Le rugby pro ne peut exister que dans les grandes villes

En ce début d’année un débat resurgit dans le rugby français pour savoir si l’on doit augmenter le nombre de clubs admis dans le Top 14, anciennement appelé championnat  de France. En fait le but de ces discussions est le passage de 14 à 16 clubs pour l’élite, passage soutenu par je ne sais trop qui, mais qui verra sans doute le jour dans les années qui viennent. Pourquoi revenir en arrière avec 16 clubs dans l’élite, alors que tous les amoureux de ce sport sont inquiets de voir les meilleurs joueurs enfiler les matches comme des perles… jusqu’au moment où survient la blessure, la blessure grave qui met entre parenthèses pour un long moment la carrière des joueurs. Certaines mauvaises langues suggèrent que c’est pour sauver l’Aviron Bayonnais et le Biarritz Olympique de Serge Blanco, solution que ce dernier refuserait même en cas de relégation du B.O., mais ce n’est pas uniquement à cause de cela.

En effet, aujourd’hui le rugby ce n’est plus de la joyeuse rigolade comme à l’époque où il était amateur, parce qu’il y a des millions et des millions d’euros en jeu, et que des investisseurs de haute volée ont décidé de s’impliquer dans ce rugby devenu ultra professionnel, au même titre que le football, même si les sommes en jeu sont encore loin d’être au niveau de celles des « manchots ». Et pour générer des rentrées d’argent et attirer les sponsors, il faut de l’exposition, donc avoir un nombre toujours plus important de matches à disputer…pour faire plaisir aux chaînes de télévision. En fait, si je devais faire la comparaison, je dirais plutôt que le rugby me fait penser à la NBA, en raison du petit nombre de pays le pratiquant au plus haut niveau (Grande Bretagne, France, Irlande, Australie, Nouvelle-Zélande et Afrique du Sud), plus quelques nations n’existant qu’a travers leur équipe nationale formée avec des joueurs opérant en Europe ou en Australie et Nouvelle-Zélande (Argentine, Italie, Fidji, Tonga, Samoa, voire Etats-Unis et Canada). Néanmoins, malgré son absence d’universalité, le rugby professionnel, à l’exemple de la NBA (toutes proportions gardées), génère des ressources considérables à l’intérieur de son circuit fermé.

Et c’est précisément à cause de tout cet argent qui coule à flot sur le rugby, que l’on enregistre ces débats entre ceux qui veulent que le rugby de club soit de plus en plus professionnel, quitte à donner des sommes très importantes aux meilleurs joueurs (nationaux ou étrangers ), et d’autres qui voudraient que le professionnalisme reste raisonnable. Problème, quand on vit dans le sport professionnel, on ne peut qu’avancer vers le toujours plus grand, plus gros, plus haut, plus fort et plus structuré, parce qu’à ce niveau le sport est aussi un spectacle. C’est valable pour les clubs, mais aussi pour les joueurs. Et tout cela se paie très cher, au point d’avoir aujourd’hui dans le Top 14 cinq clubs ayant un budget compris entre 20 et 33 millions d’euros, à savoir le Stade Toulousain (33.1 M), l’ASM Clermont-Ferrand (24.1 m), le Racing-Métro92 (22.4 m), le Stade Français (21.3 m) et le RC Toulon ( 20 M). Tous ces clubs sont dirigés comme des grandes entreprises, sont soutenus par des entités financières importantes, et leurs dirigeants sont des gens qui veulent faire évoluer le rugby vers un sommet d’excellence et de professionnalisme…que même nombre de clubs de football de Ligue 1 pourraient leur envier.

Voilà pourquoi des gens comme Mourad Boudjellal (Toulon) ou Jacky Lorenzetti (Racing Métro) , qui vient de se séparer immédiatement et sans délai de son meilleur produit marketing, Sébastien Chabal, suite à un désaccord et un échange houleux avec l’entraîneur Pierre Berbizier, détonnent quelque peu dans un milieu qui, parfois, ne semble pas réaliser ce qui lui arrive. Et oui, il faut s’y faire, le rugby des champs ou si l’on préfère le rugby de Papa ou Grand-Papa, avec ceux qu’on appelait les « gros pardessus » en parlant des dirigeants de la fédération, n’existe plus. Aujourd’hui c’est le rugby du vingt et unième siècle qui a pris le pas sur le rugby tel qu’on le pratiquait et le connaissait jusqu’à la fin du siècle précédent. Il n’a rien à voir non plus avec le professionnalisme du rugby à XIII, instauré dans notre pays en 1934 par un immense joueur, Jean Galia, sport qui donnera à la France son premier titre mondial (officieux) dans un sport collectif (1951), avec ses Puig-Aubert, Merquey, Dop, Brousse, Calixte, Rinaldi ou Ponsinet.

