Bartali, un « juste parmi les nations »

Alors que nous sommes en plein Giro,  je voudrais parler de quelque chose qui a sans doute surpris tous ceux qui connaissent la vie et la carrière de Gino Bartali. Celui-ci, en effet, pourrait se voir accorder le statut de « Juste parmi les nations » par le Mémorial de Yad Vashem, le musée israélien de l’Holocauste qui honore ceux qui ont sauvé des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.  J’avoue que si je savais depuis longtemps que « Gino le Pieux », comme on l’appelait, se chargeait de missions clandestines auprès de la communauté juive de la Péninsule,  bénéficiant de l’ombre protectrice du Vatican,  j’ignorais complètement que ce fut à pareille échelle, puisqu’il a permis à près de 800 Juifs d’échapper à la barbarie nazie. Et dire que certains, y compris dans son pays, ne faisaient de lui qu’une « grenouille de bénitier » ou un catholique presque fanatique, parce qu’il avait choisi l’exil au Vatican pendant cette période terrible de l’histoire ! Oui, mais c’était pour la bonne cause.

Cela dit, puisque j’ai souligné ses courageuses missions au service d’un prochain pourchassé et destiné aux chambres à gaz, je vais quand même en profiter pour parler de cet extraordinaire coureur que fut Bartali, à coup sûr le plus grand champion italien de l’histoire du cyclisme après Fausto Coppi, avec qui il guerroya sur les routes du Giro, du Tour et tant d’autres ailleurs, entre 1940 et 1954, avec bien sûr l’interruption due à la guerre.  A ce propos, pour ceux qui osent les comparaisons entre champions d’époques différentes, combien de victoires les deux campionissimi auraient-il en supplément à leur palmarès, sans cette funeste interruption due à la guerre? Je pourrais aussi ajouter, combien de victoires supplémentaires si l’un n’avait pas dû affronter l’autre ? Cela dit la question ne se pose pas, et c’est heureux d’avoir vu deux immenses champions s’affronter pendant si longtemps pour la suprématie nationale et internationale.

Quand on regarde le palmarès de Gino Bartali la première chose qui apparaît est son extraordinaire richesse, mais aussi sa longévité, même en tenant compte des années de guerre. En effet, à 21 ans, il était déjà champion d’Italie. A 22 ans il remportait le premier  de ses trois Tours d’Italie. A 24 ans c’était la victoire dans son premier Tour de France. Mais à 39 ans, il remportera encore deux semi-classiques italiennes, comme le Tour d’Emilie et le Tour de Toscane. Sans oublier une quatrième place au fameux Tour d’Italie 1953, où il fit encore très souvent jeu égal avec Coppi et Koblet, les deux super-cracks de l’époque. En fait Bartali aura presque tout gagné dans sa carrière, à la notable exception du championnat du monde sur route, mais là il fut victime de sa rivalité avec Coppi, celui-ci ayant attendu lui-même d’avoir 34 ans pour obtenir le titre. En disant cela je pense plus particulièrement au championnat du monde à Valkenburg en 1948, où les deux hommes se neutralisèrent et se marquèrent tellement qu’ils finirent par accumuler un tel retard qu’ils abandonnèrent l’un et l’autre, ce qui leur valut deux mois de suspension de la part de la fédération italienne, outrée que les deux campionissimi aient fait honte au maillot national italien.

Mais revenons au coureur Bartali pour dire d’abord qu’il était ce que l’on appelle un coureur complet, à savoir qu’il était un excellent rouleur et surtout un extraordinaire grimpeur. Sa façon de grimper faisait l’admiration des suiveurs et des autres coureurs, même si ces derniers souffraient le martyre derrière lui. Comme le disait Raphaël Géminiani qui l’a longtemps côtoyé, « Bartali montait par saccades en marquant des temps d’arrêt, 100 mètres debout sur les pédales, 100 mètres sur la selle, puis il mettait deux dents de plus, et là il n’y avait plus rien à faire ». Géminiani allait même très loin dans son admiration pour Bartali, puisqu’il le situait comme grimpeur presqu’au niveau de celui qui est considéré comme le plus grand de tous, Coppi. En effet Géminiani n’hésite pas à dire que « dans les deux derniers kilomètres d’une ascension, Bartali était imbattable ». Certes par rapport à Coppi il ne faisait pas, ou rarement, des grands raids solitaires, son style était moins aérien, mais son efficacité était redoutable.

