Bernard Hinault, le campionissimo français (2)

Partie 2 : Une blessure et une opération qui changent tout…sauf le maintien au sommet

Après son opération du genou, Hinault va changer d’équipe pour courir à partir de 1984 dans une formation montée de toutes pièces par Bernard Tapie, sous le nom de La Vie Claire, avec Koechli comme entraîneur, la rupture avec Guimard étant définitivement consommée, ce dernier pensant que Le Mond et Fignon peuvent prendre la relève. Cette fois Hinault avait  « son équipe » avec pour l’encadrer un entraîneur, et non plus un directeur sportif. Néanmoins il quittera Guimard et l’équipe Renault certes sans regret, mais en conservant un minimum de lien affectif avec celui à qui il devait autant que ce qu’il lui avait apporté, ce qui lui faisait dire : « Au fond, il me doit autant que je lui dois ». En tout cas pour  B. Hinault, homme de défi, le challenge était important, à commencer par celui de prouver qu’il n’était pas fini malgré son opération. Et le moins que l’on puisse est que ses retrouvailles avec le peloton ne furent pas aussi brillantes que ses admirateurs l’espéraient. A Paris-Nice par exemple, il fut dominé par Kelly autant dans le Ventoux qu’au col d’Eze, chose impensable un an auparavant. Et s’il fallait une preuve de sa nervosité et de son impatience à côtoyer de nouveau les sommets, nous l’avons dans le fait qu’il fit le coup de poing avec des hommes des chantiers navals de la Ciotat et des mines de Gardanne, alors que ceux-ci voulaient simplement essayer de se faire entendre pour tenter désespérément de sauver leur emploi. Un geste idiot qu’il a sans doute longuement regretté par la suite.

La suite de la saison ne fut pas un long fleuve tranquille, avec une victoire aux Quatre Jours de Dunkerque, mais un échec cuisant lors du Dauphiné pour avoir surestimé ses forces face au grimpeur colombien Ramirez. En effet, après avoir dominé ce dernier dans la première étape de montagne, au lieu de se contenter de gérer….comme Guimard le lui aurait demandé, il décida de nouveau d’attaquer, ce qui lui valut une terrible défaillance, et la perte d’une victoire qui lui était promise. Toutefois cette bataille contre lui-même qu’il avait livré dans le Dauphiné lui avait fait comprendre qu’il n’était pas fini, mais aussi qu’il souffrirait dans le Tour de France plus qu’il n’avait jamais souffert, sauf au moment de son abandon en 1980. Et il souffrit d’autant plus qu’il avait en face de lui un de ses anciens coéquipiers qui allait le « maltraiter » comme il ne l’avait jamais été, et comme il ne le sera plus jamais. A ce moment, il faut reconnaître que seul le plus grand Hinault, celui de 1978 à 1982, aurait pu dominer Laurent Fignon, dont Hinault connaissait parfaitement les possibilités depuis ses victoires dans le Critérium International, le Tour 1983, mais aussi par l’aide qu’il lui avait apporté au Tour d’Espagne cette même année.

Et de fait Fignon, sortant d’un Giro que Moser lui avait volé et qui venait de conquérir le titre de champion de France, s’était montré  impérial dans ce Tour de France 1984, écrasant la concurrence y compris Bernard Hinault, comme seuls pouvaient le faire un Anquetil, un Merckx  ou un Hinault à son meilleur niveau. Et pourtant ce ne fut pas faute d’attaquer, car quand on s’appelle Hinault on ne prend pas le départ pour faire deuxième. Après tout, après avoir fait le Giro, Fignon pouvait avoir un jour sans, et dans ce cas…En réalité Laurent Fignon n’aura pas un seul moment de faiblesse, et Hinault terminera à la deuxième place, mais un magnifique second qui était désormais convaincu qu’il retrouverait un niveau lui permettant de regagner un jour le Tour de France ou le Giro. Et il allait le montrer, en gagnant coup sur coup en fin de saison le Grand prix des Nations, en dominant Kelly et en améliorant son propre record, puis le Tour de Lombardie seul détaché. C’était la résurrection du Blaireau, ou plutôt le retour à sa vraie place, la première. Il était peut-être un peu moins fort qu’avant, mais cela suffisait pour qu’il redevienne le maître.

