Hary, roi de Rome, et les autres

On a coutume de dire que les spécialistes de la vitesse en cyclisme sont les « aristocrates de la piste ». J’aurais tendance à dire la même chose avec les coureurs de 100 m en athlétisme. D’ailleurs ce n’est pas pour rien que l’épreuve reine en athlétisme soit précisément le 100 m, devant le 1500 m que l’on pourrait assimiler à la poursuite en cyclisme. Fermons la parenthèse pour dire qu’il est évidemment impossible de parler longuement des plus grands spécialistes du 100 m, tellement cette épreuve est pleine de grands champions méritant de figurer dans le gotha de la distance.

Je vais néanmoins en citer quelques uns qui auront marqué l’histoire par leurs exploits, en commençant par celui qui fut champion olympique à Anvers (1920). Il s’appelait Paddock, et avait pour particularité d’être très puissant pour l’époque (1.71 m – 75 kg), de ne pas savoir réellement courir, et de terminer sa ligne droite par un bon spectaculaire quelques mètres avant de couper le fil. Cela ferait presque sourire de nos jours, si ce sprinter n’avait réalisé un temps de 10s 1/5 sur 110 yards (100,58 m) en 1921. Performance extraordinaire pour l’époque, sur une piste n’ayant rien à voir avec celles d’aujourd’hui, puisque cela correspondait à un temps sur 100 m de l’ordre de 10s 1/10, un temps qui deviendra le record du monde officiel en 1956. Pour mémoire ce temps de 10s 1/5 ne sera pas homologué car réalisé sur 110 yards.

Ensuite bien sûr il y a Jesse Owens, le surdoué et le mythe des années 30, puisqu’en plus de ses records du monde, il remporta le 100, le 200 et le 4X100 m, ainsi que la longueur aux J.O. de Berlin en 1936, faisant là un majestueux pied de nez à Hitler, ce qui lui permit d’être longtemps considéré comme l’athlète du vingtième siècle. A noter toutefois que ses 10s 2/10 au 100 m n’étaient pas meilleurs que la performance de Paddock en 1921. Ce record va tenir vingt ans, et ne sera donc battu qu’en 1956 par deux coureurs entrés dans l’histoire uniquement à cause de cela, Williams et Murchison. Entre temps, ce record sera égalé par une dizaine d’athlètes dont Bobby Morrow, surnommé « la Flèche blonde du Texas », qui fera le même triplé que Jesse Owens en sprint aux J.O. de Melbourne en 1956.

Un peu plus tard le record du 100 m sera battu par un Allemand, apparu au sommet deux ans auparavant en remportant le titre européen sur 100 m, et qui réalisera le premier 10 s en 1960, quelques semaines avant de battre les Américains aux J.O. de Rome, et notamment l’Américain Dave Sime, au demeurant meilleur sur 200 m, mais qui ne s’était pas qualifié sur cette distance aux sélections américaines. Ce record allait lui aussi tenir très longtemps (huit ans), puisqu’après avoir été égalé par neuf athlètes, dont le Français Bambuck, il tombera en 1968 lors des championnats des Etats-Unis auxquels participait Bambuck. Là, trois coureurs, Hines, Greene et Ronnie R. Smith réaliseront 9s 9/10. Hines remportera le titre olympique à Mexico en 9s 95, chronométrage électrique, ce qui correspond à 9s 7/10 manuels. Avec l’aide de l’altitude, plus une piste synthétique, il semblait qu’on avait fait un grand saut en avant sur la distance.

En fait, pas tellement, parce qu’entre 1960 et 1968, un homme allait s’avérer comme un sprinter tout à fait exceptionnel, certains diront encore une fois le plus grand de tous, Bob Hayes. En 1963 déjà il courut le 100 yards en 9s 1/10, soit moins que 10 s sur 100m sur une piste en asphalte. Mais le grand jour pour Bob Hayes viendra quand il réalisera en finale des Jeux de Tokyo le temps de 10 s, très exactement 9s 99 au chronométrage électrique…sur une piste en cendrée détrempée. Combien aurait-il réalisé sur une piste en synthétique par beau temps ? Nul ne le saura jamais, mais sans doute autour de 9s 90, voire un peu moins, temps de classe mondiale encore de nos jours, c’est-à-dire presque cinquante ans plus tard. Dommage que Bob Hayes ait arrêté si tôt la compétition, puisqu’après son titre olympique il optera pour le football américain.

