Marie Jo Pérec et Christine Arron, nos merveilleuses divas des pistes

Si l’on demande à la première personne rencontrée dans un stade quelle est la sportive qui l’a fait le plus rêver, il est vraisemblable qu’elle dira Marie-José Pérec. Et si on demande à cette même personne quelle est la suivante, elle citera le nom de Christine Arron. Si j’écris cela, c’est parce qu’à l’occasion du centième article écrit sur ce blog, je veux rendre hommage à deux jeunes femmes qui ont comblé de bonheur le fan d’athlétisme que j’ai toujours été, depuis mes premiers tours de piste ou mes premiers sprints  sur une cendrée, revêtement des pistes d’athlétisme jusqu’à la fin des années soixante. En fait je vais m’offrir le grand plaisir d’évoquer deux divas de l’athlétisme qui, sur bien des points, se ressemblent.

D’abord elles sont nées en Guadeloupe, le 9 mai 1968 à Basse-Terre  pour Marie-José Pérec, et  le 13 septembre 1973 aux Abymes pour Christine Arron. Ensuite ce sont deux sprinteuses, qui ont commencé leur carrière en faisant du sprint court (100-200m). Elles ont aussi eu les mêmes entraîneurs, en la personne de Fernand Urtebise, puis Jacques Piasenta dans un premier temps, et dans un deuxième temps avec John Smith, même si ce fut pour quelques mois dans le cas de Christine Arron. Enfin elles ont remporté un nombre conséquent  de médailles dans les compétitions européennes, mondiales ou olympiques. J’ajouterais aussi que l’une et l’autre ont largement contribué, professionnalisme aidant, à promouvoir l’athlétisme sur nos chaînes de télévision grâce à leurs performances et à l’aura qu’elles dégageaient.

Cela étant, en regardant le bilan de leur carrière, on s’aperçoit qu’elles sont loin d’être « jumelles ». En premier lieu la carrière de l’une, Marie-Jo Pérec, fut tout simplement exceptionnelle, avec pas moins de trois médailles d’or olympiques sur 400m et 200m (1992-1996), deux titres de championne du monde en 1991 et 1995 sur 400m, plus deux titres de championne d’Europe en 1994 (400m et relais 4x400m) auxquels il faut ajouter une médaille de bronze européenne en 1990 sur 400m. En revanche  le palmarès de Christine Arron se limite, si j’ose dire, à un titre de championne du monde du relais  4x100m en 2003, plus deux médailles d’or aux championnats d’Europe en 1998 (100m et 4x100m),  une médaille d’argent aux championnats du monde 1999 avec le relais 4x100m, une médaille de bronze aux J.O. d’Athènes en 2004 toujours dans le relais 4×100, deux médailles de bronze sur 100 et 200m aux championnats du monde 2005, et pour terminer une médaille d’argent aux championnats d’Europe 2010 avec le relais  4x100m. C’est certes un joli palmarès, mais c’est loin du potentiel de cette merveilleuse spécialiste du sprint.

 Les deux jeunes femmes ont aussi été très différentes dans le déroulement de leur carrière. Par exemple, Marie-José Pérec ne s’est pas fait prier pour « monter sur 400m », malgré la difficulté qu’entraîne ce passage du sprint court au sprint long, alors que Christine Arron a préféré se concentrer sur le sprint court, alors qu’elle  aurait pu briller sur 400m et sans doute aussi dominer la distance. Cela lui aurait peut-être évité aussi les multiples blessures qui ont émaillé sa carrière, une carrière qu’elle a mise entre parenthèse en 2002, date à laquelle elle a donné naissance à son fils. Cela ne l’a pas empêché de redevenir aussi forte qu’elle le fut précédemment, sauf peut-être en 1998. Enfin, autre différence, Christine Arron continue sa carrière encore aujourd’hui à plus de 38 ans dans l’espoir de se qualifier pour les J.O. de Londres, alors que Marie-Jo Pérec y a mis un terme définitif beaucoup plus jeune, en 2000, après un épisode rocambolesque lors des J.O. de Sydney.

Voyons à présent, à travers quelques épisodes de leur carrière, les évènements marquants de leur parcours au plus haut niveau de l’athlétisme, en commençant par Marie-José Pérec.  Celle-ci, après avoir été repérée très vite par le professeur d’EP de son lycée à Basse-Terre, allait galérer pendant trois ans entre les Antilles et Paris, avant de commencer réellement sa carrière au mémorial Marie-Perrine à Fort de France où, à peine âgée de 20 ans (en mai 1988), elle fit jeu égal avec Marie-Christine Cazier qui dominait le sprint féminin français à l’époque (médaille d’argent aux championnats d’Europe de 1986). Mieux encore, elle réalisa à cette occasion, sur ses seuls dons, un temps (22s79) qui lui permettrait d’être candidate encore de nos jours au titre de championne de France. Puis, le 14 août suivant, débutante sur la distante du 400m, elle bat en 51s35 le record de France de Nicole Duclos qui fut record du monde en 1969. Premier exploit, qui sera suivi en 1989 par le titre européen en salle sur 400m, puis par une « fausse » victoire en Coupe du Monde sur la Cubaine Quirot, invaincue depuis deux ans. Fausse victoire, parce que Marie-Jo Pérec avait été finalement disqualifiée pour avoir légèrement mordu le couloir voisin en sortie de virage.

Un peu plus tard elle s’essaiera une première fois au 400m haies, sans suite, avant d’y revenir brièvement en 1995 (elle détient le record de France depuis cette date), ce qui prouve au moins qu’elle était prête à tout faire pour que sa carrière soit à la hauteur du talent que tout le monde devinait. Et pour le prouver, elle rejoignit un entraîneur certes « dur », mais qui avait obtenu de grands succès avec des athlètes comme Michèle Chardonnet (médaille de bronze aux J.O. de 1984 sur 100m haies), Stéphane Caristan (champion d’Europe du 110m haies en 1986)  et Guy Drut. Là, tout va changer pour Marie-Jo Pérec. Elle va devenir une grande professionnelle, et les résultats vont tomber très vite. Déjà elle réalisa 10s96 au 100m en juillet 1991, performance encore aujourd’hui hors d’atteinte des sprinteuses de l’Equipe de France. Puis, un mois plus tard, elle devint championne du monde du 400 m à Tokyo en 49s13. La route vers le titre olympique était grande ouverte! Et de fait, l’année suivante, elle remportera la médaille d’or à Barcelone avec le temps de 48s83, ce qui lui fera dire : « Je suis la recordwoman des non-dopées », allusion au record du monde officiel détenu par l’Allemande de l’Est Marita Koch (47s60) ou des 47s99 de la Tchèque Jarmila Kratochvílová qui la précéda sur les tablettes.

Ensuite, après une année 1993 peu probante en termes de résultat (une quatrième place aux championnats du monde sur 200m), elle décida de quitter Piasenta pour partir aux Etats-Unis dans le fameux groupe HSI de John Smith, véritable machine à fabriquer des champions. Et Marie-Jo Pérec va profiter au maximum de son exil américain, en remportant coup sur coup le 400m et le 4x400m aux championnats d’Europe 1994, puis le titre mondial sur 400m en 1995, avant l’apothéose en 1996 avec le doublé réussi aux J.O. d’Atlanta sur 400 et 200m, exploit réussi une seule fois dans l’histoire, par l’Américaine Valérie Brisco-Hooks (1984). Exploit d’autant plus considérable qu’il était assorti d’un temps de 48s25 sur 400m, performance époustouflante qui s’approchait à 65 centièmes du record de Marita Koch, et d’une victoire sur la Jamaïcaine Merlène Ottey sur sa distance fétiche du 200m.

Hélas ce sera son chant du cygne, car de problèmes de santé en problèmes tout court, elle ne retrouvera jamais son niveau et achèvera sa carrière sur une fausse note juste avant les J. O. de Sydney en 2000, après avoir pris comme entraîneur celui de Marita Koch…ce qui avait étonné jusqu’à ses plus fidèles supporters. Que s’est-il passé à Sydney alors que de l’aveu de son entraîneur, Méier, elle avait retrouvé un très haut niveau de performances. Avait-elle peur de perdre face à l’icône locale, Cathy Freeman ? Avait-elle été incapable de soutenir la pression devant les attentes que son retour suscitait ? Personne ne le saura jamais, sauf peut-être elle-même. Cela dit, personne n’oubliera l’ensemble de l’œuvre de Marie-José Pérec que, pour ma part, je considère comme la plus grande sportive française de tous les temps, parce qu’elle fut la meilleure sur sa distance pendant très longtemps dans le sport olympique numéro un.

Parlons maintenant de Christine Arron, sans doute la femme la plus rapide du monde entre 1998 et 2005. Si je dis cela ce n’est pas en raison de son palmarès, mais parce qu’elle ne s’exprimait jamais mieux que lancée, comme par exemple dans le dernier relais d’un 4x100m. Aucune femme ne pouvait lui résister dans la dernière ligne droite, comme en témoigne son dernier relais du 4x100m en finale des championnats d’Europe 1998 (9s7 lancée !), où elle reprit cinq mètres à la Russe Irina Privalova, qui pourtant avait remporté le titre sur 200m, et avait été médaillée de bronze sur 100m aux championnats du monde 1995. Enorme exploit qui restera dans les mémoires, comme sa ligne droite lors du relais 4x100m victorieux de la finale des championnats du monde 2003 à Paris. Là aussi, elle prit le bâton avec un bon mètre de retard sur l’Américaine Torri Edwards, championne du monde du 100m, pour l’emporter avec presque un mètre d’avance à l’issue d’une ligne droite d’anthologie. Quel fabuleux spectacle !

Mais comment se fait-il que Christine Arron n’ait pu obtenir ses meilleurs résultats qu’en relais, en dehors de son titre européen en 1998 et de ses deux médailles de bronze aux championnats du monde 1995 ? Il y a plusieurs réponses à cette question. Tout d’abord de multiples blessures qui n’ont cessé de perturber sa carrière, ce qui explique qu’en 1993 Piasenta ait envisagé de l’orienter sur 400m. Ensuite une sorte de complexe, dû sans doute aux soupçons qu’elle avait sur certaines de ses rivales, avec ce sentiment diffus qu’elle n’était pas à égalité avec elles. Et de fait, plusieurs de ses rivales sont tombées dans le cadre de la lutte contre le dopage, sans parler de celles qui n’ont duré qu’un été. Enfin une mise en action souvent indigne de la sprinteuse qu’elle était, ce qui explique aussi qu’elle était beaucoup plus libérée dans le relais parce qu’elle partait lancée, même si la prise de relais n’était pas parfaite.

