Le saut à la perche a perdu un de ses plus beaux champions

Ces derniers jours je préparais un petit billet sur la perche, parce que cette discipline est une des plus prolifiques de l’athlétisme français en termes de médailles dans les grands championnats. Et j’avais titré ce billet sur Renaud Lavillenie, qui est notre plus grande chance de médaille d’or aux prochains championnats du monde de Daegu, après sa médaille d’or aux championnats d’Europe en salle en mars dernier, cette victoire faisant suite à un été extraordinaire où il avait quasiment gagné tout ce qui était possible de l’être, et notamment le titre de champion d’Europe et la Ligue de Diamant. J’ajoutais qu’en fait, malgré la valeur de Romain Mesnil ou du Polonais Wojciechowski, il n’aura qu’un seul rival, l’Australien Hooker, champion du monde et champion olympique, en précisant qu’avec ces deux perchistes il n’y a pas à trembler, car l’un comme l’autre sont extrêmement réguliers jusqu’aux hauteurs les plus importantes, ce qui est le cas généralement des plus grands sauteurs.

Je disais aussi que ces performances à répétition de Lavillenie nous rappelaient  en même temps de bons souvenirs, puisque nous avons eu deux champions olympiques, avec Quinon (à gauche sur la photo) en 1984 et Galfione en 1996, sans oublier les records du monde battus au début des années 80, c’est-à-dire entre 1980 et 1984. Ce fut Vigneron (à droite sur la photo) qui battit ce record du monde le premier, le 1er juin 1980 à Colombes lors des championnats interclubs. Il passa ce jour-là 5,75m, et redonna à la France le record du monde du saut à la perche qu’elle n’avait plus détenu…depuis 1905. A l’époque c’était Fernand Gonder, qui avait pour surnom « le casse-cou », qui avait sauté d’abord 3,69 m en 1904 …avec une perche en bambou et l’année suivante 3,74 m. Peu après l’exploit de Vigneron,  Philippe Houvion portera ce record à 5,77m.

Philippe Houvion était le fils de son père, excellent perchiste des années 60, et entraîneur de Jean Galfione plus tard, qui avait été le pionnier de la perche en fibre de verre en France ce qui lui permit de franchir 4,87 m en 1963, alors qu’il plafonnait à 4,40m deux ans plus tôt avec la perche en métal. Cette révolution, qui permettait de pulvériser les records presque à chaque meeting, va faire passer le record du monde, entre 1961 et 1994, de 4,83m (Georges Davis) à 6,14m (Bubka) soit une différence de 1,31m, alors qu’entre 1898 et 1960 on est passé de 3,61m (Clapp) à 4,82m (Gutowski) soit 1,11m de plus.

Pour revenir aux Français recordmen du monde, il y eut de nouveau Vigneron en 1981 avec 5,80m, puis en 1983 Quinon, qui l’amènera en août à 5,82m, puis encore  Vigneron qui passera 5,83m trois jours après. Ensuite, en 1984, commencera le règne du plus grand perchiste de tous les temps, du moins avec la fibre de verre, l’Ukrainien ex-Soviétique Bubka. Il battra son premier record du monde en mai 1984 avec 5,85m, et l’améliorera sans discontinuer jusqu’en 1994 avec 6,14m à Sestrières. Il franchira même 6,15m en salle en 1993. Cela dit, il y a quand même un sauteur qui a réussi à prendre le record du monde à Bubka pendant son règne, Thierry Vigneron encore lui.

Oh certes, il ne redevint recordman du monde qu’une dizaine de minutes le 31 août 1984 à Rome, mais c’est quand même à signaler. En fait, si Vigneron reprit le record du monde, c’est parce qu’il tenta et passa 5,91m à son second essai, soit un centimètre de mieux que le record mondial de Bubka, alors que ce dernier a préféré garder ses deux derniers essais pour tenter 5,94m, hauteur qu’il franchit à sa première tentative. Plus personne à l’avenir ne réussira à s’élever aussi haut que Sergueï Bubka, qui aura battu en tout 35 fois le record du monde entre la salle et le plein air. Aujourd’hui encore, le meilleur saut derrière Bubka se situe à 6,06m (Hooker), et il a été réalisé en salle.