Par la suite ce sera la domination d’un sprinter européen, fait assez rare pour être souligné, le Soviétique Valéri Borzov qui, à la surprise générale, allait faire à Munich en 1972 le doublé 100 et 200 m, réservé aux très grands. Il sera d’ailleurs de nouveau médaillé sur 100 m en 1976 à Montréal derrière Crawford et Quarrie, preuve que ses deux titres olympiques précédents n’étaient pas dus au hasard. Cela dit, il faudra attendre l’arrivée au sommet de l’autre athlète du vingtième siècle, Carl Lewis, pour trouver trace d’un sprinter de la lignée de Paddock, Owens ou Hayes. Carl Lewis en effet fera le quadruplé aux J.O. de 1984 (avec la longueur), comme Owens, et battra à plusieurs reprises le record du monde, le faisant descendre, avec un autre Américain Burell, à 9s 86 et 9s 85. Quelque temps après le champion olympique 1996 à Atlanta, Donovan Bailey, fera passer le record à 9s 84.

Un peu plus tard ce sera de nouveau une domination totale d’un sprinter, l’Américain Maurice Greene, auteur d’un triplé (100, 200, 4×100 m) aux championnats du monde 1999, plus la médaille d’or olympique sur 100 m et 4X100 m à Athènes en 2000. En outre il amènera le record du monde au niveau de celui de Ben Johnson à Séoul quand il réalisa, dopé, 9s 79. En fait Maurice Greene sera le sprinter du passage du vingtième au vingt et unième siècle. Il sera aussi le dernier grand sprinter américain a dominer le 100 m, avant l’avènement des Jamaïcains, Asafa Powell d’abord, essentiellement homme de records, et la grande star actuelle de l’athlétisme mondial, Usain Bolt, triple champion olympique en 2008 et triple champion du monde en 2009.

Ce dernier fera passer le record du monde du 100 m de 9s72 (record de Powell) à 9s 58. Bolt incontestablement est à ranger parmi les plus grands sprinters de tous les temps, d’autant que son record du 200 m est tout aussi extraordinaire (19s 19). Reste à évoquer de nouveau, celui qui m’a fait le plus rêver quand je chaussais mes premières pointes, à savoir Armin Hary. Comme je l’ai dit précédemment, il apparut au grand jour lors des championnats d’Europe en 1958 où il remporta le titre en 10s 3/10, et contribua largement au succès du 4×100 m allemand. Quelques temps plus tard, il réussit 10 s tout juste à Friedrichshafen, un des trois chronométreurs ayant même enregistré un temps de 9s 9/10. Hélas on va lui chercher des poux dans la tête, non pas à cause du vent (inférieur à 2 m/s), mais parce que la piste était trop courte de 11 cm alors que la tolérance admise est de 11 cm précisément, mais aussi parce que la pente de cette même piste était favorable de 10.9 cm…alors que la tolérance admise est de 10 cm. Bref, on ne voulait pas qu’Hary fût recordman du monde.

Pourquoi ? Tout simplement parce qu’on le soupçonnait de voler ses départs, faute d’avoir les moyens mis à disposition de nos jours. Du coup il faudra qu’Hary multiplie les exploits pour qu’on finisse par croire en lui. Par exemple le 21 juin 1960, avant les Jeux de Rome, sur la piste de Zurich réputée pour sa rapidité où il affrontait les Français Seye, qui remportera la médaille de bronze sur 200 m aux J.O., Piquemal, futur champion d’Europe en 1962, et le premier grand sprinter français, Delecour, qui avait pris la quatrième place sur 100 m aux championnats d’Europe de 1958. Hary prend un départ fulgurant et laisse ses rivaux loin derrière, en réalisant 10 s. Record du monde ! Cette fois Hary se dit qu’il l’a enfin son record. Hélas pour lui, un chronométreur dont le chrono affiche 9s 8/10 suscite le doute chez le starter. Celui-ci, en effet, prétexte qu’Armin Hary a anticipé le départ, et n’a pas pu rappeler les concurrents parce que son pistolet s’est enrayé. C’est gros comme excuse, mais c’est lui qui aura raison.

Du coup, malgré les protestations du sprinter allemand, la course est considérée comme nulle, donc pas de record. On décide donc de refaire une autre course, avec deux autres concurrents, en changeant de starter. Un starter dont les Allemands ont un bon souvenir, car c’est celui qui officiait quand Martin Lauer battit sur cette même piste le record du monde du 110 m haies en 13 s/2/10, l’année précédente. Et ce starter a pour particularité de libérer très vite les concurrents. Du pain béni pour Hary, qui va prendre tous les risques pour sortir de ses starting-blocks. En plus, il y a un léger vent favorable qui souffle dans le dos des coureurs. Hary prend effectivement un départ de choix, fait une ligne droite parfaite et réussit de nouveau 10 s juste, temps corroboré par le chronométrage électrique qui indique 10s 24/100. Cette fois le doute n’est plus permis, car 24/100 c’est en gros la différence admise entre le chronométrage manuel et le chronométrage électrique qui en était à ses balbutiements à l’époque.

