Bartali, un « juste parmi les nations »

Alors que nous sommes en plein Giro,  je voudrais parler de quelque chose qui a sans doute surpris tous ceux qui connaissent la vie et la carrière de Gino Bartali. Celui-ci, en effet, pourrait se voir accorder le statut de « Juste parmi les nations » par le Mémorial de Yad Vashem, le musée israélien de l’Holocauste qui honore ceux qui ont sauvé des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.  J’avoue que si je savais depuis longtemps que « Gino le Pieux », comme on l’appelait, se chargeait de missions clandestines auprès de la communauté juive de la Péninsule,  bénéficiant de l’ombre protectrice du Vatican,  j’ignorais complètement que ce fut à pareille échelle, puisqu’il a permis à près de 800 Juifs d’échapper à la barbarie nazie. Et dire que certains, y compris dans son pays, ne faisaient de lui qu’une « grenouille de bénitier » ou un catholique presque fanatique, parce qu’il avait choisi l’exil au Vatican pendant cette période terrible de l’histoire ! Oui, mais c’était pour la bonne cause.

Cela dit, puisque j’ai souligné ses courageuses missions au service d’un prochain pourchassé et destiné aux chambres à gaz, je vais quand même en profiter pour parler de cet extraordinaire coureur que fut Bartali, à coup sûr le plus grand champion italien de l’histoire du cyclisme après Fausto Coppi, avec qui il guerroya sur les routes du Giro, du Tour et tant d’autres ailleurs, entre 1940 et 1954, avec bien sûr l’interruption due à la guerre.  A ce propos, pour ceux qui osent les comparaisons entre champions d’époques différentes, combien de victoires les deux campionissimi auraient-il en supplément à leur palmarès, sans cette funeste interruption due à la guerre? Je pourrais aussi ajouter, combien de victoires supplémentaires si l’un n’avait pas dû affronter l’autre ? Cela dit la question ne se pose pas, et c’est heureux d’avoir vu deux immenses champions s’affronter pendant si longtemps pour la suprématie nationale et internationale.

Quand on regarde le palmarès de Gino Bartali la première chose qui apparaît est son extraordinaire richesse, mais aussi sa longévité, même en tenant compte des années de guerre. En effet, à 21 ans, il était déjà champion d’Italie. A 22 ans il remportait le premier  de ses trois Tours d’Italie. A 24 ans c’était la victoire dans son premier Tour de France. Mais à 39 ans, il remportera encore deux semi-classiques italiennes, comme le Tour d’Emilie et le Tour de Toscane. Sans oublier une quatrième place au fameux Tour d’Italie 1953, où il fit encore très souvent jeu égal avec Coppi et Koblet, les deux super-cracks de l’époque. En fait Bartali aura presque tout gagné dans sa carrière, à la notable exception du championnat du monde sur route, mais là il fut victime de sa rivalité avec Coppi, celui-ci ayant attendu lui-même d’avoir 34 ans pour obtenir le titre. En disant cela je pense plus particulièrement au championnat du monde à Valkenburg en 1948, où les deux hommes se neutralisèrent et se marquèrent tellement qu’ils finirent par accumuler un tel retard qu’ils abandonnèrent l’un et l’autre, ce qui leur valut deux mois de suspension de la part de la fédération italienne, outrée que les deux campionissimi aient fait honte au maillot national italien.

Mais revenons au coureur Bartali pour dire d’abord qu’il était ce que l’on appelle un coureur complet, à savoir qu’il était un excellent rouleur et surtout un extraordinaire grimpeur. Sa façon de grimper faisait l’admiration des suiveurs et des autres coureurs, même si ces derniers souffraient le martyre derrière lui. Comme le disait Raphaël Géminiani qui l’a longtemps côtoyé, « Bartali montait par saccades en marquant des temps d’arrêt, 100 mètres debout sur les pédales, 100 mètres sur la selle, puis il mettait deux dents de plus, et là il n’y avait plus rien à faire ». Géminiani allait même très loin dans son admiration pour Bartali, puisqu’il le situait comme grimpeur presqu’au niveau de celui qui est considéré comme le plus grand de tous, Coppi. En effet Géminiani n’hésite pas à dire que « dans les deux derniers kilomètres d’une ascension, Bartali était imbattable ». Certes par rapport à Coppi il ne faisait pas, ou rarement, des grands raids solitaires, son style était moins aérien, mais son efficacité était redoutable.

