Gebreselassie, Weah et Pacquiao : les meilleurs ambassadeurs de leur pays

Même si je ne suis pas un fanatique de ce type de reconversion pour un sportif de très haut niveau, les projets de Haïle Gebreselassie, Georges Weah, et Manny Pacquiao de vouloir faire une carrière politique ont quelque chose de sympathique dans des pays qui figurent parmi les plus pauvres du monde. Pour mémoire l’Ethiopie se situe en effet au 212e rang sur 230 en ce qui concerne le PIB par habitant, le Libéria au 224è, et les Philippines au 162è. Cela étant, depuis la fin de la guerre avec l’Erythrée (1998-2000), l’Ethiopie s’est engagée sur la voie du progrès au point d’avoir vu son PNB global doubler entre 2003 et 2006 puis entre 2006 et 2009, et ce malgré une sécheresse meurtrière en 2006, aggravée en outre par une invasion de criquets dans l’est du pays en avril 2007. Il est vrai qu’on partait de tellement bas que toute progression paraît spectaculaire.

Dans ce contexte, que Gebreselassie, double champion olympique et quadruple champion du monde du 10 000 m, s’engage en politique, c’est peut-être ce qui pouvait arriver de mieux à l’Ethiopie, d’autant qu’il est à la tête d’un ensemble d’activités (immobilier, écoles, salles de sport, cinéma) qui emploient au moins 450 personnes. Cela démontre en tout cas qu’il a su parfaitement gérer l’argent qu’il a gagné sur les pistes du monde entier, mais aussi qu’il est bon citoyen puisqu’il n’a pas hésité à investir dans son pays, ce qui était pour le moins courageux il y a moins de dix ans. De plus l’ébauche de son programme ministériel ou présidentiel est très sympathique, en même temps que volontariste : « L’éducation, c’est la clé », affirme-t-il, et il ajoute : « Je voudrais que l’éducation soit accessible à tous. Si les gens étaient éduqués nous n’aurions pas tous ces problèmes ». Pour mémoire le taux d’alphabétisation de l’Ethiopie atteint à peine 50%.

Avec de telles paroles on ne peut que lui souhaiter une pleine réussite dans sa future carrière, qu’il souhaite riche et active puisqu’il veut devenir « ministre, voire Premier ministre ou président», même si en Ethiopie le poste de président est purement honorifique. Cela dit, pour voir se concrétiser l’engagement de l’athlète en or éthiopien il faudra attendre un peu, car quelques mois après avoir annoncé sa retraite suite à une blessure récurrente à un genou et aussi un peu « sur un coup de tête », il a décidé de préparer les J.O. de Londres l’an prochain, dans l’espoir de décrocher une troisième médaille d’or olympique, non plus sur 10.000 m comme à Atlanta (1996) ou Athènes (2000), mais sur le marathon dont il détient le record du monde depuis 2007.

 En tout cas s’il arrive à ses fins, il fera mieux que Georges Weah, l’ancien joueur de football du Paris SG et du Milan AC et Ballon d’Or en 1995, qui n’a pas réussi à se faire élire président du Libéria en 2005, malgré un score très honorable (40,5% des voix). Il est vrai qu’il a été battu, lui le novice en politique, par une économiste reconnue ayant eu des postes à responsabilité, notamment à la Banque Mondiale. D’ailleurs sitôt élue, la nouvelle présidente lui avait proposé le poste de ministre de la Jeunesse et des Sports…qu’il a refusé. Cela étant, même s’il ne se représente pas à titre personnel à la prochaine élection présidentielle (octobre 2011), il mettra sa notoriété au service d’un candidat, Winston Tubman, dont il sera le colistier. Nul doute que si ce dernier est élu, il exercera des fonctions ministérielles en plus de celles qu’il a avec sa fondation « Weah Children’s foundation » pour inciter les enfants de son pays à aller à l’école, sans compter son engagement pour de nombreuses autres associations caritatives

Toutefois, il y a un sportif qui, très récemment, a parfaitement réussi son entrée en politique, Manny Pacquiao. En cela il fait penser au Britannique Sebastian Coe, le fameux miler de la fin des années 70 et du début des années 80, qui détint les records du monde du 800m, du kilomètre, du 1500m et du mile, et qui fut double champion olympique du 1500m (1980 et 1984), devenu par la suite député conservateur, en plus d’avoir été nommé à la tête du comité de candidature de la ville de Londres pour l’organisation des Jeux Olympiques d’été de 2012. Manny Pacquiao est le meilleur boxeur actuel toutes catégories confondues (53 victoires dont 38 par K.O.plus 2 matchs nuls et 3 défaites), et lui aussi a été élu député lors des élections générales du 10 mai (Parlement philippin), promettant d’être encore « plus efficace en politique » que sur le ring.

On serait tenté de dire que ça promet, si c’est le cas, tellement Pacquiao a marqué son sport. Et s’il s’occupe aussi bien  de la modernisation des infrastructures du pays, et des services médicaux, qu’il s’est occupé de ses adversaires, il est certain d’être réélu à la prochaine élection dans trois ans, et d’avoir son avenir assuré dans sa nouvelle orientation. D’ici là il devrait avoir le temps de rencontrer le seul adversaire qui soit à sa hauteur, l’invaincu Floyd Mayweather, ce qui pourrait être le combat du 21è siècle…si finalement il a lieu, rien n’étant simple dans la boxe actuelle.

Pour revenir à Georges Weah, le ministère des sports est le type de poste que l’on offre généralement aux anciens sportifs français qui deviennent ministre, à la notable exception de Jacques Chaban-Delmas, ancien international de rugby (1 sélection en 1945), qui est devenu Premier ministre de Georges Pompidou entre 1969 et 1972 et, à titre anecdotique, de l’ancien judoka David Douillet (ex-champion du monde et champion olympique), ministre qui s’occupe des Français de l’étranger, parce que le poste de ministre des sports est occupé par une ancienne karateka, Chantal Jouanno. Parmi les plus connus, nous citerons Alain Calmat (champion du monde de patinage en 1965), Roger Bambuck ( champion d’Europe du 200 m en 1966 et recordman du monde du 100 m en 1968), Guy Drut (champion olympique du 110 m haies en 1976 et recordman du monde), Jean-François Lamour (champion olympique d’escrime en 1984 et 1988), sans oublier l’ancien secrétaire d’Etat aux Sports, Bernard Laporte qui était, jusqu’en octobre 2007, le sélectionneur du XV de France.

Ont-ils réussi dans leurs fonctions ? Ni mieux ni plus mal que les politiciens professionnels… qu’ils sont devenus par la suite. Ils ont tous avalé les mêmes couleuvres sur le budget consacré aux sports, qui représente toujours largement moins de un pour cent du budget total. Aucun n’a réussi également à obtenir les crédits pour doter notre pays d’infrastructures dignes d’un pays comme la France. Par exemple, il faudra encore attendre au moins deux ans pour que la capitale soit dotée d’un vélodrome couvert entièrement voué au cyclisme, comme il y en a un peu partout en Europe et dans le monde, et que l’on attend depuis 1968, année où Trentin, Morelon et Rebillard ont remporté respectivement le kilomètre, la vitesse, et la poursuite aux J.O. de Mexico (plus le tandem pour Trentin et Morelon). En fait, ils servent de paravent à une certaine misère qui affecte le développement du sport et de ses infrastructures, le sport français étant considéré comme le royaume du bricolage dans nombre de disciplines.

Espérons que Haïle Gebreselassie, Georges Weah et Manny Pacquiao obtiendront pour l’Ethiopie, le Libéria, et les Philippines, des résultats plus importants que ceux obtenus chez nous par les champions que je viens de citer, et surtout qu’ils contribueront à faire reculer la grande pauvreté qui y sévit depuis tant d’années, même si sur ce plan la situation aux Philippines est un peu meilleure. En tout cas leur nom est suffisamment connu dans le monde pour que la communauté internationale s’intéresse de plus près à leur pays, dont ils sont depuis des années les meilleurs ambassadeurs.

Escatafal


La plus belle histoire d’amour du rugby français : J. Prat et le F.C. Lourdes

Quelle est le lien qui unit le F.C. Lourdes des années 50 et le Stade Toulousain depuis l’avènement du rugby professionnel ? Réponse, leur domination sur le rugby français. Je serais même tenté de dire la domination du F.C. Lourdes sur ce que j’appellerais le « rugby des champs » et celle du Stade Toulousain sur le « rugby des villes ». Si j’emploie ces expressions à propos du rugby, c’est parce que dans le rugby professionnel il y a les clubs des grandes villes qui écrasent la concurrence…et les clubs des petites villes (Brive, Agen, La Rochelle…) qui ressemblent encore un peu aux clubs de l’époque amateur. Ces derniers ont des budgets infiniment inférieurs à ceux des grosses écuries, et cela évidemment se voit en termes de résultats, même si les gros clubs sont « pillés » une partie de l’hiver ou cet automne avec la Coupe du Monde, par l’équipe de France. Cela étant le phénomène existait déjà à l’époque du rugby amateur, et j’y reviendrai.

Aujourd’hui  je vais donc parler du F.C. Lourdes à travers son joueur emblématique, Jean Prat. Dans toute grande équipe, quel que soit le sport, il y a toujours un joueur que l’on fait ressortir au milieu des autres qui, très souvent, sont quasiment aussi forts que lui mais qui n’ont pas la même influence. A Lourdes donc, après-guerre, le symbole de ce club fut un joueur né le 1er août 1923 de parents agriculteurs, dont la ferme jouxtait le stade. Mieux même, le terrain où allait s’illustrer Jean Prat appartenait à l’origine à ses parents, avant que le club ne l’achète en 1928. Quelle coïncidence, d’autant que Prat signifie « pré » en occitan ! Il était donc fatal que le jeune Jean Prat finisse par franchir le portillon d’un  stade si près de chez lui. Et comme par hasard, l’endroit préféré du gamin pour voir évoluer les joueurs de l’équipe première, les jours d’entraînement, se situait sous les poteaux. En fait c’était le meilleur endroit pour récupérer les ballons qui trainaient au-delà des limites du terrain…et le moyen idéal pour s’accoutumer à attraper un ballon aux rebonds capricieux.