Voilà un résumé de ce que j’avais écrit sur la perche, et je ne pensais pas que nous apprendrions une si triste nouvelle aujourd’hui avec la mort de Pierre Quinon, qui s’est suicidé hier à Hyères à l’âge de 49 ans. Pierre Quinon était vraiment un très grand champion, et nombre de spécialistes prétendent qu’il était le seul perchiste de sa génération à avoir les capacités de rivaliser avec le maître absolu de la discipline, Sergeï Bubka. En fait on aurait dû l’avoir ce duel en 1984 aux Jeux Olympiques de Los Angeles…si ceux-ci n’avaient pas été boycottés par la quasi totalité des pays du bloc  communiste. Du coup c’est à un match France-Etats-Unis que l’on allait assister, avec pour favori un Français, Thierry Vigneron. Mais c’est son cadet de deux ans, Pierre Quinon qui allait se révéler le plus fort et le plus maître de ses nerfs, facteur tellement important en athlétisme en général et à la perche en particulier.

Quinon n’était pas un inconnu en arrivant à Los Angeles pour les J.O., car outre son record du monde en 1983, il avait aussi remporté une médaille d’argent aux championnats d’Europe en salle derrière Vigneron, plus à l’aise en indoor qu’en plein air. Cependant pour l’ensemble de son œuvre Vigneron était le favori, plutôt que Quinon qui était sur le circuit depuis moins longtemps. Seulement voilà, Quinon était en très grande forme, et dans ses grands jours c’était un compétiteur hors pair avec beaucoup de culot quand les circonstances l’exigeaient. Ainsi il n’hésita pas à tenter le tout pour le tout le jour de la finale de ces J.O., en faisant une impasse colossale entre 5m45 et 5m70, simplement entrecoupé par un essai manqué à 5m65, sur lequel il a ressenti une petite douleur à la cuisse.

La fin du concours mérite d’être contée dans les détails, avec une tension à son comble quand l’Américain Tully réussit à franchir 5m65 à son troisième essai, ce qui obligeait Quinon à franchir 5m70 dans un des deux essais qu’il lui restait, ce qu’il fit à sa première tentative. Et comme il avait des réserves physiques malgré sa petite blessure, il franchit ensuite 5m75 au premier essai. A cette hauteur il se doutait qu’il ne pouvait pas perdre, d’autant que Vigneron et Bell avaient calé à 5m60. Mais avec un compétiteur comme Tully, de surcroit tout près de chez lui (originaire de Long Beach), il y avait encore une possibilité que l’or se transformât en argent s’il passait 5m80, même si ce n’était pas l’hypothèse la plus vraisemblable compte tenu de la longueur du concours.

Combien de milliers de Français, n’ayant pas hésité à veiller jusqu’à trois heures du matin, ont souhaité au moment où Tully s’élançait pour ses trois essais qu’il fasse chuter la barre ? Tous sans doute, sinon ils n’auraient pas veillé aussi tard pour assister à la fin du concours. Certes, certains diront que ce n’est pas très sportif, mais je reconnais que j’étais très heureux quand Tully faisait tomber la barre, ce qui en fait n’arriva qu’une fois, puisque lors de ses deux autres essais Tully ne put finir son saut. Cette fois c’était fait, Quinon était champion olympique, quel que soit le résultat de sa troisième tentative (manquée) à 5m80.

Il avait 22 ans et demi, et il s’annonçait comme l’autre crack de la discipline avec Bubka. Hélas une vilaine blessure à la cheville (distension des ligaments) allait le couper dans son élan, et l’éloigner des sautoirs pendant longtemps. Pire même, plus jamais il ne retrouva l’intégralité de ses énormes moyens…et finit par arrêter la compétition en 1993 après avoir compris que le plus haut niveau était fini pour lui. Il n’empêche, entre 1982 et 1984, il avait prouvé que l’école de perche française était sans doute la meilleure au monde avec celle des Soviétiques, et que lui-même était bien le surdoué qu’avaient discerné ses différents entraîneurs, dont J.C. Perrin. Dommage quand même cette blessure, car sans cela il aurait franchi à coup sûr une barre à 6m et nous aurait offert, avec Bubka, un de ces duels qui font la grandeur du sport.

