Peut-on désigner le meilleur pilote de l’histoire de la F1?

Cet article est une mise à jour à la fin de cette saison de Formule 1, qui a vu pour la deuxième fois consécutive le couronnement de Vettel. Mise à jour de celui que j’avais écrit en début d’année, avec notamment cette question : quel est le meilleur pilote de l’histoire de la F1 ? Certes, je ne peux que redire qu’il est très difficile de comparer les pilotes de générations différentes, mais nous avons suffisamment d’indications pour déterminer, à défaut du meilleur, au moins ceux qui ont marqué d’une encre indélébile l’histoire de la discipline la plus prestigieuse du sport automobile, dont je rappelle qu’elle organise un championnat du monde depuis 1950. J’ai utilisé pour cela un peu la même méthode que pour le cyclisme, à savoir m’appuyer en priorité sur les palmarès, corrigés toutefois par quelques ratios sans doute beaucoup plus pertinents, avec aussi des considérations liées à la concurrence.

Pourquoi ne pas se contenter des palmarès ? Tout d’abord, à la différence du vélo, les épreuves d’aujourd’hui sont très différentes de celles de la décennie 1950. Il est clair que le nombre de grands prix disputés, par exemple, est beaucoup plus important dans les années 2000-2010 qu’il ne l’était dans les années 1950 ou 60. De plus les circuits sont eux aussi très différents. On ne peut pas comparer le Nurburgring ou Spa Francorchamps tels qu’ils étaient il y a 50 ans avec les circuits sur lesquels se déroulent à présent les grands prix, quand ils ont lieu. En fait, il n’y a guère que Monaco qui n’ait pas beaucoup évolué et pour cause, le circuit est en ville. Peut-être d’ailleurs est-ce une des raisons pour lesquelles ce grand prix est considéré comme celui qu’il faut absolument gagner dans la saison, même s’il vaut 25 points au vainqueur, comme tous les autres.

Il a donc fallu déterminer les paramètres les plus indiscutables, et ne pas se contenter des courses gagnées ou des titres de champions du monde remportés, auquel cas le grand vainqueur serait Michael Schumacher. Ce dernier en effet possède tous les records de la discipline ou presque. En fait, il n’y en a qu’un qui lui échappe, le nombre de grands prix disputés, qui est évidemment le moins important pour déterminer un classement objectif.

Qui oserait prétendre que Barrichello, avec ses 323 grands prix disputés, est du calibre de Schumacher (287) qui le suit dans la hiérarchie du nombre de grands prix ? Personne bien sûr, et si quelqu’un en doutait il suffirait qu’il regarde les statistiques de Schumacher et Barrichello à l’époque où ils étaient équipiers chez Ferrari, même si l’Allemand était premier pilote. Manifestement les deux hommes ne tirent pas dans la même catégorie. L’Allemand est un pur crack, alors que le Brésilien est un excellent pilote.

Alors quels sont les résultats de ces cogitations, sachant que j’ai pris pour critères majeurs les ratios victoires/sur grands prix disputés et pole positions/sur grands prix disputés. Cela donne une idée assez exacte de la réalité. Certes cela favorise les pilotes des années 50 ou 60 qui ne disputaient que quelques grands prix chaque année (7 ou 8 dans les années 50, 10 à 12 dans les années 60) contre 18-20 maintenant. En revanche, avec 18 ou 20 grands prix dans une saison, un pilote disposant de la meilleure machine et clairement désigné comme pilote numéro un peut très bien en remporter 11 ou 13, ce qui a été le cas de Michael Schumacher en 2002 et 2004, et de Vettel cette année (11).

Il est donc normal que le premier de ce classement soit celui qui a longtemps été le symbole de la F1, Juan-Manuel Fangio, 5 fois champion du monde entre 1951 et 1957. Celui-ci avec 24 victoires pour 51 grands prix disputés (47,1%) est aussi en tête en ce qui concerne les pole positions, 29 pour 51 grands prix ce qui fait un ratio extraordinaire de 56,8%. Il devance Alberto Ascari, champion du monde en 1952 et 1953 avec un ratio de victoires de 40,6% (13 victoires pour 32 grands prix) et de 43,8% pour les pole positions. Ensuite à la 3è place vient Jim Clark avec un ratio de victoires de 34,7% (72 grands prix) et de 45,8% pour les pole positions, ce qui le place en deuxième position sur ce plan

Michael Schumacher arrive en 4è position avec un ratio de victoires de 31.7% et 23.7% pour les pole positions, mais s’il n’avait pas repris la compétition il serait à la 3è place car ses ratios avant sa première retraite étaient respectivement de 36.5% pour les victoires et de 27,3% pour les pole positions. Ce retour à la compétition chez Mercedes ne lui aura d’ailleurs pas été favorable, car il a dû affronter un adversaire très rapide en la personne de Nico Rosberg, qui l’a dominé tant lors de la saison 2010 qu’en 2011…ce qui a terni l’image de Schumacher ou, comme certains diront, l’a remis à sa vraie place dans la hiérarchie des grands pilotes de l’histoire.