Et il allait le redevenir l’année suivante, en 1985, en offrant à son équipe et à Tapie un retentissant doublé Giro-Tour dont personne n’était sûr un an auparavant qu’il pourrait de nouveau le réaliser, de nombreux sceptiques pensant même, comme la presse italienne, que « Bernard Hinault avait dit tout ce qu’il avait à dire ». En fait, au cours des deux années qui lui restaient à courir, il allait  profiter de sa carrière comme sans doute aucun crack de son espèce n’a réussi à le faire. Il savait qu’il était encore au top, comme il savait qu’il était  capable de rester à ce niveau jusqu’à la fin de la saison suivante, date de son arrêt programmé et définitif de la compétition. Ainsi il allait pouvoir savourer en 1985 et 1986 le plaisir d’être à la fois son patron, et de se maintenir au sommet de la hiérarchie…avant de pouvoir enfin profiter de la vie, une vie qu’il voulait à la campagne dans sa ferme, mais aussi avec d’autres activités tournant autour du vélo, parce que c’est quand même le domaine qu’il connaissait le mieux, et parce que son nom était gravé en lettres d’or dans l’histoire du cyclisme.

Mais n’anticipons pas, et revenons au début de l’année 1985, avec tout d’abord l’arrivée d’un coéquipier américain, Greg Le Mond, qui sera chargé d’assurer la relève quand Hinault tirera sa révérence. Ce jeune coureur américain était très doué, sans doute le plus doué de la nouvelle génération avec Fignon, et son transfert de Renault à la Vie Claire, l’équipe  d’Hinault, allait faire grand bruit. Pourquoi ? Parce que c’était aussi une opération marketing pour Tapie, et Hinault lui-même semblait fasciné par les Etats-Unis où il s’était rendu en 1981, accueilli par la famille de Greg Le Mond, et en 1982 où il était invité pour conseiller les organisateurs du futur Tour of America. Avec ce renfort, Hinault était convaincu qu’il pouvait de nouveau réaliser le doublé Giro-Tour, ce qui sera son grand objectif avec, accessoirement, le championnat du monde. Cela voulait dire qu’il n’allait pas « faire le début de saison ». Et effectivement il ne le fit pas, sans doute en partie à cause des conditions météo exécrables en Europe, y compris en Espagne où il s’était rendu afin de s’entraîner dans de meilleures conditions, ce qui lui valut d’attraper une bronchite qui le contraignit à se soigner chez lui, à Quessoy. Et quand il reprit la compétition, ce fut pour abandonner quasiment dans toutes les épreuves auxquelles il participa (Het-Volk, Tirreno, Gand-Wevelgem). Pour qu’il termine enfin une course, il faudra attendre les classiques ardennaises, donc la fin du mois d’avril. Il y eut ensuite un léger mieux sur le Tour de Romandie, même s’il fut loin de s’employer à fond ne serait-ce qu’en raison du froid qui sévissait sur la Suisse à cette époque. Bref, un hiver et un printemps qui laissaient quelques doutes sur la capacité d’Hinault à remporter de nouveau le Giro.

Toutefois, compte tenu de la présence de Greg Le Mond au départ de ce Tour d’Italie, Paul Koechli le coach de la Vie Claire n’était pas très inquiet…d’autant qu’Hinault ne l’était pas, persuadé qu’il allait remporter son troisième Giro, reconnaissant toutefois que si Le Mond était meilleur, l’équipe courrait pour lui. En fait, on n’allait pas tarder à s’apercevoir qu’Hinault était le plus fort, après un prologue moyen (sixième à 15 secondes de Moser). En effet dès la quatrième étape, sur les hauteurs de la Selva di Gardena, Hinault s’échappa en compagnie de Baronchelli, Visentini et Lejarreta, reléguant Le Mond à 1mn20s et Moser et Saronni beaucoup plus loin encore. Le maillot rose fut pris par Visentini, mais chacun savait que le Giro était déjà presque terminé. Et de fait dans l’étape c.l.m. de 38 km, entre Capou et Maddaloni, Hinault battit Moser de 53 secondes, Visentini étant beaucoup plus loin (1mn42s). Hinault récupéra le maillot rose et le conserva jusqu’à la fin sans le moindre problème. Il était le premier Français, et le seul encore aujourd’hui, à avoir remporté trois fois le Giro. Il ne lui restait plus qu’à réaliser le doublé avec le Tour de France pour montrer qu’il était redevenu le numéro un du cyclisme sur route.

