligne de trois-quarts composée de Rancoule et Tarricq aux ailes et de Maurice Prat et Martine au centre, sans doute la meilleure paire de centres de l’histoire de notre rugby avec les Boniface. Ces changements allaient s’avérer tout à fait judicieux, avec d’abord une victoire (19-0) contre une faible équipe d’Australie…qui n’était pas encore une grande nation de rugby, les meilleurs joueurs évoluant à ce moment dans le rugby à XIII, sport national là-bas.

Ensuite ce fut une victoire infiniment plus probante contre Galles à l’Arms Park, où le XV de France n’avait jamais gagné, après une magnifique démonstration de cette équipe à moitié lourdaise (7 joueurs), puisqu’en plus de Labazuy et des trois-quarts il y avait aussi une troisième ligne extraordinaire composée des Lourdais Jean Barthe (3è ligne centre) et Domec, plus le futur lourdais Michel Crauste, qui deviendra plus tard un des plus grands capitaines du XV de France. Devant, en première ligne, il y avait l’expérimenté talonneur Vigier, et deux piliers nouveaux dans le XV de France, Roques et Quaglio, qui allaient très vite devenir parmi les tous meilleurs à leur poste. Enfin en deuxième ligne, il y avait une paire formée de deux joueurs qui ont exercé le capitanat l’un après l’autre, à savoir le Biarrot Michel Celaya et le grand, l’immense, Lucien Mias (Mazamet), à la fois grand leader et remarquable joueur de pack.

Ainsi armée, cette équipe qui bénéficiait de la cohésion et du label du F.C. Lourdes (club phare des années 50) ne pouvait qu’accumuler les succès, et ce fut le cas après la victoire à Cardiff contre l’Italie à Naples (11-3), puis contre l’Irlande à Colombes (11-6), match au cours du quel la France allait se découvrir un grand deuxième ligne, tant par la taille pour l’époque (1.92m) que par le talent, Bernard Mommejat, lequel jouait à Cahors comme Alfred Roques. Après cette quatrième victoire consécutive, il ne restait plus au XV de France qu’à confirmer en juillet-août pendant la tournée en Afrique du Sud, où l’équipe de France se rendait pour la première fois (voir mon article « Le plus bel été du XV de France »). Hélas les malheurs avant le départ allaient s’accumuler pour les Français, avec une cascade de forfaits majeurs comme Labazuy, Maurice Prat, Bouquet, Crauste, Domenech et Domec qui était blessé. En outre le staff de l’équipe de France n’avait pas préparé cette tournée comme il l’aurait fallu, en acceptant notamment d’affronter des sélections regroupant plusieurs provinces, ce que les Britanniques n’auraient jamais admis. On était loin, très loin, d’un minimum de professionnalisme !

Et pourtant cette tournée allait être triomphale puisque, pour la première fois depuis 1896, une équipe en tournée en Afrique du sud sortait victorieuse dans la série de tests. Il faut évidemment englober tous les joueurs dans ce succès inespéré, en soulignant toutefois que le XV de France avait eu la chance d’avoir un grand capitaine à sa tête, Lucien Mias, parfaitement épaulé dans les lignes arrière par l’autre leader que fut Roger Martine, ce dernier ayant opéré avec le même bonheur au centre et à l’ouverture dans les deux tests. C’est même lui qui crucifia les Sud-Africains à Johannesburg lors du second test-match en passant un drop dans les dernières minutes du match. L’année suivante cette équipe montrait qu’elle était vraiment la meilleure en remportant le Tournoi des 5 Nations, ce qui était une première puisque jamais un XV de France n’avait remporté, seul, le Tournoi.

L’autre grande équipe dont je voudrais parler fut celle de 1977. Là, il n’y eut pas à proprement parler de drame pour composer une équipe, mais celle-ci allait bénéficier de la tournée qu’avait effectuée le XV de France en Afrique du Sud en juin 1975. Même s’il subit deux défaites (38-25 et 33-18), le travail collectif effectué là-bas allait payer plus tard dans le Tournoi en 1976 et surtout en 1977, avec un pack qui devenait de plus en plus conquérant, au point de donner à ses adversaires un sentiment d’impuissance. Ce pack était dirigé de main de maître par un capitaine à la fois vaillant et courageux, Jacques Fouroux, qui allait se faire une place de choix dans l’histoire de notre rugby, malgré de nombreuses difficultés. Parmi celles-ci, il dut batailler fermement pour gagner sa place face à un autre demi de mêlée, Richard Astre, qui avait plus de classe que lui, et qui était le maître à jouer de la meilleure équipe de club du moment, l’AS Béziers.

