Un record du monde du 400m qui ne pouvait qu’appartenir à l’histoire

Parmi les grands records en athlétisme, ceux dont on se rappelle parce qu’ils ont tenu très longtemps comme record du monde, il y a celui du 400 mètres établi par Lee Evans le 18 octobre 1968 aux Jeux Olympiques de Mexico, qui ne sera battu que 19 ans et 9 mois plus tard. Tout d’abord ce record fut mémorable parce qu’il constitue encore une performance extraordinaire de nos jours, largement supérieur par exemple au record d’Europe de Schonlebe (44s33 en 1987). Combien de coureurs ont fait mieux que Lee Evans à ce jour ? Très peu, c’est-à-dire six, dont le successeur d’Evans sur les tablettes mondiales, Harry Butch Reynolds, qui avait réalisé 43s29 en 1988 à Zurich, qui fut suspendu deux ans plus tard pour dopage. Les autres sont l’actuel recordman, Michael Johson (43s18 en 1999), Jeremy Wariner (43s45 en 2007), Quincy Watts (43s50 en 1992), LaShawn Merritt (43s75 en 2008) qui fut lui aussi suspendu pour dopage en 2010, et Dany Everett (43s81 en 1992). Par ailleurs, avec son temps de 43s86, il aurait remporté la médaille d’or aux derniers championnats du monde à Daegu, puisque le vainqueur Kirani James (Grenade) a réalisé 44s60 devant LaShawn Merritt qui a couru en 44s63. Donc, même corrigés en tenant compte de l’altitude, les 43s86 d’Evans ont été un véritable exploit il y a quarante trois ans.

Ensuite parce que ce record du monde fut établi suite à l’expulsion du village olympique de Mexico de Tommie Smith et John Carlos, amis d’Evans, qui n’ont pas hésité à manifester sur le podium lors de la remise des médailles du 200m. Ces deux athlètes, qui avaient terminé respectivement premier et troisième du 200m, ont décidé de protester contre le sort réservé aux Noirs des Etats-Unis, en levant leur poing ganté de cuir noir et en baissant les yeux devant les bannières étoilées de leur pays.  Par parenthèse, suite à cette manifestation, Tommie Smith ne reviendra jamais sur une piste. Et c’est d’autant plus dommage, qu’il était âgé de 24 ans, et qu’il était donc appelé à un avenir d’autant plus radieux qu’il était aussi fort sur 200m que sur 400m, plus fort qu’Evans sur le tour de piste.  Rappelons qu’il a remporté le titre olympique sur 200m en 19s83, devant l’Australien Norman, avec une élongation à la cuisse qu’il s’était fait la veille en demi-finale, et en coupant son effort à une quinzaine de mètres de la ligne. Combien aurait-il réalisé sans sa blessure et s’il avait couru à fond jusqu’au bout ? Sans doute autour de 19s60.

Tommie Smith nous ramène indirectement à Lee Evans, parce que ce dernier a eu la chance que Smith décide de se consacrer uniquement au 200m. En effet, en mai 1967, T. Smith bat nettement Lee Evans lors d’une réunion à San Jose sur 440 yards, réalisant 44s8 sur la distance (44s5 au 400m) contre 45s3 à Evans. Mais cela ne sera pas suffisant pour que Tommie Smith insiste sur 400m, préférant nettement le demi-tour de piste où il est intouchable. Et donc il va laisser le champ libre à Lee Evans pour les J.O. de Mexico, même si Evans était  loin d’avoir la certitude de gagner l’or olympique, ne serait-ce qu’en raison du passage obligé que représentent les sélections américaines, plus difficiles que les J.O. eux-mêmes. Toutefois il se qualifiera aisément  en remportant la finale des sélections en 44s, devant Larry James en 44s1, Ron Freeman en 44s6 et Matthews qui prendra la quatrième place, synonyme d’une place dans le relais 4x400m. La tâche d’Evans était d’autant plus aisée que son principal rival supposé, Collett, qui avait réalisé le même temps que lui en demi-finale, s’est littéralement effondré en finale.

