La razzia est-africaine sur les longues distances, y compris en cross-country

Et si nous parlions un peu d’athlétisme, en y incluant le cross-country ! A ce propos, il est dommage que la saison en salle soit de plus en plus courte, car cela permettrait de faire parler d’athlétisme un peu plus souvent. Cela étant ce n’est pas mal de pouvoir parler de cross, même si dans notre pays il ne fait plus les grands titres. Il est vrai que les résultats de nos crossmen ne sont pas brillants, y compris dans le championnat d’Europe, pourtant d’un faible niveau. En fait le niveau de cette spécialité est élevé uniquement dans les grands cross, car ils rassemblent les meilleurs coureurs africains, plus particulièrement les Ethiopiens, les Erythréens, et les Kenyans.

Cela dit, faisons un petit retour en arrière pour noter que la première fois qu’un représentant de ces pays s’est imposé aux yeux du monde entier remonte aux Jeux Olympiques de Rome en 1960, avec la victoire dans le marathon d’Abebe Bikila, jusque là totalement inconnu à l’échelon international. Pourtant il avait réalisé, selon les informations du Comité Olympique de son pays, l’Ethiopie, un temps extraordinaire pour l’époque sur le marathon, à savoir 2h 17mn. Un temps que personne évidemment n’avait pris au sérieux, d’autant qu’il n’avait pas été réalisé aux Etats-Unis ou en Europe. Et pourtant, Abebe Bikila remportera haut la main le marathon des Jeux de Rome devant le Marocain Rhadi, en 2H 15mn 16s, ce qui pulvérisait sa meilleure performance de presque deux minutes.

Comment une telle performance était-elle possible de la part d’un inconnu ? Tout d’abord parce que ce coureur était extrêmement doué, ensuite parce que même s’il ne courait que depuis trois ans et demi, il bénéficiait chaque jour des effets d’une préparation en altitude, préparation facilitée par le fait qu’il était sergent de la garde du Négus (Empereur d’Ethiopie), donc en quelque sorte semi-professionnel. On va mesurer dans les années suivantes, et notamment à partir de l’olympiade 1964-1968, des effets bienfaisants de l’entraînement en altitude, avec la razzia dans les grandes compétitions des coureurs dits des hauts plateaux (Kenya, Ethiopie…). En attendant, aux J.O. de Tokyo en 1964, Abebe Bikila remportera de nouveau le marathon…malgré une opération de l’appendice cinq semaines auparavant. Il avait couvert la distance en 2h 12mn 11s et avait relégué son suivant, le Britannique Heatley, à plus de quatre minutes. A peine arrivé, il semblait frais comme un gardon, effectuant même des exercices d’assouplissement comme si la fatigue ne l’atteignait pas.

Après une tentative infructueuse pour réussir un incroyable triplé sur le marathon à Mexico en 1968, où la victoire fut remporté par un autre Ethiopien Mamo Wolde (en 2h 20mn 26s), Bikila finira sa vie (en 1973) paralysé, suite à un accident de voiture survenu quelques mois après les Jeux de Mexico. Et puisque nous parlons de Mexico, les Africains y  firent un véritable triomphe remportant toutes les épreuves du 1500 m, avec le Kenyan Keino, au marathon, en passant par le 5000 m avec le Tunisien Gamoudi, le 10000 m avec le Kenyan Temu, sans oublier le 3000 m steeple remporté par un autre Kenyan, Biwot. Après ces triomphes on va retrouver nombre d’Africains, et notamment de coureurs des hauts plateaux, sur tous les podiums olympiques et mondiaux, y compris en cross.

Il suffit de regarder les palmarès des épreuves de fond, et plus encore de cross-country, pour se rendre compte à quel point de nos jours ces coureurs africains sont, et de loin, les meilleurs. Aux Jeux Olympiques de Pékin par exemple, à l’été 2008, les Kenyans ont remporté le 800m (Bungei), le 1500m (Kiprop), le marathon (Wanjiru) ainsi que le 3000m steeple (Kipruto devant le Français Mekhissi). Chez les femmes la domination fut presque aussi forte, même si c’est une Roumaine qui a gagné le marathon (Tomescu) et une Russe (Samitova) le 3000 m steeple. En revanche les Kenyanes ont gagné le 800 m (Jelimo) et le 1500m (Jebet), le doublé 5000-10000m ayant été réalisé par l’Ethiopienne Tirunesh Dibaba, exploit réalisé aussi chez les hommes par son compatriote Kenenisa Bekele. Et cette domination intervient après celle de Gebreselassie, autre immense champion éthiopien, les olympiades précédentes. Les derniers championnats du monde cet été, à Daegu, ont confirmé cette tendance, plus particulièrement chez les hommes, les Africains raflant toutes les médailles d’or du 800m au marathon en passant par le 3000m steeple, sauf le 5000m remporté par le Britannique Mohammed Farrar…né Somalien.

Par ailleurs les deux meilleurs athlètes en cross de ces dernières années sont aussi  Bekele, qui a cumulé douze titres de champion du monde dans la spécialité (cross long et court), et Tirunesh Dibaba, qui a remporté quatre titres en cross long et court. Le cross est vraiment devenu une spécialité éthiopienne ou plutôt est-africaine comme il était une spécialité britannique…et française il y a quelques décennies. Depuis 2009, les Ethiopiens ( Gebre-egziabher Gebremariam et Merga) ont dû partager les lauriers avec le Kenyan Ebuya, alors que les Kenyanes (Florence Kiplagat, Emily Chebet et Vivian Cheruyiot) ont réussi à s’imposer à leurs rivales éthiopiennes.

Et pour revenir au cross français, il faut se rappeler qu’une Française, Annette Sergent, fut deux fois championne du monde en 1987 et 1989.  N’oublions pas non plus qu’Alain Mimoun a remporté à quatre reprises le Cross des Nations, qui était le véritable championnat du monde de l’époque, en 1949, 1952, 1954 et 1956, suivant en cela l’exemple de Jean Bouin en 1911,1912 et 1913, ou encore de Guillemot en 1922, sans oublier Pujazon en 1946 et 1947, et Fayolle en 1965. Mais leur plus bel exploit les Français le réaliseront en 1949, année où la France obtiendra les trois premières places à l’issue d’une course où, seuls au monde, ils s’empoignèrent tout au long du parcours, le grand favori, Raphaël Pujazon, se faisant déborder dans les derniers mètres par Mimoun, un autre Français, Cérou, complétant  le podium. Bien évidemment l’Equipe de France remporta aussi le titre par équipes, les trois autres coureurs tricolores terminant à la sixième place (Paris), à la huitième (Petitjean) et à la treizième (Brahim).

Quel triomphe, malheureusement entaché par une vaine polémique à l’initiative de Pujazon, lequel après avoir attaqué aux 500 mètres n’avait pas accepté que Mimoun vienne le coiffer sur la ligne d’arrivée, ce qui fit dire à Mimoun que Pujazon n’était pas « tabou », et qu’on pouvait le battre si on était meilleur. D’ailleurs Pujazon savait bien que Mimoun, médaillé d’argent sur 10.000m l’année précédente aux J.O. de Londres, était beaucoup plus rapide que lui dans les derniers mètres. En outre, si l’on en croit les témoins de cette course, le plus fort était sans doute Cérou, lequel fut freiné par Pujazon alors qu’il menait grand train autour du dixième kilomètre. Hélas pour nous tout cela appartient à l’histoire, et de nos jours la France occupe une place modeste dans le concert des nations en cross-country, comme du reste sur la piste, du moins sur les longues distances.

Michel Escatafal



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