Seulement Astre n’a jamais eu l’impact moral et psychologique que pouvait avoir Fouroux sur «ses bestiaux», comme il appelait ses avants. Et c’est pour cela que Fouroux finit par s’imposer aux yeux des sélectionneurs, à la fois comme numéro 9 et comme capitaine. Il s’imposa tellement que, début 1977, le XV de France commençait le Tournoi des Cinq Nations avec une équipe…qui n’allait plus changer pendant tout le tournoi, composée d’Aguirre à l’arrière, des trois-quarts Harize et Averous à l’aile, et Sangalli et Bertranne au centre, de Romeu à l’ouverture et Fouroux à la mêlée. Devant le pack disposait d’une formidable troisième ligne avec Skréla (le père de David) et Rives, plus Bastiat en numéro 8, d’une deuxième ligne très solide formée de Palmié et Imbernon, et enfin d’une première ligne redoutable et redoutée avec le talonneur Paco, entouré par deux remarquables piliers Cholley et Paparemborde.

Contrairement à l’équipe de 1958, très lourdaise, il y avait onze clubs représentés dans ce que l’on appellera « la bande à Fouroux », le Stade Toulousain étant le club le plus représenté avec trois joueurs (Harize, Rives et Skréla), ce qui ne l’empêcha pas d’afficher une cohésion exemplaire. Cette équipe de 1977 n’avait évidemment pas le brillant de celle de 1958 mais, si elle était austère voire même rugueuse, s’appuyant sur une terrible mêlée et un grand preneur de balles à la touche (Bastiat), cette formation était capable de démolir n’importe quelle opposition en face d’elle, au point d’être une forteresse inexpugnable en défense. Et si je dis cela, c’est parce que cette équipe a remporté ses quatre matches du Tournoi, réalisant le grand chelem avec les mêmes quinze joueurs (à l’époque on ne jouait pas encore à 21), sans concéder un seul essai, alors qu’ils en marquèrent huit dont quatre contre l’Ecosse.

Ensuite cette équipe ira en tournée en Argentine, qui commençait à devenir une puissance montante dans le rugby international, où elle remporta un net succès (26-3) lors du premier test, mais fut tenue en échec lors du second (18-18) à l’issue d’un match extrêmement pauvre. Cela étant, il faut noter que le XV de France était parti là-bas sans Harize, et surtout sans deux hommes de base de son pack, Paco et Bastiat, sans qui l’équipe de France n’était plus la même. Ensuite, toujours sans Bastiat, ni Rives, les Tricolores (avec à l’aile un certain Guy Novès) montrèrent une fois de plus leur force lors des tests de novembre en France, en battant les Néo-Zélandais, qui avaient défait les Lions britanniques en tournée l’été précédent, lors du premier test (18-13). En revanche, ils ne purent éviter la défaite lors du second test, sans doute pour n’avoir pas mesuré l’extrême envie de revanche des All Blacks, et aussi parce que l’absence de Bastiat, s’était faite cruellement sentir, privant notre équipe de munitions à la touche. Cette double confrontation avec la Nouvelle-Zélande marquera le chant du cygne de cette équipe qui, après une ultime victoire sans gloire (9-6) contre la Roumanie à Clermont-Ferrand en décembre 1977, allait changer de physionomie avec le départ de Jacques Fouroux, lassé des reproches et des critiques à son encontre.

Certes toutes n’étaient sans doute pas imméritées, certes Fouroux était loin d’avoir la classe naturelle de Dufau, Danos, P. Lacroix, Max Barrau, et plus tard de Gallion, Berbizier ou plus près de nous de J.B. Elissalde, mais il n’en reste pas moins qu’à part Jean Prat et Lucien Mias, aucun autre capitaine n’a eu une telle aura auprès de ses joueurs. Comme quoi, grande équipe rime toujours avec grand capitaine. Plus tard, une fois sa carrière terminée, Fouroux deviendra inévitablement un grand entraîneur-sélectionneur, emmenant l’équipe de France à la victoire pendant dix ans, période où elle accumula les victoires avec deux grands chelems en 1981 et 1987, plus la victoire dans le tournoi en 1983, 1986, 1988 et 1989, sans oublier la présence de l’équipe de France en finale de la première Coupe du Monde en 1987. Quel beau parcours pour un joueur et un entraîneur souvent décrié ! A ce propos je m’en veux un peu, car j’ai fait partie de ses détracteurs. J’espère que de là-haut, au paradis des rugbymen, il m’aura pardonné.

