Merveilleux frères Boniface…

Le 26 janvier 1954 à Colombes, débutait un jeune homme, né dans les Landes, jouant à Mont-de-Marsan, qui avait à peine vingt ans et qui allait devenir un des plus grands joueurs que le rugby ait produit. Ce jeune homme s’appelait André Boniface et il avait un frère, Guy, de trois ans plus jeune que lui, qui allait jouer à ses côtés jusqu’à sa mort une triste nuit de réveillon au passage des années 1967 et 1968. Cette fratrie allait tellement faire parler d’elle qu’elle allait aussi susciter les plus folles passions que notre rugby ait connues, car finalement rien ne sera simple pour les « Boni » dans notre pays, alors que partout ailleurs sur la planète rugby ils auraient été considérés comme des demi-dieux.

Décidément les Français forment un peuple curieux, avec une aversion marquée pour les gagnants…surtout s’ils ont du génie. Il suffit de voir par parenthèse l’attitude de ces mêmes Français, à l’époque où jouaient les frères Boniface, vis-à-vis d’Anquetil et Poulidor pour s’en convaincre, Anquetil ayant pour principal défaut de gagner la plupart des grandes courses dans lesquelles il s’alignait. Fermons la parenthèse et revenons à André Boniface qui, s’il avait été britannique ou néo-zélandais, aurait été un élément jugé incontournable pour leur équipe.

Tel ne fut pas le cas en France, loin de là, car André Boniface dérangeait. D’abord c’était un beau gosse, ce qui provoquait la jalousie de ceux qui l’étaient beaucoup moins. Ensuite cette beauté physique apparaissait encore plus évidente quand il jouait au rugby, avec un port altier dont aucun autre joueur ne pouvait se prévaloir. En outre c’était un merveilleux technicien du rugby, un de ces joueurs constamment à la recherche de la perfection. Enfin il avait toutes les qualités de vitesse et de puissance pour compléter un bagage exceptionnel à son poste de trois-quart centre.

Et pourtant, ce n’est pas à son poste de prédilection qu’il débuta sa carrière en équipe de France (le 26 janvier 1954), puisqu’il joua son premier match à l’aile. Il avait aussi profité de la méforme de Pomathios, le titulaire lors des matches précédents pour qu’on le sélectionnât contre l’Irlande à Colombes. Cela n’empêcha pas le jeune prodige de se signaler très vite à l’attention en inscrivant en première mi-temps un essai, hélas refusé. Mais il allait se rattraper peu après la reprise en délivrant un bijou de coup de pied de recentrage au profit de Maurice Prat qui allait marquer l’essai. Cet essai en bonne position ne fut pas transformé par A. Boniface, mais notre jeune Montois allait de nouveau se faire remarquer en deuxième mi-temps suite à une passe croisée avec Roger Martine, lequel donna la balle à son compère au centre Maurice Prat qui marquait son deuxième essai de la journée.

Je viens d’évoquer Maurice Prat et Roger Martine qui, avant les frères Boniface, formèrent eux aussi une des plus belles paires de centres de l’histoire du rugby, à la fois dans leur club du F.C. Lourdes, et en équipe de France. J’ai déjà eu l’occasion de parler d’eux dans un précédent billet en évoquant l’année 1958 et la tournée en Afrique du Sud. Mais revenons à André Boniface pour dire que son second match en équipe de France, il le disputera un mois plus tard (le 27 février 1954 à Colombes) contre les All Blacks néo-zélandais, joueurs représentant de tout temps une nation phare du rugby. Ce match les Français le remportèrent sur un score de football, trois points à zéro (essai de Jean Prat), malgré une intense domination des visiteurs. Et ce fut André Boniface qui sauva la patrie en danger en toute fin de match en récupérant une balle tapée à suivre par l’ailier all black Jarden, qui tomba dans les bras de Boniface. C’était le premier succès des Français sur les All Blacks.

La carrière internationale de Dédé Boniface ne pouvait pas mieux commencer, et on lui prédisait un très long bail avec le XV de France. A. Boniface allait jouer son premier match à son vrai poste de trois-quart centre contre l’Italie, à Rome (le 24 avril 1954 à Rome), et ce fut une nouvelle victoire pour notre équipe. Pour l’occasion A. Boniface avait été associé à Maurice Prat, Roger Martine passant à l’ouverture. Que de talents offensifs réunis dans les lignes arrières ! Ensuite A. Boniface allait continuer à évoluer assez régulièrement en équipe de France, mais pas avec la régularité qu’on aurait pu attendre d’un jouer aussi doué, surtout après la retraite internationale de Maurice Prat (1958) et Roger Martine (1961). C’était d’autant plus incompréhensible qu’à la fin de la décennie 50 on commençait à beaucoup parler du duo, toujours au centre de la ligne de trois-quart, que formaient André et Guy Boniface, ce dernier presque aussi doué qu’André. Problème, les sélectionneurs n’ont jamais réellement vu d’un très bon œil cette association entre les deux frères, qui s’entendaient à merveille, et qui faisaient les beaux jours du Stade Montois, au point d’amener ce club au titre de champion de France en 1963, après avoir été finaliste en 1959.

Guy allait débuter sa carrière internationale en 1960 (26 mars) contre le Pays de Galles à l’Arms Park de Cardiff, et lui aussi allait commencer par une victoire (16-8), les Français ayant battu ceux qui furent leurs grands rivaux au cours de la décennie précédente. Ensuite Guy Boniface allait accumuler les sélections, sans son frère, jusqu’en juillet 1961 à Auckland contre la nouvelle-Zélande, où les sélectionneurs reconstituèrent le duo magique. Hélas, Guy Boniface était très vite handicapé par une entorse à la cheville, et les Français n’ont pas pu exploiter le potentiel de notre ligne d’attaque. Résultat, la France fut vaincue par les All-Blacks (13-6). Un peu plus tard les deux frères allaient de nouveau être associés au centre, mais dans un match où le pack néo-zélandais avait dominé son homologue français comme rarement ce fut le cas. Et cela se termina par un désastre (32-3), ce qui n’aidera pas les sélectionneurs à considérer que la paire de centres naturelle du XV de France était composée des frères Boniface.