Il n’empêche, c’est en demi-finale et en finale du 100 m des championnats d’Europe 1998 qu’elle allait réaliser ses plus beaux exploits. D’abord en demi-finale en « claquant » un temps de 10s81 avec un léger vent favorable, en déroulant dans les  dix derniers mètres. Ensuite en finale où elle l’emporta avec le temps extraordinaire de 10s73, avec l’aide d’un vent de 2m/s, et au prix d’une accélération prodigieuse après les 50 mètres qui lui permit de dépasser la Russe Privalova, qui avait pris un départ canon avant d’être finalement battue d’un bon mètre (10s83). Oui, je dis bien 10s73, un temps qui était certes loin des 10s49 de Florence Griffith Joyner que beaucoup d’amoureux d’athlétisme ont qualifié de stupéfiant, mais qui constitue toujours le record d’Europe, et qui n’a été battu depuis que par Marion Jones (10s65) en 1998  et Carmelita Jeter (10s64) en 2009. Ensuite, elle réussira deux très belles performances en compétition individuelle aux championnats du monde de 2005, où elle enleva la médaille de bronze sur 100m et sur 200m, après avoir donné l’impression de l’emporter sur 200m…ce qu’elle aurait peut-être réussi à faire si elle s’était concentrée sur cette seule distance.

Evidemment on pourrait dire beaucoup d’autres choses sur Christine Arron, petite fille d’un ancien très bon sprinter, magnifique athlète au sourire éclatant, dont son premier entraîneur, Eric Corenthin, disait d’elle à 15 ans qu’elle était « le plus pur talent du sprint féminin français de tous les temps », mais faire la liste de ses exploits serait fastidieux, car des exploits elle en a réalisé beaucoup, notamment en Golden League dans les grands meetings internationaux. En fait, par rapport à Marie-Jo Pérec, il lui a manqué la ponctualité aux grands rendez-vous des championnats planétaires, et cela, certains champions ou championnes l’ont et d’autres moins. Cela ne m’empêchera pas de mettre ces deux divas sur la même ligne dans l’admiration que je leur porte, heureux d’avoir vécu de si bons moments d’athlétisme avec ces deux superbes sprinteuses. Quand aurons-nous la chance de retrouver une autre athlète à ce niveau ? Peut-être jamais, car Marie-José Pérec est l’athlète française du vingtième siècle, et Christine Arron sa digne héritière. En tout cas, je souhaite de tout cœur que Christine Arron se qualifie pour les Jeux Olympiques de Londres, ne serait-ce que pour effacer certaines frustrations qui doivent parfois tarauder son esprit, par exemple n’avoir pas été au moins une fois championne olympique. Elle l’aurait tellement mérité, d’autant qu’aucune suspicion de dopage n’a jamais pesé sur elle.

Michel Escatafal


J.M. Fangio : de Buenos Aires à Reims… et à Balcarce

A cause de l’accident de Monza, l’année 1952 fut complètement perdue sur le plan sportif, ce qui permit à Fangio de retourner pour quelque temps à Balcarce pour achever sa convalescence. Il ne reprendra le volant d’une voiture de course qu’en janvier 1953, pour le grand prix en Argentine disputé sur la piste de Buenos-Aires. Peu importe le résultat (il abandonna sur ennuis mécaniques), mais il savait qu’il n’avait rien perdu de ses qualités et qu’il pourrait de nouveau jouer les premiers rôles. La preuve, après avoir terminé deuxième du Grand Prix de Pau sur une excellente Gordini, puis disputé la célèbre course des Mille Miglia sur route, il allait terminer deuxième du championnat du monde derrière l’intouchable Ascari qui remportait son second titre consécutif, un championnat où l’Angleterre allait se découvrir, après Moss l’année précédente, un nouveau grand champion, Mike Hawthorn, qui pilotait une Ferrari, et qui allait priver Fangio à Reims de sa première victoire après son accident, à l’issue d’un duel d’anthologie.  Moss et Hawthorn, deux pilotes qui allaient donner beaucoup de fils à retordre à Fangio jusqu’à la fin de sa carrière, sans doute les deux meilleurs avec Wimille et Ascari qu’il ait eu à affronter.

Fermons la parenthèse pour noter que cette première victoire de Fangio dans le championnat 1953 n’interviendra que dans l’ultime manche à Monza avec, il faut le dire, beaucoup de chance. En effet, Ascari qui était en tête commit une faute et dérapa dans le dernier tour obligeant Farina à s’écarter, ce qui provoqua un accrochage avec l’Argentin Marimon, tout cela permettant à Fangio de franchir en vainqueur la ligne d’arrivée. Cette victoire inespérée compensait en partie la déception de ne pas avoir pu davantage lutter avec Ascari pour le titre, mais la Maserati était trop inférieure à la Ferrari pour qu’il pût en être autrement. Cependant, et c’était là l’essentiel, Fangio s’était prouvé qu’il n’avait rien perdu de son talent.  Cette année 1953 aurait finalement été très positive si J.M. Fangio n’avait perdu en novembre, dans une course sur route (quatrième Carrera mexicaine) réservée aux voitures de sport, un de ses meilleurs amis, l’Italien Felice  Bonetto. La course automobile était vraiment cruelle à cette époque !

En 1954, la saison débuta pour Fangio par le Grand Prix d’Argentine, qui était aussi la première épreuve du championnat. Cette saison était celle d’un changement total de règlementation avec l’introduction des moteurs de 2500 cm3, après deux années ou la Formule 1 était en quelque sorte une Formule 2.  Cette année allait aussi être marquée par le retour de Mercedes en grand prix pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, et le patron de Mercedes sport, Alfred Neubauer,  réussit à convaincre Fangio de les rejoindre…dès que la voiture serait prête. En attendant Fangio décida de conduire la nouvelle Maserati, 250 F, qui s’avéra efficace dès la première course. Fangio profita de la piste mouillée et des malheurs de ses adversaires de Ferrari (Farina, Gonzales et Trintignant) pour remporter une victoire qui lançait parfaitement sa reconquête du titre de champion du monde.

Ensuite en Belgique, à Spa, Fangio s’imposa de nouveau devant Moss (Maserati) qui montait en puissance, et Maurice Trintignant. Puis Mercedes arriva enfin, à Reims, avec ses magnifiques W196, au nombre de trois, pilotées par Fangio, Kling et Hermann. Fangio s’imposa dans cette première course devant Kling, juste derrière lui, Hermann s’emparant du record du tour. Mais à Silverstone, sur le circuit tracé sur un terrain d’aviation, les Mercedes ne furent pas à leur avantage, et ce fut Gonzales sur Ferrari qui l’emporta, Fangio ne terminant que quatrième, victime en outre d’ennuis sur sa boîte à vitesse. Puis survint peu après un évènement qui allait de nouveau bouleverser Fangio, ainsi que Gonzales, les deux pilotes argentins ayant la douleur de perdre leur jeune compatriote argentin Marimon aux essais du Grand Prix d’Allemagne au Nurburgring.

Onofre Marimon avait été confié à Fangio par son père Domingo, lui-même excellent coureur et ancien rival de Fangio à ses débuts, qui avait demandé à son prestigieux compatriote de veiller sur lui. Marimon était très doué, et il écoutait avec vénération les conseils de Fangio. Et c’est sous les yeux du « Maestro » que Marimon se tua lors des essais sur le terrible circuit du Nurburgring, dans la grande courbe d’Adernau qui était loin d’être la partie la plus difficile du circuit. C’était le premier d’une longue série d’accidents mortels dans le championnat du monde. Même désespéré, tout comme Gonzales, Fangio réussit quand même à se concentrer sur la course et à gagner la course avec une Mercedes qui avait une carrosserie à roues découvertes.

Fangio l’emporta ensuite en Suisse devant Gonzales, après que Moss lui eut apporté une farouche résistance. Un Stirling Moss qui commençait de plus en plus à impressionner les patrons de Mercedes, en menant pendant presque dix tours sur sa Maserati le Grand Prix de Monza avant d’abandonner sur une fuite du réservoir d’huile. Fangio  finit par l’emporter devant Hawthorn sur Ferrari, ce même Hawthorn qui allait remporter le dernier grand prix en Espagne, devant le jeune Luigi Musso sur Maserati, Fangio terminant troisième. Cette course fut aussi la première de la nouvelle Lancia D50, marque pour laquelle avaient signé les deux pilotes légendaires de Ferrari, Ascari et Villoresi. Fangio était évidemment champion du monde, pour la deuxième fois, avec presque deux fois plus de points que son second, Froïlan Gonzales.

En 1955, Mercedes avait décidé d’adjoindre à Fangio le meilleur équipier possible en la personne de Stirling Moss, ce qui laissait entrevoir de nombreux doublés pour Mercedes. Fangio l’emporta en Argentine, puis après une éclipse à Monaco (victoire de Trintignant), où Ascari tomba dans le port avec sa voiture quelques jours avant de se tuer en essayant une voiture à Monza, les Mercedes firent le doublé à Spa Francorchamp (Fangio et Moss dans l’ordre), puis de nouveau à Zandvoort où Fangio précéda Moss de 3/10è de seconde, puis le quadruplé à Aintree (Grande-Bretagne) avec cette fois Moss devant Fangio, Kling et Taruffi, ce dernier ayant aussi une voiture grise.

Pour l’anecdote, nombre de commentateurs pensèrent que Fangio avait laissé Moss l’emporter chez lui, ce qui constituait en outre sa première victoire, mais Fangio prétendit toujours que Moss l’avait emporté à la loyale. Fangio terminait sa saison par une victoire sur l’autodrome de Monza devant Taruffi. Il était couronné champion du monde pour la troisième fois, mais cette réussite allait être gâchée en fin de saison quand Mercedes décida de se retirer de la compétition, la marque allemande restant marquée par la terrible catastrophe des 24 Heures du Mans qui vit la mort de son pilote Levegh et qui fit plus de quatre-vingts victimes parmi les spectateurs (voir article sur ce site Les 24 heures du Mans : souvenirs, souvenirs…).  L’arrêt de Mercedes confirmé, il est évident que Fangio et Moss n’eurent aucun mal à retrouver une équipe pour l’année 1956.

