Tamgho, l’avenir du triple saut si…

Alors que Teddy Tamgho est en train de gâcher une de ses plus belles années pour avoir fait récemment la une des journaux au chapitre des faits divers, ce qui lui a coûté de voir son sponsor mettre fin à son contrat, et une suspension d’un an dont six mois avec sursis de la part de la Fédération Française d’Athlétisme…ce qui ne l’empêchera pas de participer aux Jeux Olympiques de Londres, je voudrais parler aujourd’hui d’athlétisme, et plus particulièrement d’une spécialité un peu moins connue que d’autres, le triple saut. Et si j’en parle, c’est parce que le triple saut est une des rares épreuves où les meilleurs athlètes font les deux saisons, la salle en hiver et en plein air l’été, ce qui devrait être le cas pour davantage d’épreuves afin que l’athlétisme ne soit pas, comme le ski, un sport dont la saison ne dépasse pas trois ou quatre mois. Cette situation est d’autant plus regrettable qu’autrefois il y avait une vraie saison en salle, notamment aux Etats-Unis, et que certains athlètes y réalisaient leurs meilleures performances, et pas seulement sur le sprint ou les sauts. En fait la situation de l’athlétisme en salle est un peu comparable à celle que connaît le cyclisme sur piste, qui n’existe plus qu’à travers quatre ou cinq épreuves dites de Coupe du Monde, plus les championnats d’Europe et du monde.

Fermons la parenthèse, pour noter qu’un des meilleurs athlètes en «indoor» est précisément Teddy Tamgho, qui détient les titres européen et mondial en salle, mais aussi le record du monde de sa spécialité, le triple saut avec un bond de 17m92, réalisé l’an passé lors des championnats d’Europe en salle. En revanche, jusque-là, il a été moins performant en plein air, puisqu’il n’a pu décrocher que la médaille de bronze aux championnats d’Europe 2010, alors qu’il en était le grandissime favori. Cela dit, on ne sait pas ce qu’il aurait pu faire l’an passé s’il avait participé aux championnats du monde à Daegu, puisqu’il était blessé. Enfin, pour être complet, il a quand même terminé l’année avec la meilleure performance mondiale grâce à un bond de 17.98m réalisé en juin à New-York. Bref, compte tenu de son jeune âge (23 ans en juin prochain), Tamgho a sûrement un très grand avenir, et peut même être considéré comme le plus sûr espoir de médaille d’or français aux J.O. de Londres ou de Rio…s’il ne réitère pas quelques erreurs de jeunesse. Et le fait d’être entraîné par le Cubain Pedroso, qui présente de sérieuses références à la fois par son passé de champion du monde et olympique à la longueur, et par le fait qu’il ait entraîné sa compatriote Yargelis Savigne (double championne du monde du triple saut), est un gage supplémentaire de progression, pour l’aider à franchir la fameuse barrière des 18 mètres que tout le monde lui prédit, et qu’il aurait pu franchir dès le mois de mars aux prochains championnats du monde en salle s’il n’avait pas été suspendu.

A ce sujet, il faut noter que les plus grands champions de ce concours si particulier qu’est le triple saut ont tous marqué l’histoire de l’athlétisme, en rappelant que la discipline date de la moitié du 19è siècle, et que son premier champion fut un Américain d’origine irlandaise, James Conolly, qui réalisa en 1896 un triple bond de 13,71m.  Ensuite, dès 1900, on franchira la barrière des 14m (Prinstein avec 14.47m), puis en 1906 on dépassera les 15 m avec John Bresnihan. Que de progrès en dix ans ! Mais il faudra attendre le 30 septembre 1951 pour voir un représentant de l’école brésilienne, Da Silva, franchir enfin les 16 m, en battant le record du monde avec un triple saut de 16.01 m. Cet homme va vraiment marquer son époque, en battant le record du monde aux J.O. d’Helsinki en 1952 avec un triple bond de 16.22 m à son cinquième essai. Surtout les spécialistes avaient noté qu’il avait réalisé ces 16.22 m avec une répartition quasi idéale  de 6.20 m au premier saut, puis 4.75 m au second et enfin 5.27 m au troisième.  Da Silva sera une véritable idole dans son pays, mais va aussi marquer pour longtemps l’histoire du triple. Il va porter le record du monde jusqu’à 16.56 m en 1955 aux Jeux Panaméricains à Mexico à 2200m d’altitude. Dés lors la discipline va s’accélérer puisque le Polonais Schmidt, champion d’Europe en 1958, capable de courir le 100 m en 10s.4/10, belle performance pour l’époque, va réussir à franchir la barre des 17 m. Très exactement  17.03 m,  avec une répartition très différente de celle de Da Silva (5.99 m+5.02 m+6.02 m). Nous étions entrés dans une autre époque, d’autant que la vieille cendrée allait être remplacée à partir de 1968 par du synthétique. Dès lors ce sont les 18 mètres que l’on envisageait.