Ces dons de grimpeur vont permettre à ce fils de maçon de devenir l’icône de tout un peuple à la fois pendant la période du fascisme, et immédiatement  après.  Quand il vint pour la première fois sur le Tour de France en 1937, c’était d’une certaine manière la fierté de cette Italie mussolinienne venant s’imposer dans la grande épreuve française. Et de fait il aurait gagné le Tour d’une jambe, comme on dit dans le jargon, sans une méchante chute à la sortie d’Embrun, provoquée par la maladresse d’un de ses équipiers, ce qui l’obligera à abandonner alors que jusque là il avait dominé tous ses rivaux, dans le Ballon d’Alsace, mais aussi dans le Galibier à l’occasion de l’étape Aix-Grenoble au terme de laquelle il s’empara du maillot jaune. Il se vengera l’année suivante en écrasant la course au maillot jaune, victoire que le Duce voulait symbolique (toujours la propagande et la récupération !), mais qui se transforma à Paris, plus précisément sur la pelouse du Parc des Princes, en démonstration antifasciste de la part des immigrés italiens chassés de leur pays par les crises économiques et les agents du régime.

Son rôle ou plutôt le symbole qu’il représentait pour tout un peuple il le confortera en 1948, année où il remportera le Tour pour la deuxième fois, à 10 ans d’intervalle. Cette année-là il va, grâce à cette victoire, largement contribuer à régler une crise politique majeure dans son pays, débarrassé heureusement du fascisme mais en proie à une grande instabilité politique. Le Président du Conseil de l’époque, Alcide de Gasperi, alla en effet jusqu’à implorer Gino Bartali en lui disant : « une victoire de votre part serait bienvenue », cela afin de l’aider à calmer la colère populaire qui avait suivi l’attentat contre le leader communiste Togliatti. C’est tout juste si l’on n’a pas dit que cette victoire dans le Tour de France avait évité une guerre civile. Existe-il un autre exemple où un sportif a eu la même influence dans un pays démocratique ? Sans doute pas. En tout cas cela prouve que Gino Bartali fut à tous points de vue un grand homme, et que la distinction qui l’attend est parfaitement méritée.

Un dernier mot enfin, et l’on revient au sportif. Beaucoup se sont interrogés pour connaître les clés de ses succès, parce que l’homme parlait peu et ne se confiait pas. Cependant d’autres l’ont fait pour lui, et notamment Jacques Goddet, directeur du Tour de France et du journal L’Equipe à l’époque,  qui  écrivait après sa victoire dans le Tour 1948 : « sacrifice total au repos en chambre ; alimentation raisonnable ; peu de boisson ; pas de doping abusif (sic)».  On sait aussi qu’il ne refusait jamais le soir un petit verre de chartreuse (plus de 40° d’alcool), et qu’il fumait consciencieusement la cigarette que lui avait recommandée son médecin personnel. Aujourd’hui pareil régime, si j’ose dire, est impensable ce qui n’a pas empêché Gino Bartali de mourir à 86 ans, et d’avoir été un coureur parmi les plus durs et les plus résistants qui soient. La preuve, en 1937, il remporta le Giro malgré une broncho pneumonie.

Néanmoins, malgré toutes ses qualités Bartali n’en était pas moins un homme. Certains le disaient rusé, prêt à tout l’emporter, orgueilleux aussi comme en témoignent les excuses plus ou moins dérisoires qu’il fit valoir lors des premiers revers que lui infligea Coppi, égocentrique aussi comme lorsqu’en 1950, dans le Tour de France,  sous prétexte d’avoir été frappé et conspué dans le col d’Aspin il obligea toute son équipe à le suivre dans son abandon, alors que son coéquipier Fiorenzo Magni portait le maillot jaune et qu’il était bien placé pour l’emporter. Mais au fond, tout cela ne démontre-t-il pas encore un peu plus que Bartali était un super champion ?  Alors je redis encore une fois toute mon admiration pour l’ensemble de l’œuvre de ce demi-dieu, à la fois extraordinaire coureur et homme courageux pour les risques qu’il a pris, afin de sauver un grand nombre d’individus pourchassés pour les motifs les plus détestables.

Michel Escatafal

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