Michel Escatafal


Wilma Rudolph, la gazelle noire qui caressait la piste

Aujourd’hui l’athlétisme, comme le tennis, a des vedettes qui sont à la fois masculines et féminines. En France, Marie-Jo Pérec ou encore Christine  Arron ont une notoriété qui n’a guère d’égale à ce jour que celle de Christophe Lemaitre notre jeune sprinter. Et c’est la même chose au niveau mondial avec, par exemple, Yelena Isinbayeva qui est presqu’aussi connue que la grande star de l’athlétisme mondial, Usain Bolt. Tel n’était pas le cas jusqu’en 1960, quelles que soient les qualités d’une Fanny Koen, appelée « la Hollandaise volante », qui remporta quatre médailles d’or aux Jeux Olympiques de Londres en 1948 (100m, 200m ,80m haies, relais 4x100m), c’est-à-dire autant que Jesse Owens  en 1936…ce que tout le monde ignore. En fait il fallut attendre 1960 et les Jeux Olympiques de Rome pour qu’une athlète, Wilma Rudolph, vole la vedette aux hommes, et devienne la première star mondiale de l’athlétisme.

Il faut dire que Wilma Rudolph avait tout pour elle, puisqu’elle était très belle, en plus d’être la reine du sprint mondial féminin. A cela s’ajoute une vie où elle aura tout connu entre dénuement et conte de fées, venant  d’une famille du Tenessee très pauvre dont elle était le dix-septième enfant (sur dix-neuf), atteinte de surcroît d’une poliomyélite  à l’âge de six ans qui la priva longtemps de l’usage de sa jambe gauche. Heureusement elle eut la chance d’avoir une mère qui n’a jamais désespéré de voir sa fille retrouver toutes ses facultés, au prix d’efforts incroyables ne serait-ce que l’emmener faire de la rééducation chaque semaine à Nashville, capitale de l’Etat du Tenessee, distante de plus de soixante dix kilomètres de son domicile.

Et le miracle se produisit vers l’âge de onze ans, le jeune Wilma abandonnant sa prothèse parce qu’elle marchait presque normalement. Il lui restait toutefois à renforcer cette jambe, et pour ce faire sa mère, toujours elle, demande à un de ses fils qui jouait au basket de l’inscrire dans son club. Et là aussi miracle, très vite Wilma va s’affirmer comme une des meilleures joueuses de son âge. Cependant les entraîneurs du club notent surtout qu’elle court très vite, et  vont l’orienter vers l’athlétisme, sport qui va faire sa gloire en quelques années. Ses progrès sur la piste sont extraordinaires, malgré une apparence extrêmement chétive, au point qu’à l’âge de seize ans elle gagne sa sélection pour le relais 4x100m des Jeux Olympiques de Melbourne en 1956. Ce relais avec Wilma Rudolph va remporter la médaille de bronze. C’est le début de sa moisson de lauriers qui va durer jusqu’en 1961, date à laquelle elle dira adieu à la compétition.

Mais avant cela elle va subjuguer le monde de l’athlétisme, plus particulièrement aux Jeux Olympiques de Rome (1960), après quatre ans de préparation.  On ne voit qu’elle dans le stade olympique, où plutôt sa longue foulée qui caresse la piste. Sa silhouette et ses longues jambes fines et fuselées l’ont fait surnommer la « Gazelle noire ». Certains pensaient que le sprint féminin avait trouvé une reine du sprint pour longtemps au moment des J.O. de 1956, avec l’Australienne Betty Cuthbert, trois fois couronnée sur 100, 200 et 4x100m, mais celle-ci sera surpassée à Rome quatre ans plus tard, non pas au nombre de médailles d’or, mais sur le plan chronométrique et par le style éblouissant avec lequel Wilma Rudolph rayonnait sur la piste.

