Contador traité comme Scipion

Contador condamné ! Une condamnation scandaleuse pour sa sévérité, à propos de laquelle je reparlerai un peu plus loin. Mais avant toute chose je suis attristé non seulement devant cette sentence ô combien injuste, mais aussi par l’affligeante médiocrité des commentaires. Et quand j’écris « affligeante », je devrais même employer le mot « effrayante », avec des gens qui déclarent qu’il faudrait presque appliquer  la peine de mort au coureur espagnol…parce qu’il se serait peut-être dopé, ce que personnellement je n’ai jamais cru. Et je le crois encore moins depuis la démonstration qu’il a faite l’an passé au Giro où, hyper surveillé par les instances anti-dopage (24 contrôles tous négatifs),il a écrasé la concurrence à la manière d’un Hinault des grands jours, d’un Merckx plus cannibale que jamais ou d’un Coppi au sommet de son art. Un Giro qu’il va perdre sur le tapis vert, alors qu’il avait l’autorisation d’y participer par l’UCI, comme du reste le Tour de France 2010, plus les autres courses de moindre notoriété qu’il a remportées, suite au jugement du TAS rendu public hier.

Et si certains s’imaginent que mon jugement sur la sévérité de certains commentateurs sur les sites français est déformé, qu’ils regardent les réactions de certains forumers soi-disant « amateurs de vélo », avec les inévitables réflexions sur les Espagnols qui seraient beaucoup plus laxistes que les Français. Comme si dans notre pays il n’y avait que des gens intègres ! En tout cas des réflexions qui montrent que certains habitants de notre pays sont à la fois haineux et envieux. Et dire que la France, un si beau pays, est le premier a avoir fait une Révolution pour chasser l’obscurantisme et avoir longtemps incarné les valeurs de la dignité et de la fraternité entre les hommes. Que reste-t-il de tout cela ?

Cela dit, il y a quand même matière à s’interroger sur ce jugement rendu hier, dans la mesure où le TAS donne deux ans de suspension à Contador, tout en reconnaissant qu’il n’y a pas de preuve qu’il se soit dopé. Certes je n’ai jamais pratiqué le droit que j’ai étudié à la fac, mais un tel jugement m’apparaît hautement critiquable, même si la justice sportive est différente de la justice civile en ce qui concerne la preuve de la faute. Il n’empêche, un tel jugement est contre toute logique, contre le principe même de la justice, et de la présomption d’innocence. Une telle sanction aussi peu étayée ouvre la porte à toutes les dérives, et ce d’autant plus qu’à cette époque, seuls trois ou quatre laboratoires pouvaient trouver une aussi infime quantité de produit interdit. En outre, la définition du dopage est « l’usage de substances ou de méthodes artificielles pour améliorer le rendement sportif ». Bien entendu, personne de bonne foi n’acceptera l’idée que Contador ait pu voir ses performances améliorées avec une si petite quantité d’anabolisant et, s’il fallait en avoir la preuve, il suffit de se référer à la performance ô combien décevante qu’il a réalisée lors de l’étape c.l.m. de ce Tour  2010 qui lui  a été fatal. Voilà pour les faits !

Oui, comment peut-on condamner quelqu’un sur des présomptions de culpabilité? En effet, le TAS affirme « qu’aussi bien le scénario de la contamination de la viande que celui de la transfusion sanguine, étaient, en théorie, des explications possibles pour justifier un contrôle antidopage positif mais qu’ils étaient tous deux hautement improbables ». Du coup, pour étayer leur jugement, les juges disent que « de l’avis de la formation arbitrale et sur la base des preuves produites, la présence de clembutérol a été plus vraisemblablement causée par l’ingestion de suppléments nutritifs contaminés ». Très bien, sauf qu’on est dans une nouvelle hypothèse qui n’apparaît pas plus clairement que les autres.

En fait l’AMA et l’UCI voulaient une sentence sévère pour justifier de leur crédibilité. Problème, jamais l’AMA n’a paru aussi peu crédible quand on pense au nombre de dossiers de dopage avérés, à propos desquelles elle n’a exigé aucune investigation supplémentaire après des sanctions de pure forme. Quant à l’UCI, elle pourrait contribuer à complètement ruiner le champion espagnol, si ce dernier devait régler les 2.5 millions d’euros (70% du salaire) que la fédération internationale réclame en cas de sanction égale à deux ans, sans parler des prix que Contador a reçus de ses victoires entre juillet 2010 et février 2012 et qu’il devra rendre, sans parler aussi de ses frais de tribunal et d’avocats. Bref, il fallait faire rendre gorge à Contador , tout en l’empêchant de pouvoir participer aux J.O. de Londres, ce qui explique, aux yeux des journaux espagnols, l’incompréhension sur la date de début de la suspension. Cela étant, une chose est sûre : avec cette sanction impitoyable pour ne pas dire pitoyable, encore une fois, c’est le cyclisme qui trinque !