En 5è position nous trouvons Jacky Stewart, avec un ratio de victoires de 27,2% (99 grands prix) et 17,2% pour les pole positions, juste devant Sebastian Vettel qui a fait un bond extraordinaire cette année, à l’issue d’une saison où il aura écrasé la concurrence avec sa Red Bull, y compris son coéquipier Webber. Vettel c’est aujourd’hui un ratio de 25.9% victoires par grand prix et de 37% pour les poles. Après nous retrouvons les inséparables Prost et Senna qui ont un ratio de victoires très proche, respectivement 25,6% et 25,5%, mais Senna a un coefficient de pole position nettement supérieur avec 40,4% contre 16,6% à Prost.

En 9è position apparaît un pilote, Stirling Moss, qui a pour particularité d’avoir été l’un des plus grands, mais qui n’a jamais été champion du monde en raison d’une part d’une certaine malchance, mais aussi des changements de règlement, et enfin d’un excès de fair-play comme en 1958, où il intervint pour sauver son rival pour le titre (Hawthorn) d’une disqualification certaine au grand prix du Portugal…chose impensable aujourd’hui. Sans cette intervention, Moss aurait été au moins une fois champion du monde. D’ailleurs son ratio de victoires et de pole position de 24,2% lui permet de soutenir la comparaison avec les meilleurs.

A la 10è place la surprise vient d’un pilote extrêmement méconnu, Damon Hill, fils de Graham qui a été le seul pilote vainqueur à Indianapolis, aux 24 Heures du Mans et champion du monde de F1 (2 fois), qui figure beaucoup plus loin dans la hiérarchie, très exactement au 30è rang. A noter que Damon Hill, autre particularité, a eu pour équipiers deux des monstres sacrés de la discipline, Prost et Senna. Le ratio de victoires de Damon Hill est de 19,1% et celui des pole positions de 17,4%

Ensuite (11è) nous trouvons de nouveau un pilote de la fin de la décennie 2000. Il s’agit de Lewis Hamilton, champion du monde en 2008 après avoir frôlé le titre en 2007 pour sa première année de F1. Le pilote Mac Laren a des ratios tout à fait respectables, puisque son pourcentage de victoires est de 18.9% par rapport aux grands prix disputés et de 21.1% pour les pole positions, inférieurs toutefois à ceux de l’an passé, en raison d’une part de l’extraordinaire domination de Red Bull et de quelques erreurs inhabituelles. C’est sans aucun doute un des pilotes les plus doués du circuit, comme en témoigne le fait qu’il ait largement soutenu la comparaison en 2007 avec son équipier chez Mac Laren, Alonso le double champion du monde, l’année de ses débuts, avant de s’imposer en 2010 à un autre équipier champion du monde, Jenson Button, mais celui-ci s’est vengé cette année, du moins en course, parce qu’en qualifications Hamilton s’est montré encore légèrement supérieur.

A la 12è position vient un autre Britannique, Nigel Mansell, ce qui le situe à sa vraie place derrière les grands cracks, mais à une place enviable qui concrétise ses performances à l’époque à laquelle il courait (décennies 80 et 90), capable du meilleur (souvent) et du pire (parfois). Ses ratios sont très bons avec 16.6% pour les victoires et 12.6% pour les pole positions. Mansell précède un autre pilote britannique, dentiste de profession, Tony Brooks qui fut une vedette dans les années 50, et qui a donc un nombre de grands prix disputés beaucoup moins important que celui des pilotes de nos jours. En tout cas, avec 6 victoires en 38 grands prix, Brooks fait aussi bonne figure dans ce classement qu’il le fit au volant de ses Vanwall, Ferrari, écurie avec laquelle il passa tout près du titre mondial en 1959, Cooper ou BRM.

