Mohamed Ali : “ I’m not the greatest; I’m the double greatest”. Oui, pour la postérité

Le 17 décembre aura lieu en Allemagne (Dusseldorf) un grand combat de boxe…avec un Français, Jean-Marc Mormeck, qui sera opposé à un des meilleurs boxeurs  actuels, toutes catégories confondues, l’Ukrainien Wladimir Klitschko, pour les titres WBA, IBO, IBF et WBO des poids lourds.  Le dernier combat de W. Klitschko remonte au mois de juillet, où il avait battu aux points sans la moindre discussion, David Haye…qui avait battu en 2007 J.M. Mormeck en lui prenant ses couronnes mondiales en lourds-légers. Voilà pour la présentation d’un combat a priori extrêmement difficile pour le Français, mais sait-on jamais ? Après tout, qui aurait misé un dollar sur Douglas quand il battit Tyson à Tokyo en 1990, combat a priori très déséquilibré, au point que personne ne voulait l’organiser aux Etats-Unis ? Malgré tout, quelle que soit sa qualité, ce sera très délicat pour Mormeck contre celui qui est sans doute le meilleur des deux frères, en tout cas le plus jeune et le plus talentueux. Si je dis cela c’est parce qu’il fut champion olympique des super-lourds aux Jeux Olympiques d’Atlanta en 1996 à l’âge de 20 ans. Et champion olympique, c’est toujours une référence en boxe, parce que cela signifie être le meilleur parmi les jeunes du monde entier. En outre, la boxe amateur est la seule qui soit organisée sur le modèle des autres fédérations sportives.

Cela étant, il est difficile de comparer les mérites de deux frères qui dominent la catégorie des lourds depuis le début des années 2000, ayant trusté toutes les couronnes mondiales dans les diverses fédérations…en prenant bien soin de ne jamais se rencontrer, suivant en cela une promesse faite à leur mère. D’ailleurs leur histoire est singulière déjà par leur parcours familial et universitaire. Leur père en effet était colonel dans l’armée soviétique, ce qui a amené la famille Klitschko à voyager beaucoup dans et hors de l’URSS, un père qui a participé aux opérations de décontamination autour de la centrale nucléaire Tchernobyl avec les séquelles que l’on imagine. Les frères Klitschko ont aussi longtemps fréquenté l’université (ils sont docteur en sciences du sport), et ils sont installés en Allemagne où leur popularité est immense, ce qui ne les empêche pas de faire de la politique dans leur pays d’origine, l’Ukraine. Et en plus ce sont des hommes d’affaires avisés. Bref, les deux frères sont deux « personnages » comme on dit, mais aussi de redoutables boxeurs, comme en témoigne leur palmarès avec respectivement 3 défaites pour Wladimir à côté de 56 victoires dont 49 avant la limite, et 2 défaites pour Vitaly contre 43 victoires dont 40 avant la limite. Quel bilan !

Enfin, espérons que Mormeck se transcende et qui sait ? En tout cas j’espère qu’il touchera une grosse bourse,  car en plus il va défier son adversaire devant 50.000 spectateurs qui seront tous acquis à la cause de l’Ukrainien. Cela dit, il fera ce combat sans peur et sans reproche, dans l’espoir d’être «  le meilleur du monde » et le plus grand boxeur français de l’histoire ». Simplement, tout en saluant son enthousiasme, il faut faire remarquer à Mormeck qu’avant lui il y a quand même eu quelques très grands boxeurs en France, notamment Carpentier dans les années 20, ou encore Cerdan dans les années 40, sans oublier Robert Cohen et Halimi dans les années 50, lesquels furent de vrais champions du monde…à une époque où la boxe n’avait qu’un champion du monde dans chacune des huit catégories, à une époque aussi où l’on était dans l’âge d’or de la boxe.

Cette formule « meilleur du monde » fait aussi penser à un immense champion, que beaucoup considèrent comme un des plus grands champions de tous les temps, Mohamed Ali, que le monde de la boxe a découvert sous le nom de Cassius Clay aux Jeux Olympiques de Rome (1960), où il avait remporté, à l’âge de 18 ans, la médaille d’or chez les poids mi-lourds, en pulvérisant tous ses adversaires y compris en finale où il affrontait le Polonais Pietrzykovski. Tous ceux qui ont assisté à ses combats avaient deviné que ce boxeur allait marquer son époque. Et de fait, il allait devenir « le plus beau poids lourd » de l’histoire, à défaut sans doute d’être « le plus grand » comme il se proclamait lui-même. Une chose est sûre, même si un Rocky Marciano ou un Joe Louis ont peut-être été plus forts que lui, aucun des plus grands poids lourds de l’histoire n’aura jamais eu une aura comme la sienne. Aucun d’eux n’aura été comme lui une bête de scène, aucun non plus n’aura autant fait que lui sur le plan politique, ayant eu le courage de refuser d’aller combattre au Vietnam en 1967, ce qui signifie qu’il a perdu trois ans de sa vie sur les rings au meilleur moment de sa carrière.