Cet apprentissage forcé avec le maniement du ballon, à la main comme au pied, fut sans doute pour beaucoup dans la grande maîtrise technique qui habita Jean Prat tout au long de sa carrière. Il récupéra même un de ces ballons ovales diaboliques, parce que son père l’avait trouvé dans son jardin  derrière les gradins du stade. Un vieux ballon aux coutures usées et au cuir labouré qui était devenu hors d’usage pour les entraînements des « grands ». Ce ballon allait tellement faire le bonheur du petit  Jean Prat que son père dut lui confisquer à maintes reprises pour qu’il ne néglige pas trop ses devoirs scolaires. En fait le père ne risquait pas grand-chose, car si le jeune garçon était doué pour le rugby, il se débrouillait très bien à l’école, puis ensuite au collège, puisqu’il obtint sans retard son brevet élémentaire, un diplôme qui n’existe plus depuis longtemps, mais qui permettait autrefois d’enseigner. Et pour bien montrer que le jeune homme avait tous les dons, c’était aussi un très bon clarinettiste de l’harmonie municipale.

Mais quand même Jean Prat était plus doué pour le rugby que pour tout le reste puisqu’à 15 ans, en 1938, un certain Brandan, qui était à la fois pilier ou talonneur du F.C. Lourdes mais aussi concierge du stade, donc voisin de ses parents, demande à sa mère l’autorisation d’emmener « Jeannot » à Soustons, parce qu’on avait besoin de lui.  Sentant l’inquiétude de la mère du prodige, Brandan ajoute : «Soyez rassurée. Nous le ménagerons, je vous le promets. Il jouera à l’arrière ». Et c’est ainsi que Jean Prat débuta dans le XV fanion du F.C. Lourdes à moins de 15 ans…alors qu’il n’avait pas de licence enregistrée à la F.F.R., parce qu’il fallait avoir 15 ans révolus pour en obtenir une, mais comme il s’agissait d’une rencontre amicale il n’y avait pas de problème. En tout cas les entraîneurs et les dirigeants du club ne cachaient pas leur bonheur d’avoir récupéré un tel joyau du rugby. Il faut aussi préciser qu’à cette époque le F.C. Lourdais opérait en division d’honneur, et qu’il allait monter en division d’excellence à la fin de la saison. Cela dit Jean Prat allait se souvenir toute sa vie de cette année 1938, comme il se souviendra de l’année 1948, et plus encore peut-être de 1958. Bref, tous les dix ans, il allait se passer un évènement exceptionnel pour ce joueur hors-normes.

Mais avant de se projeter aussi loin, il y eut d’abord la guerre où le rugby passait après tout le reste, ce qui incita Jean Prat à faire aussi souvent qu’il pouvait de l’athlétisme, et notamment du cross. Il courut même le championnat national des juniors où il arriva vingt-deuxième. Certes il eut préféré jouer au rugby, mais le cross lui avait donné le goût de courir en solitaire sur les coteaux autour de Lourdes.  Et puis, la fin de la guerre approchant, le F.C Lourdes allait se reconstituer sous la présidence d’un homme qui allait marquer à jamais le F.C. Lourdes et le rugby français, Antoine Beguère, au point de donner son nom au stade où jouait le club.

Et de fait le F.C. Lourdes allait très vite devenir un club habitué aux phases finales du championnat, avec deux accessions à la finale en 1945 et 1946, mais aussi deux défaites respectivement face au S.U. Agenais (7-3) et à la Section Paloise (11-0). Ces deux finales perdues allaient modifier profondément l’approche du jeu lourdais, car Jean Prat considérait que le jeu proposé par les Lourdais était beaucoup trop restrictif. Il voulait que le F.C. Lourdes jouât comme l’équipe de France dont il était devenu une des figures marquantes. Cette équipe de France en effet, avec les Dauger, Junquas et autre Desclaux, évoluait avec une sorte d’allégresse collective bien loin du jeu pratiqué par Lourdes jusque-là.  Cela nécessitait une grande purge dont les frères Soro firent les frais, alors précisément que les combinaisons du pack s’articulaient autour d’eux. Chacun savait que la transition ne serait pas facile, mais Bordes l’entraîneur comme Jean Prat savaient que l’avènement du grand F. C. Lourdes était proche. La saison 1947-1948 allait le prouver.

Cette saison devait être celle de la consécration avec de jeunes attaquants très prometteurs et un pack toujours très solide, dont la mêlée enfonça celle du R.C. Toulon. Dix après ses débuts en équipe première, Jean Prat devenait champion de France en compagnie de son frère qui, à l’époque, jouait arrière. Cependant la suprématie lourdaise sur notre rugby mettait un certain temps à se confirmer, et il fallut attendre l’année 1952 pour que les Lourdais soulèvent de nouveau le Bouclier de Brennus contre l’USAP (20-11). Pourquoi tant de temps entre le premier et le second titre ? Parce qu’il fallait que la nouvelle génération arrive à maturité. Cette nouvelle génération c’était la deuxième ligne Guinle et Lafont, c’était aussi le formidable troisième ligne Henri Domec,  mais aussi la charnière composée des frères Labazuy, et une paire de centres qui allait émerveiller la planète rugby en France et ailleurs pendant toute la décennie cinquante, composée de Maurice Prat et Roger Martine, reléguant à l’aile un des pionniers du changement de stratégie lourdais vers un rugby plus complet, Jean Estrade.

C’était le vrai début de la domination lourdaise jusqu’en 1960. L’année suivante, en 1953, c’est le Stade Montois qui tombera sous les assauts lourdais (21-16) avec cinq dernières minutes hallucinantes où les Lourdais, pourtant dominés devant et menés 11-16, allaient renverser la vapeur en marquant deux essais, tous deux transformés par Jean Prat, ce qui me permet de préciser que Jean Prat était aussi un excellent buteur, ayant marqué notamment nombre de drop goals au cours de sa longue carrière. Personne n’oubliera ce somptueux final ! En revanche les deux années suivantes furent plutôt décevantes, du moins pour un club qui venait de remporter trois titres en cinq ans. Cela dit, en 1954, les Lourdais furent éliminés en demi-finale par une surprenante équipe de l’US Cognac, emmenée par le pilier international René Biénes,  pour un seul  point (21-20). Et encore les Cognaçais ne durent leur salut et leur accession à la finale qu’à la transformation manquée par A. Labazuy d’un essai marqué par Roger Martine à la dernière minute de jeu.

En 1955, les Lourdais étaient de nouveau en finale du championnat (à Bordeaux) contre l’USA Perpignan, qui réalisa ce jour-là un match d’une vaillance inouïe, qui avait brisé la merveilleuse technique lourdaise. Et pourtant les Lourdais menaient 6-0 après vingt minutes de jeu, dont un drop de 40 m de Jean Prat. Il faut dire aussi que l’USAP disposait d’excellents joueurs devant  (Sanac, Roucariès), mais aussi derrière avec les demis Gauby et Serre, sans oublier le centre Monié et l’ailier Torreilles. Enfin on ne serait pas complet si l’on ne tenait pas compte des fatigues ou blessures (Domec, Maurice Prat, Martine) dues en 1954 et 1955 à l’apport du F.C. Lourdes à l’équipe de France.

En revanche en 1956, 1957 et 1958, les Lourdais allaient se révéler irrésistibles. Et pour devenir champion de France, ils allaient démontrer qu’ils étaient capables de jouer comme ils le voulaient et en fonction de l’adversaire. En 1956, en finale du championnat à Toulouse, privé de leur meilleur attaquant, Roger Martine, opéré de l’épaule, le F.C. Lourdes offrit à l’équipe de Dax une extraordinaire leçon de réalisme en prenant à leur propre jeu des Dacquois, qui voulurent imposer d’entrée une terrible épreuve de force avec leurs avants surpuissants, notamment Berilhe, Lasserre ou Lapique.  Hélas pour les Landais, en moins de dix minutes, entre la vingt-cinquième et la trente-sixième  minute, ils encaissèrent deux drops de Jean Prat, et un essai de Tarricq.  Tout était consommé, et entre les coups de pied manqués de Pierre Albaladejo et l’impuissance générale de leurs avants, les Dacquois allaient subir une cinglante défaite sur le score sans appel de 20 points à zéro.

Un an après les Lourdais étaient de nouveau en finale, mais contre un adversaire d’un autre calibre, le R.C. de France qui, suite à la blessure à la tête (cuir chevelu) de son talonneur (Labèque) peu avant la mi-temps, bénéficia de l’appui total du public. Un public qui assistait à un match extraordinaire entre les deux meilleures équipes du moment. Le match fut d’autant plus intense que les Lourdais durent faire face en seconde mi-temps à la blessure à la cheville d’Antoine Labazuy, qui ne joua plus que les utilités comme deuxième arrière, ce qui obligea J. Prat à jouer centre et Martine ouvreur. Heureusement pour les Lourdais, Martine à l’ouverture égalait Martine au centre, et sur une merveilleuse percée de ce même Martine, Rancoule allait aplatir l’essai de la victoire, transformé par l’arrière Papillon Lacaze. Le Racing s’inclinait finalement 16-13, à l’issue d’une partie mémorable par sa beauté et son intensité.

Mais le summum fut atteint l’année suivante contre le S.C. Mazamet. Cette finale de 1958, voyait s’affronter deux équipes que tout opposait…à commencer par leurs deux capitaines, les deux plus grands qu’ait connus le XV de France dans son histoire passée et récente. D’un côté Jean Prat, l’homme aux 51 sélections (recordman à l’époque), l’homme qui commandait le XV de France en mars 1955 quand l’équipe de France fut privé de grand chelem par le XV du Pays de Galles (partageant la première place du tournoi), mais aussi l’homme que les Britanniques avaient surnommé « Monsieur Rugby », contre celui que l’on commençait à appeler le « Docteur Pack », Lucien Mias, qui allait conduire l’équipe de France à son plus grand exploit en Afrique du Sud quelques semaines plus tard, et qui allait remporter seule le Tournoi 1959, ce qui constituait une première.

En écrivant cela, tout était dit à propos de l’avant-match. En revanche de match il n’y eut point ou presque, tellement les coéquipiers lourdais de Lucien Mias en équipe de France furent brillants, au point d’infliger à Mazamet une défaite lourde (25-8) et même humiliante si l’on juge par la réaction de Lucien Mias, sortant des vestiaires comme un diable de sa boîte au milieu d’un groupe de supporters, pour apostropher Jean Prat en s’écriant : « Toi, ce n’est pas Monsieur Rugby qu’on devrait t’appeler. Tu es Monsieur Anti-Rugby » ! C’était une réflexion aussi insultante qu’idiote de la part du docteur Mias, mais la réplique de Jean Prat ne fut pas plus intelligente, celui-ci répliquant en disant : « Et toi quand on t’enlève ta grande gueule il ne reste plus rien» ! 