A propos de Puig-Aubert et Merquey, je ferais une petite parenthèse pour dire que ces joueurs qui ont marqué ce que l’on appelait le Jeu à XIII venaient du rugby XV où ils étaient déja des vedettes. Puig-Aubert fut un arrière champion de France avec l’USAP 1944, Merquey fut un centre international à XV en 1950, comme l’étaient aussi Roger Arcalis à l’arrière en 1950 et 1951, et plus tard les Lourdais Jean Barthe, qui était à la fin des années 50 le meilleur troisième ligne centre du monde, Pierre Lacaze, l’arrière de la victoire sur les Springboks en 1958, ou encore Quaglio le coéquipier de Lucien Mias au S.C. Mazamet, pilier de cette même équipe de France en Afrique du Sud, le Palois Claude Mantoulan, un des attaquants français les plus doués au début des années 60, sans oublier Jean Capdouze, autre centre de talent qui fut champion de France avec la Section Paloise en 1964. Tous ces joueurs ont marqué leur époque dans les deux rugby, preuve que la classe a toujours été suffisante pour briller à XV ou à XIII. D’autres en revanche choisiront le chemin inverse, mais infiniment moins nombreux. Je n’en citerais que trois, à savoir Jean Daugé le fameux centre bayonnais de la fin des années 40 et du début des années 50, François Labazuy le demi de mêlée du grand Lourdes, et Jo Maso qui fera les beaux jours de Toulon, de Narbonne et du XV de France dans les années 60 et 70. Cela étant, de nos jours le rugby à XIII, surtout en France, ne fait pas du tout le poids avec le XV, les meilleurs treizistes rejoignant peu à peu les meilleures équipes ou franchises à XV, et cela est valable même en Australie où le XIII est pourtant sport national, par exemple S.B. Williams, l’ancien joueur du R.C. Toulon.

Fermons cette parenthèse treiziste, pour dire que de nos jours il n’y a plus de place dans la haute élite pour les petits clubs, ni pour les petites villes, parce que le rugby du vingt et unième siècle va vers le gigantisme à tous points de vue, et que gigantisme ne rime pas avec petite ville. Ce n’est pas pour rien si les clubs à gros budgets, dont j’ai parlé précédemment, sont ceux de villes comme Paris, Toulouse, Clermont-Ferrand ou Toulon, dont les agglomérations dépassent toutes 300.000 habitants. A ces clubs il faut ajouter Montpellier Hérault Rugby qui, d’ailleurs, fut finaliste l’an passé du championnat de France. Et les autres clubs me direz-vous ? Et bien, ils sont condamnés à évoluer un jour en deuxième division à l’exception du Lyon OU et de l’Union Bordeaux-Bègles, qui viennent de monter en Top 14, en attendant le F.C. de Grenoble et peut-être un jour un club de Marseille. C’est peut-être dommage, mais c’est une évolution irréversible.

Cela étant, sur le plan historique, on ne fait que revenir aux origines de ce sport, puisque les premières équipes championnes de France s’appelèrent le R.C. France (1892, 1900, 1902), ancêtre du Racing Métro, le Stade Français (1893, 1894, 1895, 1897, 1898, 1903, 1908), l’Olympique, composé de laissés pour compte du Racing (1896) donc une équipe parisienne, le Stade Bordelais (1899, 1901, 1904, 1905, 1906,1907,1909, 1911), le F.C. Lyon (1910), le Stade Toulousain (1912), avant que la première équipe d’une petite ville finisse enfin par l’emporter en 1913, l’Aviron Bayonnais. Ces clubs de petites villes vont longtemps faire jeu égal avec les clubs des grosses villes. Clermont-Ferrand, par exemple, a dû attendre le professionnalisme et l’année 2010 pour remporter le Bouclier de Brennus, alors que l’US Quillan avait été champion de France en 1929. Il est vrai que cette équipe, fleuron sportif d’un village de 3.000 habitants, avait été construite de toutes pièces par un riche chapelier (Jean Bourrel), lequel avait recruté dix joueurs parmi les meilleurs en 1928 pour arriver cette même année en finale (battu par la Section Paloise 6-4) et rafler le titre de champion de France l’année suivante contre le F.C. Lézignan…avant de retomber très vite dans l’anonymat.

Ensuite jusqu’à la fin des années 40, plusieurs clubs de petites villes s’illustrèrent, notamment le C.S. Vienne, le Biarritz Olympique, ou encore au début des années 50 l’US Carmaux à côté d’autres appartenant à des cités un peu plus importantes comme Agen, Castres, Pau ou Perpignan. Cela dit, le plus grand club de cette époque était celui d’une petite ville d’à peine 15.000 habitants, Lourdes, qui avait eu la chance d’être devenue un lieu de pélérinage parmi les plus fréquentés dans le monde, ce qui laissait aux joueurs du club non fonctionnaires des possibilités importantes pour trouver un emploi à leur convenance. Mais le F.C. Lourdes, huit fois champion de France entre 1948 et 1968 dont 7 fois entre 1948 et 1960, allait devenir aussi un lieu de pèlerinage…du rugby, grâce à l’action et à l’aura d’un joueur, Jean Prat, que les inventeurs du rugby (les Britanniques) ont appelé « Monsieur Rugby », lequel, comme disait Denis Lalanne, a le premier compris que le rugby était un jeu anglais, donc tout dans l’effacement de la personnalité au seul bénéfice de l’équipe. Et c’est comme cela que le F.C. Lourdes allait planer pendant un peu plus d’une décennie sur le rugby français, et donner à l’équipe de France nombre de joueurs d’une des plus belles équipes de l’histoire du rugby international (1958-1959). Aujourd’hui le F .C. Lourdes, que j’ai tellement admiré quand j’ai commencé à toucher mes premiers ballons de rugby, est en Fédérale 1. Bonjour tristesse !