Pour Fangio, le choix fut celui de Ferrari, car il savait que Ferrari savait fabriquer des voitures qui n’avaient peut-être pas la force massive des Mercedes, mais qui en revanche jouissaient d’une remarquable agilité. Il commença l’année, en janvier, en remportant une nouvelle fois le Grand Prix d’Argentine, au terme d’une course folle où il compta jusqu’à un tour de retard suite à un problème d’alimentation. Après avoir réparé, Fangio eut d’abord la chance que son compatriote Menditeguy fasse un tête à queue avec sa Maserati qui l’élimina pour le compte, puis que Moss soit victime d’une fuite d’huile qui l’obligea à ralentir, avant de s’envoler vers la victoire malgré un tête à queue, sans conséquence,  juste avant le drapeau à damier. Jean Behra, le Français terminera second et Hawthorn troisième.

La suite de la saison ne fut pas une sinécure pour le champion argentin, puisqu’il fut devancé par Moss à Monaco, ne terminant second que parce qu’il prit la voiture de Collins. A Spa ce fut Collins qui rafla la mise dans sa Lancia-Ferrari, devenant le troisième vainqueur britannique en trois saisons après Moss et Hawthorn. Ce même Collins l’emporta aussi à Reims, Fangio n’arrivant que quatrième, ce qui lui permit d’arriver au Grand Prix de Grande-Bretagne en tête du championnat, devant Behra et Fangio. Ce dernier réussit toutefois à l’emporter en Grande-Bretagne devant Collins qui avait pris la voiture du Portugais de Portago. Collins fit la même chose au Nurburgring, mais cette fois il subit un accident qui l’élimina de la course, laissant la victoire à Fangio.

Du coup, ce dernier arriva à Monza pour le dernier grand prix du championnat du monde avec une avance de huit points, insuffisante mathématiquement pour l’obtention du titre en cas d’abandon. Le titre allait donc se jouer entre Fangio, Moss et Collins, et la course fut palpitante car Fangio connaissait des problèmes de direction, mais il fut sauvé quand Collins, encore en course pour le titre, lui céda sa voiture sans se poser la moindre question. C’était un geste chevaleresque remarquable qui, toutefois, ne fit pas l’unanimité au sein de la Scuderia, le directeur technique, un certain Sculati, préférant quitter les stands devant l’insistance de Giamba, le manager de Fangio, pour arrêter Collins. Néanmoins tout était bien qui finissait bien, car Collins ne pouvait hériter du titre de champion du monde que si Stirling Moss ne terminait pas la course. Or Moss gagna la course devant Fangio, qui avait fait un final époustouflant. Fangio était donc champion du monde pour la quatrième fois, mais la menace Moss se faisait de plus en plus pressante, l’as britannique se rapprochant de plus en plus du « Maestro ».

Et cela nous amène à l’année 1957,  où Giamba signa pour Fangio un contrat avec Maserati, l’écurie du Commendatore Orsi. On revient toujours à ses premières amours !  La saison commença comme de coutume au Grand Prix d’Argentine, avec au départ sept Maserati et sept Ferrari, et, comme très souvent, Fangio l’emporta chez lui avec les quatre premières places prises par quatre Maserati (Fangio, puis Behra, Menditeguy et Harry Schell l’Américain). La suite allait être tout aussi favorable après une victoire hors championnat dans le Grand Prix de Cuba, devant le Portugais de Portago sur Ferrari. Fangio l’emporta encore à Monaco devant Tony Brooks sur Vanwall et Masten Gregory sur Maserati, un pilote qui avait la particularité d’être myope et de porter des lunettes de vue en course. Nouvelle victoire de Fangio au Grand Prix de l’A.C.F. à Rouen, loin devant les trois Ferrari de Musso, Collins et Hawthorn. En revanche, Fangio sera contraint à l’abandon au Grand Prix de Grande-Bretagne et d’Europe à Aintree sur des problèmes de moteur, la victoire revenant à Stirling Moss sur sa Vanwall, à l’issue d’une course splendide. Puis vint ce fameux Grand Prix d’Allemagne au Nurburgring (magnifique circuit de 22, 7 km de long avec 174 virages), qui est peut-être le plus accompli que Fangio ait jamais gagné. Le fantastique pilote argentin fut en effet ce jour-là plus grand que jamais au volant de sa Maserati. Déjà il avait réalisé la pole position, puis le jour du grand prix il s’empara de la tête de la course dès le troisième tour, qu’il gardera jusqu’à la mi-course où il se trouvait nanti d’une avance de 28 secondes. Mais il fallait ravitailler et changer des pneus usés jusqu’à la corde, ce qui lui coûta 56 secondes. Pendant ce temps Hawthorn et Collins en profitèrent pour passer devant le « Maestro ». La victoire semblait s’être envolée, sauf miracle. Et c’est alors que le stand de Fangio lui suggéra de rouler tranquillement  pendant deux tours pour laisser croire au stand Ferrari qu’il avait un ennui.

Le stratagème marcha au-delà de toute espérance, chose inimaginable évidemment aujourd’hui. Du coup, après avoir marqué un temps d’incrédulité, les techniciens de l’écurie crurent effectivement après deux tours que Fangio avait des problèmes…ce qui incita le stand Ferrari à donner l’ordre à ses pilotes de ralentir  pour assurer la victoire. Or, il peut se passer beaucoup de choses en 22 km sur un circuit comme le « Ring », y compris voir un pilote trop ralentir et se faire reprendre beaucoup de temps, surtout si le pilote en question s’appelle Fangio et bat le record du tour, ce qu’il fit en tout une dizaine de fois. S’apercevant de la supercherie au deuxième passage, le stand Ferrari intima à ses pilotes de pousser au maximum la mécanique, mais il était trop tard car Fangio avait refait la plus grande partie de son retard, et à l’avant-dernier tour il fondit sur Hawthorn et Collins et les doubla irrésistiblement. La dernière boucle du circuit ne fut plus ensuite qu’un long raid glorieux, même si Hawthorn ne capitula jamais, puisqu’il termina à 3s 6/10, alors que Collins qui avait depuis longtemps abdiqué toute prétention à la victoire finit à plus de 35 secondes. Une course hallucinante où le champion argentin dira plus tard : « Javais l’impression de voler ». Et même si Stirling Moss s’imposa à Pescara et à Monza devant Fangio, celui-ci avait pris trop d’avance pour être inquiété au championnat. Il venait de conquérir son cinquième titre, un record qui ne tombera qu’en 2003 avec Schumacher.

Après une année 1957 aussi exceptionnelle, Fangio sentait bien qu’il ne pouvait pas faire mieux, et il commença à se poser des questions. Du coup, malgré plusieurs offres, il décida de courir en « indépendant », acceptant le concours de telle ou telle marque. Ainsi en Argentine, à Buenos-Aires, il courut pour Maserati et finit à la quatrième place. Ce fut sa dernière apparition en championnat du monde dans son pays. Ensuite il s’aligna dans les Mille kilomètres de Buenos-Aires où il dut abandonner, puis s’aligna dans un autre grand prix, celui de Buenos-Aires hors championnat qu’il gagna.

Mais une telle carrière ne pouvait pas s’arrêter sans encore un fait divers, qui allait le faire entrer à jamais dans la légende, non seulement de l’automobile car il y était déjà, mais dans la légende tout court. En effet, il fut enlevé par des combattants du « mouvement du 26 juillet » le 26 février au soir, à la veille du grand prix de Cuba. Ce mouvement était dirigé par Fidel Castro, et ce dernier et ses amis n’avaient pas trouvé de meilleur moyen pour faire parler d’eux. Ce fut réussi au-delà de toute espérance, d’autant que Fangio fut extrêmement bien traité par l’équipe de ravisseurs qui ne voulait en aucun cas attenter à la vie ni à l’intégrité physique de Fangio, se contentant de faire connaître au monde entier un mouvement qui est encore au pouvoir 54 ans après. Il fut libéré le soir du grand prix à 22 heures, devant l’ambassade d’Argentine, non sans avoir donné un autographe à un ravisseur féru de sport automobile. Finalement il n’aurait retenu (presque) que des bons souvenirs de cette rocambolesque aventure, sauf qu’un de ses ravisseurs fut fusillé, ce qui lui fit énormément de peine, d’autant qu’il avait téléphoné au général Miranda, chef de la police du gouvernement Batista, pour lui demander sa grâce. Une grâce accordée dans un premier temps, mais qui ne fut pas mise en application…pour des raisons administratives.

Cet évènement fut le dernier de l’épopée de Fangio, devenu un grand de ce monde. Il envisagea bien de participer aux 500 miles d’Indianapolis, mais il comprit très vite que cette course ne pouvait guère lui apporter grand-chose en termes de gloire, d’autant qu’il s’était fait une frayeur à 250 km/h au cours des épreuves de qualification. Sa carrière était finie ou presque puisqu’il participa à sa dernière course le 6 juillet 1958 au Grand Prix de l’ACF à Reims, terminant quatrième sur sa Maserati à plus de 2mn 30 s du vainqueur, Hawthorn, qui par respect pour « le Maestro » se refusa à le doubler. Quelle belle fin, et quel beau geste d’un de ses pairs ! La boucle était bouclée. Il partait en pleine gloire et pouvait à présent s’occuper de ses affaires en Argentine. Ses proches qui avaient tant souffert depuis 1934 allaient enfin pouvoir profiter de leur champion ! Et ils en profitèrent longtemps, puisque Fangio rejoindra le paradis des coureurs où l’attendaient entre autres Ascari, Bonetto ou Marimon, le 17 juillet 1995.

Michel Escatafal


J.M. Fangio : de Balcarce à Monza

 « Courir c’est vivre. Mais ceux qui sont morts en course ont su, peut-être, vivre plus fort que tous les autres ». Voilà ce que disait Juan-Manuel Fangio, dans un livre autobiographique paru l’année de sa mort, en 1995, alors qu’il avait 84 ans. Une longue vie, et plus encore une très longue carrière pour celui que l’on surnommait « El Chueco », en raison de ses jambes tordues, ou « El Maestro », parce qu’il était le meilleur. Et le plus surprenant est que, 54 ans après la fin de sa carrière (en 1958), certains encore de nos jours le considèrent comme le plus grand champion de l’histoire, devant des pilotes comme Jim Clark ou Ayrton Senna. D’ailleurs, même aujourd’hui, certains disent sous forme de reproche à ceux qui roulent trop vite : « Tu te prends pour Fangio » ?  Le plus amusant est que même l’épouse d’Alain Prost, fit cette remarque à son champion de mari un soir de Grand Prix de France (1982) qui ne s’était pas très bien passé pour lui.