esca


Le plus bel été du XV de France

Quand les rugbymen français se retrouvèrent le 6 juillet 1958 au rendez-vous fixé par le manager de la tournée Serge Saulnier, pour s’envoler en direction de l’Afrique du Sud où ils allaient disputer dix matches dont deux  tests, bien peu de supporters, et sans doute aussi un peu les joueurs, s’imaginaient qu’ils allaient revenir auréolés de gloire, pour avoir été la première équipe depuis 1896 à avoir battu les Springboks  chez eux. C’est donc un très grand exploit que nos tricolores ont réalisé entre le 12 juillet et  le 16 août 1958, d’autant que le bilan global présentait  non seulement  une série de tests victorieuse, mais aussi cinq victoires, deux matches nuls et seulement trois défaites.

Et pourtant, avant même qu’elle ne débutât, cette tournée ne se présentait pas sous les meilleurs auspices, parce que de nombreux joueurs sélectionnés avaient dû laisser leur place pour diverses raisons, professionnelles, ou encore sur blessure, et parfois aussi pour des motifs d’ordre privé ou militaire. Raisons professionnelles parce qu’à cette époque, le rugby n’était pas professionnel et les joueurs avaient tous un métier à côté du rugby. Maurice Prat par exemple, le fameux trois-quart centre du F.C. Lourdais était hôtelier à Lourdes, et Lourdes autour du 15 août est en pleine effervescence, donc impossibilité pour le frère de Jean Prat de se déplacer aussi longtemps.  Autre vedette de notre rugby, Michel Crauste ne pouvait laisser seule sa femme malade au moment où les joueurs allaient embarquer. Michel Hoche et Claude Mantoulan, pour leur part venaient de  partir pour l’Algérie comme des milliers de jeunes du contingent. Enfin, Domec, troisième aile du F.C. Lourdes venait de subir une opération du genou.

Par rapport à l’équipe sur laquelle comptaient les sélectionneurs pour poursuivre sur la lancée de la fin de saison 1958, avec une victoire contre l’Australie, contre le Pays de Galles à Cardiff (une première pour notre rugby), contre l’Irlande et l’Italie, cela faisait quand même un certain handicap qui ne pouvait qu’atténuer la confiance de ceux qui faisaient preuve d’un excès d’optimisme. Si j’évoque cette série de victoires, c’est pour souligner qu’après une année 1957 calamiteuse, et un début 1958 qui ne l’était pas moins,  les sélectionneurs faisant preuve de hardiesse avaient décidé, pour sauver la patrie, d’incorporer dans le XV de France pas moins de sept joueurs lourdais, appartenant à la plus grande équipe de club que notre rugby ait possédé, jusqu’à l’arrivée au pouvoir du Stade Toulousain version Noves.  Et malgré la réticence de certains à accepter la sélection, notamment le fameux duo de centres lourdais Martine-Maurice Prat, l’équipe de France allait se métamorphoser en machine à gagner, sous le commandement de celui qui allait être considéré pour l’éternité comme un des deux ou trois plus  grands capitaines de son histoire, le deuxième ligne Lucien Mias (photo).

En fait ce n’était pas vraiment lui le capitaine au départ (il s’appelait Celaya), mais c’était lui le véritable patron des « âmes et des corps » pour parler comme Denis Lalanne, grand journaliste à l’Equipe, auteur du célèbre livre « Le grand combat du XV de France » ayant trait à cette tournée, et sur lequel j’ai puisé nombre d’ informations intéressantes pour écrire cet article. Lucien Mias, surnommé Docteur Pack  la fois parce qu’il était médecin et novateur du jeu d’avants, fut un extraordinaire chef de meute au cours de cette tournée, et ce fut d’abord lui qui permit à cette équipe de vivre cette extraordinaire épopée au pays des Springboks. Il faut savoir en effet qu’en Afrique du Sud le rugby est une véritable religion, comme en Nouvelle-Zélande, mais plus encore à cette époque où régnait l’apartheid, en rappelant que le rugby était le sport des blancs, même si de nombreux noirs ou métis assistaient aux matches sous leur tribune, apartheid oblige. Quelle horreur !

