Solingen, le chef d’oeuvre de Louison Bobet

Parmi les Français qui furent champion du monde sur route il y a évidemment Louison Bobet, dont on oublie qu’à ce jour il figure à la troisième place des plus beaux palmarès du cyclisme français, derrière Jacques Anquetil et Bernard Hinault. Mais sur le plan de la diversité Bobet se rapproche davantage de Bernard Hinault que de Jacques Anquetil, parce que le coureur normand se consacrait essentiellement aux courses par étapes, et que son palmarès sur les classiques d’un jour se limite à Liège-Bastogne-Liège en 1966 et Gand-Wevelgem en 1964, auxquelles il faut ajouter Bordeaux-Paris en 1965.

Or si Louison Bobet a aussi gagné Bordeaux-Paris (1959), la plus longue des courses d’un jour aujourd’hui disparue (depuis 1988), il a aussi remporté Milan-San Remo (1951), le Tour des Flandres (1955), Paris-Roubaix (1956) ou encore le Tour de Lombardie (1951), sans oublier évidemment le championnat du monde à Solingen en 1954, qui fut sans doute le chef d’œuvre de sa carrière, et qui lui permettait de s’affirmer comme l’incontestable numéro un mondial du cyclisme.

Louison Bobet était un coureur très complet, à la fois excellent grimpeur, très bon rouleur comme en témoigne sa victoire dans le Grand Prix des Nations en 1952, et capable de battre au sprint les meilleurs routiers-sprinters dans une course dépassant les 200 km. C’est d’ailleurs cet ensemble de qualités qui explique la richesse et la variété de son palmarès. Cependant il lui est arrivé aussi de remporter des grandes victoires en finissant détaché, comme seuls savent le faire les plus grands champions. Il le fit dans certaines grandes étapes de montagne du Tour de France, empruntant des cols mythiques comme l’Izoard ou le Ventoux pour lesquels il avait une affection particulière, mais aussi lors de son championnat du monde victorieux en  1954, où pourtant il dut faire face à la malchance au plus mauvais moment. C’est dire combien il était fort ce jour-là, et serais-je tenté de dire cette année-là, car avant ce championnat du monde il avait remporté le deuxième de ses trois Tours de France.

Jusque-là seul Georges Speicher avait gagné le Tour de France et le championnat du monde la même année (1933), mais pas le grand, l’immense Fausto Coppi, lequel participait à ce championnat du monde dont il était le tenant du titre acquis l’année précédente à Lugano, et qui fut le premier à féliciter Bobet après son exploit. Cela dit Coppi, comme les autres, n’exista pas vraiment face à la furia du Français qui n’imaginait pas d’autre issue à cette course que la victoire, comme il l’avait confié à Daniel Dousset, son manager le matin même de l’épreuve : « Si je ne suis pas un champion du monde aujourd’hui, je ne le serai jamais ».  Il fallait qu’il soit vraiment sûr de lui  pour faire pareille affirmation, quand on sait que devenir champion du monde n’est jamais chose aisée, même sur un circuit aussi sélectif que celui de Solingen. D’ailleurs Coppi lui-même attendit l’année 1953 pour endosser le maillot arc-en-ciel des routiers, un maillot qui s’est toujours refusé à des coureurs comme Bartali, Magni, Koblet, Anquetil ou plus tard Sean Kelly, pourtant grand chasseur de classiques.

Mais revenons à ce 22 août 1954 sur le circuit de Solingen baigné par la pluie, pour noter qu’après l’attaque matinale du Français Robert Varnajo et de l’Italien Gismondi qui ne relayait pas, on assista à une offensive de Coppi qui écréma tellement le peloton qu’à cinquante kilomètres de l’arrivée, les deux fuyards furent rejoints par un groupe de six coureurs comprenant Coppi, Schaer, Gaul, et les trois Français Bobet, Anquetil et Forestier. Mais un peu plus tard Anquetil et Forestier vont décrocher du groupe, tout comme les deux échappés matinaux, car Bobet avait décidé de durcir la course. Et à une vingtaine de km de l’arrivée, suite à une nouvelle accélération dans la longue côte du circuit , il se retrouva avec pour seuls compagnons le Luxembourgeois Charly Gaul, le Suisse Schaer, et Fausto Coppi. Ce dernier, qui relevait d’une fracture du pariétal, allait se faire décramponner juste avant le sommet de la côte avant de chuter dans la descente mouillée. Charly  Gaul n’allait pas résister beaucoup plus longtemps que le Campionissimo, ce qui fait que deux hommes se retrouvaient en tête au moment d’aborder l’avant dernier tour, le Suisse Schaer et Louison Bobet lui-même, Gaul étant déjà à plus de trente secondes. Détail amusant, Bobet et Schaer avaient fini le Tour de France avec le maillot vert pour Schaer et le jaune pour Bobet, comme l’année précédente. Cela dit notre Breton était plus rapide que le coureur suisse, et donc avait toutes les chances de l’emporter au sprint si la tête de la course en restait là jusqu’à l’arrivée.

Hélas pour le champion breton, alors que les journalistes affûtaient leurs stylos pour écrire sur le triomphe de Bobet, celui-ci fut victime d’une crevaison au début du dernier tour, juste après avoir passé le poste de ravitaillement, ce qui fut sa chance dans son malheur.  En effet, à peine avait-il ressenti la crevaison qu’il s’arrêta, revint en arrière sur moins d’une centaine de mètres afin de récupérer un nouveau vélo. L’opération fut très rapide, mais pendant ce temps Schaer n’avait pas attendu son rival, et comptait presque une minute d’avance à un peu plus d’une dizaine de kilomètres de l’arrivée.

Pour toute autre que Bobet à ce moment  la cause aurait été entendue, mais Louison ne sentait pas les pédales ce jour-là et, malgré un vélo qui n’avait pas les mêmes braquets que le précédent, il réussit à rejoindre Schaer dans la dernière ascension de la côte de Balhaüsen  avant de le déposer un peu plus loin, et l’emporter à l’issue des 240 km de course avec 12 secondes d’avance. Il était champion du monde et il put savourer sur le podium la remise du maillot arc-en-ciel et le son de la Marseillaise. Et pour couronner la fête le jeune Jacques Anquetil, qui n’avait que vingt ans, finit à la cinquième place, juste devant Robert Varnajo et Jean Forestier.

Michel Escatafal

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