 Jamais une sprinteuse n’avait à ce point dominé le sprint, à part Fanny Koen sur 200m aux J.O. de 1948, laissant ses adversaires  en finale des J.O. 1960 à trois dixièmes sur 100m et à quatre dixièmes sur 200m…en se réservant pour le relais 4x100m. Une supériorité qui fait penser à celle d’Usain Bolt aujourd’hui, et plus encore  à celle de Florence Griffith Joyner à Séoul en 1988…le doute en moins, parce que la progression de Wilma Rudolph fut linéaire depuis 1956. D’ailleurs elle attendra le 9 juillet 1960 pour battre son premier record du monde à Corpus Christi, ville côtière au sud du Texas. Ce jour-là elle réalisa 22s9/10 sur 200 m, soit trois dixièmes de mieux que le précédent record de Betty Cuthbert (23s2/10) qui datait de 1956, et que cette dernière venait d’égaler peu avant. C’était la première fois qu’une athlète féminine passait sous la barre des 23s au 200m. Elle était prête pour faire une razzia aux J.O. en septembre à Rome.

Et de fait, dès les demi-finales du 100 m elle égale le record du monde du 100 m, détenu par l’Australienne Shirley de La Hunty et la Soviétique Vera Krepkina, en réalisant 11s3/10. Elle fera beaucoup mieux en finale ( le 2 septembre 1960) avec un temps de 11s tout juste, loin devant l’Anglaise Hyman et l’Italienne Leone (11s3/10 toutes deux), la Soviétique Itkina (11s4/10) et notre Cathy Capdevielle qui termina à la cinquième place (11s5/10). Hélas pour toutes ces concurrentes et surtout pour Wilma Rudolph, le vent soufflait un peu trop fort sur le Foro Italico (2,47m/s au lieu de 2m/s autorisé), et le record du monde ne fut pas homologué.  Ce n’était que partie remise, car ce record du monde deviendra la propriété de la « Gazelle noire » en 1961, avec un temps de 11s2/10 réalisé à Stuttgart le 19 septembre 1961. Fermons la parenthèse pour dire que le lendemain de la finale du 100 m, le 3 septembre, Wilma Rudolph remportera le 200 m en réalisant 24s juste face à un vent contraire de 4 m/s, puis deux jours plus tard elle complètera son triomphe romain dans le relais 4x100m, en prenant le témoin dans le dernier relais avec deux mètres de retard pour finir sa ligne droite avec deux mètres d’avance, malgré une légère blessure à la cheville qui la faisait souffrir depuis la finale du 100 m.

Hélas pour le monde de l’athlétisme, elle arrêtera sa carrière à la fin de la saison 1961, à l’âge de 21 ans, avec en poche trois titres olympiques et le record du monde des 100m, 200m, et relais 4x100m. Quels sommets eut-elle atteint si elle avait continué quelques années de plus ? Problème, à l’époque l’athlétisme n’était pas un sport professionnel, et il lui fallait gagner sa vie ailleurs que sur les pistes. Wilma Rudolph hésita entre le métier de mannequin et celui d’éducateur, pour lesquels elle avait toutes les dispositions pour réussir, avant de choisir…le mariage. Ce ne fut pas sa meilleure réussite puisqu’elle divorça une première fois, puis une seconde, élevant seule ses quatre enfants, dans la plus grande difficulté dirent les uns, ce que l’ancienne championne tint à démentir, même si elle concéda n’être pas riche.

Elle sera victime en 1967 d’un grave accident de la circulation qui toucha sa colonne vertébrale, ce qui ne l’empêcha pas de devenir conférencière, ni de représenter son pays auprès des pays d’Afrique de l’ouest, ni de s’occuper de la fondation qui porte son nom, destinée à aider les enfants défavorisés. Elle rejoindra en 1994 le paradis des athlètes, victime d’une longue maladie à l’âge de 54 ans. Néanmoins aucun des amoureux de l’athlétisme qui l’ont vu courir sur les stades  ou à la télévision ne l’oublieront. Pour tous ceux-là, aucune autre sprinteuse n’égalera sa grâce et sa beauté. Aucune non plus ne saura se soustraire comme elle à la pression des grandes compétitions. Il est vrai que là aussi sa faculté de relaxation était extrême, puisqu’elle arrivait à s’endormir entre deux épreuves.

Michel Escatafal