Oui, Fangio est bien un de ces personnages mythiques comme le sport sait parfois en fabriquer, un de ces personnages si parfait dans son expression au volant de son bolide qu’on ne peut lui faire d’autre reproche que sa perfection même. Il faut dire que Fangio semblait être né pour être au volant d’une voiture de course, ce qui est déjà un paradoxe dans la mesure où il a attendu d’avoir fini sa carrière pour passer son permis de conduire (en 1961). Tous ses amis et ses pairs notaient son courage, évidemment, mais aussi une qualité de réflexe extraordinairement développée qui, d’ailleurs,  le sauva lors de l’accident de Levegh aux 24 Heures du Mans 1955, plus grande tragédie de l’histoire du sport automobile (voir article sur ce site Les 24 heures du Mans : souvenirs, souvenirs…). Ces réflexes étaient aussi la résultante de la facilité avec laquelle il parvenait à se reposer, grâce une capacité de dormir douze heures en suivant, y compris la veille d’une course.

Il était aussi d’une sobriété touchant à l’ascétisme, se contentant de boire de temps en temps un verre de vin, mais jamais en période de course.  En revanche, s’il ne buvait quasiment pas et s’il ne fumait pas, il avait l’habitude pendant les courses de mâchonner du chewing-gum ce qui, selon ses dires, lui servait de protège-dents. Enfin, tous ceux qui l’ont côtoyé ont noté une faculté exceptionnelle de voir la nuit, ce qui était bien utile pour certaines courses de nuit auxquelles il participa, notamment les 24 Heures du Mans. Et puisque j’évoque sa vie intime, tout le monde s’accorde à dire qu’il était d’une grande générosité, tant vis-à-vis de ses proches que des membres de son équipe. On comprend pourquoi les techniciens et autres mécaniciens qui travaillaient sur sa machine lui étaient dévoués corps et âme.

Mais revenons à son parcours, à commencer par l’endroit où il est né le 24 juin 1911 (jour de la Saint-Jean d’où son prénom Juan), Balcarce, petite ville argentine qui a aujourd’hui 35.000 habitants, devenue lieu de pèlerinage pour tous les fans du sport automobile et de la Formule1. Passionné très tôt de mécanique, il s’éveille très vite au sport automobile, bien que ses parents, d’origine italienne, essaient de l’en dissuader. Cela ne l’empêche pas de débuter en 1934 au volant d’une Ford T, et de participer à de nombreuses courses locales avec les voitures américaines qu’il passe son temps à bricoler. Ensuite, en 1940, c’est grâce à une souscription locale dans sa petite ville qu’il put s’acheter un coupé Ford, et enfin donner libre cours à son talent, ce qui lui permit de devenir deux années de suite champion d’Argentine, remportant sa première grande course dans le Grand Prix International du Nord, épreuve par étapes (13 au total) allant de Buenos-Aires à Lima et retour.

En 1948 il arrive en Europe, sorte de terre promise pour tous les pilotes de course, et, au volant d’une Maserati, commence à se frotter aux plus grands champions. L’accueil qu’il reçut en Europe, et notamment en France fut poli, mais sans plus. Cela dit, on le connaissait dans notre pays, parce qu’il avait osé défier le grand, l’immense Jean-Pierre Wimille, lors d’un grand prix à Rosario en 1948. Pour mémoire, Jean-Pierre Wimille fut le champion de l’immédiate après-guerre jusqu’à son accident fatal le 28 janvier 1949 au volant d’une Simca, par la faute d’un spectateur imprudent, lors d’un tour d’essai sur le circuit du Palermo avant le Grand Prix International Juan D. Peron à Buenos-Aires, qui réunissait l’élite des pilotes qui allait animer les premiers championnats du monde à partir de 1950 (Fangio, Ascari, Villoresi, Farina) en plus de J.P. Wimille. A  noter que ce dernier sera toujours considéré par Fangio comme le meilleur pilote qu’il ait côtoyé.

Fermons la parenthèse, pour noter que pour sa première course en Italie, terre de ses ancêtres, à San Remo, il remporta la victoire au volant d’une Maserati devant un pilote très connu à l’époque, le prince Birabongsé du Siam, plus connu sous le nom de prince Bira. Au total il allait remporter sept grands prix dans l’année, ce qui lui valut un engagement de la part d’Alfa Romeo pour la saison 1950, qui allait désigner pour la première fois le champion du monde du sport automobile. Fangio allait confirmer pleinement toutes les promesses qu’il avait laissé entrevoir en terminant deuxième du championnat, après avoir remporté trois victoires sur six grands prix comptant pour le championnat (Monaco, Spa, Reims), soit autant que le champion du monde, Farina, qui l’emporta Silverstone, à Berne et à Monza. Fangio ne digéra jamais de n’avoir pas remporté le titre cette année-là, même s’il était trop gentleman pour le faire savoir à l’époque, d’autant que le titre échut à son ami Farina.

Il l’avouera simplement dans ses mémoires, ayant manifestement eu l’impression que Farina qui était juste derrière lui au classement de championnat avant le dernier grand prix, à Monza, fut nettement avantagé par les dirigeants de l’écurie Alfa-Romeo qui, comme chacun le sait, est une marque italienne. Alors, un dernier grand prix en Italie pour l’obtention du titre mondial ne pouvait que sourire à un pilote italien. Et de fait, l’Alfa 59 de Farina était manifestement plus puissante que celle de Fangio. En outre au dix-huitième tour, ce dernier fut victime d’un incident mécanique suffisamment inexplicable, pour que Fangio ait exigé qu’on lui laisse prendre la voiture de Taruffi…qui elle aussi fut victime d’ennuis mécaniques. Autant de coïncidences jugées excessives par les observateurs neutres, alors que les Italiens exultaient!

Cela incitera Fangio à avoir plus tard une véritable équipe autour de lui, avec des mécaniciens ne travaillant que pour lui. Ce n’était pas nécessairement une garantie de victoire, mais c’était l’assurance que s’il y avait un problème cela serait imputable uniquement au mauvais sort. Et celui-ci allait se manifester dès le début de l’année 1951, qui vit Fangio rencontrer toutes sortes de problèmes jusqu’au Grand Prix de Suisse qui marquait l’ouverture du championnat du monde. Première course, première victoire, le tout sans rencontrer de difficulté particulière face à l’armada Ferrari, véritable dream team avec les trois pilotes italiens, Ascari, Villoresi et Taruffi.

En revanche, lors du second grand prix, à Spa, Fangio dut laisser la victoire à son équipier chez Alfa Romeo, Farina, parce que ses mécaniciens furent dans l’impossibilité de démonter l’une des roues arrière, et donc durent se résoudre à changer le pneu sur la jante. Quel contraste avec ce qui se passe aujourd’hui ! La suite ne fut pas un long fleuve tranquille pour le champion argentin, mais il l’emporta assez facilement au classement général du championnat du monde avec 31 points contre 25 à Ascari, et 24 à l’autre Argentin, Froïlan Gonzales, tous deux sur Ferrari, preuve que la Scuderia montait en puissance. Pour l’anecdote le dernier grand prix du championnat eut lieu en Espagne, sur les grandes avenues de Barcelone, où les voitures atteignaient 250 km/h. Effrayant, compte tenu de l’absence totale de sécurité sur ces voitures !

Ce titre de champion du monde obtenu en 1951 avait apaisé Fangio, et surtout lui avait fait oublier la terrible déception de l’année précédente. En outre, compte tenu du fait qu’Alfa Romeo était incapable de financer une nouvelle voiture pour défier Ferrari en 1952, Fangio était libre de s’engager où il voulait. Il choisit de piloter pour Maserati qui venait de sortir la nouvelle A6GCM, alors que son ancien équipier chez Alfa, Farina, rejoignait la Scuderia Ferrari qui avait commencé à développer en 1951 sa Tipo 500 avec ses quatre gros cylindres. Mais comme l’année précédente, cette année 1952 ne commença pas très bien pour Juan Manuel Fangio, du moins dans les courses hors championnat. Les ennuis se poursuivirent jusqu’après l’Ulster Trophy à Belfast, puisqu’il fut obligé de s’inscrire en catastrophe pour une course prévue le 8 juin à Monza.

Problème, à peine arrivé au Bourget, il lui fut impossible de prendre un autre avion pour Milan…ce qui l’obligea à faire de nuit une bonne partie des 900 km du trajet, au volant d’une voiture prêtée par Louis Rosier (pilote français). Grosse imprudence compte tenu de la fatigue ! N’ayant pas participé aux essais officiels, Fangio partit le dernier sur une voiture rapide mais très nerveuse dès qu’on accélérait fort. Et ce qui devait arriver arriva, avec une accélération un peu trop brusque qui mit la voiture en tête-à-queue, la roue arrière heurtant le trottoir. La voiture dérapa, s’envola vers les arbres un peu plus loin, et Fangio fut éjecté atterrissant dans l’herbe quelques mètres plus loin. A demi inconscient, il se réveilla à l’hôpital de Monza où ses yeux virent avec plaisir sa femme Andreina et son ancien équipier et ami Farina…qui venait de gagner la course. Ensuite, souffrant entre autres des cervicales,  on lui plâtra le thorax, le cou, la nuque et même sous le menton. Ensuite il passa sa convalescence à Viareggio jusqu’au moment où on lui enleva ses plâtres, sous l’œil bienveillant de l’ami Gonzales et de son manager et confident  Giamba. Toutefois, même s’il s’en tira finalement très bien, cet accident lui laissera quand même une séquelle non négligeable, à savoir la difficulté de tourner la tête.

Michel Escatafal


Merckx ou la frénésie de la victoire

Voilà une information qui va faire plaisir à tous les amateurs de vélo : les organisateurs du Giro ont créé un Panthéon de la gloire du Tour d’Italie, plus grande épreuve à étapes de la saison cycliste juste après le Tour de France.  Et qui ont-ils choisi pour être le premier membre ? Eddy Merckx lui-même, quintuple vainqueur de l’épreuve (1968, 70, 72, 73, 74), le plus italien des Belges puisqu’il a fait presque toute sa carrière dans des formations italiennes (Faema, Faemino, Molteni), du moins à l’époque de ses plus grands succès, entre 1968 et 1976.