Hary est donc officiellement le nouveau recordman du monde. Etait-ce suffisant pour que ce record soit crédible pour tous ? Bien sûr que non, certains reprochant au second starter le fait qu’il ait tiré très vite pour libérer les concurrents, ce qui avait avantagé Hary…apparemment le seul à en avoir profité. Bref, il fallait encore un exploit pour qu’Hary fut considéré comme le meilleur sprinter de son temps. En fait tout le monde l’attendait aux Jeux olympiques de Rome deux mois plus tard, d’autant que le 15 juillet le Canadien Harry Jérome venait de réussir lui aussi 10 s dans des conditions régulières avec 1.50 m de vent favorable. Malheureusement pour Jérome, il se claquera en demi-finale aux J.O. et ne pourra pas défendre ses chances.

Cela dit, pour Hary les adversaires ne manquaient pas, à commencer par les Américains Norton, en qui beaucoup voyaient le favori, Budd et celui qui allait s’avérer le plus dangereux de tous Dave Sime, irrésistible lorsqu’il est lancé. Nous étions le 1er septembre 1960, et 100.000 spectateurs retenaient leur souffle avant le départ de ce 100 m qui promettait tellement. Le starter donne le départ, et Hary surgit immédiatement en tête. Hélas la réputation de l’Allemand le trahit encore une fois, car manifestement il n’a pas triché, ce qui n’empêche pas le starter de rappeler tous les concurrents. Tout le monde croit que c’en est fini de ses chances, et moi le premier devant mon poste de télévision. J’avoue que j’étais triste à ce moment, comme on peut l’être à 14 ans quand son idole est en difficulté. Heureusement Hary n’était pas qu’un partant exceptionnel, et il allait le prouver lors du second départ en prenant un départ très prudent…qui n’allait pas l’empêcher d’être en tête devant tout le monde après une vingtaine de mètres. Au soixante mètres il a creusé un écart considérable sur ses poursuivants, et notamment sur le spécialiste du 200 m Dave Sime, lequel reviendra comme une bombe pour venir mourir à une trentaine de centimètres d’Hary, les deux athlètes étant crédités du même temps.

Cette fois le doute n’est plus permis, Hary est bien le meilleur sur 100 m avec son style coulé, et pas seulement grâce à son départ. Il complètera sa collection de médailles quelques jours plus tard, en remportant le relais 4×100 m avec Cullmann, Malhendorf et le hurdler Lauer, première victoire européenne depuis 1912. Pour être juste il faut dire que les Américains, ultra favoris, ont été disqualifiés. Quelques mois plus tard Armin Hary sera victime d’un accident de voiture, qui lui abîmera sérieusement un genou, et l’incitera à abandonner la compétition à l’âge de 23 ans. Décision hâtive ? Sans doute, mais comme Hary avait beaucoup monnayé ses victoires, il avait subi les froncements de sourcil de sa fédération…à une époque où on ne plaisantait pas sur l’amateurisme. Il fera donc du cinéma, puis se lancera dans l’immobilier avec plus ou moins de bonheur, avant de se consacrer aux enfants défavorisés grâce à une association qu’il a lui-même fondée. En tout cas nul ne l’oubliera, car il fut non seulement le premier coureur à 10s, mais aussi le premier européen à remporter le 100 m des Jeux Olympiques depuis 1924.

escatafal


Marciano : le plus grand des poids lourds? Peut-être, sans doute…

Si l’on demande au premier venu quel est le meilleur boxeur de tous les temps, il y a de fortes chances qu’il réponde Mohammed Ali. D’autres, plus âgés, diront Ray Sugar Robinson, et quelques uns évoqueront Hagler, Léonard, ou encore Joe Louis. De toutes façons il serait idiot de vouloir les comparer, car d’une part ils n’opèrent pas tous dans la même catégorie, et ensuite la boxe a bien changé au fil des ans, pour n’être plus de nos jours qu’un sport certes magnifique, mais où personne ne se retrouve dans les multiples catégories que l’on a créées, plus le grand nombre de fédérations, ce qui fait que nous avons aujourd’hui presque cent détenteurs de ceintures mondiales, en comptant les titres détenus par intérim. Du grand n’importe quoi, par rapport à ce qui se passait avant les années 50 ou 60.

Pour ce qui me concerne je me demande si ce lauréat fictif n’est pas tout simplement Rocco Marchegiano, appelé Rocky Marciano et surnommé « le Roc de Brockton ». Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il s’est retiré invaincu des rings après avoir disputé et gagné 49 combats professionnels (dont 43 par K.O.), et avoir combattu victorieusement à sept reprises pour le titre mondial des poids lourds. Il est le seul boxeur dans ce cas. Même le grand, l’immense Joe Louis fut battu une fois par l’Allemand Max Schemeling (en 1936), avant sa première retraite. Il se vengea d’ailleurs de la meilleure des manières, en prenant sa revanche sur l’icône du ring allemande des années 30, en le pulvérisant en deux minutes de combat.