Mias allait d’ailleurs devenir une sorte de monstre sacré en Afrique du Sud, au point qu’après le second test-match la presse sud-africaine avoua que Mias était « le plus grand avant de rugby qu’on ait vu en Afrique du Sud ». Les Sud-Afs, comme on les appelait aussi, auraient pu ajouter que c’était sans doute un meneur d’hommes incomparable, sachant plus que tout autre galvaniser les énergies à l’extrême, notamment celle des avants, au point de faire du pack du XV de France une machine de guerre irrésistible. Il avait même su imposer ses idées à tous, notamment la notion de collectif, pourtant difficile à obtenir dans un rugby français où l’exploit individuel est particulièrement apprécié. En outre il transforma tellement le jeu qu’il devint un précurseur du rugby moderne, donnant au rugby français une belle avance sur les autres nations. 

La touche longue en mouvement, le demi-tour contact,  autant de notions qui certes favorisaient le jeu d’avant, mais qui permettaient aussi aux « lévriers » de l’arrière, comme on surnommait les trois-quarts à l’époque, de disposer de bons ballons à négocier. Et lorsqu’il quitta l’équipe de France en 1959, à peine âgé de 29 ans avec à son compteur 29 sélections, il avait démontré que le rugby français ce n’était pas seulement le « french flair », comme disaient les Britanniques, mais aussi une certaine rigueur et un style de jeu.  Et tout cela avait permis au XV de France d’être peut-être à cette époque la meilleure équipe du  monde. Cela allait aussi enclencher le cycle des grandes victoires du XV national, en remportant le Tournoi (seul) en 1959, mais aussi en parlant d’égal à égal avec les nations de l’hémisphère Sud.

Cependant pour aussi grand qu’il fût, Lucien Mias n’était pas seul à la manœuvre. Il fut bien aidé par Robert Vigier, inamovible talonneur montferrandais de l’équipe de France, pour les problèmes relatifs à la mêlée. En outre dans les lignes arrière il y avait un peu  son équivalent, du moins le temps de cette tournée, en la personne de Roger Martine, joueur sans doute trop méconnu par rapport à d’autres aux références bien inférieures. Le Lourdais fut sans doute un des attaquants les plus doués de l’histoire du rugby international, capable de jouer au centre évidemment, mais aussi avec un égal bonheur à l’ouverture et à l’arrière. Il avait tous les dons, y compris une science du jeu qui n’avait guère d’équivalent à l’époque. 

C’est pour cette raison que « Bichon », comme on surnommait Martine,  prit en main le jeu de l’attaque française  pour le faire évoluer vers une forme davantage lourdaise, la référence absolue du moment. En plus  quelle récompense pour ce joueur de se retrouver dans pareille aventure, lui dont la carrière avait failli s’arrêter un triste samedi de fin de tournoi en 1955, en raison d’une blessure à l’épaule qui le suivra jusqu’au moment où il raccrocha définitivement les crampons. Il aura même eu le plaisir d’être celui qui avait mis le XV de France à l’abri lors du second test en passant un drop comme à la parade, après avoir interrompu un mouvement sur l’aile de Dupuy blessé.  Un vrai coup de génie ! Autant d’évènements qui allaient faire de lui le seul joueur français à avoir battu toutes les nations qui comptaient dans le rugby de l’époque.

Evidemment, il faut aussi dire un mot des autres joueurs qui participèrent à cette tournée, et qui à des titres divers ont  participé à ce monumental exploit. En tournée en effet, comme dans une Coupe du Monde, il n’y a pas que l’équipe type. Il y a tous les autres, notamment en raison des blessures, et pendant cette tournée il y en eut beaucoup, la plus dramatique affectant Michel Vannier, inamovible arrière du XV de France et du RCF, victime d’un mal qui affecte de nos jours nombre de joueurs, à savoir la rupture des ligaments croisés. Sauf qu’à cette époque la chirurgie et la médecine n’avaient pas fait tous les progrès que nous connaissons aujourd’hui, au point que certains le crurent perdu pour le rugby. Cela dit Michel Vannier, que l’on appellera plus tard « Brin d’Osier », redevint quasiment lui-même après une longue convalescence, et fera encore bénéficier pendant quelque temps (jusqu’en 1961) le XV de France de sa vitesse de course et de ses talents de buteur.