Eddy Merckx, c’est le coureur qui affiche le plus beau palmarès du cyclisme international ( voir article intitulé « Palmarès vélo des grandes épreuves sur route »).  On peut même dire qu’il est très nettement au-dessus de tous les autres coureurs, parce que son palmarès comporte  11 grands tours, 27 classiques, 3 titres de champion du monde sur route, plus celui conquis chez les amateurs, et le Grand Prix des Nations en 1973. Aucun autre coureur, pas même Hinault, Anquetil ou Coppi ne peut se comparer à lui en ce qui concerne le palmarès sur route, auquel il faut aussi ajouter de nombreux succès sur la piste, comme par exemple dix-sept six-jours (la plupart avec Patrick Sercu) ou encore deux titres de champion d’Europe à l’américaine (ancêtre du championnat du monde qui a vu le jour en 1995). En fait il ne lui manque sur la piste qu’un titre mondial en poursuite…mais il n’a jamais participé au championnat du monde. S’il l’avait voulu il aurait à coup sûr remporté plusieurs titres, comme il l’a prouvé en 1973 en remportant le tournoi de poursuite d’Amsterdam. Enfin, il ne faut surtout pas oublier son record du monde de l’heure battu à Mexico,  en octobre 1972, son heure sans doute la plus merveilleuse  en même temps que la plus dure, à l’issue d’une saison où il avait remporté le Tour de France, le Giro, Milan-San Remo, Liège-Bastogne-Liège, la Flèche Wallonne et le Tour de Lombardie.

Oui, aucun autre coureur n’a gagné autant de courses que lui, et plus encore autant de grandes courses, ce qui explique que beaucoup d’amateurs de vélo le considèrent comme le meilleur coureur de tous les temps. Rappelons qu’au cours de sa carrière il a participé à 1800 courses sur route et qu’il en a gagné 525, soit le chiffre monstrueux de 29 % de courses gagnées. C’est ce qui explique qu’on l’ait surnommé « le Cannibale », car s’il a remporté autant de succès c’est aussi parce qu’il avait un désir effréné de gagner la moindre course. Alors, même s’il est difficile de faire des comparaisons, peut-on considérer qu’il fut le meilleur des meilleurs ? Peut-être, même si pour ma part je pense que Coppi était légèrement devant lui en valeur absolue, ne serait-ce qu’en raison du fait qu’il fut le plus grand grimpeur que le cyclisme ait connu, tout en étant aussi fort rouleur que Merckx ne le fut. Cela dit, c’est une opinion toute personnelle, et je conçois que l’on puisse contester mon jugement, tellement Eddy Merckx fut brillant entre 1968 et 1976, sans parler de la difficulté de faire des comparaisons à vingt ans d’intervalle.

Il a en effet réalisé tellement d’exploits qu’il est très difficile d’en faire ressortir quelques uns. Essayons malgré tout, même si l’exercice est ardu. D’abord il faut reconnaître qu’il avait la panoplie complète du grand routier, à la fois grimpeur, rouleur et sprinter.  Car grimpeur il était, même s’il a eu des difficultés face à des escaladeurs comme Fuente, Ocana qui lui infligea une sévère défaite dans la montée d’Orcières Merlette lors du Tour de France 1971 (Merckx arriva avec 8mn 42s de retard) , ou encore Thévenet qui le domina pendant le Tour de France 1975 à Saint-Lary, Pra-Loup et le lendemain dans l’Izoard. Il n’empêche, en 1969, Merckx accomplit un exploit qui restera  à jamais dans la légende du Tour de France, lors de la dix-septième étape Luchon-Mourenx-Ville-Nouvelle par le Tourmalet et l’Aubisque.  Ce jour-là, le magnifique champion belge s’offrit 140 km d’échappée en solitaire après avoir attaqué dans le Tourmalet, sous une chaleur caniculaire, pour franchir la ligne d’arrivée avec huit minutes d’avance sur ses premiers poursuivants…malgré une terrible défaillance dans les derniers kilomètres.

C’est ainsi qu’il remporta le premier de ses cinq Tours de France, avec une avance de 17mn 54s sur le second, Pingeon, et 22 mn 13s sur le troisième, Poulidor. Un exploit à la Coppi, reconnaissons-le, même s’il n’avait pas la facilité du campionissimo ou du Suisse Hugo Koblet. Au contraire, il écrasait les pédales vautré sur sa bicyclette, mais si le style laissait à désirer l’efficacité y était. Il se faisait mal, mais surtout il faisait encore plus mal aux autres. En tout cas, dans ce Tour de France 1969, il remporta tous les maillots distinctifs, le jaune bien sûr, mais aussi le vert du classement par points et celui du meilleur grimpeur. L’année précédente, en 1968, il gagna son premier Giro remportant aussi le grand prix de la montagne, ce qui montre que s’il n’était pas un pur grimpeur, il était quand même très efficace dès que la route s’élevait.

C’était aussi un formidable rouleur contre-la-montre, comme en témoignent les multiples victoires qu’il remporta dans les épreuves à étapes, en plus du Grand Prix des Nations en 1973 (véritable championnat du monde c.l.m. à l’époque). Mais Merckx était aussi un rouleur d’échappée, comme disaient les commentateurs belges, ce qui n’est pas toujours la même chose.  Cela étant, on ne compte plus les victoires qu’il remporta en solitaire, comme par exemple lors d’un inoubliable Paris-Roubaix en 1973. Cette année-là Eddy Merckx fut très grand dans « la reine des classiques », puisqu’il l’emporta après une chute où il avait percuté un photographe, ce qui ne l’empêcha pas de lacher Roger De Vlaeminck à un peu plus de 40 kilomètres de l’arrivée. Et lâcher De Vlaeminck dans Paris-Roubaix relève de l’exploit, quand on sait que ce dernier remporta l’épreuve à quatre reprises entre 1972 et 1977.

Ce même De Vlaeminck qui battit « le Cannibale » au sprint en 1975, avec qui il était échappé en compagnie de deux autres coureurs (Dierickx et Demeyer). Mais l’exploit de cette course ce fut Merckx qui le réalisa, dans la mesure où il creva à sept kilomètres de l’arrivée, ce qui aurait condamné tout autre coureur que lui. Et bien non, sa rage de vaincre était tellement forte qu’il réussit à revenir sur ses compagnons d’échappée, essayant même de les lâcher dès la jonction établie, pour finalement échouer d’un rien pour la victoire. Quelle furia, et pour nous, spectateurs ou téléspectateurs, quel plaisir des yeux !

Quelle furia aussi, après l’humiliation subie sur la fameuse montée vers Orcières-Merlette, dans l’étape suivante qui menait les coureurs d’Orcières à Marseille! Cette étape commençait par une descente de six kilomètres à partir du sommet de Merlette, puis le parcours offrait une déclivité plus douce pendant une centaine de kilomètres, à l’exception d’un obstacle constitué par  le petit col de Manse vers le trentième kilomètre. Ce parcours était idéal pour placer une offensive de grande envergure, comme on savait les organiser autrefois, et qui sait ? Mission fut alors donnée par le directeur sportif de la Molteni, Guillaume Driessens, au descendeur le plus intrépide du peloton, le Néerlandais Rinus Wagtmans équipier de Merckx, de foncer dès le départ avec évidemment Merckx et les autres équipiers dans la roue. Wagtmans remplit sa mission à la perfection. Il la remplit d’autant plus facilement qu’Ocana s’était attardé jusqu’au moment du départ pour répondre à une interview.

Et là ce fut la cavalcade folle du groupe Merckx, une cavalcade qui allait durer cinq heures, où Ocana et son équipe allaient avoir la chance de pouvoir compter sur l’équipe Fagor-Mercier qui défendait le maillot vert de Cyrille Guimard…menacé par Eddy Merckx. L’écart entre le groupe de neuf coureurs, emmené par Merckx, et le groupe Ocana, composé d’une quarantaine d’unités, oscilla toute la journée entre 40s et 2mn, pour atteindre à l’arrivée 1mn 56s, ce qui permettait à Ocana de conserver son maillot jaune avec plus de 7 minutes d’avance. Il n’empêche, Ocana venait de comprendre que jamais Merckx n’abdiquerait jusqu’à Paris. En outre cette étape folle menée à une allure extraordinaire, proche de 50 kmh de moyenne, avait fait arriver les coureurs à Marseille très en avance sur l’horaire le plus optimiste, et plus encore avait failli provoquer l’élimination de cinquante coureurs. Pour une étape sans difficulté, quel bilan et quel spectacle ! Mais surtout, on venait de s’apercevoir que Merckx n’était jamais aussi grand que quand on le croyait battu. Pour lui,  l’alternative c’était vaincre ou mourir !

Eddy Merckx était tellement fort qu’il suscita aussi la haine chez ses détracteurs, supporters des autres coureurs, comme le crétin qui lui asséna un coup de  poing au foie dans le Puy-de-Dôme lors du Tour de France 1975, alors qu’il était à la poursuite de Bernard Thévenet échappé. Parfois c’étaient les organisateurs qui s’y mettaient. En disant cela je pense à ce Giro 1969, qui lui fut volé au bénéfice de son grand rival de l’époque, l’Italien  Felice Gimondi, en raison d’un contrôle positif… entaché de tellement d’irrégularités que personne n’y avait cru.  Cela dit, de tels comportements  n’étaient heureusement pas la règle, et même si les supporters italiens ou français avaient une préférence pour leurs coureurs, la majorité des aficionados respectaient le super champion belge.  Quant aux organisateurs, ils étaient très heureux d’avoir un animateur comme Eddy Merckx dans chacune de leurs épreuves, ce qui était une garantie de spectacle. Lui-même en arrivait presque à comprendre la frustration de ceux qui voulaient le voir tomber de son piédestal…à force de le voir gagner. « Je laissais dire les gens.  J’avais l’habitude de la jalousie », affirmera-t-il plus tard, presque fataliste.