Là, pour le coup, il y avait match nul…de nullité, car Jean Prat était tellement fort qu’il pouvait dignement être considéré comme un « Monsieur Rugby », et Lucien Mias allait prouver en Afrique du Sud en juillet et août qu’il était aux dires de la presse sud-africaine « le plus grand avant de rugby qu’on ait jamais vu en Afrique du Sud ».  Et en matière de jeu d’avants, on s’y connaît au pays des Springboks ! Fermons la parenthèse pour dire que ce titre remporté en 1958 par le F.C. Lourdes était en quelque sorte le chant du cygne de cette formidable armada* lourdaise commandée par Jean Prat. L’année suivante cette équipe lourdaise sera lourdement étrillée par le Racing en demi-finale (19-3), et ce sera le dernier match de championnat de Jean Prat.

La boucle était bouclée pour lui avec son club, lequel sera de nouveau champion en 1960, avec une équipe en partie renouvelée où subsistaient toutefois Martine, Tarricq, A. Labazuy dans les lignes arrières, plus six joueurs  du pack de la finale de 1958, Crancée et Crauste remplaçant respectivement Barthe (parti jouer à XIII) et Jean Prat. Enfin en 1968, le F.C. Lourdes remportera son dernier titre avec des joueurs comme Gachassin, Arnaudet, Masseboeuf ou encore Hauser, le gendre de Jean Prat, cette équipe étant commandée par Michel Crauste, et entraînée par Roger Martine. Cette fois la boucle était bouclée pour le F.C. Lourdes, club qui nous aura fait vivre pendant une vingtaine d’années les plus pages de notre rugby de club jusqu’à l’avènement du grand Stade Toulousain de Guy Novès. Curieusement, si on fait le résumé de cette époque, on retrouve toujours des années exceptionnelles se terminant par le chiffre huit : 1938, premier match de Jean Prat en équipe première, 1948, premier Bouclier de Brennus, 1958, sans doute le titre le plus accompli, et 1968, le dernier Bouclier. Et en parlant du Stade Toulousain, on pourrait presque dire, que la saison de l’équipe championne de France 2008 fut peut-être la plus accomplie, comme pour mieux entretenir cette filiation dans l’excellence.

Un dernier mot enfin, pour noter que Jean Prat disputa 51 matches avec le XV de France du 1er janvier 1945 au 10 avril 1955, qu’il fut capitaine 16 fois entre le 10 janvier 1953 et 23 mars 1955, et que pendant son capitanat l’équipe de France avait battu pour la première fois les Néo-Zélandais (1954), et avait remporté le Tournoi des Cinq Nations en 1954 et 1955. Pendant sa période d’international, Jean Prat a inscrit 149 points avec le XV tricolore, extraordinaire performance pour un avant. Enfin, pour mémoire, il fut six fois champion de France avec le F.C. Lourdes (1948, 1952, 1953, 1956, 1957 et 1958), plus deux fois vainqueur de la Coupe de France (1945 et 1946), et trois fois  victorieux du Challenge du Manoir qui avait remplacé la Coupe de France.

Bref, il avait bien mérité son surnom de « Monsieur Rugby », ce dont Lucien Mias convenait volontiers en secret. On aurait aussi pu le surnommer « Grand Chef » tellement il voulait qu’on respectât les consignes sur un terrain, au point de gifler son frère en plein match parce qu’il avait coûté une pénalité en gardant un ballon à terre. On aurait pu aussi l’appeler « le Professeur » parce qu’il cherchait perpétuellement la perfection pour lui et son équipe, au point d’imposer à l’entraînement des heures et des heures à répéter les gestes de base du rugby, la passe par exemple.  Il a rejoint le paradis des rugbymen le 25 février 2005, et gageons qu’avec ses vieux copains lourdais disparus, ils doivent discuter de passes croisées ou de mêlées enfoncées comme sur les près de France et d’ailleurs qu’ils ont foulés ensemble.

Michel Escatafal

*L’équipe de la finale de 1958 était ainsi composée : P. Lacaze ; Rancoule, Martine, M. Prat, Tarricq ; A. Labazuy, F. Labazuy ; Domec, Barthe, J. Prat ; Guinle, Lafont ; Taillantou, Deslus, Manterola.


Solingen, le chef d’oeuvre de Louison Bobet

Parmi les Français qui furent champion du monde sur route il y a évidemment Louison Bobet, dont on oublie qu’à ce jour il figure à la troisième place des plus beaux palmarès du cyclisme français, derrière Jacques Anquetil et Bernard Hinault. Mais sur le plan de la diversité Bobet se rapproche davantage de Bernard Hinault que de Jacques Anquetil, parce que le coureur normand se consacrait essentiellement aux courses par étapes, et que son palmarès sur les classiques d’un jour se limite à Liège-Bastogne-Liège en 1966 et Gand-Wevelgem en 1964, auxquelles il faut ajouter Bordeaux-Paris en 1965.

Or si Louison Bobet a aussi gagné Bordeaux-Paris (1959), la plus longue des courses d’un jour aujourd’hui disparue (depuis 1988), il a aussi remporté Milan-San Remo (1951), le Tour des Flandres (1955), Paris-Roubaix (1956) ou encore le Tour de Lombardie (1951), sans oublier évidemment le championnat du monde à Solingen en 1954, qui fut sans doute le chef d’œuvre de sa carrière, et qui lui permettait de s’affirmer comme l’incontestable numéro un mondial du cyclisme.

Louison Bobet était un coureur très complet, à la fois excellent grimpeur, très bon rouleur comme en témoigne sa victoire dans le Grand Prix des Nations en 1952, et capable de battre au sprint les meilleurs routiers-sprinters dans une course dépassant les 200 km. C’est d’ailleurs cet ensemble de qualités qui explique la richesse et la variété de son palmarès. Cependant il lui est arrivé aussi de remporter des grandes victoires en finissant détaché, comme seuls savent le faire les plus grands champions. Il le fit dans certaines grandes étapes de montagne du Tour de France, empruntant des cols mythiques comme l’Izoard ou le Ventoux pour lesquels il avait une affection particulière, mais aussi lors de son championnat du monde victorieux en  1954, où pourtant il dut faire face à la malchance au plus mauvais moment. C’est dire combien il était fort ce jour-là, et serais-je tenté de dire cette année-là, car avant ce championnat du monde il avait remporté le deuxième de ses trois Tours de France.

Jusque-là seul Georges Speicher avait gagné le Tour de France et le championnat du monde la même année (1933), mais pas le grand, l’immense Fausto Coppi, lequel participait à ce championnat du monde dont il était le tenant du titre acquis l’année précédente à Lugano, et qui fut le premier à féliciter Bobet après son exploit. Cela dit Coppi, comme les autres, n’exista pas vraiment face à la furia du Français qui n’imaginait pas d’autre issue à cette course que la victoire, comme il l’avait confié à Daniel Dousset, son manager le matin même de l’épreuve : « Si je ne suis pas un champion du monde aujourd’hui, je ne le serai jamais ».  Il fallait qu’il soit vraiment sûr de lui  pour faire pareille affirmation, quand on sait que devenir champion du monde n’est jamais chose aisée, même sur un circuit aussi sélectif que celui de Solingen. D’ailleurs Coppi lui-même attendit l’année 1953 pour endosser le maillot arc-en-ciel des routiers, un maillot qui s’est toujours refusé à des coureurs comme Bartali, Magni, Koblet, Anquetil ou plus tard Sean Kelly, pourtant grand chasseur de classiques.

Mais revenons à ce 22 août 1954 sur le circuit de Solingen baigné par la pluie, pour noter qu’après l’attaque matinale du Français Robert Varnajo et de l’Italien Gismondi qui ne relayait pas, on assista à une offensive de Coppi qui écréma tellement le peloton qu’à cinquante kilomètres de l’arrivée, les deux fuyards furent rejoints par un groupe de six coureurs comprenant Coppi, Schaer, Gaul, et les trois Français Bobet, Anquetil et Forestier. Mais un peu plus tard Anquetil et Forestier vont décrocher du groupe, tout comme les deux échappés matinaux, car Bobet avait décidé de durcir la course. Et à une vingtaine de km de l’arrivée, suite à une nouvelle accélération dans la longue côte du circuit , il se retrouva avec pour seuls compagnons le Luxembourgeois Charly Gaul, le Suisse Schaer, et Fausto Coppi. Ce dernier, qui relevait d’une fracture du pariétal, allait se faire décramponner juste avant le sommet de la côte avant de chuter dans la descente mouillée. Charly  Gaul n’allait pas résister beaucoup plus longtemps que le Campionissimo, ce qui fait que deux hommes se retrouvaient en tête au moment d’aborder l’avant dernier tour, le Suisse Schaer et Louison Bobet lui-même, Gaul étant déjà à plus de trente secondes. Détail amusant, Bobet et Schaer avaient fini le Tour de France avec le maillot vert pour Schaer et le jaune pour Bobet, comme l’année précédente. Cela dit notre Breton était plus rapide que le coureur suisse, et donc avait toutes les chances de l’emporter au sprint si la tête de la course en restait là jusqu’à l’arrivée.

Hélas pour le champion breton, alors que les journalistes affûtaient leurs stylos pour écrire sur le triomphe de Bobet, celui-ci fut victime d’une crevaison au début du dernier tour, juste après avoir passé le poste de ravitaillement, ce qui fut sa chance dans son malheur.  En effet, à peine avait-il ressenti la crevaison qu’il s’arrêta, revint en arrière sur moins d’une centaine de mètres afin de récupérer un nouveau vélo. L’opération fut très rapide, mais pendant ce temps Schaer n’avait pas attendu son rival, et comptait presque une minute d’avance à un peu plus d’une dizaine de kilomètres de l’arrivée.

Pour toute autre que Bobet à ce moment  la cause aurait été entendue, mais Louison ne sentait pas les pédales ce jour-là et, malgré un vélo qui n’avait pas les mêmes braquets que le précédent, il réussit à rejoindre Schaer dans la dernière ascension de la côte de Balhaüsen  avant de le déposer un peu plus loin, et l’emporter à l’issue des 240 km de course avec 12 secondes d’avance. Il était champion du monde et il put savourer sur le podium la remise du maillot arc-en-ciel et le son de la Marseillaise. Et pour couronner la fête le jeune Jacques Anquetil, qui n’avait que vingt ans, finit à la cinquième place, juste devant Robert Varnajo et Jean Forestier.

Michel Escatafal


Merveilleux frères Boniface…

Le 26 janvier 1954 à Colombes, débutait un jeune homme, né dans les Landes, jouant à Mont-de-Marsan, qui avait à peine vingt ans et qui allait devenir un des plus grands joueurs que le rugby ait produit. Ce jeune homme s’appelait André Boniface et il avait un frère, Guy, de trois ans plus jeune que lui, qui allait jouer à ses côtés jusqu’à sa mort une triste nuit de réveillon au passage des années 1967 et 1968. Cette fratrie allait tellement faire parler d’elle qu’elle allait aussi susciter les plus folles passions que notre rugby ait connues, car finalement rien ne sera simple pour les « Boni » dans notre pays, alors que partout ailleurs sur la planète rugby ils auraient été considérés comme des demi-dieux.