On ne peut pas passer sous silence les deux Cadurciens Momméjat et Roques. Bernard Mommejat fut notre premier seconde ligne de grand format avec 1.92 m, une taille qui fait presque sourire aujourd’hui …parce que la taille moyenne du genre humain a fortement augmenté depuis quelques années par rapport à la fin des années 50. La même chose vaut pour Alfred Roques, qui pesait moins de 100 kg, mais qui avait une force naturelle extraordinaire, sans avoir besoin comme les rugbymen d’aujourd’hui de soulever des tonnes de fonte. Il est vrai que dans sa ferme, il exerçait tous les jours sa force dans les travaux agricoles, y compris quand il fallait déplacer de quelques centimètres une batteuse.

Je n’oublierais pas de citer Jean Barthe, à l’époque le meilleur troisième-ligne centre du monde, qui peu après ira exercer ses talents à XIII (en 1959) pour gagner de l’argent, parce qu’à ce moment ce n’était pas interdit chez les cousins treizistes, contrairement à ce qui se passait chez les quinzistes. Il sera imité dans cette démarche par Quaglio, autre grand pilier de cette tournée. Dans cette équipe il y avait aussi le futur capitaine de l’équipe de France, une fois Mias parti, François Moncla, champion de France avec le Racing qui allait jouer à la Section paloise, alors que son copain du Racing Marquesuzaa (remarquable trois-quart centre) préfèrera retrouver Martine à Lourdes, comme Michel Crauste un des grands absent de cette tournée.

Et puis, il y avait tous les autres que je vais citer : Barrière (pilier), Baulon (3è ligne), Carrère (3è ligne), Casaux (centre), Celaya (2è ligne) dont j’ai déjà parlé et qui se blessa lors du premier match contre une sélection locale en Rhodésie, Danos (demi de mêlée) tellement rugby, Pipiou Dupuy (3/4 aile), Echavé (3è ligne), Frémeaux (2è ligne), de Gregorio (talonneur), Haget (ouverture), Papillon Lacaze l’arrière de Lourdes qui remplacera Vannier après sa blessure, Lacroix (demi de mêlée), les ¾ ailes Lepatey, Rancoule et Rogé, et Guy Stener (centre) qui décèdera peu après à l’âge de 36 ans.

Bien entendu tous ne joueront pas nécessairement à leur poste habituel en fonction des blessures, puisqu’on vit même Danos jouer à l’arrière avant le premier test, ou encore Marquesuzaa à la mêlée, poste qu’il avait occupé chez les juniors, et plus extravagant encore le talonneur Robert Vigier opérant lui aussi à ce même  poste de demi de mêlée,  mais chacun comme je l’ai dit précédemment apportera sa pierre à l’édifice, je devrais plutôt dire à ce beau monument édifié à 8.000 km de la France. Un monument construit sur un match nul (3-3) lors du premier test à Capetown, où les Français pourtant diminués résistèrent héroïquement aux vagues parfois féroces des Springboks pour obtenir un match nul flatteur,  grâce à un drop de Danos qui valait trois points comme l’essai sud-africain de Lochner. Pour mémoire à cette époque l’essai ne valait que trois points.

En revanche, lors du second test, les Français l’emportèrent par 9 points à 5, avec deux drops de Lacaze et Martine, plus une pénalité de Lacaze, contre un essai de Fourie et une pénalité de Gerber. Oui, les Français avaient été les plus forts sur l’ensemble des tests, ce que les Sud-Africains reconnurent d’autant que les Français au second test furent privés d’un essai de Barthe que l’arbitre n’osa pas accorder. Et je ne parle pas de la joie des spectateurs noirs, qui étaient suprêmement contents de voir leurs compatriotes blancs se faire malmener, et être obligés de ravaler leur orgueil. Finalement cette tournée avait été une merveilleuse épopée pour le sport français, juste après la troisième place en Coupe du Monde de notre équipe de France de football. Espérons que l’équipe de France 2011 réalise les mêmes exploits que sa devancière lors de la Coupe du monde cet automne en Nouvelle-Zélande, une Coupe du monde que l’équipe de Mais aurait sans doute remportée si elle avait existé en 1958 ou 1959.