Déjà à Mexico, aux J.O. de 1968,  avec l’altitude plus un vent qui soufflait presque continuellement à 2m /seconde, sans oublier la piste en polyuréthane, on allait avoir droit à un concours extraordinaire qui, d’ailleurs, eut mérité que l’on en parlât davantage avec six athlètes qui ont dépassé  les 17 m, le record du monde ayant été battu plusieurs fois. Par l’Italien Gentile tout d’abord avec 17.22 m, puis ensuite par le Brésilien Prudencio qui franchit 17.27 m, avec un vent favorable de 2m/s donc juste à la limite autorisée,  avant que le Soviétique Victor Saneiev,  qui allait marquer lui aussi l’histoire  de la discipline, n’améliore le record avec 17.39 m, là aussi avec l’anémomètre bloqué à la limite autorisée de 2 m/seconde. Certains diront que c’était trop beau pour être vrai, un peu comme les 8.90 m de Beamon à la longueur dans les mêmes conditions, qui ont éclipsé le concours du triple, lequel méritait un autre traitement de l’information que celui qui lui fut réservé à l’époque. Saneiev a sans doute été le plus doué des triples sauteurs, au moins jusque là, avec un ensemble de qualités tout à fait exceptionnel. Il était en effet de capable de courir le 60 m en 6s 80, mais aussi de réaliser 8.20 m en longueur. Cela lui permettra de régner sur la spécialité pendant près de 10 ans, jusqu’à l’avènement d’un autre Brésilien, De Oliveira, qui allait réussir 17.89 m en 1975…à Mexico. De Oliveira, comme Saneiev, était un athlète très rapide avec une répartition qui indique qu’il utilisait au maximum sa vitesse, la décomposition de son triple saut étant de 6.10 m + 5 .36 m + 6.43 m.

Après De Oliveira, de nombreux athlètes vont buter sur la ligne des 18 m, à commencer par Banks qui réalisera 17.97m à Indianapolis, un record qui tiendra dix ans, mais aussi le champion olympique 1987, le Bulgare Markov, ou encore l’Américain Conley  qui dépassera 18m (18.20) mais avec un vent trop fort (5m/s), jusqu’à ce qu’elle soit franchie par le Britannique Jonathan Edwards à deux reprises en 1995 avec 18.16 m et peu après avec 18.29 m, ce qui constitue l’actuel record du monde. Edwards aura été un immense champion puisqu’il a été champion d’Europe, champion du monde (2 fois) et champion olympique en 2000. En fait il aura tout gagné, sauf le titre de champion du monde en salle, titre qu’a remporté Teddy Tamgho, comme je l’ai souligné précédemment, sans doute l’athlète le plus doué que l’athlétisme français ait eu depuis bien longtemps, aujourd’hui troisième performer mondial derrière Edwards et l’Américain Harrison (18.09 m).

Et puisque j’ai de nouveau évoqué Tamgho, quand réalisera-t-il ces fameux 18 mètres ? Sans doute cet été…si le manque de compétition et ses déboires privés ne le handicapent pas trop. Dans ce cas, pourquoi pas aux Jeux Olympiques de Londres ? Ce serait beau de réaliser plus de 18 m, et de battre le record du monde devant un ou deux milliards de téléspectateurs dans le monde. Il pourrait dans ce cas retrouver rapidement de nouveaux sponsors, et sa valeur marchande dans les meetings augmenterait considérablement, d’autant que le jeune homme  a le sens du spectacle. En outre il sait bien qu’il lui faut encore beaucoup travailler pour aller encore plus loin, ce qui est rassurant. Ce l’est d’autant plus que s’il travaille sérieusement, il a tout pour devenir une légende comme De Oliveira, Saneiev et Edwards. Et ce n’est pas moi qui le dis, parce que je ne suis pas un technicien du triple saut. En effet, j’ai lu dans l’Equipe l’an passé (en juin) que le recordman du monde, Edwards, considérait que les 17.98 m de Tamgho n’étaient  pas « une immense surprise », parce que Tamgho « est ce qu’on a vu de mieux depuis les années 90 », ce qui ne l’a pas empêché d’ajouter qu’il avait encore du chemin à parcourir pour battre le record du monde. Espérons simplement que Tamgho comprenne que l’on ne peut devenir un très grand champion qu’avec un sérieux à toute épreuve, à l’entraînement comme dans la vie.

Michel Escatafal

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