Ces dons de grimpeur vont permettre à ce fils de maçon de devenir l’icône de tout un peuple à la fois pendant la période du fascisme, et immédiatement  après.  Quand il vint pour la première fois sur le Tour de France en 1937, c’était d’une certaine manière la fierté de cette Italie mussolinienne venant s’imposer dans la grande épreuve française. Et de fait il aurait gagné le Tour d’une jambe, comme on dit dans le jargon, sans une méchante chute à la sortie d’Embrun, provoquée par la maladresse d’un de ses équipiers, ce qui l’obligera à abandonner alors que jusque là il avait dominé tous ses rivaux, dans le Ballon d’Alsace, mais aussi dans le Galibier à l’occasion de l’étape Aix-Grenoble au terme de laquelle il s’empara du maillot jaune. Il se vengera l’année suivante en écrasant la course au maillot jaune, victoire que le Duce voulait symbolique (toujours la propagande et la récupération !), mais qui se transforma à Paris, plus précisément sur la pelouse du Parc des Princes, en démonstration antifasciste de la part des immigrés italiens chassés de leur pays par les crises économiques et les agents du régime.

Son rôle ou plutôt le symbole qu’il représentait pour tout un peuple il le confortera en 1948, année où il remportera le Tour pour la deuxième fois, à 10 ans d’intervalle. Cette année-là il va, grâce à cette victoire, largement contribuer à régler une crise politique majeure dans son pays, débarrassé heureusement du fascisme mais en proie à une grande instabilité politique. Le Président du Conseil de l’époque, Alcide de Gasperi, alla en effet jusqu’à implorer Gino Bartali en lui disant : « une victoire de votre part serait bienvenue », cela afin de l’aider à calmer la colère populaire qui avait suivi l’attentat contre le leader communiste Togliatti. C’est tout juste si l’on n’a pas dit que cette victoire dans le Tour de France avait évité une guerre civile. Existe-il un autre exemple où un sportif a eu la même influence dans un pays démocratique ? Sans doute pas. En tout cas cela prouve que Gino Bartali fut à tous points de vue un grand homme, et que la distinction qui l’attend est parfaitement méritée.

Un dernier mot enfin, et l’on revient au sportif. Beaucoup se sont interrogés pour connaître les clés de ses succès, parce que l’homme parlait peu et ne se confiait pas. Cependant d’autres l’ont fait pour lui, et notamment Jacques Goddet, directeur du Tour de France et du journal L’Equipe à l’époque,  qui  écrivait après sa victoire dans le Tour 1948 : « sacrifice total au repos en chambre ; alimentation raisonnable ; peu de boisson ; pas de doping abusif (sic)».  On sait aussi qu’il ne refusait jamais le soir un petit verre de chartreuse (plus de 40° d’alcool), et qu’il fumait consciencieusement la cigarette que lui avait recommandée son médecin personnel. Aujourd’hui pareil régime, si j’ose dire, est impensable ce qui n’a pas empêché Gino Bartali de mourir à 86 ans, et d’avoir été un coureur parmi les plus durs et les plus résistants qui soient. La preuve, en 1937, il remporta le Giro malgré une broncho pneumonie.

Néanmoins, malgré toutes ses qualités Bartali n’en était pas moins un homme. Certains le disaient rusé, prêt à tout l’emporter, orgueilleux aussi comme en témoignent les excuses plus ou moins dérisoires qu’il fit valoir lors des premiers revers que lui infligea Coppi, égocentrique aussi comme lorsqu’en 1950, dans le Tour de France,  sous prétexte d’avoir été frappé et conspué dans le col d’Aspin il obligea toute son équipe à le suivre dans son abandon, alors que son coéquipier Fiorenzo Magni portait le maillot jaune et qu’il était bien placé pour l’emporter. Mais au fond, tout cela ne démontre-t-il pas encore un peu plus que Bartali était un super champion ?  Alors je redis encore une fois toute mon admiration pour l’ensemble de l’œuvre de ce demi-dieu, à la fois extraordinaire coureur et homme courageux pour les risques qu’il a pris, afin de sauver un grand nombre d’individus pourchassés pour les motifs les plus détestables.