Cela dit, revenons à Rocky Marciano pour souligner en premier qu’il n’a pas rencontré que des has been, ou des boxeurs de second ordre, au cours de son extraordinaire carrière professionnelle. Parmi ces très grands champions il y eut notamment Joe Louis, certes en fin de deuxième carrière, en 1951, puis plus tard pour le titre mondial Joe Walcott qu’il battit à deux reprises par K.O. (en 1952 et 1953), après avoir toutefois été mis au tapis lors du premier des deux matches à la toute première reprise, le même sort étant réservé à  Roland La Starza en 1953 (K.O. technique à la onzième reprise), mais aussi à Don Cockell en 1955 (K.O. technique à la neuvième reprise), et au grand Archie Moore, le meilleur poids mi-lourd de l’histoire, qui voulait conquérir à plus de 40 ans le titre suprême (celui des lourds). Ce dernier fut vaincu par K.O. au neuvième round en septembre 1955. En fait un seul de ses challengers tint debout jusqu’à la quinzième reprise, Ezzard Charles, surnommé « le Cobra de Cincinetti », champion du monde entre 1949 et 1951 et notamment vainqueur de Joe Louis. En fait Ezzard Charles fut largement battu aux points, mais il évita le K.O. au premier combat car c’était un adversaire extrêmement mobile pour un poids lourd. Cela dit, lors du deuxième match, toujours en 1954, Ezzard Charles s’inclina lourdement par K.O. au huitième round.

Bref, Rocky Marciano avait fait le vide complet dans la catégorie des poids lourds, et avait rencontré tout ce qui faisait référence sur le plan mondial en septembre 1955. Que pouvait-il faire de plus, et qu’avait-il à prouver ? Rien, même si certains lui ont reproché de n’avoir pas voulu affronter le prometteur Floyd Patterson, champion olympique des poids moyens en 1952 à 17 ans, et redoutable puncheur. Reproche un peu vain, car il est vraisemblable que Patterson aurait été trop tendre pour un styliste de la classe de Marciano, lequel disposait aussi d’un punch redoutable. N’oublions pas que Patterson pesait moins de 85 kg, ce qui était extrêmement léger pour un poids lourd. Cela dit Patterson avait battu par K.O. le vieil Archie Moore (cinquième reprise), mais Archie Moore n’était pas non plus un vrai poids lourd. Marciano prit donc sa retraite définitive en 1956, même s’il eut l’envie en 1959 de revenir sur le ring pour affronter le Suédois Ingemar Johansson qui avait dépossédé Patterson de son titre.

Hélas ou heureusement pour lui, c’est selon, il ne poussa pas très loin ce projet après quelques semaines d’entraînement, durant lesquelles il réalisa la difficulté qu’il aurait à revenir à son meilleur niveau. En outre il avait 36 ans, et derrière lui une carrière professionnelle de plus de dix ans, et pour couronner le tout Johansson devait une revanche à Patterson, ce qui compliquait encore un peu plus ce retour. Du coup cet homme, toujours prêt à affronter n’importe qui jusque-là, se retira pour devenir restaurateur, profession dans laquelle il ne put conserver sa fortune amassée avec ses sept championnats du monde qui lui ont rapporté environ 1.500.000 dollars. Ensuite il fut présentateur de télévision, mais aussi arbitre de lutte et de boxe, au total beaucoup d’activités peu lucratives, qui ne purent l’empêcher de voir fondre l’argent empilé pendant sa carrière. Il mourut le 31 août 1969, dans un accident d’avion privé, près de Des Moines dans l’Iowa.

Un dernier mot enfin, en 1970 il fut un des deux protagonistes d’un combat fictif qui l’opposa virtuellement à Mohammed Ali, qui se prétendait « le plus grand ». Le résultat de l’ordinateur ne confirma pas ce que disait Ali, puisque celui-ci fut mis K.O. au treizième round. Evidemment ce résultat n’a aucune influence sur l’opinion que l’on peut avoir sur ces deux boxeurs, qui figurent l’un et l’autre parmi le gotha des poids lourds avec Joe Louis, mais aussi Joe Frazier qui battit à sa grande époque Ali, ou encore Georges Foreman et plus près de nous Mike Tyson qui fut le plus jeune champion du monde poids lourds et qui fut longtemps invaincu. Ce fut sans doute le dernier des très grands de la catégorie, car sans vouloir leur faire de peine, ni Lennox Lewis, et encore moins les frères Klitschko ou Hayes, ne peuvent être comparés aux champions dont je viens de parler.

Michel Escatafal