Rétro : Jean-Claude Killy au niveau de Tony Sailer

Alors que la Coupe du Monde de ski s’apprête à retrouver un de ses rendez-vous historiques à Wengen dans une indifférence quasi générale en France,  je voudrais revenir sur ce qui s’est passé il y a  un peu moins de 44 ans (entre le 9 et le 17 février 1968) lors des Jeux Olympiques de Grenoble, avec le triplé de J.C. Killy. Oh certes je ne suis en rien un spécialiste du ski, mais en revanche j’ai en mémoire, comme beaucoup de gens de ma génération, l’exploit extraordinaire réalisé par le skieur de Val d’Isère. A cette époque en effet on voyait du ski à la télévision régulièrement, et depuis les J.O. de 1960, notre équipe nationale était la meilleure du monde. Elle avait surtout dans ses rangs les deux meilleurs skieurs de la décennie, Périllat et Killy, et la meilleure skieuse, Marielle Goistchel, laquelle avec sa sœur allait se partager les titres en slalom à Grenoble.

En 1968, avant les Jeux,  la question que tout le monde se posait était de savoir si réaliser le triplé descente-slalom spécial et slalom géant était encore possible, comme l’avait réussi Toni Sailer à Cortina d’Ampezzo en 1956, où il avait laissé tous ses adversaires à plusieurs secondes dans chaque épreuve. Pour réaliser un tel exploit il n’y avait que Killy, parce qu’il était plus régulier que Périllat, lequel en outre ne faisait plus grande chose en descente, alors qu’en 1961 il avait écrasé la discipline de toute sa classe après avoir obtenu la médaille de bronze aux J.O. de Squaw Valley l’année précédente, à peine âgé de 20 ans. Donc le peuple français attendait J.C. Killy, qui en plus avait été dominateur  aux championnats du monde de Portillo en 1966, en remportant la descente et le combiné, alors que Périllat avait dû se contenter du slalom géant.

Le 9 février,  nous voilà tous, parents et enfants, devant notre écran sur le coup de 11h ou midi (je ne sais plus) pour le départ de la descente, épreuve reine des J.O. d’hiver comme le 100 m en athlétisme.  Et justement le premier à partir s’appelle Guy Périllat, qui fait une course quasi parfaite, sans que tout le monde réalise qu’il a réussi un temps extraordinaire, même s’il a battu le record de la piste. Après tout on se disait que peut-être ce jour-là les conditions sont  exceptionnelles, donc il faut attendre que d’autres concurrents soient descendus. On allait attendre longtemps, jusqu’au dossard 14, celui de J.C. Killy qui allait battre son copain de l’équipe de France de 8 centièmes de seconde. Les spécialistes diront que le style un peu plus en force de Killy avait eu raison de celui plus technique et plus coulé de Périllat. Déjà on savait que Périllat n’égalerait pas Sailer, mais c’était toujours une hypothèse envisageable pour Killy.

Le dimanche 11 rebelote, avec a priori l’épreuve la plus facile pour Killy, quasiment imbattable en slalom géant. Et c’est ce qui se passa puisqu’il l’emporta dans les deux manches avec une large avance sur ses adversaires, deux secondes sur le Suisse Favre et trois sur l’Autrichien Messner. Là il y avait déjà davantage de  Toni Sailer  dans les écarts qui séparaient Killy de ses rivaux. Etait-ce un bon présage pour le slalom spécial ? Pour beaucoup d’observateurs c’était le cas, même si nombre d’entre eux se posaient la question de savoir si le skieur de Val d’Isère n’allait pas craquer au dernier moment, un mal bien français à l’époque. En outre le slalom spécial est plus aléatoire comme épreuve que les deux autres, avec des risques de chute ou de porte manquée plus importants. En disant cela je ne fais que répéter ce qu’en disaient les techniciens ou les journalistes spécialisés.

En plus, en slalom, il y avait une concurrence sans doute plus forte qu’en géant, notamment avec un autre skieur surdoué, l’Autrichien Karl Schranz, qui obtiendra au cours de sa carrière 3 titres mondiaux en descente, au combiné et en géant. Mais  il était aussi très fort slalom, comme il allait le prouver le samedi 17 février à l’issue d’une épreuve dont il sera à la fois le héros et le grand perdant.

La première manche allait tout d’abord rassurer les supporters de Killy car, faisant fi de la pression, Killy terminait premier de cette manche. Cependant les écarts étaient trop faibles pour qu’il ait course gagnée, si tant est qu’on puisse faire cette remarque en slalom spécial. Les principaux favoris se tenaient en effet en 69 centièmes de seconde. En outre la visibilité était très faible du haut jusqu’en bas du tracé. Killy s’élança le premier dans la deuxième manche mais stupeur, son temps fut dépassé par le second concurrent, Hakkon Mjoen le Norvégien. Heureusement pour  Killy, Mjoen avait escamoté deux portes et il fut disqualifié. Ouf !

Peu après ce fut au tour de Schranz de dévaler la pente entre les piquets. Prenant tous les risques, son festival se termina avant l’arrivée après avoir été déséquilibré à la porte 17. Reouf ! Cette fois on pouvait y croire, car Mjoen et Schranz étaient les deux plus dangereux adversaires de Killy et ils étaient sortis tous les deux. Du moins c’est ce qu’on croyait, car finalement Schranz fut autorisé à recourir cette deuxième manche… parce qu’il aurait été gêné par un commissaire de piste tout près de la porte 17. Schranz repartit et réalisa un temps global inférieur à celui de Killy. Malheur pour le Français, qui ne pouvait pas réussir son grand chelem (comme Sailer), et bonheur pour l’Autrichien qui était enfin champion olympique ! Cela étant  le jury international considèra que Schranz n’avait pas été gêné comme il l’avait indiqué, et le disqualifia,  au grand dam de la délégation autrichienne. Celle-ci fit appel de cette disqualification, mais dans la soirée le verdict tomba et Schranz était bien disqualifié.

Evidemment cela allait déclencher une polémique qui entacha quelque peu la victoire et le triplé historique de Killy, les Autrichiens considérant que les Français n’vaient pas été sportifs sur le coup. Je ne me risquerais pas, 44 ans plus tard, à porter un jugement pour savoir si Schranz avait été gêné ou pas, n’en ayant pas du tout les compétences, mais les plus franchouillards des supporters trouvèrent insupportable que Schranz ait pu recourir une deuxième fois, alors qu’il était allé à la faute. Les supporters autrichiens au contraire, estimaient que ce commissaire n’aurait jamais dû se trouver là, et donc qu’il était normal que Schranz ne fût pas disqualifié. Cela dit une chose est sûre : si Killy était sorti à la place de Schranz et dans les mêmes conditions, jamais les Autrichiens n’auraient accepté qu’il  soit autorisé  à refaire une deuxième fois le parcours.

Dommage cette polémique, car cela a quelque peu terni l’exploit de Killy. Malgré tout on oublia très vite ces péripéties, et pour tout le monde Killy était considéré comme le plus grand skieur de tous les temps avec Tony Sailer. Plus personne ensuite ne réussira aux J.O. ou aux championnats du monde le triplé réalisé par ces deux superchampions, y compris chez les femmes.  Les J.O. de Grenoble resteront  ainsi dans l’histoire comme  la fête de Killy, et la fête de tout le ski français avec la médaille d’argent en descente de Périllat et les médailles d’or et d’argent des sœurs Goitschlel en géant  et en slalom. Qu’il semble loin ce temps où le ski français dominait le monde !  En tout cas grâce à Killy et ses copains, nous avions passé  une dizaine de jours magnifiques pour le sport français.

Michel Escatafal

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