Décidément les Français forment un peuple curieux, avec une aversion marquée pour les gagnants…surtout s’ils ont du génie. Il suffit de voir par parenthèse l’attitude de ces mêmes Français, à l’époque où jouaient les frères Boniface, vis-à-vis d’Anquetil et Poulidor pour s’en convaincre, Anquetil ayant pour principal défaut de gagner la plupart des grandes courses dans lesquelles il s’alignait. Fermons la parenthèse et revenons à André Boniface qui, s’il avait été britannique ou néo-zélandais, aurait été un élément jugé incontournable pour leur équipe.

Tel ne fut pas le cas en France, loin de là, car André Boniface dérangeait. D’abord c’était un beau gosse, ce qui provoquait la jalousie de ceux qui l’étaient beaucoup moins. Ensuite cette beauté physique apparaissait encore plus évidente quand il jouait au rugby, avec un port altier dont aucun autre joueur ne pouvait se prévaloir. En outre c’était un merveilleux technicien du rugby, un de ces joueurs constamment à la recherche de la perfection. Enfin il avait toutes les qualités de vitesse et de puissance pour compléter un bagage exceptionnel à son poste de trois-quart centre.

Et pourtant, ce n’est pas à son poste de prédilection qu’il débuta sa carrière en équipe de France (le 26 janvier 1954), puisqu’il joua son premier match à l’aile. Il avait aussi profité de la méforme de Pomathios, le titulaire lors des matches précédents pour qu’on le sélectionnât contre l’Irlande à Colombes. Cela n’empêcha pas le jeune prodige de se signaler très vite à l’attention en inscrivant en première mi-temps un essai, hélas refusé. Mais il allait se rattraper peu après la reprise en délivrant un bijou de coup de pied de recentrage au profit de Maurice Prat qui allait marquer l’essai. Cet essai en bonne position ne fut pas transformé par A. Boniface, mais notre jeune Montois allait de nouveau se faire remarquer en deuxième mi-temps suite à une passe croisée avec Roger Martine, lequel donna la balle à son compère au centre Maurice Prat qui marquait son deuxième essai de la journée.

Je viens d’évoquer Maurice Prat et Roger Martine qui, avant les frères Boniface, formèrent eux aussi une des plus belles paires de centres de l’histoire du rugby, à la fois dans leur club du F.C. Lourdes, et en équipe de France. J’ai déjà eu l’occasion de parler d’eux dans un précédent billet en évoquant l’année 1958 et la tournée en Afrique du Sud. Mais revenons à André Boniface pour dire que son second match en équipe de France, il le disputera un mois plus tard (le 27 février 1954 à Colombes) contre les All Blacks néo-zélandais, joueurs représentant de tout temps une nation phare du rugby. Ce match les Français le remportèrent sur un score de football, trois points à zéro (essai de Jean Prat), malgré une intense domination des visiteurs. Et ce fut André Boniface qui sauva la patrie en danger en toute fin de match en récupérant une balle tapée à suivre par l’ailier all black Jarden, qui tomba dans les bras de Boniface. C’était le premier succès des Français sur les All Blacks.

La carrière internationale de Dédé Boniface ne pouvait pas mieux commencer, et on lui prédisait un très long bail avec le XV de France. A. Boniface allait jouer son premier match à son vrai poste de trois-quart centre contre l’Italie, à Rome (le 24 avril 1954 à Rome), et ce fut une nouvelle victoire pour notre équipe. Pour l’occasion A. Boniface avait été associé à Maurice Prat, Roger Martine passant à l’ouverture. Que de talents offensifs réunis dans les lignes arrières ! Ensuite A. Boniface allait continuer à évoluer assez régulièrement en équipe de France, mais pas avec la régularité qu’on aurait pu attendre d’un jouer aussi doué, surtout après la retraite internationale de Maurice Prat (1958) et Roger Martine (1961). C’était d’autant plus incompréhensible qu’à la fin de la décennie 50 on commençait à beaucoup parler du duo, toujours au centre de la ligne de trois-quart, que formaient André et Guy Boniface, ce dernier presque aussi doué qu’André. Problème, les sélectionneurs n’ont jamais réellement vu d’un très bon œil cette association entre les deux frères, qui s’entendaient à merveille, et qui faisaient les beaux jours du Stade Montois, au point d’amener ce club au titre de champion de France en 1963, après avoir été finaliste en 1959.

Guy allait débuter sa carrière internationale en 1960 (26 mars) contre le Pays de Galles à l’Arms Park de Cardiff, et lui aussi allait commencer par une victoire (16-8), les Français ayant battu ceux qui furent leurs grands rivaux au cours de la décennie précédente. Ensuite Guy Boniface allait accumuler les sélections, sans son frère, jusqu’en juillet 1961 à Auckland contre la nouvelle-Zélande, où les sélectionneurs reconstituèrent le duo magique. Hélas, Guy Boniface était très vite handicapé par une entorse à la cheville, et les Français n’ont pas pu exploiter le potentiel de notre ligne d’attaque. Résultat, la France fut vaincue par les All-Blacks (13-6). Un peu plus tard les deux frères allaient de nouveau être associés au centre, mais dans un match où le pack néo-zélandais avait dominé son homologue français comme rarement ce fut le cas. Et cela se termina par un désastre (32-3), ce qui n’aidera pas les sélectionneurs à considérer que la paire de centres naturelle du XV de France était composée des frères Boniface.

Du coup c’était tantôt l’un qui jouait, tantôt l’autre, sauf en 1963, avant que le tandem ne soit reconstitué le 27 mars 1965 à l’occasion du match contre le Pays de Galles à Colombes, un match d’anthologie où les Français marquèrent quatre essais, après une première mi-temps extraordinaire. Nos tricolores finirent par l’emporter (22-13), mais le score aurait été plus lourd si l’arbitre français, Bernard Marie, qui était le premier arbitre français à officier dans le Tournoi en remplacement de l’Irlandais RW Gilliland, qui s’était blessé en début de deuxième mi-temps, ne s’était montré aussi vétilleux, ne laissant pas le jeu se développer. Ensuite les Français poursuivirent victorieusement sur leur lancée, sauf un match nul contre l’Ecosse à Paris, jusqu’à ce fameux match du 26 mars 1966 à Cardiff contre le Pays de Galles.

Fameux, parce qu’il allait sceller pour de bon le destin de l’association au centre des frères Boniface, avec Jean Gachassin à l’ouverture. Aucune autre équipe au monde ne pouvait se targuer d’avoir pareille attaque que celle du XV de France, avec Darrouy et Duprat aux ailes et Claude Lacaze à l’arrière. Ce jour-là les Français avaient parfaitement joué le coup et assuré leur domination par deux essais de 60 mètres marqués par Duprat et Rupert, les Gallois ne répliquant que par deux pénalités. Les Français auraient d’ailleurs dû ajouter deux points à leur compteur, car Claude Lacaze avait manqué la transformation facile de l’essai de Duprat en mettant la balle sur le poteau droit. Petite cause, grands effets, comme nous l’allons voir !

En effet, à une dizaine de minutes de la fin, alors que les Français étaient tranquillement installés dans le camp gallois, Lilian Cambérabéro, demi de mêlée français, ouvrit sur Gachassin. Celui-ci aurait pu tenter le drop par exemple. Non, cet invétéré adepte du jeu offensif décida d’attaquer la ligne galloise, et apercevant l’ailier gallois S. Watkins esseulé, adressa à Darrouy une balle en cloche qui, arrivée à destination, aurait permis à l’ailier français de marquer un essai sans opposition. Hélas pour Gachassin et le XV de France, une rafale de vent modifia la trajectoire du ballon…qui atterrit dans les bras de S. Watkins qui au bout de 80 mètres de course aplatit dans l’en-but français.

Mais tout n’était pas fini car l’essai ne fut pas transformé, ce qui laissait les Français à un point seulement des Gallois. Et de fait, à la dernière minute, Claude Lacaze eut l’occasion de se rattraper de sa bévue sur l’essai de Duprat, en bénéficiant d’une pénalité à 35 mètres (en coin) des poteaux gallois. Une fois encore ce fut le vent qui eut le dernier mot, car le coup de pied fut dévié hors des poteaux par une rafale encore une fois malvenue. Cette fois c’en était fini des espoirs de notre équipe, et ce furent Gachassin…et les frères Boniface qu’on accusa de la défaite. Si l’ouvreur lourdais ne fut pas condamné définitivement, jamais plus les frères Boniface ne portèrent le maillot tricolore. Guy avait commencé sa carrière internationale à Cardiff, il la terminera six ans plus tard au même endroit…pour la plus grande honte des sélectionneurs de l’époque.

La sanction en effet, avait paru tellement démesurée que le journal l’Equipe fit une souscription auprès de ses lecteurs (un franc chacun) pour envoyer les trois joueurs à Naples, où devait jouer l’équipe de France contre l’Italie deux semaines après le match de Cardiff. La souscription obtint un grand succès et les trois joueurs assistèrent au match dans les tribunes. Quel gâchis ! Désormais les frères Boniface n’allaient plus être que des joueurs de club et des retraités de l’équipe de France, par la faute de sélectionneurs aveugles sur le talent de cette merveilleuse fratrie. Un an et demi plus tard Guy perdait la vie, et laissait son frère orphelin et tout à son chagrin. Décidément la vie aura été dure pour « les Boni » comme on les appelait. Cela dit, tout le monde a oublié le nom de ceux qui les ont condamnés, mais chacun de ceux qui les ont vu évoluer ont en mémoire leurs multiples exploits, ces passes croisées qu’ils exécutaient les yeux fermés, bref tout ce qui faisait la beauté du rugby à cette époque. Un dernier mot enfin : quel était le meilleur des deux Boniface ? Réponse de Bernadet l’ancien arrière ou ailier de Lourdes : « le meilleur des deux Boni, c’est celui qui n’a pas le ballon ». On ne peut rien ajouter de plus.