Michel Escatafal              


Où va le XV de France?

En France on a coutume de dire qu’il y a au moins cinquante millions de sélectionneurs. C’est toujours la même chose chaque fois qu’il y a une rencontre internationale ou une Coupe du monde qui se profile à l’horizon, tout le monde fait son équipe et souhaite bien évidemment qu’elle corresponde à celle du sélectionneur. Je voudrais quand même en profiter pour dire que le sélectionneur est payé, très bien payé même, pour faire son équipe, avec en outre des éléments techniques que nous n’avons pas. De plus, du moins on pourrait le penser, le sélectionneur a tout intérêt à composer la meilleure formation possible, parce que son maintien dans le poste peut en dépendre, même si dans le cas de Lièvremont on sait déjà qu’il partira après la Coupe du Monde. Et puis, il est quand même plus valorisant d’être à la tête d’une équipe qui gagne !

Bientôt la Coupe du Monde va commencer,  et le sélectionneur et ses adjoints viennent de faire leurs derniers choix avant la grande aventure, et le moins que l’on puisse dire est que ces choix ont été loin de faire l’unanimité. Quels sont les critères qui ont guidé Lièvremont, que certains n’hésitent pas à comparer à Domenech, ce qui est loin d’être flatteur ? A priori il a essayé de marier des joueurs expérimentés et d’autres qui le sont beaucoup moins, comme s’il voulait en même temps préparer  la Coupe du Monde de 2015. J’en profite pour dire que la France, qui pourtant dispose d’un gros réservoir de joueurs de talent, est la seule des grandes nations du rugby à n’avoir jamais gagné la Coupe du Monde, au contraire de l’Afrique du Sud et l’Australie qui l’ont gagné deux fois, et de la Nouvelle-Zélande et l’Angleterre qui l’ont emporté une fois. Donc il faudra bien que la France finisse par la gagner à son tour, si elle veut toujours figurer parmi les nations qui comptent dans le rugby international, ce qui toutefois apparaît extrêmement problématique pour la prochaine édition en Nouvelle-Zélande, en septembre et octobre.

A ce propos, Marc Lièvremont se sait attendu au tournant pour cette Coupe du monde, d’autant qu’il a commis la même erreur que Laporte avant la précédente (en 2007), en multipliant les essais pendant quatre ans (81 joueurs utilisés tout au long de son mandat dont 37 nouveaux internationaux), pour arriver à composer une équipe dont les éléments ont finalement peu joué ensemble. Par exemple sous l’ère Laporte, qui a duré huit ans, on a composé une quarantaine de charnières différentes, alors qu’au Stade Toulousain opérait une paire de demis que le monde entier nous enviait avec Elissalde et Michalak. On avait fait le même reproche à Laporte pour les trois-quarts centres ou pour la troisième ligne. Bref, aucune ligne vraiment directrice, alors que l’Angleterre par exemple avait été championne du Monde en 2003, en utilisant quasiment la même équipe et le même système de jeu pendant quatre ans.

D’ailleurs toutes les grandes équipes du passé reposaient sur une base de ce type, soit parce que les joueurs opéraient dans le même club (cas des Lourdais dans les années 50), ou parce que l’équipe était composée majoritairement des mêmes joueurs pendant plusieurs années, cas de l’équipe de Fouroux en 1977, qui avait remporté le Tournoi des Cinq Nations avec les mêmes quinze joueurs. Il n’y a pas de secret dans le rugby : on a beau avoir les meilleurs joueurs du monde, il faut de la cohésion sinon les résultats ne seront pas au rendez-vous. Il est quand même frustrant de n’avoir pas remporté « notre Coupe du Monde » en 2007, alors que le Quinze de France valait bien l’Afrique du Sud, et surtout alors qu’il avait disposé de presque dix semaines de préparation.