Il faut ainsi descendre à la 14è place pour trouver trace de Fernando Alonso (champion du monde des années 2005 et 2006) avec respectivement 15.3% pour son ratio de victoires et 11.3% pour celui des pole positions, après une saison où sa Ferrari était loin de valoir la Red Bull à moteur Renault de Vettel, ce qui interdit en partie la comparaison. En tout cas, Alonso n’a rien perdu de son talent vu la manière dont il a dominé Massa, même si celui-ci semble en retrait depuis son accident en 2009. Enfin, à la quinzième place, on trouve le premier vainqueur de grand prix de l’histoire de la F1, et le premier champion du monde (1950), Nino Farina. Rien que pour cela il mérite d’être cité, car son nom appartient totalement à l’histoire du sport automobile. En outre ses ratios sont excellents avec 5 victoires et 5 poles en 33 grands prix (15.1%), auxquels il faut ajouter une 2è place au championnat du monde en 1952, ces statistiques lui valant de devancer des pilotes comme Lauda, Hakkinen, Raikkonen, Brabham, Piquet, Hunt, Jones, Rindt (seul champion couronné à titre posthume), Fittipaldi, Andretti et Collins. Pour l’anecdote on notera que Peter Collins aurait dû être champion du monde en 1956, puisqu’il avait sportivement laissé sa voiture à son leader (possible à l’époque), Fangio, lui offrant ainsi un titre mondial dont il aurait, sans ce geste, bénéficié lui-même.

Tout cela m’amène à dire qu’en F1 c’est quand même la voiture qui fait la différence, même si le pilote a largement sa part dans la performance de celle-ci. Pour pouvoir comparer deux pilotes entre eux, il n’y a qu’un moyen : disposer à égalité de la même machine. Ce fut le cas pour Fangio et Moss chez Mercedes en 1955, puis pour Clark et Graham Hill en 1967-68 chez Lotus, pour Prost et Lauda en 1984-1985 chez Mac Laren, puis Prost et Senna chez Mac Laren aussi en 1988-1989, ou encore pour Alonso et Hamilton chez Mac Laren en 2007, pour ne citer que les plus fameux tandems. Dans tous les cas, il y en a fatalement un qui finit par prendre le dessus au classement du championnat du monde (Fangio, Clark, Prost et Senna, Hamilton), mais sur la piste la confrontation est souvent très serrée comme ce fut le cas entre Prost et Senna, le Brésilien l’emportant en qualifications mais en course l’écart était presque inexistant, sauf sous la pluie. Ce le fut tout autant entre Alonso et Hamilton, qui terminèrent la saison quasiment à égalité.

Alors quel a été le meilleur pilote? Difficile à dire, car si les ratios disent Fangio, si les statistiques disent Schumacher, si les confrontations entre équipiers champions du monde diraient aussi Clark, Stewart ou Senna, nul ne peut dire avec certitude qui aurait gagné s’ils avaient tous couru en même temps, avec la même voiture et chacun au sommet de sa forme. Schumacher aurait-il été aussi impérial s’il avait eu dans son écurie un pilote capable de le pousser dans ses derniers retranchements, ce qui ne lui était jamais arrivé avant son retour à la compétition ? Y-a-t-il eu un pilote aussi doué qu’Ayrton Senna sous la pluie ? Quel était le plus rapide sur un tour en qualifications entre Fangio, Clark et Senna ? Y-a-t-il eu un meilleur metteur au point que Prost ? Autant de questions qui resteront sans réponse parce qu’il ne peut pas y en avoir.

Cela dit je vais quand même me mouiller, non pas que je sois un technicien, mais en me basant sur ce qu’ont dit les meilleurs observateurs ou les pilotes eux-mêmes depuis que la F1 existe. Le premier doit être Fangio, suivi d’Ayrton Senna qui n’a pas disposé d’une voiture compétitive pendant les deux premières années de sa carrière, et de Jim Clark. Ensuite Stewart, Prost et Schumacher avant son retour à la compétition. En récapitulant, Fangio ce sont les années 50, Clark les années 60, Stewart les années 60 et 70, Prost et Senna les années 80 et 90 et Schumacher les années 90 et 2000. La boucle est bouclée, ce sont bien eux les meilleurs de leur époque. Comment s’appellera leur successeur ? Vettel ? Peut-être, sans doute. En tout cas l’an prochain nous aurons la chance d’avoir au départ des grands prix pas moins de six champions du monde, Vettel, Alonso, Hamilton, Button, Schumacher et Raikkonen, lequel a fermé sa parenthèse WRC pour revenir à ses premières amours, et à propos duquel Jean Alesi affirme qu’il a une pointe de vitesse naturelle supérieure à celle de n’importe qui d’autre.

Michel Escatafal

Pour voir les ratios cliquez →Formule 1

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2 commentaires on “Peut-on désigner le meilleur pilote de l’histoire de la F1?”

  1. Une belle analyse et vous prenez le risque de donner un classement qui au vue de votre raisonnement, je ne peux contrarier… toujours aussi intéressant vos articles en tout cas 😉

    • esca dit :

      Merci beaucoup, mais c’est un plaisir pour moi de parler de sport et plus encore d’évoquer l’histoire du sport…du moins ceux que je connais.


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