Michel Escatafal


Le saut à la perche a perdu un de ses plus beaux champions

Ces derniers jours je préparais un petit billet sur la perche, parce que cette discipline est une des plus prolifiques de l’athlétisme français en termes de médailles dans les grands championnats. Et j’avais titré ce billet sur Renaud Lavillenie, qui est notre plus grande chance de médaille d’or aux prochains championnats du monde de Daegu, après sa médaille d’or aux championnats d’Europe en salle en mars dernier, cette victoire faisant suite à un été extraordinaire où il avait quasiment gagné tout ce qui était possible de l’être, et notamment le titre de champion d’Europe et la Ligue de Diamant. J’ajoutais qu’en fait, malgré la valeur de Romain Mesnil ou du Polonais Wojciechowski, il n’aura qu’un seul rival, l’Australien Hooker, champion du monde et champion olympique, en précisant qu’avec ces deux perchistes il n’y a pas à trembler, car l’un comme l’autre sont extrêmement réguliers jusqu’aux hauteurs les plus importantes, ce qui est le cas généralement des plus grands sauteurs.

Je disais aussi que ces performances à répétition de Lavillenie nous rappelaient  en même temps de bons souvenirs, puisque nous avons eu deux champions olympiques, avec Quinon (à gauche sur la photo) en 1984 et Galfione en 1996, sans oublier les records du monde battus au début des années 80, c’est-à-dire entre 1980 et 1984. Ce fut Vigneron (à droite sur la photo) qui battit ce record du monde le premier, le 1er juin 1980 à Colombes lors des championnats interclubs. Il passa ce jour-là 5,75m, et redonna à la France le record du monde du saut à la perche qu’elle n’avait plus détenu…depuis 1905. A l’époque c’était Fernand Gonder, qui avait pour surnom « le casse-cou », qui avait sauté d’abord 3,69 m en 1904 …avec une perche en bambou et l’année suivante 3,74 m. Peu après l’exploit de Vigneron,  Philippe Houvion portera ce record à 5,77m.

Philippe Houvion était le fils de son père, excellent perchiste des années 60, et entraîneur de Jean Galfione plus tard, qui avait été le pionnier de la perche en fibre de verre en France ce qui lui permit de franchir 4,87 m en 1963, alors qu’il plafonnait à 4,40m deux ans plus tôt avec la perche en métal. Cette révolution, qui permettait de pulvériser les records presque à chaque meeting, va faire passer le record du monde, entre 1961 et 1994, de 4,83m (Georges Davis) à 6,14m (Bubka) soit une différence de 1,31m, alors qu’entre 1898 et 1960 on est passé de 3,61m (Clapp) à 4,82m (Gutowski) soit 1,11m de plus.

Pour revenir aux Français recordmen du monde, il y eut de nouveau Vigneron en 1981 avec 5,80m, puis en 1983 Quinon, qui l’amènera en août à 5,82m, puis encore  Vigneron qui passera 5,83m trois jours après. Ensuite, en 1984, commencera le règne du plus grand perchiste de tous les temps, du moins avec la fibre de verre, l’Ukrainien ex-Soviétique Bubka. Il battra son premier record du monde en mai 1984 avec 5,85m, et l’améliorera sans discontinuer jusqu’en 1994 avec 6,14m à Sestrières. Il franchira même 6,15m en salle en 1993. Cela dit, il y a quand même un sauteur qui a réussi à prendre le record du monde à Bubka pendant son règne, Thierry Vigneron encore lui.

Oh certes, il ne redevint recordman du monde qu’une dizaine de minutes le 31 août 1984 à Rome, mais c’est quand même à signaler. En fait, si Vigneron reprit le record du monde, c’est parce qu’il tenta et passa 5,91m à son second essai, soit un centimètre de mieux que le record mondial de Bubka, alors que ce dernier a préféré garder ses deux derniers essais pour tenter 5,94m, hauteur qu’il franchit à sa première tentative. Plus personne à l’avenir ne réussira à s’élever aussi haut que Sergueï Bubka, qui aura battu en tout 35 fois le record du monde entre la salle et le plein air. Aujourd’hui encore, le meilleur saut derrière Bubka se situe à 6,06m (Hooker), et il a été réalisé en salle.

Voilà un résumé de ce que j’avais écrit sur la perche, et je ne pensais pas que nous apprendrions une si triste nouvelle aujourd’hui avec la mort de Pierre Quinon, qui s’est suicidé hier à Hyères à l’âge de 49 ans. Pierre Quinon était vraiment un très grand champion, et nombre de spécialistes prétendent qu’il était le seul perchiste de sa génération à avoir les capacités de rivaliser avec le maître absolu de la discipline, Sergeï Bubka. En fait on aurait dû l’avoir ce duel en 1984 aux Jeux Olympiques de Los Angeles…si ceux-ci n’avaient pas été boycottés par la quasi totalité des pays du bloc  communiste. Du coup c’est à un match France-Etats-Unis que l’on allait assister, avec pour favori un Français, Thierry Vigneron. Mais c’est son cadet de deux ans, Pierre Quinon qui allait se révéler le plus fort et le plus maître de ses nerfs, facteur tellement important en athlétisme en général et à la perche en particulier.

Quinon n’était pas un inconnu en arrivant à Los Angeles pour les J.O., car outre son record du monde en 1983, il avait aussi remporté une médaille d’argent aux championnats d’Europe en salle derrière Vigneron, plus à l’aise en indoor qu’en plein air. Cependant pour l’ensemble de son œuvre Vigneron était le favori, plutôt que Quinon qui était sur le circuit depuis moins longtemps. Seulement voilà, Quinon était en très grande forme, et dans ses grands jours c’était un compétiteur hors pair avec beaucoup de culot quand les circonstances l’exigeaient. Ainsi il n’hésita pas à tenter le tout pour le tout le jour de la finale de ces J.O., en faisant une impasse colossale entre 5m45 et 5m70, simplement entrecoupé par un essai manqué à 5m65, sur lequel il a ressenti une petite douleur à la cuisse.

La fin du concours mérite d’être contée dans les détails, avec une tension à son comble quand l’Américain Tully réussit à franchir 5m65 à son troisième essai, ce qui obligeait Quinon à franchir 5m70 dans un des deux essais qu’il lui restait, ce qu’il fit à sa première tentative. Et comme il avait des réserves physiques malgré sa petite blessure, il franchit ensuite 5m75 au premier essai. A cette hauteur il se doutait qu’il ne pouvait pas perdre, d’autant que Vigneron et Bell avaient calé à 5m60. Mais avec un compétiteur comme Tully, de surcroit tout près de chez lui (originaire de Long Beach), il y avait encore une possibilité que l’or se transformât en argent s’il passait 5m80, même si ce n’était pas l’hypothèse la plus vraisemblable compte tenu de la longueur du concours.

Combien de milliers de Français, n’ayant pas hésité à veiller jusqu’à trois heures du matin, ont souhaité au moment où Tully s’élançait pour ses trois essais qu’il fasse chuter la barre ? Tous sans doute, sinon ils n’auraient pas veillé aussi tard pour assister à la fin du concours. Certes, certains diront que ce n’est pas très sportif, mais je reconnais que j’étais très heureux quand Tully faisait tomber la barre, ce qui en fait n’arriva qu’une fois, puisque lors de ses deux autres essais Tully ne put finir son saut. Cette fois c’était fait, Quinon était champion olympique, quel que soit le résultat de sa troisième tentative (manquée) à 5m80.

Il avait 22 ans et demi, et il s’annonçait comme l’autre crack de la discipline avec Bubka. Hélas une vilaine blessure à la cheville (distension des ligaments) allait le couper dans son élan, et l’éloigner des sautoirs pendant longtemps. Pire même, plus jamais il ne retrouva l’intégralité de ses énormes moyens…et finit par arrêter la compétition en 1993 après avoir compris que le plus haut niveau était fini pour lui. Il n’empêche, entre 1982 et 1984, il avait prouvé que l’école de perche française était sans doute la meilleure au monde avec celle des Soviétiques, et que lui-même était bien le surdoué qu’avaient discerné ses différents entraîneurs, dont J.C. Perrin. Dommage quand même cette blessure, car sans cela il aurait franchi à coup sûr une barre à 6m et nous aurait offert, avec Bubka, un de ces duels qui font la grandeur du sport.

Michel Escatafal


Wilma Rudolph, la gazelle noire qui caressait la piste

Aujourd’hui l’athlétisme, comme le tennis, a des vedettes qui sont à la fois masculines et féminines. En France, Marie-Jo Pérec ou encore Christine  Arron ont une notoriété qui n’a guère d’égale à ce jour que celle de Christophe Lemaitre notre jeune sprinter. Et c’est la même chose au niveau mondial avec, par exemple, Yelena Isinbayeva qui est presqu’aussi connue que la grande star de l’athlétisme mondial, Usain Bolt. Tel n’était pas le cas jusqu’en 1960, quelles que soient les qualités d’une Fanny Koen, appelée « la Hollandaise volante », qui remporta quatre médailles d’or aux Jeux Olympiques de Londres en 1948 (100m, 200m ,80m haies, relais 4x100m), c’est-à-dire autant que Jesse Owens  en 1936…ce que tout le monde ignore. En fait il fallut attendre 1960 et les Jeux Olympiques de Rome pour qu’une athlète, Wilma Rudolph, vole la vedette aux hommes, et devienne la première star mondiale de l’athlétisme.

Il faut dire que Wilma Rudolph avait tout pour elle, puisqu’elle était très belle, en plus d’être la reine du sprint mondial féminin. A cela s’ajoute une vie où elle aura tout connu entre dénuement et conte de fées, venant  d’une famille du Tenessee très pauvre dont elle était le dix-septième enfant (sur dix-neuf), atteinte de surcroît d’une poliomyélite  à l’âge de six ans qui la priva longtemps de l’usage de sa jambe gauche. Heureusement elle eut la chance d’avoir une mère qui n’a jamais désespéré de voir sa fille retrouver toutes ses facultés, au prix d’efforts incroyables ne serait-ce que l’emmener faire de la rééducation chaque semaine à Nashville, capitale de l’Etat du Tenessee, distante de plus de soixante dix kilomètres de son domicile.

Et le miracle se produisit vers l’âge de onze ans, le jeune Wilma abandonnant sa prothèse parce qu’elle marchait presque normalement. Il lui restait toutefois à renforcer cette jambe, et pour ce faire sa mère, toujours elle, demande à un de ses fils qui jouait au basket de l’inscrire dans son club. Et là aussi miracle, très vite Wilma va s’affirmer comme une des meilleures joueuses de son âge. Cependant les entraîneurs du club notent surtout qu’elle court très vite, et  vont l’orienter vers l’athlétisme, sport qui va faire sa gloire en quelques années. Ses progrès sur la piste sont extraordinaires, malgré une apparence extrêmement chétive, au point qu’à l’âge de seize ans elle gagne sa sélection pour le relais 4x100m des Jeux Olympiques de Melbourne en 1956. Ce relais avec Wilma Rudolph va remporter la médaille de bronze. C’est le début de sa moisson de lauriers qui va durer jusqu’en 1961, date à laquelle elle dira adieu à la compétition.