Michel Escatafal


Le meilleur buteur du rugby

Quand on aime le sport et que l’on ne peut plus « réparer des ans l’irréparable outrage » pour parler comme quelqu’un (Jean Racine) qui n’avait jamais joué au rugby, l’idéal est d’avoir un site. En effet, on peut y exprimer ce que l’on ressent au présent, mais aussi évoquer l’histoire des sports que l’on connaît soit parce qu’on les a pratiqués, soit parce qu’on les a suivis depuis notre plus jeune âge, soit aussi parce qu’on en a entendu parler par notre entourage quand on était trop jeune pour apprécier. Et aujourd’hui je vais parler d’un joueur de rugby extraordinaire comme le ballon ovale n’en a peut-être jamais connu. Je dis le ballon ovale parce que Puig-Aubert a commencé sa carrière à XV, où il fut champion de France à l’âge de 19 ans (en 1944) avec l’USAP (Perpignan). Aussitôt après, il passa à XIII comme on disait à l’époque et signa au mois d’octobre à l’AS Carcassonne, club mythique du rugby à XIII.

Robert Aubert Puig, son vrai patronyme, est né le 24 mars en 1925 à Andernach (Allemagne). C’est donc une date importante pour le ballon ovale. Ce Catalan fils d’un militaire de carrière, d’où son lieu de naissance, était un artiste et un génie du jeu pour parler comme tous les observateurs avertis du rugby des années 40 et 50. C’était aussi ce que l’on appelle « un personnage » hors des terrains de jeu, et nul doute que s’il avait 20 ou 25 ans aujourd’hui ce serait une immense star. Il faut dire qu’il avait vraiment de la chance d’être aussi doué, dans la mesure où il en a toujours pris à son aise avec la diététique habituelle des sportifs de haut niveau. Sur ce plan il rappelle un peu  Jacques Anquetil qui, lui aussi, était ce que l’on appelle « un bon vivant ». Mais aux yeux de ceux qui l’ont connu Puig-Aubert, grand fumeur devant l’Eternel d’où son surnom de « Pipette », le surpassait largement au point qu’il pesait 65 kg quand il jouait à XV et qu’il est monté à 90 kg à la fin de sa magnifique carrière.

Maintenant parlons quand même de son talent. Cet ancien athlète de bon niveau était à la fois rapide et technique, et d’une adresse diabolique qui faisait l’admiration de tous. A cela s’ajoute un jeu au pied fabuleux qui en a fait un des plus grands buteurs de tous les temps, si ce n’est le plus grand. Sur les coups de pied placés il avait des pourcentages de réussite proches de celui des meilleurs buteurs actuels. Or à cette époque, que je connais bien pour avoir commencé à taper dans mes premiers ballons de rugby, il n’y avait pas le tee et les ballons étaient différents de ceux que nous connaissons de nos jours. Bien entendu Puig-Aubert était aussi capable de passer des drops dans toutes les positions, du pied droit comme du pied gauche, de près comme de loin, voire même très loin. J’ai lu qu’il passa un drop tiré de la ligne médiane et du bord de la touche, qui donna la victoire au XIII de France à la dernière seconde d’un match contre une sélection de Brisbane en juillet 1951. Bref, je le répète, ce petit bonhomme de 1,67m chaussant du 50 avait tous les dons pour évoluer sur un terrain de rugby avec un ballon ovale. A ce propos je n’ai qu’un regret, mais en disant cela je suis chauvin, c’est qu’il n’ait pas continué sa carrière à XV car je pense que sa gloire en eut été encore plus grande, du moins en France et en Europe.

Cela étant sa gloire est éternelle en Nouvelle-Zélande et en Australie, ce qui n’est pas rien dans le monde du rugby. Et puis il a quand même été fait chevalier de la Légion d’Honneur dans notre pays, a été désigné champion des champions en 1951 qui aura été sa grande année et celle du XIII de France, puisque pour la première fois dans un sport collectif une équipe de France devenait la meilleure de la planète. Il est simplement dommage que ce que l’on appelait le Goodwill Trophy n’ait pas eu l’appellation de Coupe du Monde, compétition qui sera effectivement créée en 1954 où la France sera finaliste. En tout cas en 1951 (entre juin et août) la France avait gagné contre l’Australie, qui dominait et de loin le rugby à XIII, sa série de tests (3 victoires à 1) chez son adversaire.

