Koblet : une image magnifiée du vélo

Grand, élancé, il était beau comme un dieu. Son regard de braise faisait rougir toutes les femmes. Son élégance était légendaire, n’hésitant pas à l’arrivée d’une course à sortir le peigne qu’il portait toujours sur lui. Et  sur un vélo, il était peut-être celui qui représentait le mieux le style dans toute sa pureté, au point qu’un chansonnier (Jacques Grello) lui donna le surnom de « pédaleur de charme ». C’est pour cela que sa courte vie aura été dans l’ensemble un véritable conte de fées, après une enfance difficile suite au décès de son père boulanger, alors qu’il avait à peine neuf ans. Tel était Hugo Koblet, sans doute un des deux ou trois coureurs les plus doués que le cyclisme ait produit. Et pourtant ses débuts dans le vélo furent relativement tardifs, puisqu’il  avait déjà seize ans, un âge où il était encore apprenti dans la boulangerie familiale.

Sa vraie carrière sur route, à l’inverse de nombre de ses pairs, allait par conséquent commencer assez tard, à l’âge de 24-25 ans, après des débuts prometteurs sur la piste avec plusieurs titres de champion de Suisse de poursuite et des victoires en 1948 et 1949, respectivement  aux six-Jours de Chicago et de New-York. Mais rares ont été ceux qui imaginaient qu’il allait aussi vite exploser au firmament des étoiles de la route, au point d’éclipser tout le monde lors du Giro 1950 qu’il remporta d’une jambe, comme on dit dans le jargon, devant Bartali à plus de 5 mn, un autre Italien, Martini, à 8mn 41s, et Ferdi Kubler, son grand rival suisse, à 8mn 45s. C’était la première victoire d’un étranger dans la grande épreuve italienne. Ensuite ce sera les débuts dans le Tour de France en 1951, dont il était évidemment le grand favori, d’autant que son plus grand adversaire dans ses plus belles années, le campionissimo Fausto Coppi, avait accumulé les ennuis pendant ces deux années (fracture du fémur au cours du Giro 1950, et mort de son frère en 1951).

Et là ce sera le grand festival d’un champion qui ne parut jamais aussi brillant, au point d’avoir écoeuré ses adversaires, tel par exemple Géminiani qui déclara pendant ce Tour où il termina second à 22 mn de Koblet : « S’il doit continuer à ce train-là, je ne vois vraiment pas ce que je fais sur un vélo. Autant que je vende mon engin et que je change de métier » ! Certes on connaît le sens de l’exagération du « grand fusil », mais cela dénotait l’état d’esprit qui habitait le peloton en ce mois de juillet 1951, et plus particulièrement  après l’extraordinaire exploit réalisé entre Brive et Agen, lors de la onzième étape, le 15 juillet. Ce jour-là figure parmi les plus beaux de l’histoire du cyclisme, grâce à une échappée au long cours du « pédaleur de charme » lequel, après 135 km accomplis quasiment seul, allait reléguer ses rivaux à 2mn35s, malgré une défaillance dans les derniers kilomètres avant Agen.

Il n’empêche, cette entreprise complètement folle a priori avait réussi au-delà de toute espérance, puisque Koblet avait mis K.O. tous ses adversaires en résistant  jusqu’au bout à un peloton déchaîné à ses trousses, amené par des champions comme Coppi, Bartali, Bobet, Magni, Ockers, Van Est, et les Français Robic, Géminiani, Lauredi ou encore Lucien Lazaridès qui prendra la troisième place à Paris. Et pourtant, ce que beaucoup de gens ignoraient, il n’y avait rien de prémédité dans cette aventure d’un autre monde. En effet, après avoir serré la main de Ray Sugar Robinson, le fameux poids moyen américain présent sur les lieux, le bel Hugo a attaqué  pour vérifier si les poussées hémorroïdaires qui l’avaient fait souffrir la veille commençaient à s’estomper. Démonstration était faite que cela n’allait pas trop mal pour lui !

La suite du Tour de France sera une formalité pour lui, et il remportera l’épreuve avec encore plus de facilité que sa victoire dans le Giro de l’année précédente. Il faut dire que le  Koblet des années 50 et 51 ou encore 1953, à la fois grand rouleur (vainqueur du Grand Prix des nations en 1951 devant Coppi) capable d’emmener des braquets imposants, excellent grimpeur et remarquable descendeur, a été le seul coureur de sa génération susceptible de pousser Coppi dans ses derniers retranchements. D’ailleurs en 1953, il sera un des deux acteurs d’une des plus somptueuses batailles de l’histoire du cyclisme, et même du sport en général, pendant le Tour d’Italie.  Déjà vainqueur en 1950 avec en prime le prix du meilleur grimpeur, le merveilleux routier suisse allait obliger Coppi à être peut-être plus grand qu’il ne l’avait jamais été jusque-là, y compris dans ses plus fameux duels avec Bartali. En tout cas, aux dires des suiveurs et des coureurs, ce duel entre deux champions au sommet de leur art engendra sans doute le plus beau Giro de tous ceux que l’on ait connus jusque là, et peut-être même après.