Mais reprenons justement le cours de la carrière de cet extraordinaire boxeur, dont le grand-père était esclave, qui fut appelé Cassius Clay par le patron de son père, et qui s’appela Ali à partir de 1964, date de sa conversion à l’Islam. Après sa belle carrière amateur ponctué par un titre olympique et deux victoires dans les « Golden Gloves », il fit ses grands débuts chez les professionnels en 1960, et se fit vraiment connaître à partir de 1962, battant en novembre un boxeur légendaire qui était aussi son entraîneur, Archie Moore, par K.O. au quatrième round. Ensuite il allait attendre à peine un an et demi pour disputer son premier championnat du monde en février 1964, à Miami Beach, contre le tenant du titre Sonny Liston, surnommé « l’Ours ». Il vaincra ce redoutable adversaire par K.O. au septième round, et remportera la revanche un an plus tard en mettant K.O. à la première reprise son adversaire. Ce fut à cette époque que le monde découvrit son show, insultant copieusement son adversaire lors de la pesée, et affirmant à la face du monde qu’il était le meilleur.

Tout cela évidemment ne pouvait que contribuer à faire de ses combats des évènements planétaires, pour le plus grand bonheur des promoteurs du monde entier. Car Ali appartenait au monde du spectacle, d’autant qu’il était très grand (presque 1.90 m)  et très mobile (à peine 100 kg), ce qui lui permettait de danser et piquer ses adversaires « comme une abeille », volant autour d’eux « comme un papillon ». C’est d’ailleurs sur ce plan, avec sa garde basse et les bras le long du corps, qu’il se singularisait dans la catégorie des poids lourds, parce que sa mobilité et son style faisaient irrésistiblement penser à Ray Sugar Robinson, roi des poids moyens, et sans doute le plus beau spécimen de boxeur  que l’on n’ait jamais vu avec l’autre Ray Sugar, Leonard. Mais comme je l’ai écrit auparavant, Ali pesait autour de 100 kg ! Et même s’il n’était pas réellement un vrai puncheur, comme Leonard, il finissait quand même par gagner ses combats avant la limite (37 sur 56 victoires), tellement ceux-ci s’étaient épuisés à courir après lui dans tous les endroits du ring. C’est ainsi qu’il conservera son titre de champion du monde contre Floyd Patterson (K.O. à la 12è reprise), qui pourtant était lui aussi un boxeur très mobile pour un poids lourd.

Ensuite la carrière d’Ali se poursuivit de la plus brillante des manières, conservant son titre sans problème jusqu’en 1967, contre des adversaires plus ou moins forts, en tout cas inférieur à lui. Ainsi il battit Chuvalo le Canadien, les Britanniques Cooper (premier boxeur à l’envoyer au tapis) et London, Mildenberger l’Allemand ou encore Cleveland Williams et Ernie Terrell. Ce dernier avait récupéré le titre WBA laissé vacant par Ali…parce que cette fédération l’avait destitué de son titre pour des raisons obscures (illégalité de son combat revanche contre Liston), mais Ali réunifiera le titre en 1967 en battant largement aux points ce même Terrell, avant de battre Zora Folley (K.O. à la 7è reprise), pour lequel Ali avait beaucoup de considération. Cela dit, malgré toutes ces victoires qui en faisaient le digne successeur de Joey Louis, dont il était un fervent admirateur, Ali commençait à agacer la classe politique avec ses prises de position depuis sa conversion à l’Islam (1965) et son adhésion aux Black Muslims, dont une des figures de proue était Malcom X. C’est à partir de ce moment d’ailleurs qu’il va devenir aussi une personnalité américaine bien au-delà de son rôle de boxeur, ce qui le conduira à devenir objecteur de conscience en 1967, risquant même cinq ans de prison, ce qui marquera la fin de sa première partie de carrière jusqu’en 1970…alors qu’il était dans la force de l’âge, puisqu’il n’avait que 25 ans.

Cela me fait penser un peu à la vie de Fausto Coppi, contraint par la guerre à faire une croix sur sa carrière au moment où il atteignait sa plénitude. Fermons la parenthèse, pour noter que plus jamais Ali ne sera le même au cours de sa seconde carrière….même si nombre de grands boxeurs se seraient contentés des performances qu’il réalisa. Mais Ali n’était pas seulement un grand boxeur, c’était un super champion, et donc la barre était nécessairement plus haute pour lui. Cela dit, tout avait bien recommencé pour lui, puisqu’il allait donner la leçon (K.O. 3è reprise), pour son vrai combat de reprise, à l’espoir blanc, Jerry Quarry, après avoir récupéré sa licence en 1970. Ensuite il se préparera pour son vrai grand combat de retour contre Joe Frazier, dont on disait qu’il était son ami dans la vie. Je ne sais pas si c’était la réalité, mais ce que je sais c’est que Frazier était un terrible démolisseur, et Ali plus tout à fait le même combattant comme en témoigne sa victoire laborieuse contre un Argentin, Bonavena, qui a certes été mis K.O. au 15è round, mais qui aurait gagné ce combat, avec pour enjeu le titre de champion d’Amérique du Nord, s’il s’était déroulé comme de nos jours en 12 reprises.

