Morelon : docteur ès piste

Parmi les plus brillants représentants du sport français, il y en a un dont la réputation a tellement fait le tour du monde qu’il est aujourd’hui en Chine (jusqu’aux J.O. de Londres l’an prochain).  Il s’appelle Daniel Morelon, et c’est le plus titré de nos pistards, bien que notre pays manque cruellement d’infrastructures dans le domaine du cyclisme sur piste, contrairement à son pays d’adoption où, de son propre aveu, il a la chance de disposer d’installations au top niveau. On remarquera au passage que personne en Chine ne s’est préoccupé de son âge, pour encadrer les sprinteurs de ce pays (hommes et femmes), et participer à l’installation d’un Centre National de cyclisme à Pékin, alors qu’en France on lui a gentiment demandé de se retirer en 2005…parce qu’atteint par la limite d’âge. Il est vrai que chez nous, vu le peu de moyens consacrés à la piste, il n’y a pas de place pour énormément de techniciens, et aujourd’hui c’est Benoît Vêtu qui s’occupe du centre d’Hyères, alors que Florian Rousseau, multiple champion du monde et olympique, est aujourd’hui entraîneur de l’équipe de France de sprint à l’INSEP.

Si je parle de Daniel Morelon, c’est parce qu’en zappant j’ai découvert il y a quelques jours un reportage de la chaîne chinoise CCTV sur notre ancien champion, ce qui prouve qu’en Chine il est quelqu’un d’important, alors qu’en France seuls les passionnés de vélo le connaissent. Et pourtant, à la fin des années 60 et dans les années 70, Morelon était une star connue et reconnue sur les vélodromes du monde entier…à défaut d’en être une en France, sauf tous les quatre ans aux Jeux Olympiques. Cela est d’autant plus surprenant aux yeux des étrangers que Daniel Morelon, né en avril 1944 à Bourg-en-Bresse, a un palmarès tout à fait énorme, puisqu’il a été sept fois champion du monde de vitesse amateurs, mais aussi double champion olympique en 1968 et 1972, sans oublier un titre olympique et un titre mondial avec son ami Trentin en tandem. Il a aussi détenu plusieurs records mondiaux, notamment celui du 200 m départ lancé sur piste couverte en 10s72/100 (novembre 1966).

Si j’ai employé le mot « amateurs », c’est parce qu’à cette époque l’élite du cyclisme sur piste, notamment en vitesse, se trouvait dans les rangs amateurs et non chez les professionnels, le titre de cette catégorie revenant à des coureurs dominés par Morelon et d’autres coureurs de l’Est européen quand ils étaient amateurs. En fait un seul coureur aurait pu l’inquiéter, peut-être, s’ils avaient concouru ensemble dans la même catégorie, le Japonais Nakano (né en 1955), qui remporta le titre chez les professionnels à dix reprises entre 1977 et 1986. Cela étant, ces deux coureurs avaient peu de chance de se rencontrer, en raison de la différence d’âge et surtout du fait que Nakano, champion de keirin dans son pays, était professionnel, donc interdit à l’époque de Jeux Olympiques. De la même façon, les meilleurs pistards des pays de l’Est européen, pourtant très forts, n’avaient pas le droit de participer à des compétitions professionnelles jusqu’en 1990. Bref, une ségrégation idiote qui nous aura empêché de savoir quel était la réelle valeur de Nakano face à Morelon (même en fin de carrière), ou à des coureurs comme les Allemands de l’Est Hesslich, Hubner, le Soviétique Kopylov ou encore le Tchèque Tkac, dont je reparlerai.

 Morelon rencontrera quand même une fois Nakano, en 1980, et subira une défaite, mais il faut préciser que Morelon faisait son retour à la compétition après avoir pris sa retraite fin 1977. En fait il avait repris une licence dans le seul but d’aider les organisateurs des championnats du monde sur piste professionnels à Besançon, dont le moins que l’on puisse est qu’ils ne suscitaient aucun engouement. Il faut savoir en effet qu’à cette époque, il n’y avait pas de championnat du monde amateurs l’année des Jeux Olympiques. Cela dit, la fin ne fut pas trop triste puisque Morelon obtint la médaille de bronze en vitesse et l’argent au keirin. Pas mal pour un retraité ! Il est vrai qu’il ne pouvait avoir que de beaux restes, tellement il a remporté de victoires entre 1964 et 1977, au point d’être considéré comme « l’artiste de l’après-guerre » par ceux qui estiment que le sprint est un art. A ce propos, Morelon peut regretter d’être né trop tard, car à l’âge d’or du cyclisme (dans les années 50), notamment lors des grandes soirées d’hiver sur les vélodromes européens ou américains, il serait très vite passé professionnel et aurait gagné beaucoup d’argent.

