Le meilleur buteur du rugby

Quand on aime le sport et que l’on ne peut plus « réparer des ans l’irréparable outrage » pour parler comme quelqu’un (Jean Racine) qui n’avait jamais joué au rugby, l’idéal est d’avoir un site. En effet, on peut y exprimer ce que l’on ressent au présent, mais aussi évoquer l’histoire des sports que l’on connaît soit parce qu’on les a pratiqués, soit parce qu’on les a suivis depuis notre plus jeune âge, soit aussi parce qu’on en a entendu parler par notre entourage quand on était trop jeune pour apprécier. Et aujourd’hui je vais parler d’un joueur de rugby extraordinaire comme le ballon ovale n’en a peut-être jamais connu. Je dis le ballon ovale parce que Puig-Aubert a commencé sa carrière à XV, où il fut champion de France à l’âge de 19 ans (en 1944) avec l’USAP (Perpignan). Aussitôt après, il passa à XIII comme on disait à l’époque et signa au mois d’octobre à l’AS Carcassonne, club mythique du rugby à XIII.

Robert Aubert Puig, son vrai patronyme, est né le 24 mars en 1925 à Andernach (Allemagne). C’est donc une date importante pour le ballon ovale. Ce Catalan fils d’un militaire de carrière, d’où son lieu de naissance, était un artiste et un génie du jeu pour parler comme tous les observateurs avertis du rugby des années 40 et 50. C’était aussi ce que l’on appelle « un personnage » hors des terrains de jeu, et nul doute que s’il avait 20 ou 25 ans aujourd’hui ce serait une immense star. Il faut dire qu’il avait vraiment de la chance d’être aussi doué, dans la mesure où il en a toujours pris à son aise avec la diététique habituelle des sportifs de haut niveau. Sur ce plan il rappelle un peu  Jacques Anquetil qui, lui aussi, était ce que l’on appelle « un bon vivant ». Mais aux yeux de ceux qui l’ont connu Puig-Aubert, grand fumeur devant l’Eternel d’où son surnom de « Pipette », le surpassait largement au point qu’il pesait 65 kg quand il jouait à XV et qu’il est monté à 90 kg à la fin de sa magnifique carrière.

Maintenant parlons quand même de son talent. Cet ancien athlète de bon niveau était à la fois rapide et technique, et d’une adresse diabolique qui faisait l’admiration de tous. A cela s’ajoute un jeu au pied fabuleux qui en a fait un des plus grands buteurs de tous les temps, si ce n’est le plus grand. Sur les coups de pied placés il avait des pourcentages de réussite proches de celui des meilleurs buteurs actuels. Or à cette époque, que je connais bien pour avoir commencé à taper dans mes premiers ballons de rugby, il n’y avait pas le tee et les ballons étaient différents de ceux que nous connaissons de nos jours. Bien entendu Puig-Aubert était aussi capable de passer des drops dans toutes les positions, du pied droit comme du pied gauche, de près comme de loin, voire même très loin. J’ai lu qu’il passa un drop tiré de la ligne médiane et du bord de la touche, qui donna la victoire au XIII de France à la dernière seconde d’un match contre une sélection de Brisbane en juillet 1951. Bref, je le répète, ce petit bonhomme de 1,67m chaussant du 50 avait tous les dons pour évoluer sur un terrain de rugby avec un ballon ovale. A ce propos je n’ai qu’un regret, mais en disant cela je suis chauvin, c’est qu’il n’ait pas continué sa carrière à XV car je pense que sa gloire en eut été encore plus grande, du moins en France et en Europe.

Cela étant sa gloire est éternelle en Nouvelle-Zélande et en Australie, ce qui n’est pas rien dans le monde du rugby. Et puis il a quand même été fait chevalier de la Légion d’Honneur dans notre pays, a été désigné champion des champions en 1951 qui aura été sa grande année et celle du XIII de France, puisque pour la première fois dans un sport collectif une équipe de France devenait la meilleure de la planète. Il est simplement dommage que ce que l’on appelait le Goodwill Trophy n’ait pas eu l’appellation de Coupe du Monde, compétition qui sera effectivement créée en 1954 où la France sera finaliste. En tout cas en 1951 (entre juin et août) la France avait gagné contre l’Australie, qui dominait et de loin le rugby à XIII, sa série de tests (3 victoires à 1) chez son adversaire.

Cette victoire valut aux Français de voir près de 15.000 Australiens, très fair-play, venir à Perth dire au revoir à leurs brillants vainqueurs, avant que ceux-ci ne défilent à leur retour à Marseille devant plus de 100.000 supporteurs enthousiastes juchés sur 27 Peugeot 203 au nom de chacun des joueurs. Il est vrai qu’il y avait de quoi être enthousiaste avec un bilan fabuleux qui après un crochet en Nouvelle-Zélande s’était soldé par 21 victoires, dont la série de tests, 5 défaites, et 2 nuls. Les Français avaient marqué 706 points, dont 221 par le seul Puig-Aubert en rappelant qu’un drop ou une pénalité valait 2 points à XIII et non 3 comme à XV, et en avaient encaissés seulement 419. Les Français étaient les plus forts, comme l‘ont confirmé en fin de saison de nouvelles victoires sur l’Empire britannique à Hull, l’Angleterre à Marseille et la Nouvelle-Zélande à Paris et Bordeaux. Fermez le ban !

Tous ces succès auxquels Puig-Aubert avait largement contribué, valurent à ce dernier de se voir offrir un pont d’or à l’époque, avec une grosse prime à la signature, pour jouer en Australie deux ou trois ans. Les sommes en jeu dépassaient en euros constants celles que touchent les meilleurs joueurs de rugby de notre époque. Curieusement, surtout pour ceux qui sont nés il y a moins de 30 ans, Puig-Aubert préféra les promenades sur les remparts de Carcassonne à une nouvelle vie sur un nouveau continent…trop loin des amis qu’il était habitué à côtoyer chaque jour. Je ne crois pas qu’aujourd’hui il ferait le même choix, mais nous ne sommes plus au milieu du 20è siècle.

Il arrêtera sa carrière internationale en 1956, après avoir été 46 fois sélectionné en Equipe de France et marqué 361 points, puis sa carrière tout court en 1960, à l’âge de 35 ans. Il deviendra ensuite représentant de commerce de différentes firmes d’apéritifs et spiritueux tout en restant proche du jeu qui l’avait fait roi, au point d’être à la fin des années 60 sélectionneur du XIII de France. Au total il eut une carrière très longue et une vie très intense, avant de rejoindre le paradis des rugbymen en 1994 à l’âge de 69 ans.

Michel Escatafal

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