Cette victoire valut aux Français de voir près de 15.000 Australiens, très fair-play, venir à Perth dire au revoir à leurs brillants vainqueurs, avant que ceux-ci ne défilent à leur retour à Marseille devant plus de 100.000 supporteurs enthousiastes juchés sur 27 Peugeot 203 au nom de chacun des joueurs. Il est vrai qu’il y avait de quoi être enthousiaste avec un bilan fabuleux qui après un crochet en Nouvelle-Zélande s’était soldé par 21 victoires, dont la série de tests, 5 défaites, et 2 nuls. Les Français avaient marqué 706 points, dont 221 par le seul Puig-Aubert en rappelant qu’un drop ou une pénalité valait 2 points à XIII et non 3 comme à XV, et en avaient encaissés seulement 419. Les Français étaient les plus forts, comme l‘ont confirmé en fin de saison de nouvelles victoires sur l’Empire britannique à Hull, l’Angleterre à Marseille et la Nouvelle-Zélande à Paris et Bordeaux. Fermez le ban !

Tous ces succès auxquels Puig-Aubert avait largement contribué, valurent à ce dernier de se voir offrir un pont d’or à l’époque, avec une grosse prime à la signature, pour jouer en Australie deux ou trois ans. Les sommes en jeu dépassaient en euros constants celles que touchent les meilleurs joueurs de rugby de notre époque. Curieusement, surtout pour ceux qui sont nés il y a moins de 30 ans, Puig-Aubert préféra les promenades sur les remparts de Carcassonne à une nouvelle vie sur un nouveau continent…trop loin des amis qu’il était habitué à côtoyer chaque jour. Je ne crois pas qu’aujourd’hui il ferait le même choix, mais nous ne sommes plus au milieu du 20è siècle.

Il arrêtera sa carrière internationale en 1956, après avoir été 46 fois sélectionné en Equipe de France et marqué 361 points, puis sa carrière tout court en 1960, à l’âge de 35 ans. Il deviendra ensuite représentant de commerce de différentes firmes d’apéritifs et spiritueux tout en restant proche du jeu qui l’avait fait roi, au point d’être à la fin des années 60 sélectionneur du XIII de France. Au total il eut une carrière très longue et une vie très intense, avant de rejoindre le paradis des rugbymen en 1994 à l’âge de 69 ans.

Michel Escatafal


Le match de la décennie 80

Il y a des matches de boxe, ou d’autres sports, qui restent dans la mémoire collective, non pas seulement par la qualité de l’affrontement, mais aussi par le combat entre deux individus ou équipes que tout oppose a priori, sauf le fait qu’ils sont les meilleurs de leur temps, voire même de l’histoire. En ce sens, celui qui eut lieu le 6 avril 1987 fait partie intégrante de la légende du sport, parce qu’il opposait  les deux meilleurs boxeurs poids moyens depuis la retraite de Ray Sugar Robinson, dont beaucoup disent encore qu’il fut le plus grand de tous. Ces deux boxeurs s’appelaient Marvin Marvelous Hagler, tenant du titre, et un autre Ray Sugar, portant le nom de Leonard. C’était le type même du combat amenant l’excitation à son paroxysme, entre un homme doté d’une extraordinaire force destructrice et un autre qui misait avant tout sur un talent pur comme on en voit un ou deux par siècle.

En outre il y avait dans ce match un contexte très particulier, parce qu’Hagler avait fait le vide dans la catégorie des poids moyens, surtout depuis son triomphe sur Thomas Hearns, surnommé « Hit man » en raison de son punch, lui-même défait six ans auparavant par Leonard pour le titre mondial des poids welters, mais vainqueur par K.O. à la deuxième reprise de Duran qui avait tenu 15 rounds contre Hagler. Ce combat entre Hagler et Hearns fait lui aussi partie de la légende, à l’issue d’un combat que personne n’a oublié en raison de son extrême violence, avec une blessure d’Hagler  au cours d’un premier round hallucinant qui l’obligea à faire un effort inouï pour conserver sa couronne, en abattant son adversaire (il n’y a pas d’autre mot) à la troisième reprise. Ensuite Hagler conserva son titre sans gros problème en battant par K.O. à la onzième reprise l’invaincu Mugabi, un boxeur certes dangereux mais loin de valoir Hearns et Duran.

Alors que restait-il comme challenge à Hagler pour entrer définitivement dans l’histoire, à un rang égal à celui de Robinson? Si je parle de Robinson et non de Monzon par exemple, c’est parce que Robinson avait eu à affronter une ribambelle de champions comme La Motta, Olson, Fullmer ou Basilio. Problème pour Hagler, comme il avait vaincu tous les monstres sacrés de la décennie 80, il n’avait plus rien à gagner à combattre chez les poids moyens. Alors, allait-il changer de catégorie comme l’avaient fait avant lui Robinson, Basilio, Hearns ou Duran en montant chez les mi-lourds ? Apparemment il n’y pensait pas. Donc s’il voulait se trouver un dernier défi avant de se retirer, c’était rencontrer Rays Sugar Leonard…à condition que ce dernier, à la retraite depuis 1982 remonte sur un ring.