Heureusement dans ce mauvais feuilleton qui dure depuis 536 jours, il y a la réaction des coureurs ou des anciens coureurs, qu’il s’agisse d’Indurain, Merckx ou Oscar Pereiro, lui-même vainqueur du Tour de France suite au déclassement de Landis. Si j’ajoute cette précision c’est pour saluer la réaction d’Andy Schleck, une réaction qui l’honore, ce qui est normal car c’est un champion. Evidemment il ne peut pas avoir la même réaction que les forumers qui ont tous couru après la gloire, parfois et même souvent après la victoire, ou tout simplement qui ne sont jamais monté sur un vélo de compétition sur la route ou sur une piste. J’observe la même retenue chez Scarponi. Bravo Messieurs! Cela prouve que vous avez l’intelligence du cœur, ce qui fait d’autant plus regretter la réaction de certains personnages évoluant dans le monde du vélo depuis des décennies…qui semblent découvrir le problème du dopage dans le cyclisme en particulier, et le sport en général. Et puisque ce blog est consacré à l’histoire du sport, je voudrais rappeler que dans le monde du vélo il y a déjà eu des injustices énormes sous couvert de lutte contre le dopage, même si la sentence finale, pour dure qu’elle fût pour les protagonistes, n’a rien à voir avec celle qui frappe Contador.

Nous étions vers la fin du Giro 1969, très exactement le 2 juin,  et Eddy Merckx, le grand Eddy Merckx avait dominé tous ses rivaux dans l’ascension des Trois Cimes du Lavaredo, une ascension d’autant plus difficile qu’elle se faisait sous la neige. A trois jours de l’arrivée, personne ne doute qu’il a remporté son second Giro avec son avance de 1mn14s sur Gimondi, son seul véritable interlocuteur, mais qui lui était un peu inférieur partout. Toutefois, c’était sans compter sur le contrôle antidopage qui faisait apparaître des traces d’un stimulant, dont j’ai oublié le nom, dans ses urines. Merckx eut beau protester de son innocence, eut beau recevoir les témoignages de sympathie du médecin contrôleur lui affirmant qu’il le croyait innocent, Merckx sera déclassé, la contre-expertise s’avérant elle-aussi positive, une contre-expertise à laquelle Merckx ne fut pas conviée sous le fallacieux prétexte qu’on ne pouvait pas le joindre…alors qu’il était resté cloîtré dans son hôtel.

Et si l’on ajoute que les mauvaises langues affirmaient que le médecin contrôleur était un intime de Gimondi, il faut reconnaître qu’Eddy Merckx avait le droit de croire au complot, même s’il reçut le réconfort de certains coureurs italiens, notamment Vito Taccone, Paolini…et Felice Gimondi, lequel allait hériter de la victoire finale. Personne ne saura ce qui s’était passé réellement en cette fin de Giro, mais force est de reconnaître qu’Eddy Merck, qui jure encore aujourd’hui qu’il ne s’était pas dopé, subit l’opprobre ce jour-là, et que cet évènement allait le suivre jusqu’à la fin de sa carrière. Et encore avait-il la chance qu’à cette époque il n’y ait pas internet, sinon j’imagine la réaction des forumers à propos de cette affaire, certains n’hésitant pas à la rappeler quand Merckx s’indigne de ce que vient de subir Contador…alors que nombre de ces forumers excités n’ont pas connu l’époque Merckx.

Autre rappel qui remonte à 1966, avec le record de l’heure non homologué de J. Anquetil, lequel avait couvert 47.493 km, soit 146 mètres de plus que Roger Rivière en 1958, ce qui était un sacré exploit. Et pourtant ce record n’a jamais existé sur les tablettes des records…faute pour Anquetil de satisfaire au contrôle antidopage, dont les modalités étaient différentes selon les fédérations. En outre, au moment de sa tentative, il était prévu que Jacques Anquetil ne serait pas ennuyé par un quelconque contrôle. Résultat, le coureur normand fit cet exploit pour rien, ce qui n’empêcha pas tout le monde de saluer la portée de sa performance exceptionnelle…alors qu’il avait presque 33 ans. Et pour terminer sur le sujet, il faut noter que si Anquetil a eu recours dans sa carrière à des stimulants, cela ne l’a pas empêché de faire une carrière qui a duré treize longues années. Cependant force est de reconnaître que les contrôles antidopage ont permis de rendre le cyclisme moins dangereux pour ses pratiquants au plus haut niveau et, accessoirement, ont permis ces dernières années de ramener le cyclisme à ses bases antérieures, avec des poids légers qui grimpent mieux que des coureurs de 80 kg et plus, ce qui n’était plus la cas à une certaine époque. Ce n’est pas une raison pour faire du zèle vis-à-vis de certains coureurs au moindre problème. Bref, il y a la loi et l’esprit de la loi !