Mais si Eddy Merckx fut grand, ce fut aussi par son approche de la course, et là encore on peut faire la comparaison avec d’autres coureurs du passé comme Coppi ou Louison Bobet, pour ne citer qu’eux. Rien n’était laissé au hasard dans sa préparation, notamment en ce qui concerne le matériel. Merckx était même un maniaque sur ce plan, comme en témoigne le fait qu’il ait eu chez lui une pièce spéciale ou séchaient  ses multiples boyaux, afin d’augmenter leur résistance. Il avait aussi, comme tout grand champion qui se respecte, une garde rapprochée avec des équipiers totalement dévoués à sa cause, qui n’hésitaient pas à affirmer fièrement : « Avec Eddy, nous savons où nous allons, et chacun y trouve son compte ». Cette attitude des équipiers est d’ailleurs la marque des plus grands. Nous l’avons connu par le passé avec Coppi, Bobet, Van Looy, Anquetil et, après Merckx, avec Hinault, Indurain ou plus près de nous Armstrong et  Contador.

 Ces quelques mots sur la carrière d’Eddy Merckx ne sont à l’évidence qu’un pâle résumé de toutes ses victoires, petites ou grandes*, et de sa contribution à la légende du vélo. Et pour ne rien gâcher, après avoir mis fin à sa carrière en 1978 (un an trop tard sans doute) à l’âge de 33 ans, il a su réussir sa reconversion en devenant un important fabricant de cycles, connu dans le monde entier. Oui, vraiment Eddy Merckx est un grand Monsieur, et les amateurs de vélo ne peuvent que lui dire merci pour les spectacles qu’il leur a offerts.

Michel Escatafal

*Champion du monde amateurs (1964), champion du monde professionnel (1967,71,74), Tour de France (1969,70,71,72,74), Tour d’Italie (1968,70,72,73,74), Tour d’Espagne (1973), Tour de Suisse (1974), Milan-San Remo (1966,67,69,71,72,75,76), Paris-Roubaix (1968,70,73), Liège-Bastogne-Liège (1969,71,72,73,75), Tour des Flandres (1969,75), Flèche Wallonne (1967,70,72), Tour de Lombardie (1971,72), Gand-Wevelgem (1967,70,73), Amstel Gold Race (1973,75), Paris-Nice (1969,70,71), Dauphiné Libéré (1971), Tour de Romandie (1968), Grand Prix des Nations (1973), Record de l’heure (1972).


2012-1962 : le présent et le passé en F1

L’année 2012 en F1 pourrait être un grand cru si l’on en croit ce que disent tous les spécialistes, même s’il faut toujours être prudent pour faire ce genre de pronostic. Déjà il y a les habituelles évolutions sur les voitures, des évolutions qui dès leur application prêtent souvent à contestation, tellement les ingénieurs sont inventifs pour contourner le règlement, ce qui oblige très souvent la FIA à intervenir en cours de saison pour interdire ou confirmer telle ou telle évolution…ce qui paraît anormal. Parfois d’ailleurs cela pose de gros problèmes à certaines écuries, dans la mesure où la voiture a été construite sur la base d’évolutions qu’ils pensent pouvoir être validées. Cela dit, ne rentrons pas trop dans les détails, car on aurait du mal à s’y retrouver, et ils seront développés par les commentateurs pendant les premières courses…sans que le téléspectateur y comprenne nécessairement quelque chose. A titre d’exemple, je citerais l’instauration de nouvelles règles pour « éviter le soufflage des gaz d’échappement au freinage ».  J’ai lu aussi que Mercedes et Mac Laren  avaient mis au point deux F-ducts passifs  pour les deux ailerons, totalement légaux pour le moment, ce qui veut dire que Mercedes qui en est à un stade plus avancé que Mac Laren pour cette évolution…ne pourra peut-être pas profiter de cette trouvaille technologique au-delà du ou des premiers grands prix de la saison. C’est quand même ennuyeux, mais c’est aussi cela la Formule 1, discipline à l’avant-garde de la technologie.

Cela dit, revenons brièvement sur cette saison qui, comme je l’ai dit précédemment, s’annonce théoriquement somptueuse.  Surtout en 2012, nous avons l’espoir que les courses soient plus intéressantes ou si l’on préfère moins ennuyeuses que l’an passé, en raison de la supériorité manifeste de la Red Bull pilotée par Vettel, notamment sur les circuits se prêtant à des dépassements, ce qui est loin d’être la cas partout. A ce propos, Red Bull et Vettel ont tellement écrasé la concurrence, qu’à peine à la mi-saison on connaissait le nouveau champion du monde. Mais quelque chose me dit que cette année ce ne sera pas le cas. Pourquoi ? Tout simplement parce que toutes les équipes ont beaucoup travaillé pour rattraper leur retard sur Red Bull, même si elle-même s’est efforcée  de maintenir au maximum son avance sur ses concurrents. Et ceux-ci ayant un ardent désir de revanche, n’ont pas lésiné sur les moyens, notamment Ferrari, Mac Laren, Mercedes et même Lotus, qui pourrait bien être la grosse surprise cette année avec son moteur Renault, le même que Red Bull.

Ferrari avec Alonso et Massa, comme  Mac Laren avec Button et Hamilton, mais aussi Red Bull avec Vettel et Webber, ou encore Mercedes avec Schumacher et Rosberg ont gardé leur même tandem de pilotes, misant sans doute sur la continuité ou sur l’esprit de revanche de certains pilotes loin d’avoir évolué à leur meilleur niveau en 2011. En disant cela je pense à Massa chez Ferrari, largement dominé par Alonso sans que l’on sache si ce sont les pneus ou son accident en 2009 qui l’ont relégué au rang de faire-valoir du flamboyant champion espagnol, même si ce dernier est clairement premier pilote de la Scuderia. Je pense aussi à Webber qui, contrairement à l’année 2010, n’a pas existé face à Vettel chez Red Bull, ou encore à Lewis Hamilton qui a connu de grosses difficultés par comparaison avec son équipier Button, beaucoup plus constant. Certes, en qualification Hamilton s’est montré globalement plus rapide que Button, ce qui n’est pas une surprise, mais en revanche en course il s’est avéré nettement moins fiable, alors qu’il l’avait dominé au cours de la saison 2010. Quant à Mercedes, faut-il parler de déception à propos de Michael Schumacher  qui doit affronter (à 43 ans) la dure concurrence de Rosberg…qui pourrait presque être son fils. On ne peut pas des ans réparer l’outrage, même en ayant de beaux restes.

Reste le team de mon cœur, Lotus. Rien que le nom de l’écurie sonne merveilleusement aux oreilles des fans de la F1, avec son génial créateur Colin Chapman et son pilote fétiche Jim Clark, peut-être en valeur absolue le meilleur  de l’histoire avec Fangio et Senna. Mais Lotus va disposer cette année d’un top pilote en la personne de Raikkonen, dont beaucoup de techniciens disent qu’il est à voiture égale, le pilote le plus rapide du plateau, pour peu que sa machine soit bien née. Si j’ajoute cette précision, c’est parce qu’on a souvent reproché à « Iceman », surnom du magnifique pilote finlandais, sa faible implication dans le développement d’une voiture. C’est une critique que j’ai du mal à accepter, comme il l’a prouvé chez Ferrari en 2009 où, après l’accident de Massa, il a porté la Scuderia à bout de bras pendant la deuxième partie de la saison, remportant une victoire à Spa, et réalisant le meilleur parcours de tous les concurrents pendant cette demi-saison, avec une voiture qui n’avançait pas par rapport à ses principales rivales.

Cette année donc, Kimi Raikkonen aura une grosse responsabilité, mais après deux saisons en WRC où il s’est fourvoyé, malgré des performances honorables, il est manifestement revenu à ses premières amours avec l’espoir de redevenir le Raikkonen de chez Mac Laren ou de ses débuts chez Ferrari. Il sera d’ailleurs épaulé par notre Franco-suisse Romain Grosjean, ce qui permettra à ce dernier de s’étalonner par rapport à un très grand pilote, ce qu’il ne put pas faire en 2009 sur les neuf grands prix qu’il disputa au volant d’une Renault, dont l’équipe était totalement dévouée à Alonso.  En tout cas Lotus promet beaucoup cette année, et les essais de pré-saison ont montré que la voiture avait du potentiel, malgré des essais d’intersaison quelque peu tronqués suite à un problème, aujourd’hui réglé, au niveau de la direction.

En parlant de Raikkonen, cette saison sera aussi historique parce qu’il y aura sur les grilles de départ pas moins de six champions du monde, ce qui n’était jamais arrivé dans l’histoire de la formule 1. En effet, outre Raikkonen (2007), il y aura le septuple champion du monde Schumacher (entre 1994 et 2004), mais aussi Alonso (2005 et 2006), Vettel (2010-2011), Hamilton (2008) et Button (2009). Quel extraordinaire plateau, et quel beau spectacle en perspective, d’autant que tous ces pilotes disposeront des meilleures voitures. En outre quelqu’un comme Nico Rosberg, bien que n’ayant toujours pas gagné de grand prix, fait partie de ceux qui vont briller à coup sûr cette année, sans parler de Massa et Webber qui ont besoin de se réhabiliter.

En évoquant  l’écurie Lotus, cela nous ramène à l’année 1962, où cette équipe commença réellement à s’affirmer au firmament de la formule 1, avec un binôme comme le sport automobile n’en a peut-être jamais eu dans l’histoire, composé de Colin Chapman et Jim Clark.  Déjà l’année précédente, en 1961, une voiture de la marque Lotus avait terminé à la troisième place d’un championnat dominé par Ferrari. Cette voiture, ancien modèle de Lotus, était pilotée par Stirling Moss qui, l’année suivante, allait voir sa carrière s’arrêter à Godwood dans une course hors championnat, suite à un accident qui l’empêchera de retrouver son meilleur niveau, après être resté prisonnier très longtemps dans son châssis, vivant mais presqu’inconscient pendant qu’on s’affairait avec des pinces coupantes à le sortir de son habitacle. Les autres voitures, les Lotus –Climax, étaient confiées à Ireland et au tout jeune Jim Clark qui d’entrée avait montré tout son talent, ce qui incita le patron de Lotus, Chapman à en faire sa figure de proue en 1962. Cette Lotus- là (la 25 propulsée par le moteur V8 Climax), avait la particularité d’avoir un châssis monocoque révolutionnaire, qui en plus s’adaptait tout à fait aux mensurations de ses deux pilotes-jockeys, Jim Clark et Trevor Taylor, lesquels toutefois avaient une position de conduite loin d’être idéale, au point d’attraper un torticolis à chaque séance d’essais ou lors des grands prix.  

