Le match de la décennie 80

Il y a des matches de boxe, ou d’autres sports, qui restent dans la mémoire collective, non pas seulement par la qualité de l’affrontement, mais aussi par le combat entre deux individus ou équipes que tout oppose a priori, sauf le fait qu’ils sont les meilleurs de leur temps, voire même de l’histoire. En ce sens, celui qui eut lieu le 6 avril 1987 fait partie intégrante de la légende du sport, parce qu’il opposait  les deux meilleurs boxeurs poids moyens depuis la retraite de Ray Sugar Robinson, dont beaucoup disent encore qu’il fut le plus grand de tous. Ces deux boxeurs s’appelaient Marvin Marvelous Hagler, tenant du titre, et un autre Ray Sugar, portant le nom de Leonard. C’était le type même du combat amenant l’excitation à son paroxysme, entre un homme doté d’une extraordinaire force destructrice et un autre qui misait avant tout sur un talent pur comme on en voit un ou deux par siècle.

En outre il y avait dans ce match un contexte très particulier, parce qu’Hagler avait fait le vide dans la catégorie des poids moyens, surtout depuis son triomphe sur Thomas Hearns, surnommé « Hit man » en raison de son punch, lui-même défait six ans auparavant par Leonard pour le titre mondial des poids welters, mais vainqueur par K.O. à la deuxième reprise de Duran qui avait tenu 15 rounds contre Hagler. Ce combat entre Hagler et Hearns fait lui aussi partie de la légende, à l’issue d’un combat que personne n’a oublié en raison de son extrême violence, avec une blessure d’Hagler  au cours d’un premier round hallucinant qui l’obligea à faire un effort inouï pour conserver sa couronne, en abattant son adversaire (il n’y a pas d’autre mot) à la troisième reprise. Ensuite Hagler conserva son titre sans gros problème en battant par K.O. à la onzième reprise l’invaincu Mugabi, un boxeur certes dangereux mais loin de valoir Hearns et Duran.

Alors que restait-il comme challenge à Hagler pour entrer définitivement dans l’histoire, à un rang égal à celui de Robinson? Si je parle de Robinson et non de Monzon par exemple, c’est parce que Robinson avait eu à affronter une ribambelle de champions comme La Motta, Olson, Fullmer ou Basilio. Problème pour Hagler, comme il avait vaincu tous les monstres sacrés de la décennie 80, il n’avait plus rien à gagner à combattre chez les poids moyens. Alors, allait-il changer de catégorie comme l’avaient fait avant lui Robinson, Basilio, Hearns ou Duran en montant chez les mi-lourds ? Apparemment il n’y pensait pas. Donc s’il voulait se trouver un dernier défi avant de se retirer, c’était rencontrer Rays Sugar Leonard…à condition que ce dernier, à la retraite depuis 1982 remonte sur un ring.

Cette condition était d’ailleurs très problématique, car Ray Leonard avait arrêté sa carrière contraint et forcé en 1982, après avoir été champion olympique des super-légers en 1976, et unifié le titre des welters grâce à ses victoires sur Benitez, Hearns et Roberto Duran, lequel avait infligé à Leonard sa seule défaite, avant que ce dernier ne prît une revanche éclatante lors du deuxième combat, au point que Duran s’écria à la fin de la huitième reprise le fameux « no mas » (pas plus en espagnol). Hélas pour l’artiste de Palmer Park, après avoir conquis le titre WBA des super-welters, il avait été victime d’un décollement de la rétine, séquelle de ses durs combats contre ses grands rivaux, ce qui nécessitait une opération impliquant son renoncement à la boxe, nouvelle qui plongea ses nombreux fans, et plus généralement les amateurs de boxe dans une grande tristesse.