Mais avant cela elle va subjuguer le monde de l’athlétisme, plus particulièrement aux Jeux Olympiques de Rome (1960), après quatre ans de préparation.  On ne voit qu’elle dans le stade olympique, où plutôt sa longue foulée qui caresse la piste. Sa silhouette et ses longues jambes fines et fuselées l’ont fait surnommer la « Gazelle noire ». Certains pensaient que le sprint féminin avait trouvé une reine du sprint pour longtemps au moment des J.O. de 1956, avec l’Australienne Betty Cuthbert, trois fois couronnée sur 100, 200 et 4x100m, mais celle-ci sera surpassée à Rome quatre ans plus tard, non pas au nombre de médailles d’or, mais sur le plan chronométrique et par le style éblouissant avec lequel Wilma Rudolph rayonnait sur la piste.

 Jamais une sprinteuse n’avait à ce point dominé le sprint, à part Fanny Koen sur 200m aux J.O. de 1948, laissant ses adversaires  en finale des J.O. 1960 à trois dixièmes sur 100m et à quatre dixièmes sur 200m…en se réservant pour le relais 4x100m. Une supériorité qui fait penser à celle d’Usain Bolt aujourd’hui, et plus encore  à celle de Florence Griffith Joyner à Séoul en 1988…le doute en moins, parce que la progression de Wilma Rudolph fut linéaire depuis 1956. D’ailleurs elle attendra le 9 juillet 1960 pour battre son premier record du monde à Corpus Christi, ville côtière au sud du Texas. Ce jour-là elle réalisa 22s9/10 sur 200 m, soit trois dixièmes de mieux que le précédent record de Betty Cuthbert (23s2/10) qui datait de 1956, et que cette dernière venait d’égaler peu avant. C’était la première fois qu’une athlète féminine passait sous la barre des 23s au 200m. Elle était prête pour faire une razzia aux J.O. en septembre à Rome.

Et de fait, dès les demi-finales du 100 m elle égale le record du monde du 100 m, détenu par l’Australienne Shirley de La Hunty et la Soviétique Vera Krepkina, en réalisant 11s3/10. Elle fera beaucoup mieux en finale ( le 2 septembre 1960) avec un temps de 11s tout juste, loin devant l’Anglaise Hyman et l’Italienne Leone (11s3/10 toutes deux), la Soviétique Itkina (11s4/10) et notre Cathy Capdevielle qui termina à la cinquième place (11s5/10). Hélas pour toutes ces concurrentes et surtout pour Wilma Rudolph, le vent soufflait un peu trop fort sur le Foro Italico (2,47m/s au lieu de 2m/s autorisé), et le record du monde ne fut pas homologué.  Ce n’était que partie remise, car ce record du monde deviendra la propriété de la « Gazelle noire » en 1961, avec un temps de 11s2/10 réalisé à Stuttgart le 19 septembre 1961. Fermons la parenthèse pour dire que le lendemain de la finale du 100 m, le 3 septembre, Wilma Rudolph remportera le 200 m en réalisant 24s juste face à un vent contraire de 4 m/s, puis deux jours plus tard elle complètera son triomphe romain dans le relais 4x100m, en prenant le témoin dans le dernier relais avec deux mètres de retard pour finir sa ligne droite avec deux mètres d’avance, malgré une légère blessure à la cheville qui la faisait souffrir depuis la finale du 100 m.

Hélas pour le monde de l’athlétisme, elle arrêtera sa carrière à la fin de la saison 1961, à l’âge de 21 ans, avec en poche trois titres olympiques et le record du monde des 100m, 200m, et relais 4x100m. Quels sommets eut-elle atteint si elle avait continué quelques années de plus ? Problème, à l’époque l’athlétisme n’était pas un sport professionnel, et il lui fallait gagner sa vie ailleurs que sur les pistes. Wilma Rudolph hésita entre le métier de mannequin et celui d’éducateur, pour lesquels elle avait toutes les dispositions pour réussir, avant de choisir…le mariage. Ce ne fut pas sa meilleure réussite puisqu’elle divorça une première fois, puis une seconde, élevant seule ses quatre enfants, dans la plus grande difficulté dirent les uns, ce que l’ancienne championne tint à démentir, même si elle concéda n’être pas riche.

Elle sera victime en 1967 d’un grave accident de la circulation qui toucha sa colonne vertébrale, ce qui ne l’empêcha pas de devenir conférencière, ni de représenter son pays auprès des pays d’Afrique de l’ouest, ni de s’occuper de la fondation qui porte son nom, destinée à aider les enfants défavorisés. Elle rejoindra en 1994 le paradis des athlètes, victime d’une longue maladie à l’âge de 54 ans. Néanmoins aucun des amoureux de l’athlétisme qui l’ont vu courir sur les stades  ou à la télévision ne l’oublieront. Pour tous ceux-là, aucune autre sprinteuse n’égalera sa grâce et sa beauté. Aucune non plus ne saura se soustraire comme elle à la pression des grandes compétitions. Il est vrai que là aussi sa faculté de relaxation était extrême, puisqu’elle arrivait à s’endormir entre deux épreuves.

Michel Escatafal


Noah est éternel

Pour quelqu’un qui, comme moi,  a commencé à jouer au tennis dans les années 70, Yannick Noah est évidemment une personne qui excite l’admiration. N’oublions pas que c’est lui, le premier, qui redonné une partie de son lustre passé au tennis masculin français, et ce dès la fin des années 70, alors que celui-ci courrait après un titre dans un tournoi du grand chelem depuis 1946 (victoires de Marcel Bernard à Roland-Garros, et d’Yvon Petra à Wimbledon). Il est vrai que Yannick Noah, fils d’un excellent joueur de football qui a remporté la Coupe de France avec Sedan en 1961, avait de qui de tenir, d’autant que sa mère, enseignante,  était une excellente joueuse de basket. Cela étant, il lui a quand même fallu beaucoup travailler pour en arriver à devenir un des tous meilleurs joueurs du monde dans les années 80, avec des concurrents qui s’appelaient Borg, Connors, Mac Enroe, Lendl, Vilas ou Wilander, pour ne citer que les plus fameux.

Il ne faut pas oublier que Yannick Noah, né à Sedan en 1960, a quitté très tôt les Ardennes pour aller vivre à Yaoundé au Cameroun, pays de son père, et qu’après avoir été remarqué lors d’une tournée de propagande par l’ancien vainqueur de Wimbledon et Forest-Hills, Arthur Ashe, il partit à 11 ans pour Nice où il fut inscrit au lycée sport-études.  Dès lors sa voie était tracée, et il allait très vite progresser, au point qu’à 15 ans et demi il allait renoncer à ses études pour se consacrer entièrement au tennis. Sa progression fut à la fois régulière et très rapide, au point que ses performances sur le circuit lui valurent de faire ses débuts en Coupe Davis à l’âge de 18 ans, en double, avec un partenaire nommé François Jauffret, lequel fêtait sa soixante-dixième et dernière sélection. 

La suite nous la connaissons, il allait très vite prendre place parmi les premiers au classement mondial, grâce à un remarquable service, son meilleur atout, un très bon coup droit qu’il frappait très fort, et plus encore des qualités athlétiques comme très peu de joueurs dans l’histoire du jeu en ont disposé. Sa détente verticale était véritablement extraordinaire, et ses jaillissements au filet impressionnants. En outre, et cela explique en partie sa reconversion réussie, il avait plus que tout autre un sens du spectacle inné, qui lui donnait inexorablement les faveurs du public. J’ai eu personnellement la chance de le voir à l’œuvre à plusieurs reprises à Roland-Garros, notamment lors d’un 1/8è de finale contre Jimmy Connors en 1980, où il eut la malchance de se blesser en courant sur une amortie imprenable, mais aussi à Aix-en-Provence, lors d’une demi-finale de Coupe Davis, où à lui seul il battit les Néo-Zélandais, ce qui permettait à l’équipe de France de se retrouver en finale 49 ans après la dernière jouée et perdue par les Mousquetaires.

Notre équipe ne remporta pas cette année-là le trophée face aux Américains (avec Mac Enroe) à Grenoble, mais Noah se vengera quelques années plus tard, à Lyon en 1991, en étant le capitaine de l’équipe qui allait prendre sa revanche sur les Etats-Unis, dont l’équipe était composée de Sampras, Agassi et la paire Flach-Seguso en double, c’est-à-dire ce qui se faisait de mieux à l’époque. A cette occasion, Noah avait eu l’idée géniale de sélectionner (aux côtés de Forget)  son vieux rival Henri Leconte, alors qu’il se rétablissait tout juste d’une opération due à une hernie discale. Il n’y avait que Noah pour tenter et réussir un coup pareil, d’autant que la France attendait cette victoire depuis 1932. Il n’y avait que lui aussi pour que notre équipe l’emportât une deuxième fois en finale en Suède. Sa détermination, son envie, qu’il savait si bien transmettre à ses joueurs, avaient été à cette occasion déterminantes, car en Suède notre équipe était loin d’être aussi forte qu’à Lyon cinq ans plus tôt. Cela dit, bien qu’ayant fait largement ses preuves comme entraîneur, ce n’est pas cette carrière qu’il allait suivre par la suite, puisqu’il allait devenir chanteur.

Je ne vais pas m’appesantir sur cette nouvelle activité, que je connais beaucoup moins que la précédente, sauf pour noter que personne n’est  surpris de sa réussite dans le domaine des variétés.  La preuve, il vend beaucoup de CD, et il a quasiment rempli le Stade de France pour un concert en septembre 2010.  En outre cela lui permet de donner libre-cours à son tempérament généreux,  en multipliant les galas pour de nombreuses associations caritatives, notamment celle de sa mère « Les enfants de la Terre » qu’il animait déjà à l’époque où il était un jeune joueur. L’homme a du cœur, mais il est aussi  doué d’une intelligence qui lui permet de s’exprimer avec facilité sur tous les sujets touchant à la vie des gens, y compris sur la politique où il défend ses idées avec la faconde d’un politicien professionnel. Pour toutes ces raisons, y compris celle d’avoir un fils qui figure parmi les rares basketteurs français capables  de briller en NBA, il n’est pas étonnant qu’il soit considéré depuis des années comme la personnalité préférée des Français.

En effet, même si à titre personnel je n’accorde que peu de valeur à ce classement, dans le cas de Noah il est mille fois mérité pour l’ensemble de son œuvre.  Et j’ajouterais que de tous les grands sportifs français, il est un des rares sur lequel  tout le monde s’accorde pour dire que sa tête est aussi bien faite que ses jambes. Yannick Noah, en effet, fait rêver les jeunes, mais aussi sait entretenir l’espoir de ceux qui le sont moins, et représente pour les plus anciens une des plus belles époques du sport français avec notamment Hinault, Prost et Platini. Mais lui a quelque chose en plus, le charisme, ce qui lui permet d’être écouté aussi par ceux qui ignorent tout ou presque de ses activités.