Cette condition était d’ailleurs très problématique, car Ray Leonard avait arrêté sa carrière contraint et forcé en 1982, après avoir été champion olympique des super-légers en 1976, et unifié le titre des welters grâce à ses victoires sur Benitez, Hearns et Roberto Duran, lequel avait infligé à Leonard sa seule défaite, avant que ce dernier ne prît une revanche éclatante lors du deuxième combat, au point que Duran s’écria à la fin de la huitième reprise le fameux « no mas » (pas plus en espagnol). Hélas pour l’artiste de Palmer Park, après avoir conquis le titre WBA des super-welters, il avait été victime d’un décollement de la rétine, séquelle de ses durs combats contre ses grands rivaux, ce qui nécessitait une opération impliquant son renoncement à la boxe, nouvelle qui plongea ses nombreux fans, et plus généralement les amateurs de boxe dans une grande tristesse.

Cela étant cette décision ne semblait pas vraiment définitive, puisque Leonard va remonter sur un ring deux ans plus tard…pour décider, après une victoire laborieuse sur un inconnu (Howard) qui l’avait envoyé au tapis, que décidément il n’avait plus rien à faire sur un ring. Désormais la vie sur les rings il la commenterait à la télévision, mais n’en serait plus acteur. Heureusement l’habileté financière des promoteurs, en l’occurrence Bob Arum, allait finalement le faire fléchir en lui offrant le seul défi qui pouvait l’intéresser, plus encore que les millions de dollars promis, à savoir affronter Hagler titre des poids moyens en jeu. Défi fou en apparence si cela devait se concrétiser, entre un homme qui venait d’écraser tous ses rivaux sur son passage, et un autre qui n’avait plus combattu à un haut niveau depuis cinq ans…mais qui avait foi en lui. Il n’y a que la boxe pour imaginer un évènement comme celui-là !

Si je dis cela c’est parce qu’Hagler au départ n’était pas très chaud pour affronter son rival, et ce pour plusieurs motifs. Tout d’abord Hagler se dit comme beaucoup que Leonard est « fini », surtout après cinq ans d’inactivité ou presque, et en ce sens il ne voit pas ce que ce combat pourrait ajouter à sa gloire, contrairement à ce qui aurait pu se passer si le combat avait pu avoir lieu en 1982. En outre Hagler avait 33 ans, certes pas un âge canonique pour un boxeur, mais suffisant pour se dire que quand on a tout gagné et qu’on a fait fortune, est-ce que cela vaut le coup de continuer, d’autant que sa vie fut loin d’être un long fleuve tranquille jusqu’à ce qu’il devienne Marvelous? Pourtant il finit par se laisser convaincre d’affronter Leonard pour 12 millions de dollars, titre des poids moyens en jeu, s’imaginant en outre qu’il ne prenait aucun risque quelle que soit la motivation de Leonard.

Le match aura donc lieu le 6 avril 1987, en plein air, au Caesar Palace à Las Vegas. Il va susciter un engouement digne d’un Ali-Frazier, et va générer une montagne de dollars tant au niveau des recettes de guichet que des droits télévisés, 60 chaînes de télévision retransmettant le combat en direct (Canal+ en France). Cela dit, si la boxe seule peut se permettre de monter un tel évènement entre deux adversaires, dont l’un ne figure nulle part dans les bilans mondiaux, son absence d’organisation au niveau mondial peut aussi lui valoir de se couvrir de ridicule, deux des trois fédérations existantes (WBA et IBF) refusant de reconnaître le combat comme championnat du monde, ce qui ne fut pas le cas de la WBC, même si cette dernière fut obligée de faire une entorse à son règlement et de permettre que le combat se disputât en douze reprises (à la demande de Leonard) et non en quinze.

Bref, tout était prêt le 6 avril, chaque boxeur s’étant entraînée à sa manière pour le combat, celui-ci devenant de plus en plus crédible au fur et à mesure que l’on s’approchait de l’échéance…parce que chacun sentait bien que Leonard serait prêt le jour J. Pour lui d’ailleurs ce n’était qu’une question de condition physique, car lui et son coach, Angelo Dundee, savaient bien que s’il voulait gagner il ne pouvait y parvenir qu’en tournant autour de son adversaire, compte tenu de la puissance supérieure d’Hagler. Ce dernier de son côté n’avait rien à changer non plus dans son entraînement, car s’il voulait gagner il lui fallait être au sommet sur le plan physique, et essayer d’attraper un rival beaucoup plus mobile que lui. Tout cela évidemment étant beaucoup plus facile à dire qu’à faire sur le ring. Cette opposition de style ajoutait encore plus de piment à l’affrontement, le virtuose contre le cogneur, la finesse et l’intelligence contre la puissance et la férocité, deux qualités qui, ajouté au manque de ring de Leonard, faisaient d’Hagler le grand favori de cette confrontation.