Cela étant cette décision ne semblait pas vraiment définitive, puisque Leonard va remonter sur un ring deux ans plus tard…pour décider, après une victoire laborieuse sur un inconnu (Howard) qui l’avait envoyé au tapis, que décidément il n’avait plus rien à faire sur un ring. Désormais la vie sur les rings il la commenterait à la télévision, mais n’en serait plus acteur. Heureusement l’habileté financière des promoteurs, en l’occurrence Bob Arum, allait finalement le faire fléchir en lui offrant le seul défi qui pouvait l’intéresser, plus encore que les millions de dollars promis, à savoir affronter Hagler titre des poids moyens en jeu. Défi fou en apparence si cela devait se concrétiser, entre un homme qui venait d’écraser tous ses rivaux sur son passage, et un autre qui n’avait plus combattu à un haut niveau depuis cinq ans…mais qui avait foi en lui. Il n’y a que la boxe pour imaginer un évènement comme celui-là !

Si je dis cela c’est parce qu’Hagler au départ n’était pas très chaud pour affronter son rival, et ce pour plusieurs motifs. Tout d’abord Hagler se dit comme beaucoup que Leonard est « fini », surtout après cinq ans d’inactivité ou presque, et en ce sens il ne voit pas ce que ce combat pourrait ajouter à sa gloire, contrairement à ce qui aurait pu se passer si le combat avait pu avoir lieu en 1982. En outre Hagler avait 33 ans, certes pas un âge canonique pour un boxeur, mais suffisant pour se dire que quand on a tout gagné et qu’on a fait fortune, est-ce que cela vaut le coup de continuer, d’autant que sa vie fut loin d’être un long fleuve tranquille jusqu’à ce qu’il devienne Marvelous? Pourtant il finit par se laisser convaincre d’affronter Leonard pour 12 millions de dollars, titre des poids moyens en jeu, s’imaginant en outre qu’il ne prenait aucun risque quelle que soit la motivation de Leonard.

Le match aura donc lieu le 6 avril 1987, en plein air, au Caesar Palace à Las Vegas. Il va susciter un engouement digne d’un Ali-Frazier, et va générer une montagne de dollars tant au niveau des recettes de guichet que des droits télévisés, 60 chaînes de télévision retransmettant le combat en direct (Canal+ en France). Cela dit, si la boxe seule peut se permettre de monter un tel évènement entre deux adversaires, dont l’un ne figure nulle part dans les bilans mondiaux, son absence d’organisation au niveau mondial peut aussi lui valoir de se couvrir de ridicule, deux des trois fédérations existantes (WBA et IBF) refusant de reconnaître le combat comme championnat du monde, ce qui ne fut pas le cas de la WBC, même si cette dernière fut obligée de faire une entorse à son règlement et de permettre que le combat se disputât en douze reprises (à la demande de Leonard) et non en quinze.

Bref, tout était prêt le 6 avril, chaque boxeur s’étant entraînée à sa manière pour le combat, celui-ci devenant de plus en plus crédible au fur et à mesure que l’on s’approchait de l’échéance…parce que chacun sentait bien que Leonard serait prêt le jour J. Pour lui d’ailleurs ce n’était qu’une question de condition physique, car lui et son coach, Angelo Dundee, savaient bien que s’il voulait gagner il ne pouvait y parvenir qu’en tournant autour de son adversaire, compte tenu de la puissance supérieure d’Hagler. Ce dernier de son côté n’avait rien à changer non plus dans son entraînement, car s’il voulait gagner il lui fallait être au sommet sur le plan physique, et essayer d’attraper un rival beaucoup plus mobile que lui. Tout cela évidemment étant beaucoup plus facile à dire qu’à faire sur le ring. Cette opposition de style ajoutait encore plus de piment à l’affrontement, le virtuose contre le cogneur, la finesse et l’intelligence contre la puissance et la férocité, deux qualités qui, ajouté au manque de ring de Leonard, faisaient d’Hagler le grand favori de cette confrontation.