Et avec cette voiture, Jim Clark allait remporter trois victoires (Spa, Aintree et Watkins Glen), terminant  deuxième du championnat du monde juste derrière Graham Hill, lequel en avait remporté quatre (Zandvoort, Nurburgring, Monza et East London en Afrique du Sud) sur sa BRM. Cela permettait à Graham Hill de remporter le premier de ses deux titres de champion du monde (le second il le remportera sur Lotus en 1968), mais force est de reconnaître qu’il avait bénéficié d’une certaine réussite, puisque le 29 décembre (date très tardive pour clôturer la saison) Graham Hill remporta la victoire et le titre 1962 en profitant d’une panne de moteur de la Lotus du prodige écossais. En réalité, à cause d’une rondelle oubliée par un mécanicien fatigué, ce qui a provoqué un serrage du moteur. Il restait à peine 22 tours avant l’arrivée, et personne n’aurait imaginé un tel final, jusqu’à ce qu’un filet de fumée bleue ne s’échappe du moteur de la Lotus.  Graham Hill avait tout gagné, mais si Clark avait tout perdu, il venait de démontrer que le binôme Clark-Lotus 25 serait imbattable dans l’avenir.

Et c’est ce qui se passa l’année suivante puisque Jim Clark allait écraser le championnat en remportant sept victoires sur dix grands prix disputés. Enfin,  pour revenir au championnat 1962, ce fut une année terrible pour Ferrari,  qui fut dominée comme jamais par la concurrence en terminant à la cinquième place du championnat du monde des constructeurs, et en plaçant son premier pilote, Phil Hill (champion du monde 1961), à la sixième  place du championnat pilotes, avec 14 points contre 42 à Graham Hill. Mais ce le fut surtout parce que son nouveau pilote, un prodige mexicain de 20 ans, Ricardo Rodriguez, se tua aux essais du Grand Prix du Mexique.  Ce décès survenait un an après celui de von Trips à Monza, suite à un accrochage avec Clark, accident qui coûta la vie à 12 spectateurs. La course automobile était vraiment très dure à l’époque! Heureusement, de nos jours, les accidents n’ont plus les mêmes conséquences. Tant mieux, et on peut remercier sur ce plan l’ancien président de la Fédération internationale, J. M. Balestre, qui avait fait de la sécurité des voitures son credo.

Michel Escatafal


De Santana à Nadal…

Même s’il n’est plus numéro un mondial, puisqu’il a été dépassé depuis l’année dernière par le Serbe Djokovic, Rafael Nadal est bien le meilleur joueur du monde depuis l’année 2008, année où il avait écrasé le circuit. Cette année-là, en effet, il avait déjà réalisé le doublé Roland-Garros-Wimbledon, et en plus il avait le remporté le tournoi individuel aux Jeux Olympiques de Pékin. En 2010, il avait fait encore plus fort, puisqu’il a remporté trois tournois du grand chelem d’affilée (Roland-Garros, Wimbledon et Flushing Meadow). Et vu la supériorité qu’il manifestait sur le circuit, tout le monde se prenait à rêver que, pour la première fois depuis 1969, un joueur allait remporter les quatre tournois du grand chelem en suivant. Ce qui aurait été tout simplement prodigieux, car sans minimiser les mérites de Rod Laver (1962-1969) et Donald Budge (1938), les deux seuls joueurs pour le moment à avoir réalisé le grand chelem, remporter les quatre grands tournois en suivant, sur quatre surfaces différentes, relève d’un exploit sans doute encore plus grand. Il n’a pas réussi dans son entreprise, en raison essentiellement de blessures récurrentes qui l’ont encore handicapé cette année, au point d’avoir dû laisser le leadership à Djokovic, lequel est bien placé à son tour pour espérer réaliser, enfin, ce grand chelem.

Mais pour cela il devra battre Rafael Nadal, et le battre à Roland-Garros, ce qui n’est pas une mince affaire, même si l’an passé « Rafa » a été battu à plusieurs reprises sur cette surface par ce même Djokovic. Mais je le répète, ce dernier n’a jamais vraiment été au maximum de ses possibilités pendant toute la saison. Cela étant, au vu de ce qu’il a réalisé à Melbourne en janvier, même s’il a été finalement battu en cinq longs sets (5h53 soit le record de durée en finale de grand chelem) pour le titre par son rival serbe, Nadal sera à coup sûr très fort cette année, d’autant que, comme son rival serbe, il fera l’impasse sur la Coupe Davis, après l’avoir remportée quatre fois avec ses coéquipiers espagnols. Et si justement il a pris cette décision qui doit lui fendre le cœur, c’est aussi parce qu’en juillet, juste après Wimbledon, il y a les Jeux Olympiques, lesquels prennent tous les quatre ans un peu plus d’importance pour les joueurs. Et Nadal, qui bien entendu a obtenu l’or en 2008, aimerait bien faire entendre de nouveau l’hymne espagnol à Londres, malgré Djokovic et Federer, sans oublier Murray qui opèrera chez lui même s’il est Ecossais.

Mais revenons à Nadal, pour se poser une nouvelle fois la question : Peut-il espérer remporter le grand chelem, qui lui semblait promis en 2010, et battre le record de Roger Federer pour les victoires dans les quatre tournois majeurs ? Réponse : pourquoi pas, même si chaque année qui passe rend l’objectif du grand chelem un peu plus difficile. En revanche, il reste bien placé pour battre les 16 victoires de Roger Federer dans les tournois du grand chelem. Déjà il en a remporté dix, ce qui le met à égalité avec Bill Tilden, grand champion des années 20, à une encablure de Bjorn Borg (11 victoires), et devant des joueurs comme Rosewall, Connors, Lendl et Agassi qui ont remporté huit titres. Par parenthèse il est aussi un des sept joueurs à avoir gagné les quatre tournois dans l’ensemble de sa carrière, avec Federer, Agassi, Laver, Emerson, Fred Perry et Donald Budge. Rien que du beau monde !

Pour revenir à la question posée précédemment sur le record de victoires dans les quatre grands tournois, compte tenu du fait que le jeune homme n’a pas encore 26 ans, j’aurais tendance à répondre positivement à cette question…si son corps le lui permet.  C’est bien la seule restriction que nous pourrions émettre car, par rapport  à la plupart des grands joueurs du passé qui n’ont pas pu réaliser le fameux grand chelem, il a l’avantage d’être et de très loin le meilleur sur sa surface de prédilection, malgré deux ou trois défaites l’an passé contre Djokovic, et de n’avoir pas en face de lui un joueur qui lui soit réellement supérieur sur herbe ou sur les surfaces en dur. En cela il est dans une situation différente par rapport à celle de Roger Federer, qui était intouchable sur herbe et sur dur à son sommet (comme Sampras en son temps), mais qui a toujours été moins bon que Nadal sur terre battue. En fait, nous allons savoir cette année si Nadal peut réellement reprendre sa marche en avant interrompue par Djokovic. Pour ma part je répondrais oui, car le Nadal 2011 n’était visiblement pas à 100%,  et le Nadal 2008 ou 2010 aurait gagné l’Open d’Australie. Wait and see !

Mais au fait à qui pourrait-on comparer Nadal en référence aux grands joueurs du passé ? Même s’ils n’ont pas les mêmes qualités, on pourrait se hasarder à faire la comparaison avec Jimmy Connors, ne serait-ce que parce qu’ils sont l’un et l’autre gauchers, parce qu’ils sont aussi l’un et l’autre d’’extraordinaires relanceurs, ce qui explique leur capacité à jouer sur herbe, parce qu’ils sont aussi d’une extrême générosité sur le court ce qui leur a toujours donné un coefficient important de sympathie. Ne serait-ce aussi qu’en raison de leur capacité à battre n’importe qui, non seulement sur leur surface préférée (le synthétique pour Connors et la terre-battue pour Nadal), mais aussi sur les autres que ce soit l’herbe ou les surfaces en dur, comme à Flushing Meadow ou à Melbourne.

Pour mémoire, je rappelle que Connors en 1974 aurait presqu’à coup sûr réalisé le grand chelem, si la Fédération Française ne lui avait pas interdit de disputer Roland-Garros parce qu’il avait participé à un circuit parallèle. Cette année là, ce fut le premier succès du tout jeune Borg aux Internationaux de France, mais il n’aurait pas pu empêcher Connors, qui avait quatre ans de plus que lui, de remporter le tournoi de la Porte d’Auteuil, en plus de ses victoires à Melbourne, Wimbledon et Forest-Hills (lieu ou se disputait l’US Open avant Flusing-Meadow), ces tournois se déroulant tous à l’époque sur herbe. Mais la comparaison s’arrête-là, car le coup droit de Nadal est de beaucoup supérieur à celui de « Jimbo » comme on appelait Connors, lequel avait en revanche un revers qui fait toujours référence pour les joueurs qui jouent ce coup à deux mains, revers frappé à plat et d’une vitesse incroyable, alors que Nadal lifte quasiment toutes ses balles. Un lift, en coup droit ou en revers, qui n’a jamais eu d’équivalent depuis l’époque de Borg, pas même celui de Lendl, tout cela en tenant compte du fait que le matériel a évolué. A ce propos j’ai lu quelque part qu’en liftant, les balles de Nadal tournaient à la vitesse de 5000 tours par minute, loin devant les 4000 tours de Federer par exemple.

En tout cas une chose est sûre, Nadal est bien le meilleur joueur espagnol de tous les temps. Et pourtant, depuis les années soixante, et à la différence de la France, l’Espagne a eu quelques immenses joueurs qui peuvent  être classés parmi les joueurs historiques de la planète tennis. Ces joueurs sont Manuel Santana dans les années 60, puis un peu plus tard Andres Gimeno, Manuel Orantes et à un degré moindre Sergi Bruguera.

Le premier d’entre eux, Manuel Santana, fut à coup sûr le meilleur de tous jusqu’à l’avènement de Rafa Nadal. Contrairement à d’autres joueurs à son époque, il n’a jamais voulu passer professionnel, ce qui lui a permis de se confectionner un magnifique palmarès, avec notamment quatre victoires dans les tournois du grand chelem. Deux victoires à Roland-Garros en 1961 et 1964 (contre l’Italien Pietrangeli, autre grand spécialiste de la terre battue, deux fois vainqueur porte d’Auteuil en 1960 et en 1959), plus une victoire à Forest-Hills en 1965 et une à Wimbledon en 1966. A cela s’ajoutent deux places de finaliste à Roland-Garros(1962 et 1963), et une à Wimbledon en 1963 et à Forest-Hills en 1966, sans oublier le fait qu’il emmena son pays en en finale de la Coupe Davis à deux reprises. Enfin, il fut élu numéro un mondial en 1966, à une époque où il n’y avait pas encore le classement ATP.