Il allait le prouver d’autant plus facilement que son grand rival de l’année passée, Laurent Fignon, était absent en raison d’une opération au tendon d’Achille qui allait le handicaper pendant plusieurs saisons, au point qu’il ne redeviendra plus jamais ce qu’il fut dans le Tour 1984. Mais revenons à Bernard Hinault qui prit le maillot jaune dès le prologue, pour le laisser ensuite aux sprinters, avant de le reprendre lors de la huitième étape, devant Le Mond à deux minutes et demie. Le suspens n’existait plus d’autant que lors de la première grande étape de montagne, à Pas-des-Morgins, il partit en compagnie du Colombien Herrera, remarquable grimpeur, pour finir d’écraser la concurrence, Le Mond étant second du classement général à l’issue de cette étape à quatre minutes, et Roche à six minutes. Le Tour semblait bien fini, et chacun s’attendait à une longue progression vers Paris, avec peut-être un de ces exploits dont le Blaireau savait nous gratifier pour le plaisir. Hélas, il chuta à Saint-Etienne et franchit la ligne d’arrivée ensanglanté et meurtri de partout. Comment récupérer d’une pareille cabriole, d’autant qu’on sut peu après qu’il avait été victime d’une double fracture du nez ? Et bien, en souffrant tant et plus, notamment dans l’étape du Tourmalet et de l’Aubisque, où il dut s’accrocher pour résister aux attaques de Stephen Roche. Il résista d’autant mieux que Le Mond joua le jeu de l’équipe. Hinault venait de gagner son cinquième Tour de France et de réaliser son second doublé Giro-Tour ! Que demander de plus ? Rien, au point qu’il avait perdu toute sa motivation pour le championnat du monde et le Grand Prix des Nations. Mais il était revenu presque à son niveau de 1982.

Restait à accomplir en 1986 sa dernière saison, la der des ders. Mais pour Hinault cette année ne pouvait pas être une tournée d’adieu, même si dans son esprit (du moins il l’affirma) c’est Le Mond qui devait gagner le Tour de France, un Le Mond rejoint dans l’équipe La Vie Claire par un jeune espoir, américain lui aussi, du nom d’Hampsten. Ce jeune homme de vingt-quatre ans était avant tout un remarquable grimpeur, qui avait dominé les Colombiens chez eux en montagne, qui avait remporté une étape de montagne du Giro l’année précédente, et qui allait remporter le Tour de Suisse 1986, quelques semaines avant le départ du Tour. Et puisque nous en sommes aux résultats, on notera qu’Hinault commença sa saison par deux succès significatifs en Espagne, le Trophée Luis Puig et le Tour de Valence. Ensuite il participa notamment aux Quatre Jours de Dunkerque et au Tour Midi-Pyrénées. Il était donc prêt pour le Tour de France, un Tour très montagneux qui ne pouvait que lui convenir, même s’il était théoriquement là pour aider Greg Le Mond.