Le combat en lui-même tint toutes ses promesses, en ce sens que ce qui avait été programmé se déroula sans la moindre fausse note sur le ring, Hagler avançant d’entrée sur son adversaire, essayant d’imposer sa puissance, alors que Leonard esquivait et remisait avec l’extraordinaire dextérité qui le caractérisait. Comme Mohammed Ali à sa grande époque « il volait comme un papillon et piquait comme une abeille ». Et à ce jeu, quand le démolisseur frappe souvent dans le vide, il se fatigue et ses coups commencent à perdre de leur puissance, même s’ils restent très dangereux comme ce fut le cas avec un uppercut qui toucha Leonard à la cinquième reprise. En revanche l’art de l’esquive permet à celui qui en joue à chaque instant de rester dans son schéma, et de maintenir sa lucidité intacte. De fait Leonard resta constamment à distance de son adversaire qui frappait souvent dans le vide ou avec des coups qui arrivaient en bout de course, s’accrochant juste ce qu’il fallait quand il fallait. Sur ce plan en revoyant le combat, j’ai trouvé que le sixième round était un modèle du genre. Parfois même l’artiste faisait semblant de tomber dans le jeu de son rival en acceptant l’espace d’un instant de se battre, avant de revenir prestement à son schéma initial.

En fait Leonard ne sera vraiment en difficulté qu’au neuvième round, où il lui faudra d’autant plus s’accrocher qu’il commençait à ressentir la fatigue, et qu’il lui était nécessaire de retrouver son second souffle. Les trois dernières reprises ne seront pas une partie de plaisir pour Ray Sugar, mais avec un art consommé du spectacle il saura admirablement impressionner les juges en délivrant ses meilleurs coups à la fin de chaque reprise. Est-ce pour cela qu’il sera déclaré vainqueur par deux juges contre un? A noter qu’un des juges, celui qui a fait la différence en faveur de Leonard n’avait, semble-t-il, pas vu le même combat que les deux autres, puisqu’il donna Leonard vainqueur avec huit points d’avance, alors que pour les deux autres la différence était minime (deux points). Plus cocasse ce juge, emballé par la prestation de Leonard, avait remplacé in extrémis un juge britannique récusé par le camp d’Hagler.

En fait tout dépend de la manière dont on considère le combat, car si Hagler a délivré beaucoup plus de coups que son adversaire, celui-ci l’a touché un peu plus souvent. Les profanes, ce qui est mon cas même si j’ai toujours aimé ce sport, étaient très partagés et dans l’impossibilité de désigner un vainqueur. Et c’était d’autant plus difficile que les boxeurs ou anciens boxeurs eux-mêmes l’étaient tout autant que nous. Un match nul aurait fait l’unanimité…mais il fallait un vainqueur, et c’est le plus « glamour » qui l’a emporté, au grand dam d’Hagler qui était persuadé d’avoir conservé son titre. Il était tellement déçu et convaincu d’avoir été volé, qu’il n’a plus jamais reboxé. Cela étant, pourquoi n’a-t-il pas demandé une revanche ?

En fait, même si dans son for intérieur Hagler croyait en son succès, son adversaire lui avait démontré que malgré ses cinq années d’inactivité il avait été capable d’évoluer à un niveau exceptionnel. Et peut-être qu’Hagler s’est dit que le temps travaillait davantage pour Leonard que pour lui, et que dans le cas d’une revanche son adversaire serait encore plus fort. Nul ne saura ce qui serait advenu en cas de revanche, mais ce qui est sûr c’est que ce combat était un de ceux qu’on appelle « combat du siècle », en tout cas celui de la décennie 80. Par la suite, contrairement à Hagler, Leonard continuera sur sa lancée pour s’emparer du titre des super-moyens et même des mi-lourds WBC. Mais tout cela ne sera qu’un supplément, comme si la vraie carrière des deux boxeurs s’était réellement arrêtée un certain 6 avril 1987.

Michel Escatafal