Un dernier mot enfin pour raconter un épisode historique que j’évoquais sur Cyclism’Actu, dont je recommande une nouvelle fois la lecture. Fermons la parenthèse, pour s’interroger sur la manière dont un certain Caton, moraliste vétilleux, essaya de détruire la réputation de Scipion l’Africain. Nous étions en 187 av. J.C., et Caton était tribun, ce qui lui permit  de demander à Scipion et à son frère Lucius qui revenaient d’Asie en triomphateurs, de rendre compte au Sénat des sommes versées par Antiochus comme prise de guerre. C’était certes une requête parfaitement légitime, mais qui surprit les Romains parce qu’elle mettait en doute la probité  du vainqueur de Zama, laquelle en fait était au-dessus de tout soupçon.

On ne comprend toujours pas la raison qui poussa Caton à faire cela. Peut-être voulut-il simplement rétablir le principe, qui commençait à tomber en désuétude à cette époque, que les généraux, quels que fussent leur nom et leur mérite, eussent à rendre des comptes? Peut-être aussi y avait-il là dessous une violente antipathie pour le clan Scipion, esthétisant, hellénisant et modernisant pour l’époque? Sans doute un peu des deux. En tout cas cette prétention coalisa contre celui qui l’avançait nombre de gens lettrés de Rome.

Il n’empêche, Scipion fut convoqué devant l’Assemblée pour s’expliquer. Le châtiment fut épargné à Scipion grâce à un certain Tiberius Gracchus (père des Gracques) qui avait épousé Cornelia, sa fille, sans pour autant être son ami. Mais il fut convoqué une seconde fois, et cette fois refusa de se présenter. Rempli d’amertume, il préféra se retirer dans sa villa de Literne où il résida jusqu’à sa mort. Cela dit, Caton n’était pas un saint, comme en témoigne ce qui ressort de son Traité sur l’Agriculture. Par exemple, il nourrissait ses esclaves d’olives pourries, leur faisait boire de l’eau coupée de vinaigre, les habillait de haillons. Quand ces esclaves étaient vieux et usés, pour ne pas nourrir de bouches inutiles, il les vendait pêle-mêle avec les bœufs hors de service et la ferraille hors d’usage. Bref, Caton était un monument d’avarice qui ne pensait qu’à l’argent…au nom de la morale.

Dans tout cela n’y-a-t-il pas quelque analogie avec le cas Contador ? Après tout que reproche-t-on surtout à Contador, glorieux vainqueur de six grands tours ? De s’être dopé ? Mais si c’était le cas, il y a longtemps que son cas serait réglé et il finirait de purger sa suspension de deux ans. En plus, il n’y a pas la moindre preuve qu’il ait pris un produit pour améliorer ses performances, donc si l’on s’est acharné sur son cas, c’est tout simplement pour faire un exemple. Mais alors pourquoi l’AMA réagit-elle ainsi chaque fois qu’un cycliste de grande notoriété rencontre un problème…et très rarement pour les autres sportifs ? Là est toute la question, et c’est pour cela que l’AMA a remporté une victoire à la Pyrrhus, et que le cyclisme vient de subir une terrible défaite. J’ose simplement espérer qu’à l’inverse de Scipion, Contador persistera dans son idée de remonter sur son vélo pour prouver de nouveau à tous ses détracteurs qu’il fait partie de la plus belle histoire du cyclisme, quitte à continuer à susciter, plus particulièrement en France, une jalousie aussi morbide que ridicule.  Et qu’il me permette de faire une suggestion, à savoir profiter de ces six mois pour travailler sur la piste afin de s’attaquer en fin de saison au record de l’heure, lequel a besoin d’un sérieux rafraîchissement.

Michel Escatafal

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2 commentaires on “Contador traité comme Scipion”

  1. Je pense que nous aurons toujours un doute sur ce qui est vrai ou pas… s’est il vraiment dopé? Etait ce vraiment qu’une intoxication… difficile à dire….
    Cependant un exemple voulait être fait, et Contador en fait les frais…

  2. esca dit :

    Belle conclusion!


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