Le combat en lui-même tint toutes ses promesses, en ce sens que ce qui avait été programmé se déroula sans la moindre fausse note sur le ring, Hagler avançant d’entrée sur son adversaire, essayant d’imposer sa puissance, alors que Leonard esquivait et remisait avec l’extraordinaire dextérité qui le caractérisait. Comme Mohammed Ali à sa grande époque « il volait comme un papillon et piquait comme une abeille ». Et à ce jeu, quand le démolisseur frappe souvent dans le vide, il se fatigue et ses coups commencent à perdre de leur puissance, même s’ils restent très dangereux comme ce fut le cas avec un uppercut qui toucha Leonard à la cinquième reprise. En revanche l’art de l’esquive permet à celui qui en joue à chaque instant de rester dans son schéma, et de maintenir sa lucidité intacte. De fait Leonard resta constamment à distance de son adversaire qui frappait souvent dans le vide ou avec des coups qui arrivaient en bout de course, s’accrochant juste ce qu’il fallait quand il fallait. Sur ce plan en revoyant le combat, j’ai trouvé que le sixième round était un modèle du genre. Parfois même l’artiste faisait semblant de tomber dans le jeu de son rival en acceptant l’espace d’un instant de se battre, avant de revenir prestement à son schéma initial.

En fait Leonard ne sera vraiment en difficulté qu’au neuvième round, où il lui faudra d’autant plus s’accrocher qu’il commençait à ressentir la fatigue, et qu’il lui était nécessaire de retrouver son second souffle. Les trois dernières reprises ne seront pas une partie de plaisir pour Ray Sugar, mais avec un art consommé du spectacle il saura admirablement impressionner les juges en délivrant ses meilleurs coups à la fin de chaque reprise. Est-ce pour cela qu’il sera déclaré vainqueur par deux juges contre un? A noter qu’un des juges, celui qui a fait la différence en faveur de Leonard n’avait, semble-t-il, pas vu le même combat que les deux autres, puisqu’il donna Leonard vainqueur avec huit points d’avance, alors que pour les deux autres la différence était minime (deux points). Plus cocasse ce juge, emballé par la prestation de Leonard, avait remplacé in extrémis un juge britannique récusé par le camp d’Hagler.

En fait tout dépend de la manière dont on considère le combat, car si Hagler a délivré beaucoup plus de coups que son adversaire, celui-ci l’a touché un peu plus souvent. Les profanes, ce qui est mon cas même si j’ai toujours aimé ce sport, étaient très partagés et dans l’impossibilité de désigner un vainqueur. Et c’était d’autant plus difficile que les boxeurs ou anciens boxeurs eux-mêmes l’étaient tout autant que nous. Un match nul aurait fait l’unanimité…mais il fallait un vainqueur, et c’est le plus « glamour » qui l’a emporté, au grand dam d’Hagler qui était persuadé d’avoir conservé son titre. Il était tellement déçu et convaincu d’avoir été volé, qu’il n’a plus jamais reboxé. Cela étant, pourquoi n’a-t-il pas demandé une revanche ?

En fait, même si dans son for intérieur Hagler croyait en son succès, son adversaire lui avait démontré que malgré ses cinq années d’inactivité il avait été capable d’évoluer à un niveau exceptionnel. Et peut-être qu’Hagler s’est dit que le temps travaillait davantage pour Leonard que pour lui, et que dans le cas d’une revanche son adversaire serait encore plus fort. Nul ne saura ce qui serait advenu en cas de revanche, mais ce qui est sûr c’est que ce combat était un de ceux qu’on appelle « combat du siècle », en tout cas celui de la décennie 80. Par la suite, contrairement à Hagler, Leonard continuera sur sa lancée pour s’emparer du titre des super-moyens et même des mi-lourds WBC. Mais tout cela ne sera qu’un supplément, comme si la vraie carrière des deux boxeurs s’était réellement arrêtée un certain 6 avril 1987.

Michel Escatafal

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2 commentaires on “Le match de la décennie 80”

  1. anthonyboca dit :

    Tout d’abord bravo pour cet article, j’ai pris un immense plaisir à le lire. En ce qui concerne la revanche, j’ai lu il y a peu une interview de Marvin Hagler, interview dans laquelle il semble amer de ne pas avoir obtenu une seconde chance. « Le pire dans cette affaire c’est que les promoteurs de Léonard ne m’ont jamais proposé de revanche. Ca, je ne l’admets pas ! »

    En voici le lien : http://www.grands-reporters.com/Marvin-Hagler-Ferocite-et-habilete.html

    Encore bravo pour vos articles

    AB


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