Bref tout allait bien pour Evans en vue des J.O., mis à part la petite contrariété que lui avait causée la non homologation de ses 44s, ce qui constituait le record du monde, pour une sombre affaire de chaussures qui comptaient un trop grand nombre de pointes. Mais tout cela n’était rien à côté de ce qui l’attendait quelques semaines plus tard à Mexico. Pourtant tout avait bien commencé aux J.O., avec des qualifications faciles jusqu’en finale, même si la montée en puissance de Larry James l’inquiétait quelque peu. Mais la veille de la finale a lieu cette fameuse cérémonie protocolaire du 200m, qui mit Evans dans l’obligation morale de se solidariser avec Smith et Carlos. Du coup il décide de déclarer forfait, ce qui donne encore plus de poids à l’entreprise de ses deux copains, lesquels en revanche ne veulent pas entendre parler de son forfait. Son entraîneur, Bud Winter, s’y met aussi, et finalement suite à un ultime appel de Carlos et Smith, Evans flanche et décide de disputer la finale du 400m.

Cela va le mettre dans un état de surexcitation exacerbé, au point de prendre un départ canon (10s7 aux 100m), et de poursuivre son effort jusqu’aux trois cents mètres, avant de faiblir un peu sur la fin où il vit revenir dangereusement son rival, Larry James. Il avait gagné sa finale, pour ses copains Smith et Carlos, et pour  tous les Noirs américains qui luttaient pour leurs droits. Comble de bonheur, il venait de réaliser un exploit phénoménal en parcourant le tour de piste en 43s86, ce qui constituait un nouveau record du monde que, cette fois, on ne pouvait pas lui prendre. A noter que James finira à un mètre d’Evans en 43s9, alors que Freeman sera crédité de 44s4. Au passage c’était le deuxième énorme exploit consécutif de l’après-midi, juste après celui  de Beamon en longueur avec ses 8m90.

Mais Evans, tout à sa joie, n’oubliait toujours pas ses copains Carlos et Smith, et c’est avec un béret noir et des chaussettes de la même couleur que les trois médaillés du 400m se rendirent à la cérémonie du podium, saluant ensuite la foule avec la médaille autour du cou, les poings levés et sans gant. Allait-on sanctionner de nouveau les héros du 400m ? Non, car les Américains ne voulaient pas prendre le risque de perdre une médaille d’or, et  Evans, James, Freeman, plus Matthews, vont écraser le relais 4x400m en pulvérisant le précédent record du monde (1966), le faisant passer de 2mn59s6 (avec  déjà T. Smith et Evans) à 2mn56s1, Freeman bouclant son relais en 43s2, James en 43s8, Evans en 44s1 après que Matthews eut lancé le relais en 45s. Les adversaires n’avaient pas existé à côté de ce quatuor, même si le Kenya réalisera le même temps que le précédent record du monde. Au passage, on peut constater l’avantage que procure l’altitude sur les distances de sprint (moins de 60 s).

Ce sera le chant du cygne d’Evans qui ne réussira plus jamais d’exploit, n’arrivant même pas à se qualifier pour les épreuves individuelles des J.O. de 1972, puisqu’il terminera quatrième ce qui le qualifiait pour le relais. Mais l’attitude jugée irresponsable sur le podium de Matthews, vainqueur du 400m, et de son second Collett, s’amusant pendant l’hymne américain, provoqua leur exclusion des J.O. et empêcha Evans de participer au relais 4x400m, les Etats-Unis n’ayant pas suffisamment  de coureurs valides pour remplacer Matthews et Collett . Ensuite Evans deviendra entraîneur dans le pays de ses ancêtres africains, au Nigéria, obtenant même en tant que coach une médaille de bronze aux J.O. de Los Angeles en 1984. En tout cas il laissera à la postérité le souvenir de ses deux médailles d’or à Mexico doublées de deux records du monde, avec ce deuxième podium historique sur fond de revendications pour le peuple afro-américain. Nombre d’entre nous se rappellent ces épisodes qui aujourd’hui paraissent très lointains, comme les Français se rappellent aussi avec émotion de la victoire sur 400m de Colette Besson à ces mêmes Jeux Olympiques.

Michel Escatafal

Publicités


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s