Mais revenons au présent, et celui-ci fait plus en plus peur aux nombreux supporters du XV de France. Pourquoi cette peur ? Tout simplement parce qu’il semble que Lièvremont ait voulu continuer dans ses errements, en bricolant une sélection plutôt qu’en la composant, dans la droite ligne de ce qu’il a fait lors de la dernière tournée d’automne et dans le dernier Tournoi, lors duquel nous avons reçu une mémorable déconvenue contre …l’Italie. En effet, après s’être passé des Toulousains au cours des tests d’automne, avec les résultats que l’on connaît, notamment une défaite historique contre l’Australie qui, pourtant, n’est sans doute pas la meilleure équipe de l’hémisphère Sud, il a semblé faire machine arrière, en annonçant la sélection de sept joueurs toulousains parmi les trente sélectionnés pour débuter le tournoi contre l’Ecosse. Et puis, au moment de composer la sélection qui allait jouer contre le XV du Chardon le samedi, il n’y avait plus que trois titulaires parmi les joueurs du Stade Toulousain, le sélectionneur se privant même dans son équipe de départ d’un des meilleurs centres de l’histoire du rugby français, Yannick Jauzion, même si ce dernier n’est plus tout à fait le même qu’il y a trois ou quatre ans. Cela étant l’Irlandais O’Driscoll, autre fameux trois-quart centre, a lui aussi vieilli, et il reste un indiscutable titulaire de l’équipe d’Irlande.

Pourquoi une telle décision de la part de Lièvremont à l’époque ? La réponse la voici : «Je ne veux pas faire un copier-coller du jeu toulousain. Je ne suis pas sûr qu’au niveau international, ce soit un gage de réussite ». Voilà une belle sentence, sauf que le Stade Toulousain vient de remporter le titre de champion de France, dont il était l’indiscutable leader (Top 14) au début du Tournoi des Six Nations, et qu’il s’est qualifié pour les demi-finales de la Coupe d’Europe, qu’il aurait dû gagner comme l’année précédente. Ajoutons aussi que le Stade Toulousain est entraîné par un certain Guy Novès, dont le palmarès d’entraîneur s’orne de neuf titres de champion de France et quatre titres européens, avec comme adjoint pour les avants Yannick Bru, et pour les lignes arrière J.B. Elissalde, ancien capitaine et maître à jouer du Stade Toulousain et du XV de France, et jugé par ses pairs comme un grand technicien du jeu. Autant de références que ne peut pas vraiment revendiquer Marc Lièvremont !

Tout cela doit bien faire rire la presse étrangère, d’autant que celle-ci connaît la valeur du Stade Toulousain, meilleure équipe de club de l’histoire de notre rugby avec le F.C. Lourdes des années 50, qui lui-même n’a pas toujours eu les faveurs des sélectionneurs de l’époque. En tout cas, en prévision de cette Coupe du monde, Lièvremont n’a pas construit une équipe, et surtout n’a pas donné à l’Equipe de France une vraie ligne directrice dans le jeu. Pire même, je ne vois toujours pas ce qu’on pourrait mettre à son crédit, contrairement à son prédécesseur Bernard Laporte, lequel avait réussi à faire en sorte que le rugby français ne subisse plus les foudres des arbitres à cause de son indiscipline.

En fait ce qu’on entend sans cesse dans la bouche du sélectionneur et des joueurs, ce sont des mots tels que : « Il va falloir relever la tête et essayer de travailler », comme l’a dit Morgan Parra après la déroute contre l’Australie en novembre dernier. L’ennui c’est que même en essayant de travailler, cela ne fera pas courir plus vite Parra, lequel n’a pas confirmé cette saison les espoirs placés en lui, au point que nombre de connaisseurs auraient préféré voir le jeune numéro 9 de Toulouse, Doussain (élève d’Elissalde), à sa place ou à tout le moins être sélectionné. Tout cela pour dire que depuis quatre ans Lièvremont a eu tout le temps de former une équipe, quitte à rajouter à doses homéopathiques des joueurs qui se révèlent, et de rester sur une ligne directrice bien définie, en s’inspirant de ce qui se fait de mieux en club dans notre pays. C’est le rôle premier du sélectionneur. Cela dit, en tant que supporter du XV de France, j’espère que malgré les absences de joueurs comme Poitrenaud, Jauzion, Fritz, mais aussi Bastareaud, Thion ou Malzieu, les Français se comporteront mieux que dans le dernier Tournoi, et au moins aussi bien lors de la Coupe du Monde en Nouvelle-Zélande qu’à celles de 1987 (finalistes, après un match d’anthologie contre l’Australie), et de 1999 après une victoire en demi-finale contre les All Blacks. On peut toujours rêver !

Michel Escatafal


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