Michel Escatafal


Robinson, le plus beau boxeur de tous les temps

Il y a quelques jours j’avais écrit sur ce site consacré à l’histoire du sport qu’Hugo Koblet, « le pédaleur de charme », avait tous les atouts pour être une image magnifiée du vélo. J’aurais tendance à dire que ce fut la même chose pour le boxeur Ray Sugar Robinson.  Nombreux sont ceux qui disent qu’il fut le « plus beau boxeur de tous les temps », titre qu’il pourrait partager avec une autre légende de la boxe, Rays Sugar Leonard, lequel avait en gros les mêmes qualités que Robinson. L’un et l’autre avaient un style d’une pureté extraordinaire, boxant  et se déplaçant sur le ring avec une vitesse hallucinante pour leurs adversaires, tout cela ne les empêchant pas de disposer d’un punch qui leur permit de mettre K.O. la plupart de leurs adversaires. Bref, deux boxeurs exceptionnels, dont on serait bien en peine de dire quel fut le plus grand des deux, même si les puristes n’hésitent pas à classer Robinson avant Leonard pour sa puissance.

Donc je vais parler aujourd’hui de Ray Sugar Robinson, après avoir longuement évoqué dans un article précédent Ray Leonard, à propos de son fameux match avec Hagler en 1987, un des plus grands matches du vingtième siècle. Tout d’abord il faut savoir que Ray Sugar Robinson n’était pas son nom, puisqu’il s’appelait Smith Walker, et qu’il vécut les premières années de sa vie comme les dernières dans la difficulté. Entre temps il aura gagné énormément d’argent grâce à la seule chose qu’il savait bien faire, la boxe professionnelle, après avoir été un remarquable boxeur amateur, puisqu’il termina cette première carrière invaincu (85 victoires en autant de combats dont 69 par K.O.). En outre il a remporté les Golden Gloves, très prisées aux Etats-Unis. Et, sans la deuxième guerre mondiale, nul doute qu’il aurait remporté au moins un titre olympique (en poids légers), comme nombre d’autres immenses boxeurs tels que Patterson, Ali, Frazier, Foreman ou Leonard.

Né en 1920, il disputera son premier combat professionnel en octobre 1940, entamant une carrière qui va durer 25 ans, entrecoupée d’arrêts et de come back au gré de sa vie personnelle. Cela étant, il aura quand même le temps de disputer 202 combats, en remportant 181 dont 109 par K.O. Au passage on soulignera qu’il fallut attendre son quarante et unième combat pour qu’il subisse sa première défaite face à un boxeur dont les Français ont beaucoup entendu parler, Jake La Motta, lequel prit le titre de champion du monde des poids moyens à Marcel Cerdan en 1949. Et oui, en évoquant ces noms ô combien prestigieux, on réalise que Ray Sugar Robinson a réalisé sa prodigieuse carrière au moment de l’âge d’or de la boxe, une époque où les champions de haute lignée étaient en nombre dans toutes les catégories. A une époque aussi où il n’y avait qu’un champion du monde par catégories, celles-ci étant au nombre de  huit (mouches, plumes, coqs, légers, welters, moyens, mi-lourds et lourds).

Son premier titre de champion du monde il l’obtint dans la catégorie des poids welters (entre 63,503 kg  et 66,678 kg), en battant aux points Tommy Bell en décembre 1946. Il allait régner dans cette catégorie jusqu’à ce qu’il passe dans la catégorie supérieure, en ayant vécu un drame lors de la première défense de son titre, puisque le boxeur qu’il mit K.O. à la huitième reprise, Jimmy Doyle, mourra quelques heures après la fin du combat. Ensuite, en juin 1952, il monte chez les poids moyens (entre 69,853 et 72,574 kg), pour conquérir le titre mondial face à …Jake La Motta.  Encouragé par ce succès, il va s’attaquer en 1952 à la catégorie suivante, après avoir vaincu Olson et le vieux Tony Graziano (ancien champion du monde entre 1947 et 1948), les poids mi-lourds ( 76,205 à 79,378 kg), catégorie pour laquelle il semble fait compte tenu de sa taille (1.79m). Hélas pour lui, il allait affronter un des plus grands boxeurs de la catégorie, Joey Maxim, et se faire battre en juin 1952. Vexé, il décide de se retirer… jusqu’au moment où, ayant perdu sa fortune, il décide de remonter sur le ring en 1955.

Trois ans sans boxer, un peu comme Leonard mais pour d’autres raisons, le défi paraissait insensé. Et pourtant il ne l’était pas, tellement l’homme avait la chance d’avoir une classe folle. Et à la fin de l’année 1955, il pulvérisera Carl Bobo Olson par K.O. à la deuxième reprise. Ray était redevenu le roi des poids moyens !  Toutefois, il commençait à vieillir puisqu’il avait 35 ans, et ce titre il fallait le défendre contre des boxeurs très forts, comme Fullmer et Carmen Basilio (un des meilleurs poids welters de l’histoire). Il le défendra mais au prix de gros efforts, en subissant à chaque premier match une défaite qu’il corrigera lors de la revanche, ce qui continuera à faire de lui le roi d’une des deux catégories reines de la boxe avec les poids lourds.

Un peu plus tard il sera déchu de son titre par la fédération américaine NBA (ancêtre de la World Boxing  Association plus connue sous le nom de WBA), mais échouera à reprendre son titre contre Pender, un bon boxeur avec ses 40 victoires pour 6 défaites et deux nuls,  et contre Fullmer, contre qui il fit match nul en 1961, mais qui n’était plus lui aussi le grand boxeur qu’il fut quelques années auparavant, lors de leur premier affrontement.  Ensuite ce sera la chute inexorable de ce boxeur de génie, à qui l’on aurait pu donner le surnom de « boxeur de charme », et à partir de 1962 jusqu’en 1965  il courra le cachet en Europe pour essayer de rembourser ses dettes. Hélas, malgré ces combats qui n’étaient pas dignes de lui, cela sera insuffisant pour lui permettre de s’assurer une reconversion tranquille. Il était manifestement plus doué pour la boxe que pour les affaires ou les métiers du spectacle, même s’il a dirigé avec quelque succès une troupe de danseurs et de chanteurs.

Cependant la postérité n’a retenu de lui que la beauté de sa boxe, sport ô combien dur qui n’a jamais mieux mérité qu’avec Robinson le nom de « noble art ». Cela lui aura permis d’être considéré par nombre de connaisseurs comme le plus grand boxeur de tous les temps. Même Ali, qui affirmait sans arrêt qu’il était le plus grand, a reconnu que  Ray Sugar Robinson a été l’unique boxeur  meilleur que lui. Si Ali l’a dit, c’est qu’on ne devait pas être loin de la vérité. Et sur le plan humain, c’était aussi un homme généreux, trop sans doute ce qui explique ses déboires financiers, comme il le prouvera en créant une fondation pour aider des jeunes issus des milieux les plus défavorisés. Il rejoindra le paradis des boxeurs le 12 avril 1989, victime de la maladie d’Alzheimer et du diabète. Mais jamais cette triste fin n’effacera l’image de ce merveilleux artiste, qui a largement contribué à transformer un combat de boxe, par essence brutal,  en un merveilleux ballet.

Michel Escatafal


A propos des grands grimpeurs…

S’il y a bien une catégorie de coureurs qui a toujours fasciné les spectateurs, ce sont les grimpeurs.  Oh certes il y en a beaucoup qui ont eu droit à cette appellation à une époque ou une autre, mais bien peu en revanche ont laissé une réelle trace dans l’histoire du cyclisme. Déjà il y a ceux qui ont gagné des grands prix de la montagne, en plus ou moins grand nombre, et rien d’autre. Ensuite il y a ceux qui en plus de ces trophées de la montagne,  ont gagné un ou plusieurs grands tours. Enfin il y a les très grands, qui non seulement sont ou ont été des grimpeurs exceptionnels, mais qui aussi ont toujours figuré parmi les tous meilleurs contre le chrono. Et ceux-là ont évidemment un palmarès considérable…au même titre que « les inclassables » qui étaient excellents  partout, mais qui à l’inverse des grands grimpeurs étaient d’abord de grands rouleurs. Essayons de voir chacun de ces types de coureurs dans l’histoire du vélo.

Dans la première catégorie il y a René Vietto, lequel en plus de ses qualités de grimpeur a un fait et une anecdote qui l’ont rendu immortel. Vietto, surnommé « le Roi René », fut le premier coureur à fixer son bidon sur le tube oblique du cadre, mais plus encore réalisa un acte héroïque dans le Tour de France 1934. En effet, lors d’une étape pyrénéenne restée célèbre, on a vu René Vietto remonter une partie du Portet d’Aspet alors qu’il était largement engagé dans la descente, pour dépanner Antonin Magne en proie à un ennui mécanique et lui permettre de gagner son second Tour de France. Certes René Vietto (20 ans à l’époque) aura été privé d’une retentissante victoire d’étape (qui aurait été la cinquième dans ce Tour), mais cela aurait été insuffisant pour rester dans la postérité au même titre que son prix du meilleur grimpeur, contrairement à son épique sacrifice pour son leader.

Parmi les autres coureurs qui ont aussi remporté  un ou plusieurs Grand Prix de la Montagne dans les grands tours, à une époque où le titre de meilleur grimpeur voulait dire quelque chose contrairement à ce qui se passe de nos jours, on peut citer l’Italien Massignan, l’Espagnol Jimenez, ou encore Richard Virenque qui a gagné le trophée à sept reprises dans la Grande Boucle. Tous ces coureurs ont pour particularité d’avoir été d’excellents grimpeurs, mais l’essentiel de leur palmarès se situe dans cette distinction, même s’ils ont remporté ça et là une belle victoire (Paris-Tours pour Virenque). On pourrait inclure dans cette catégorie parmi les coureurs d’aujourd’hui Andy Schleck, même s’il n’a jamais remporté le Grand prix de la Montagne…parce que seule la victoire dans le Tour l’intéresse.

Ensuite il y a ceux qui appartiennent  à la catégorie des grands grimpeurs qui ont aussi gagné un ou plusieurs grands tours. Là aussi la palette est assez grande, mais on peut citer Nencini qui fut vainqueur du Tour en 1960 et du Giro en 1957, Van impe qui remporta le Tour 1976, ou encore le Colombien Lucho Herrera qui enleva la Vuelta en 1987, sans oublier Pedro Delgado, vainqueur du Tour 1988 et de deux Vueltas en 1985 et 1989. Mais en revanche on mettra à part Federico Bahamontes, vainqueur de nombreux trophées du meilleur grimpeur dans les grands tours, et qui remporta le Tour de France 1959, parce qu’il appartient à une catégorie à part, celle des grimpeurs ailés.