Ensuite ce sera le règne de deux équipes dont l’une, l’A.S. Béziers, est actuellement dernière de Pro D2, alors que l’autre, le S.U. Agenais, est arrivé à retrouver le Top 14 où il fait bonne figure cette année. Néanmoins, on voit quand même que l’ancien club de Razat, Lacroix, Zani ou Echavé (champion en 1962, 1965 et 1966), peine à se maintenir au plus haut niveau. En revanche, comme je viens de le dire, on a complètement oublié le Béziers des Dedieu, Danos, Gensane, Vidal ou Barrière (champion en 1961), comme celui des Astre, Cabrol, Cantoni, Estève, Saisset, Palmié, Paco ou Vaquerin, qui a dominé la décennie 70 et la moitié de celle des années 80. Et pourtant ce Béziers là a presque autant dominé le rugby français que le grand F.C. Lourdes vingt ans auparavant, l’empreinte internationale en moins. Quant aux autres clubs qui ont réussi à grapiller un Bouclier de Brennus entre 1960 et 1990, ils ont depuis longtemps quitté les avant-postes du rugby français. Parmi eux on citera le Stade Montois des frères Boniface (champion en 1963), la Section Paloise de Moncla, Saux et Piqué(en 1964), l’U.S. Montauban de Cabanier (en 1967), la Voulte Sportif des frères Camberabero( en 1970), ou encore le Stado Tarbais de Sillières et Abadie (en 1973), sans oublier le R.C. Narbonnais de Codorniou, Sangali et Claude Spanghero (en 1979), tout cela nous amenant au début du long règne du Stade Toulousain, 11 titres depuis 1985, année où il conquit le Bouclier de Brennus avec dans ses rangs  un certain Guy Novès, plus Charvet, Bonneval, Gabernet et les frères Portolan.

A propos du Satde Toulousain, qui allait remporter également 4 Coupes d’Europe depuis sa création en 1995 (le Real Madrid du rugby), on soulignera que ce fut le club qui sut le mieux franchir le pas du professionnalisme, avec un mélange de formation (Jauzion, Michalak, Poitrenaud) et de joueurs de talent recrutés à l’extérieur (Elissalde, Dussautoir). Les autres lauréats depuis 1985 appartiennent à la fois aux clubs des grandes villes (Stade Français, Toulon, Bègles, Clermont), mais aussi de plus petites agglomérations comme Agen, Castres, Biarritz (3 titres) et même Perpignan. Toutefois ces équipes, qui sont encore en Top 14, ont parfois toutes les peines du monde à s’y maintenir, à part Castres, et  figurent dans la deuxième moitié du classement du Top 14, certaines d’entre elles pour la première fois, comme le Biarritz Olympique ou l’USA Perpignan. Gageons que les années à venir seront encore plus difficiles pour les clubs de ces villes car, manifestement, la course aux armements dans l’élite est de plus en plus exacerbée. Il n’y qu’à voir les noms venant de l’étranger figurant dans nos meilleures équipes pour en témoigner (Wilkinson, Albacete, Mac Allister, Burgess, François Steyn, Hernandez, Sivivatu etc). Et ce n’est apparement qu’un début.

Michel Escatafal

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One Comment on “Le rugby pro ne peut exister que dans les grandes villes”

  1. misterrugby dit :

    Article super intéressant et criant de vérité. J’ajouterais une chose : dans le football français, les droits télé sont très élevés et est à peu près équitablement répartis entre les clubs de Ligue 1 (plus qu’en Espagne par exemple ou chaque club négocie ses droits). Du coup, un club d’une ville moyenne peut bénéficier d’une manne financière importante même si ses revenus guichets et merchandising sont minimes. Ce n’est pas du tout le cas du rugby où les droits télé sont 10 fois moins élevés que pour le foot. Du coup les clubs sont obligés de s’appuyer sur leur recettes guichets et sur leur réseau de sponsors. Les grandes villes sont forcément avantagés. Cependant je ne mettrais pas Perpignan dans le même lot que Castres ou Agen. Elles ont des tailles différentes. Agen et Castres avoisinent les 50 000 habitants et Perpignan et son agglomération ont 283 000 habitants, dans un département et une région en pleine croissance démographique. L’arrivée de la ligne TGV Barcelone-Perpignan devrait booster la ville. Je vous propose pour suivre la réflexion un manifeste pour un nouveau rugby pro : http://misterrugby.wordpress.com/projet-mister-rugby

    On peut élargir la réflexion au hand et au basket qui connaissent des problèmes similaires. Seul le foot peut aujourd’hui se passer de telles réformes.


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