Essayons à présent de voir quelles furent ses plus belles victoires, en précisant que l’exercice est évidemment très difficile. SI l’on en croit Daniel Morelon lui-même, la victoire qui lui tient le plus à cœur est celle qu’il remporta aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, confirmant ainsi le titre acquis en 1968 face à l’Italien Turrini. Ce fut d’ailleurs de nouveau une finale cent pour cent occidentale, si j’ose dire, puisqu’elle l’opposait à l’Australien Nicholson qui remportera le titre chez les professionnels en 1975 et 1976, preuve que les amateurs ou considérés comme tels (en fait les amateurs des pays de l’Est vivaient essentiellement du cyclisme) étaient plus forts que les professionnels. Ce Nicholson était d’ailleurs un adversaire redoutable parce qu’il avait, avant les J.O. de Munich, obligé Morelon à courir une troisième manche à Aarhus, Los Angeles ou Odensee, pour l’emporter. Et de fait la finale fut plus serrée que ne l’indique le score de deux manches à zéro, parce que la deuxième se joua pour quelques centimètres.

Cette victoire arrivait aussi au moment où notre sprinter atteignait sa plénitude (28 ans), c’est-à-dire à une période où il était pratiquement imbattable. Non seulement il était toujours aussi rapide, ayant conservé son fameux finish, mais en plus il faisait preuve d’une science de la course tout à fait extraordinaire. Bref, il était au sommet de son art, et cet ensemble de qualités lui permettait de se maintenir au-dessus de la concurrence, pourtant très rude avec outre Nicholson, des concurrents comme le Soviétique Phakadze qui avait battu à deux reprises le record du monde du 200m lancé en plein air (10s69 et 10s61), ou encore le Norvégien Pedersen, l’Allemand Raasch, le Français Quyntin,  ou le Tchèque Anton Tkac, peut-être le plus valeureux des concurrents de Morelon.

D’ailleurs c’est Tkac qui allait causer à Daniel Morelon la plus grosse déception de sa carrière, en le privant d’une troisième médaille d’or consécutive aux J.O. de Montréal en 1976. Ce Tkac n’était pas un inconnu, puisqu’il avait remporté le titre mondial en 1974 (il sera de nouveau champion du monde en 1978), et en plus c’était un adversaire coriace. Il battra Morelon par deux manches à une, la belle montrant que Morelon commençait à accuser le poids des ans. Il remportait néanmoins une médaille d’argent qui manquait à sa collection olympique, puisqu’il avait eu une médaille de bronze lors de ses premiers J.O. à Tokyo en 1964. La boucle était bouclée pour Morelon, de la meilleure des façons, après une carrière qui aura réellement commencé en 1962, année où il disputa le challenge « Rustines » (épreuve de détection pour les jeunes) avec des boyaux de route, terminant à la deuxième place, et surtout repéré par le professeur ès piste qu’était Louis Gérardin, lui-même ancien champion du monde amateur (1930), qui allait lui apprendre énormément de choses, notamment  sur le plan technique, l’aidant à assimiler les finesses de la piste et à optimiser sa préparation pour les échéances importantes.

Cet enseignement lui servira d’autant plus, qu’en 1978 il remplacera ce même Toto Gérardin comme entraîneur national du sprint, avant de prendre la responsabilité du pole sprint d’Hyères en 1990. Dans ces fonctions il aura la joie de voir couronner des championnes comme Félicia Ballanger, multiple championne du monde et triple championne olympique (vitesse et 500m) à  Atlanta (1996) et Athènes (2000), mais aussi Nathalie Lancien, championne olympique de la course aux points (1996), et Laurent Gané champion olympique et multiple champion du monde de vitesse par équipes, double champion du monde de vitesse (1999, 2003) et champion du monde de keirin (2003). Le professeur était devenu aussi compétent que celui qui l’avait formé comme coureur et comme entraîneur. Daniel Morelon pouvait être fier du devoir accompli, car il avait rendu à la piste ce qu’elle lui avait donné. Il pouvait partir pour la Chine…en espérant qu’une ou un de ses élèves ne barre pas la route d’un titre olympique à un Français. Cela dit, personne ne lui en voudra pour autant.

Michel Escatafal

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2 commentaires on “Morelon : docteur ès piste”

  1. guesdon dit :

    Génial ton article. Magnifique même ! Un passionné de la piste

  2. INGERT dit :

    Bel article .
    2 choses :Daniel est né le 24 juillet 1944 . Il a eu le grand malheur de perdre son petit Francis si déluré .Il n’avait plus la tête à faire du vélo et il faut se rappeler les larmes sur le podium de son dernier titre dédié à la mémoire de son fils !
    Un TRES GRAND CHAMPION si peut connu et reconnu !
    bernard


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