Etait-ce bien vrai ? Personne ne peut le dire avec certitude, d’autant qu’il prévenait son jeune équiper qu’il n’aurait pas droit à l’erreur, auquel cas il roulerait pour son propre compte. Reconnaissons que c’était un peu ambigu comme recommandation pour quelqu’un qui voulait jouer l’équipier modèle. En tout cas il fallait que son partenaire fût vraiment solide pour remporter ce Tour, car Hinault lui fit très peur lors de la première étape pyrénéenne entre Bayonne et Pau, où le Blaireau prit plus de  quatre minutes à ses principaux adversaires, reléguant Le Mond à 5mn25s au classement général…avant de presque tout reperdre le lendemain à la suite d’un coup de folie, le Blaireau attaquant comme un fou dans la descente du Tourmalet en partant seul à 80 km de l’arrivée avant de se faire rejoindre au bas de la descente de Peyresourde, et de se faire lâcher irrémédiablement par Le Mond qui allait arriver seul à Superbagnères. Ensuite Le Mond s’emparera du maillot jaune au sommet du Granon, et remportera le Tour avec 3mn25s d’avance sur Hinault, après que les deux hommes eussent atomisés leurs adversaires dans la montée de l’Alpe d’Huez. Le Mond avait donc remporté ce Tour de France, mais Hinault avait montré qu’il était sans doute aussi fort que lui, surtout quand on pense qu’à Superbagnères Hinault avait  perdu 4mn39s. Hinault avait-il oui ou non aidé Le Mond à gagner son premier tour ou son orgueil l’a-t-il perdu ? Personne ne le saura jamais à part Hinault lui-même, lequel pouvait toujours dire que le scénario mis en place pour ce Tour avait fonctionné à merveille, puisque l’équipe La Vie Claire avait remporté les deux premières places, plus le maillot à pois pour Hinault. Et puis pour bien montrer qu’il était toujours au plus haut niveau, Hinault finira sa carrière en Amérique, sur une victoire dans la Coors Classic, cette Amérique qui venait pour de bon de s’éveiller au cyclisme avec Greg Le Mond, puis Hampsten qui remportera le Giro en 1988 en plus d’un autre Tour de Suisse en 1987, avant l’avènement d’un super champion, Lance Armstrong, vainqueur de sept Tours de France et d’un championnat du monde.

Telle fut la carrière de Bernard Hinault, meilleur coureur français de l’histoire, plus beau palmarès du cyclisme derrière Eddy Merckx (voir sur ce site Palmarès vélo des grandes épreuves sur route). Etait-il plus fort ou moins fort que Merckx ou Coppi, les trois hommes étant généralement considérés comme les meilleurs de l’histoire ? Sur le plan des aptitudes pour les courses à étapes, le meilleur fut sans doute Coppi, car jamais aucun grimpeur ne se hissa à son niveau. Hinault était très fort en montagne aussi, comme Merckx, mais à un cran sensiblement inférieur à celui du Campionissimo. Pour les courses d’un jour on peut considérer que Merckx était peut-être le meilleur, mais là on ne juge que sur le palmarès, car le Coppi de la Flèche Wallonne et de Paris-Roubaix en 1950, ou le Hinault de Liège-Bastogne-Liège 1980, n’avaient  rien à envier aux plus beaux exploits du coureur belge. Contre-la-montre, nous les mettrons à égalité, tout comme sur le plan du caractère ou de l’ambition. Enfin au sprint Hinault était sans doute le plus redoutable des trois, même si Merckx était difficilement battable après 250 km de course, le campionissimo étant là en retrait par rapport à ses successeurs. Enfin sur piste, Coppi et Merckx se situaient à peu près au même niveau, Hinault étant assez loin des deux autres. Et cela m’amène à dire que si Hinault devait avoir un regret dans sa carrière, c’est justement de ne jamais s’être attaqué au record de l’heure. Malgré tout Hinault a bien sa place au Panthéon des meilleurs coureurs cyclistes avec Coppi et Merckx.

Michel Escatafal

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3 commentaires on “Bernard Hinault, le campionissimo français (2)”

  1. Webber dit :

    Partie 2 : Une blessure et une opération qui changent tout…sauf le maintien au sommet
    +1

  2. Jef Lagardère dit :

    C’est Tapie qui a remis les pendules à l’heure le soir de la première étape des Pyrénnées.

    • msjsport dit :

      C’est vrai, je l’ai lu à plusieurs reprises, mais est-ce qu’Hinault a vraiment écouté Tapie? Dans la montée de l’Alpe, si LeMond avait craqué ne serait-ce qu’un instant, Hinault partait sans se retourner. C’est ma conviction…à défaut d’en avoir la certitude.


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