La bataille dans les Dolomites fut royale entre ces deux monstres sacrés qui écrasaient la course de toute leur classe, avec une victoire qui changea deux fois de camp. Dans la dix-huitième étape tout d’abord, avec quatre grands cols au menu où les deux hommes se rendirent coup pour coup, Coppi remportant l’étape au sprint devant Koblet, lequel conservait presque 2 minutes d’avance sur son rival italien au classement général. Mais le lendemain Koblet, qui ne pouvait compter que sur lui-même faute d’une bonne équipe autour de lui, allait payer tous les efforts consentis la veille, et s’incliner sous les coups de boutoir du « campionissimo » dans le terrible Stelvio (26 km à 7,7% de moyenne). Il perdra finalement ce Giro pour moins d’une minute 30 secondes, les deux supers cracks faisant passer les autres coureurs pour des comparses. Hélas cet épisode, ô combien glorieux, fut le chant du cygne de l’idole helvétique.

D’abord Koblet ne remportera plus jamais le Tour de France, ni le Giro, la faute à l’amitié et à la malchance. A l’amitié d’abord, pour avoir aidé Carlo Clerici à remporter le Giro en 1954, à la faveur d’une échappée où les cadors du peloton avaient été relégués à presque 40 mn. A la malchance ensuite, parce qu’en 1953, après son somptueux Giro, Koblet  avait été victime d’une terrible chute dans la descente du col du Soulor, où il plongea dans un ravin. Certains attribuèrent cette chute à une grosse défaillance, mais quelle qu’en soit la cause, Koblet se releva avec trois côtes brisées et une forte commotion. Dommage pour lui, car il paraissait d’autant plus  imbattable que Coppi avait préféré faire l’impasse sur le Tour, afin de mieux préparer son triomphe dans le championnat du monde sur route à Lugano. Deux autres chutes en 1954 dans les Pyrénées l’empêcheront de jouer sa chance jusqu’au bout face à Louison Bobet, alors qu’il était bien placé jusque-là. La chance semblait vouloir l’abandonner, lui qui jusqu’à présent en avait bénéficié tant et plus, ne serait-ce que par les dons qu’elle lui avait administré dans son berceau.

Et de fait, il ne remportera plus que des épreuves mineures à partir de 1954 en dehors de son troisième Tour de Suisse en 1955. Sa carrière se poursuivra surtout sur la piste où, après avoir remporté le Critérium d’Europe à l’américaine (qui faisait office de championnat du monde) à deux reprises en 1953 et 1954 avec son ami Von Buren, il se contentera de victoires dans quelques six-jours, s’essayant même au demi-fond avant de se retirer de la compétition en 1958. En réalité, pour beaucoup de ses admirateurs, il ne fit peut-être pas suffisamment bien le métier, par contraste notamment avec son meilleur ennemi suisse, Ferdi Kubler, certainement beaucoup moins doué que lui, beaucoup plus « rustique », mais tellement plus travailleur. Même leur surnom respectif marque la différence entre les deux hommes, « le pédaleur de charme » pour l’un et le « champion hennissant » pour l’autre en raison des grognements dont il gratifiait tout le monde en plein effort.

Finalement, malgré un palmarès que nombre de coureurs pourraient lui envier Koblet, le surdoué, ne fera pas la carrière que son talent aurait mérité. S’il avait tenu toutes les promesses que son début de carrière laissait entrevoir, il devrait se situer parmi les cinq ou six plus grands coureurs de l’histoire du cyclisme sur route. Hélas, il ne dura que trois ou quatre ans, et encore à coup d’exploits ponctuels, où certes il dominait tout le monde (sauf Coppi) d’une classe, mais ces exploits furent trop isolés pour qu’on ne nourrisse pas à son égard une certaine frustration, son talent n’ayant éclaté qu’avec parcimonie. Heureusement pour lui, malgré une classe énorme qui lui donnait une impression de facilité hallucinante, ce qui suscita parfois une certaine jalousie de la part de ses pairs, le milieu du cyclisme l’aimait bien. Peut-être parce qu’à lui seul il représentait le rêve de beaucoup de monde, et qu’il donnait dans ses meilleurs moments une image magnifiée du vélo. Il était en effet tout le contraire d’un « forçat de la route », plutôt un Hercule avec une tête d’ange.

Si sa fin de carrière fut triste, la fin de sa vie le fut tout autant. Il avait croqué  la vie à pleine dents, mais celle-ci finira par se montrer cruelle envers lui. Il se maria avec un mannequin, Sonja Bülh, ce qui lui permit de se faire une place de choix dans les milieux mondains. Mais bientôt ruiné et au bord du divorce, il ne sut pas mieux négocier ce virage de la vie qu’il n’avait su le faire sur son vélo dans la descente du Soulor en 1953. Hélas pour lui, cette fois il ne s’en relèvera pas, et il finira son existence dans sa voiture contre un arbre, un jour de novembre 1964, sans que l’on connaisse exactement la cause de sa mort. Il avait à peine quarante ans, à quelques mois près le même âge que Fausto Coppi, quand celui-ci quitta ce monde pour rejoindre le paradis des coureurs cyclistes. Le destin est parfois douloureux après avoir été si bienveillant.

Michel Escatafal

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One Comment on “Koblet : une image magnifiée du vélo”

  1. […] cette ressemblance avec le merveilleux coureur suisse (voir mon article sur ce site intitulé Koblet : une image magnifiée du vélo), c’est parce qu’ils durent affronter l’un et l’autre les deux plus grands champions de […]


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