Ce n’était pas pour rien qu’on appelait  Bahamontes « l’Aigle Tolède », et force est de constater qu’il était vraiment très fort dès que la route s’élevait, au point qu’à ses débuts dans le Tour de France il s’arrêtait au sommet des cols, qu’il passait largement en tête…pour déguster une glace. En fait, à cette époque, le cyclisme a produit deux des plus grands escaladeurs de l’histoire, à savoir Bahamontes et Charly Gaul. Lequel des deux était le plus fort en montagne? Difficile à dire, mais en revanche Charly Gaul était beaucoup plus complet que Bahamontes,  car c’était aussi un excellent rouleur comme en témoignent ses victoires dans les contre-la-montre de son Tour de France victorieux en 1958, où il battit Anquetil de sept secondes à Châteaulin sur une distance de 46 km, avant de battre tous ses concurrents la veille de l’arrivée entre Besançon et Dijon (74 km).

En cela Charly Gaul fait penser à Gino Bartali, un des plus beaux palmarès du cyclisme sur route, magnifié de surcroît par ses duels avec Fausto Coppi. Bartali fut un grimpeur extraordinaire, dont Géminiani disait que sa façon de grimper était unique, montant « par saccades en marquant des temps d’arrêt, 100 mètres debout sur les pédales et 100 mètres sur la selle »,  avant de mettre deux dents de plus pour s’envoler. Là évidemment personne ne pouvait suivre, à la notable exception de Coppi.  Mais Bartali n’était pas qu’un super grimpeur, car lui aussi était capable de se situer au niveau des meilleurs contre-la-montre, comme autrefois Luis Ocana (seul rival de Merckx qu’il dominait dans les cols), autre remarquable grimpeur et excellent rouleur, ou aujourd’hui le plus grand champion actuel, Alberto Contador, déjà vainqueur à 28 ans de 6 grands tours (trois Tours de France, deux Tours d’Italie et un Tour d’Espagne).

Alberto Contador est un coureur exceptionnel, capable d’avoir le plus beau palmarès de l’histoire en ce qui concerne les courses à étapes. Pour mémoire, rappelons qu’il a remporté tous les grands tours auxquels il a participé depuis 2007, sauf le Tour de France de cette année où il a été fortement pénalisé par une blessure au genou, qui lui a interdit de s’exprimer au maximum de ses possibilités…ce qui ne l’a pas empêché de finir dans les cinq premiers au classement général, et d’animer la fin de l’épreuve dans les Alpes. Ce qui est le plus impressionnant chez lui c’est sa manière unique de grimper qui fait effectivement penser à Bartali, souvent en danseuse, relançant violemment quand il sent que son rythme baisse. Et pour couronner le tout il y a sa célèbre « giclette » (démarrage dans une pente très dure), comme on dit dans le jargon du cyclisme. Voir une « giclette » de Contador  est un pur moment de bonheur, tellement on a l’impression que l’homme prend son envol, un envol majestueux et dominateur qui fait penser à l’envol de l’aigle royal que l’on rencontre dans les Pyrénées ou les Alpes, les terrains de chasse favoris du « Pistolero », comme  on l’appelle pour le geste qu’il fait à chacun de ses succès.

Reste enfin à évoquer celui qui est sans aucun doute le plus grand grimpeur de l’histoire du vélo, le campionissimo Fausto Coppi. Pour avoir souvent parler de lui sur ce site, je me contenterais de rappeler qu’il fut non seulement le meilleur grimpeur, mais aussi un des deux ou trois plus grands rouleurs de tous les temps, comme en témoignent ses deux titres de champion du monde de poursuite, mais aussi son record de l’heure, et ses multiples victoires dans les grandes épreuves contre-la-montre (Grand prix des Nations, de Lugano etc.). Fausto Coppi est à coup sûr le plus grand champion de l’histoire du vélo, même si certains me diront que c’est Merckx, d’autres Hinault, d’autres encore Anquetil ou Indurain. Non, Coppi était le plus grand, parce que les coureurs que je viens de citer, que j’appelais précédemment « les inclassables », ont tous été battus à un moment ou un autre, même à leur meilleur niveau, par des grimpeurs ailés…ce qui ne fut jamais le cas du meilleur Coppi. C’est la même chose pour Alberto Contador qui n’a pour seul contradicteur en montagne qu’Andy Schleck, lequel est très inférieur au super champion espagnol contre le chronomètre.

Michel Escatafal


Ferdi Kubler, magnifique champion aux multiples facettes

Avec son long nez busqué Ferdinand Kubler, dit Ferdi, progressait en course en s’invectivant à coups de grognements qui lui valurent le surnom de « champion hennissant », ce qui était quand même péjoratif pour un champion comme lui, plein de panache. On le surnomma aussi « le fou pédalant » tellement en plein effort il avait l’œil vindicatif et la bave aux lèvres. Cependant d’autres l’ont appelé « le magnifique » ce qui correspondait mieux au spectacle qu’il délivrait sur la route, lui le battant explosif que certains ont comparé à une sorte de cow-boy des pelotons, n’hésitant pas à faire son cinéma quand tout allait bien comme dans ses moments de défaillance, lui le frère d’une actrice connue chez nous pour avoir été l’épouse de Boris Vian.

En fait il a quand même beaucoup souffert de l’arrivée au firmament du cyclisme de son compatriote Hugo Koblet qui, non content d’avoir tous les dons, était aussi un merveilleux styliste, sans parler d’un physique extrêmement avantageux. Et je crois que ce parallèle, qui était fait inévitablement entre ces deux champions exceptionnels, a largement influencé la postérité une fois terminée la carrière des deux seuls coureurs suisses à avoir gagné le Tour de France. Pourtant en termes de palmarès, celui de Ferdi Kubler est nettement plus étoffé que celui d’Hugo Koblet.

Il est vrai que rarement on vit deux coureurs aussi dissemblables, y compris dans la manière de mener leur carrière. Comme tous les surdoués amoureux de la vie, « le pédaleur de charme » est arrivé très tôt au firmament du cyclisme, à l’âge de 25 ans, pratiquement dès la première année où il se consacra sérieusement à la route, en remportant le Giro devant Bartali. En revanche Ferdi Kubler, moins doué, dut faire ses classes beaucoup plus longtemps avant de remporter ses premiers grands succès. Entre sa première victoire dans le Tour de Suisse, peu significative car remportée en 1942, et celles autrement plus convaincantes en 1948 dans ce même Tour de Suisse et le Tour de Romandie, il s’était passé six longues années.  En outre contrairement à Coppi ou Bartali, la carrière de Kubler n’avait pas réellement souffert de la guerre, sauf qu’il ne put pas disputer les grandes épreuves, celles-ci se déroulant sur des territoires en guerre.

Malgré tout il s’était signalé en remportant deux étapes du Tour de France 1947, une épreuve qui allait lui faire franchir le pas entre un bon coureur et un grand champion, en remportant l’épreuve en 1950. Certes, cette année-là, il a bénéficié du retrait de l’équipe italienne qui l’aurait sans doute emporté avec Magni qui avait le maillot jaune à la sortie des Pyrénées, mais qui dut la mort dans l’âme se retirer à Saint-Gaudens avec toute l’équipe italienne, parce que Bartali avait été pris à partie par des spectateurs au sommet du col d’Aspin. Du coup le grand champion italien, qui avait encore toutes ses chances puisqu’il n’était qu’à quatre minutes du leader, décida d’abandonner estimant qu’à 36 ans il n’avait plus « l’âge de risquer sa vie sur une bicyclette ». Et ce fut Kubler qui hérita du maillot jaune pour le garder jusqu’à Paris, malgré les assauts de Stan Ockers et Louison Bobet.

Cependant ce fut loin d’être une injustice si Ferdi Kubler inscrivit son nom au palmarès de la Grande Boucle, car c’était un coureur très complet à force de travail, à la fois rouleur (vainqueur notamment du réputé Grand Prix de Lugano c.l.m. en 1950), honnête grimpeur, excellent descendeur donnant le frisson aux suiveurs, et très bon sprinter. Autant de qualités qui lui permirent de se confectionner un palmarès qui le place dans les vingt meilleurs routiers de l’histoire du cyclisme d’après-guerre. En outre c’était un excellent poursuiteur, qui détint le record suisse de l’heure, et aussi un bon cyclo-crossman. Bref,  Ferdi Kubler excellait partout, ce qui explique le nombre de ses succès, tout cela grâce à une hygiène de vie qui contrastait avec celle d’Hugo Koblet, lequel croquait la vie à pleine dents.

Ses autres titres de gloire en dehors de sa victoire dans le Tour de France sont ses victoires dans la Flèche Wallonne et Liège-Bastogne-Liège, épreuves qu’il remporta à deux reprises en 1951 et 1952, ce qui lui donnait la victoire dans ce que l’on appelait autrefois « le Week-end ardennais » (addition des deux épreuves). Il remporta aussi en 1953 la plus longue des classiques d’un jour (600 km), Bordeaux-Paris. A cela s’ajoutent trois Tours de Suisse que j’ai déjà évoqués en 1942, 1948 et 1951, plus deux Tours de Romandie en 1948 et 1951, sans oublier cinq titres de champion de Suisse entre 1948 et 1954. Enfin, nul n’oubliera son triomphe au championnat du monde sur route en 1951 à Varèse, où Kubler l’emporta nettement au sprint devant Fiorenzo Magni et le champion du monde de poursuite Bevilacqua. Ce titre était une consécration d’autant plus agréable qu’il l’avait raté de peu en 1949, suite à une crevaison alors qu’il était en tête à quelques encablures de l’arrivée.

Evidemment la carrière de Kubler mériterait d’être contée avec davantage de détails, mais rien qu’en rappelant ses plus grandes victoires on mesure quel immense champion il fut. Et cette réussite se poursuivra une fois sa carrière terminée (à l’âge de 38 ans), puisque Kubler allait profiter de son extraordinaire notoriété en Suisse pour réaliser de nombreuses publicités. En outre il passa aussi le diplôme de moniteur de ski, sans oublier de devenir un homme d’affaires avisé. En un mot, un grand monsieur qui a fait honneur au cyclisme sa vie durant. Il a aujourd’hui 92 ans, et est le plus âgé des vainqueurs du Tour de France, preuve si besoin en était que le vélo sait aussi conserver (parfois) ceux qui l’ont si bien servi.

escatafal