Malgré tout Ali est confiant avant d’affronter Frazier, pour ce que certains ont appelé une nouvelle fois « le combat du siècle », entre le virtuose qu’était resté Ali même si la partition n’était plus aussi fine, et le frappeur redoutable et redouté qu’était Frazier. En fait le 8 mars 1971, ce fut un drôle de combat qu’Ali domina jusqu’au 11è round…pour finir par le perdre dans les trois dernières minutes, en allant au tapis lourdement. Il se releva, mais il n’en pouvait plus et perdit son invincibilité. Cela étant, il se vengera presque trois ans plus tard en terrassant Frazier dans une revanche sanglante qui lui tenait à cœur, et qui lui permettait de défier la nouvelle terreur des poids lourds, Georges Foreman, un effrayant puncheur. Ce combat eut lieu à Kinshasa (République Démocratique du Congo), le 30 octobre 1974, avec une bourse de 5 millions de dollars pour chaque boxeur, et contre toute attente, déjouant tous les pronostics qui donnaient Foreman vainqueur, Ali l’emporta par K.O. au 8è round, pour le plus grand plaisir des 50.000 spectateurs présents, tous supporters d’Ali, et qui pour une bonne part criaient « Ali, boma yé », que l’on peut traduire par «Ali, tue-le ».

Et pourtant, le début du combat ressembla au scénario que tout le monde avait écrit avec un Foreman qui cognait sur son adversaire pour lui asséner de véritables coups de massue. Mais Ali plia souvent, bondissant parfois des cordes sur les coups, mais jamais ne rompit jusqu’à la quatrième reprise où le combat commença à s’équilibrer, Foreman faisant part de ses premiers signes de découragement. A la sixième reprise, c’est Ali qui commence à prendre l’avantage, preuve que le combat avait changé d’âme. Enfin au huitième round Ali touche Foreman d’un direct du gauche doublé d’un large crochet droit plongeant qui cisaille Foreman. Foreman K.O., quel exploit de la part d’Ali ! Il faut rappeler, pour mesurer la portée de ce qu’a réalisé ce soir-là Ali, que Foreman avait vaincu avant la limite Frazier en 1973, mais aussi Ken Norton, un des meilleurs poids lourds de la décennie, vainqueur d’Ali l’année précédente. Et voilà comment Ali se retrouva de nouveau au sommet en étant redevenu l’incontestable champion du monde des poids lourds.

Ce sera son chant du cygne au plus haut niveau, même s’il bat une nouvelle fois Frazier (qui n’était plus que l’ombre de lui-même) le 1er octobre 1975 à Manille (Philippines), avec encore une énorme bourse à la clé (6 millions de dollars). Ensuite il battra de justesse Norton en 1976, mais Mohamed Ali n’est plus du tout le champion qui battit Foreman, et encore moins celui de sa première carrière. Il continuera sa carrière jusqu’en 1981, mais il y a longtemps qu’on ne le considère plus comme le roi des poids lourds, même s’il battit Léon Spinks dans un combat revanche, redevenant pour la troisième fois champion du monde. Il terminera sa carrière au plus haut niveau, en essayant de conquérir une quatrième fois le titre des lourds, ce qui aurait constitué un record, contre  Larry Holmes, son ancien sparring-partner, mais il sera nettement battu face à un adversaire de sept ans plus jeune que lui, et qui l’a pourtant ménagé jusqu’au 11è round (jet de l’éponge) en raison de l’admiration qu’il avait pour lui. Le temps d’Ali était définitivement passé.

Il n’en reste pas moins que la postérité retiendra de lui son extraordinaire talent, et cette manière unique qu’il avait de faire le spectacle, comme je l’ai dit précédemment.  Son palmarès témoigne aussi qu’à défaut d’être le plus grand, il fut quand même un des plus grands, avec ses 56 victoires (dont 22 en championnat du monde) et seulement 5 défaites. Il se retira des rings riche, contrairement à nombre de ses prédécesseurs qu’il ne voulait surtout pas imiter, affirmant : « Je ne partirai pas en minable, comme les boxeurs d’autrefois. On ne dira pas que je me suis payé une Cadillac et une ou deux nanas blanches, et que je n’avais plus un sou à la fin de ma carrière ». Hélas pour lui, il fut atteint à l’âge de 40 ans de la maladie de Parkinson, mais cela ne l’empêcha pas de continuer à militer pour les bonnes causes, ou à se consacrer à ses activités religieuses, et de retrouver la gratitude de la nation américaine, puisqu’il alluma la flamme olympique à Atlanta en 1996. Enfin, il a eu le plaisir de voir sa fille Leila devenir championne du monde de boxe  à son tour, même s’il n’avait pas un goût prononcé pour la boxe féminine, ce que pour ma part je comprends parfaitement.

Michel Escatafal

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One Comment on “Mohamed Ali : “ I’m not the greatest; I’m the double greatest”. Oui, pour la postérité”

  1. Doudounaldo dit :

    Je suis plus qu’impatient de voir ce combat ! Une des rares occasions de donner une place de choix dans les médias français à ce noble art qu’est la boxe.


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