Du coup c’était tantôt l’un qui jouait, tantôt l’autre, sauf en 1963, avant que le tandem ne soit reconstitué le 27 mars 1965 à l’occasion du match contre le Pays de Galles à Colombes, un match d’anthologie où les Français marquèrent quatre essais, après une première mi-temps extraordinaire. Nos tricolores finirent par l’emporter (22-13), mais le score aurait été plus lourd si l’arbitre français, Bernard Marie, qui était le premier arbitre français à officier dans le Tournoi en remplacement de l’Irlandais RW Gilliland, qui s’était blessé en début de deuxième mi-temps, ne s’était montré aussi vétilleux, ne laissant pas le jeu se développer. Ensuite les Français poursuivirent victorieusement sur leur lancée, sauf un match nul contre l’Ecosse à Paris, jusqu’à ce fameux match du 26 mars 1966 à Cardiff contre le Pays de Galles.

Fameux, parce qu’il allait sceller pour de bon le destin de l’association au centre des frères Boniface, avec Jean Gachassin à l’ouverture. Aucune autre équipe au monde ne pouvait se targuer d’avoir pareille attaque que celle du XV de France, avec Darrouy et Duprat aux ailes et Claude Lacaze à l’arrière. Ce jour-là les Français avaient parfaitement joué le coup et assuré leur domination par deux essais de 60 mètres marqués par Duprat et Rupert, les Gallois ne répliquant que par deux pénalités. Les Français auraient d’ailleurs dû ajouter deux points à leur compteur, car Claude Lacaze avait manqué la transformation facile de l’essai de Duprat en mettant la balle sur le poteau droit. Petite cause, grands effets, comme nous l’allons voir !

En effet, à une dizaine de minutes de la fin, alors que les Français étaient tranquillement installés dans le camp gallois, Lilian Cambérabéro, demi de mêlée français, ouvrit sur Gachassin. Celui-ci aurait pu tenter le drop par exemple. Non, cet invétéré adepte du jeu offensif décida d’attaquer la ligne galloise, et apercevant l’ailier gallois S. Watkins esseulé, adressa à Darrouy une balle en cloche qui, arrivée à destination, aurait permis à l’ailier français de marquer un essai sans opposition. Hélas pour Gachassin et le XV de France, une rafale de vent modifia la trajectoire du ballon…qui atterrit dans les bras de S. Watkins qui au bout de 80 mètres de course aplatit dans l’en-but français.

Mais tout n’était pas fini car l’essai ne fut pas transformé, ce qui laissait les Français à un point seulement des Gallois. Et de fait, à la dernière minute, Claude Lacaze eut l’occasion de se rattraper de sa bévue sur l’essai de Duprat, en bénéficiant d’une pénalité à 35 mètres (en coin) des poteaux gallois. Une fois encore ce fut le vent qui eut le dernier mot, car le coup de pied fut dévié hors des poteaux par une rafale encore une fois malvenue. Cette fois c’en était fini des espoirs de notre équipe, et ce furent Gachassin…et les frères Boniface qu’on accusa de la défaite. Si l’ouvreur lourdais ne fut pas condamné définitivement, jamais plus les frères Boniface ne portèrent le maillot tricolore. Guy avait commencé sa carrière internationale à Cardiff, il la terminera six ans plus tard au même endroit…pour la plus grande honte des sélectionneurs de l’époque.

La sanction en effet, avait paru tellement démesurée que le journal l’Equipe fit une souscription auprès de ses lecteurs (un franc chacun) pour envoyer les trois joueurs à Naples, où devait jouer l’équipe de France contre l’Italie deux semaines après le match de Cardiff. La souscription obtint un grand succès et les trois joueurs assistèrent au match dans les tribunes. Quel gâchis ! Désormais les frères Boniface n’allaient plus être que des joueurs de club et des retraités de l’équipe de France, par la faute de sélectionneurs aveugles sur le talent de cette merveilleuse fratrie. Un an et demi plus tard Guy perdait la vie, et laissait son frère orphelin et tout à son chagrin. Décidément la vie aura été dure pour « les Boni » comme on les appelait. Cela dit, tout le monde a oublié le nom de ceux qui les ont condamnés, mais chacun de ceux qui les ont vu évoluer ont en mémoire leurs multiples exploits, ces passes croisées qu’ils exécutaient les yeux fermés, bref tout ce qui faisait la beauté du rugby à cette époque. Un dernier mot enfin : quel était le meilleur des deux Boniface ? Réponse de Bernadet l’ancien arrière ou ailier de Lourdes : « le meilleur des deux Boni, c’est celui qui n’a pas le ballon ». On ne peut rien ajouter de plus.

Michel Escatafal

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3 commentaires on “Merveilleux frères Boniface…”

  1. redtorso dit :

    petit tectificatif ….le France-Ecosse de 1966 se termina, comme vous le précisez, par un match nul mais à …….Murrayfield .Match nul très chanceux car les avants de Campbell-Lamerton passèrent le 8 de devant à la moulinette :-(…….

  2. meyrignac jacques dit :

    Les français n’ont pas de dieuX, mais s’ils devaient Y en avoir ils s’appeleraient BONI


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