C’était un merveilleux joueur, issu d’un milieu très modeste. Né en 1938 et orphelin très jeune, il eut la chance d’être remarqué un jour par un riche entrepreneur qui lui fit suivre à la fois des études et le tennis. Ce bienfaiteur aura raison, car en 1961, à Roland-Garros, il battra Emerson en quart de finale, puis Rod Laver avec un score de 6-0 au cinquième set, avant de s’imposer en finale. Il avait à cette occasion subjugué la foule des connaisseurs par son jeu subtil, varié, avec un merveilleux toucher de balle qui contrastait avec les frappes des cogneurs australiens. C’était un remarquable relanceur et son lob lifté long était un pur joyau. En fait, il ne lui manquait qu’un peu de puissance pour être encore plus haut dans l’histoire, mais aucun de ceux qui l’ont vu jouer n’a oublié cet admirable artiste, à l’élégance légendaire. Bref, vraiment un grand d’Espagne !

A peu près à la même époque, né en 1937, un an avant Santana, l’Espagne a eu aussi la chance d’avoir un autre joueur très doué, même s’il est loin d’avoir le palmarès de Santana. Il s’appelle Gimeno, surnommé « Bones » tellement il était peu épais. C’était un véritable virtuose possédant tous les coups du tennis, qui aurait dû figurer parmi les grandes vedettes du tennis mondial s’il n’était pas passé professionnel très tôt, à l’âge de vingt trois ans…dans l’espoir de gagner de l’argent, qu’il aurait pu gagner de la même façon chez les amateurs. Certes pendant une dizaine d’années il va côtoyer Hoad, Rosewall, Laver ou Pancho Gonzales, mais les performances professionnelles ne rencontraient que peu d’échos dans le monde du tennis, les professionnels étant pratiquement exclus des communiqués, même s’il y avait parmi eux les véritables meilleurs joueurs du monde. D’ailleurs, Gimeno mènera la vie dure aux joueurs que j’ai cités, au point d’être classé numéro deux chez les professionnels. Cependant pour lui « l’open » arrivera trop tard, en 1968, pour étoffer un palmarès qui se limite à une victoire à Roland-Garros, en 1972 (contre Proisy), à l’âge de trente cinq ans, dix-sept ans après avoir remporté le titre chez les juniors. Il parviendra aussi en demi-finale de Roland-Garros en 1968, et en finale à Melbourne (sur herbe), preuve qu’il était capable de jouer sur toutes les surfaces de l’époque.

Enfin quelques années plus tard, l’Espagne trouvera un successeur à ces deux grands cracks que furent Santana et Gimeno, en la personne de Manuel Orantes, né en 1949. Assez grand pour l’époque (1.78m), il remporta chez les juniors l’Orange Bowl, principale épreuve de jeunes aux Etats-Unis, et seconda Santana en 1967 en finale de la Coue Davis contre l’Australie. C’était un gaucher disposant lui aussi d’un magnifique revers (à une main), à la fois spectaculaire et efficace. C’est sans doute un des plus beaux de l’histoire du tennis, qu’il soit plat, lifté ou coupé, court ou long, croisé, décroisé ou droit. Une pure merveille ! Excellent spécialiste de la terre battue, il jouera la finale de Roland-Garros en 1974 contre un certain Bjorn Borg, lui prenant les deux premiers sets. L’année suivant c’est à Forest-Hills qu’il se distingue, en battant un autre grand spécialiste de la terre, Vilas, après avoir été mené deux sets à zéro. Puis, ayant remporté le troisième set, il reviendra au quatrième set du diable vauvert après avoir été mené 5-0 et avoir eu contre lui cinq balles de match, pour finir par remporter ce quatrième set et dans la foulée le cinquième. Et en finale, ô stupeur, il battra le grand Jimmy Connors en trois petits sets, l’Américain n’ayant jamais su prendre la mesure d’un joueur qui l’a fait déjouer tout au long de la partie. Ce sera sa seule victoire en grand chelem, mais il remportera aussi le Masters en 1976, puis se fera opérer du bras en 1977. Personne ne peut dire si cette opération marqua le vrai coup d’arrêt dans sa carrière, toujours est-il qu’il n’obtiendra plus de résultats significatifs par la suite. Malgré tout son palmarès fait envie, avec outre son titre à l’US Open et son Masters, trente et une autres victoires en simple sur le circuit.

Voilà pour les plus grands joueurs, mais l’Espagne a aussi eu la chance de découvrir, à des périodes différentes, plusieurs joueurs ayant remporté Roland-Garros, qui est la surface de prédilection des Espagnols. Il y eut d’abord Bruguera qui l’emporta à deux reprises, en 1993 (après sorti Sampras en demi-finale et battu Courier en finale) et 1994 (contre un autre Espagnol Berasategui), et qui s’adjugea en tout quatorze titres en simple. Il s’inclinera en finale en 1997 contre Kuerten. Ensuite il faut aussi citer Carlos Moya (1998 contre Corretja), Albert Costa (en 2002 contre Ferrero), Juan-Carlos Ferrero, vainqueur en 2003 avant les six victoires de Rafael Nadal entre 2005 et 2011. Au vu de pareils résultats, Roland-Garros est devenu depuis une vingtaine d’années le jardin des Espagnols ! Quand la France pourra-t-elle s’enorgueillir de pareils résultats, elle qui n’a remporté qu’une victoire dans un tournoi du grand chelem, en 1983, grâce à Noah, lui aussi à Roland-Garros ?

Michel Escatafal


L’Inter de Milan : une riche histoire en bleu et noir

Après sa victoire au stade Vélodrome, il y a deux semaines, l’Olympique de Marseille a une bonne chance de se qualifier pour les1/4 de finales de la Ligue des Champions (une épreuve que l’OM est le seul club français à avoir remportée)  face à une équipe, l’Inter de Milan, classée actuellement à la 7è place du championnat d’Italie, à 11 points de la première place qualificative pour la Ligue des Champions. Au passage on notera que la situation des deux clubs est quasiment identique dans leur championnat respectif. Cela étant, le F.C.Internazionale Milano, plus connu sous le nom d’Inter de Milan, reste l’un des clubs les plus prestigieux dans le monde avec ses multiples trophées nationaux, européens et mondiaux. Par ailleurs on rappellera que le nom curieux que porte ce club est dû au fait que ses fondateurs (Suisses et Italiens) ne supportaient pas que l’on refuse aux étrangers la possibilité d’y jouer. Plus de cent ans après, ces mêmes fondateurs seraient heureux de constater que, de nos jours, il y a dans ce club (comme dans nombre de grands clubs en Italie et ailleurs) beaucoup plus de joueurs étrangers que nationaux.

L’Inter de Milan, « grand d’Europe » s’il en est, a connu dans son histoire deux époques où son équipe a dominé le monde. La première à l’époque d’Helenio Herrera comme entraîneur, vainqueur de la Coupe d’Europe des clubs champions ( ancêtre de la Ligue des Champions) en 1964 et 1965, avec de surcroît une victoire ces deux années en Coupe Intercontinentale, remplacée en 2006 par l’actuelle Coupe du Monde des clubs. Au passage, il faut aussi noter que cet Inter avait pour président Angelo Moratti, père de l’actuel président Massimo Moratti, la famille Moratti ayant fait fortune dans l’industrie pétrolière. Le fils Moratti peut s’enorgueillir pour sa part d’une Ligue des Champions en 2010 et du titre de champion du monde des clubs la même année (en plus du doublé Coupe-championnat), ainsi que la Coupe de l’UEFA 1998, avec dans l’équipe cette année-là des joueurs comme le Brésilien Ronaldo, Roberto Baggio, le Néerlandais Bergkamp ou Youri Djorkaeff qui allait remporter cette même année la Coupe du Monde avec l’équipe de France. Bref, un palmarès extraordinaire pour ce club, auquel il faut ajouter 18 championnats d’Italie, dont 5 consécutivement entre 2006 et 2010, 7 Coupes d’Italie et 2 autres Coupes de l’UEFA entre 1991 et 1994.

Une des particularités de l’Inter à ses grandes époques, au milieu des années soixante et en fin de la décennie 2000, fut  d’avoir utilisé un système de jeu controversé, le « catenaccio » comme on disait autrefois, où l’efficacité défensive prime sur tout le reste. Jose Mourinho, l’emblématique entraîneur de l’équipe vainqueur de  la Ligue des Champions 2010,  avait en effet imposé un jeu extrêmement restrictif au point qu’on avait vu jouer lors de la finale contre le Bayern de Munich, Samuel Eto’o, grand chasseur de buts devant l’éternel…au pose d’arrière droit. Cela avait valu des commentaires acerbes de la part de nombreux commentateurs, y compris venant de personnalités extérieures au football, comme le basketteur vedette de la NBA, Steve Nash, qui avait estimé que l’Inter avait joué « avec 11 gardiens de but », ce qui lui avait  valu une forte réplique de Mourinho, ce dernier  lui disant qu’il ne connaissait rien au football.  Il est clair que sur ce plan, cet Inter-là, même en ayant tout gagné, était loin de faire l’unanimité comme par exemple le F.C. de Barcelone entraîné par Guardiola, avec ses Messi, Xavi, ou encore dans les années 2007 à 2009 avec Eto’o et Thierry Henry, tous ces joueurs et leurs coéquipiers formant une équipe portée vers l’offensive au jeu infiniment plus « léché ». Pour mémoire, au cours de la saison 2008-2009, le trio d’attaque Messi, Eto’o et Henry a inscrit 100 buts dans la saison dont 72 en Liga (record).

Cela rappelle aux plus anciens les querelles sur le jeu de l’Inter, version Helenio Herrera, irrésistible en 1964-1965 et battu en finale de la Coupe d’Europe 1967 par le Celtic de Glasgow de l’entraîneur Stein, avec des joueurs comme les arrières Mac Neil et  Gemmel, le milieu Murdoch, ou les attaquants Johnstone (ailier minuscule et redoutable) surnommé « La Puce du Celtic », Wallace ou Lennox. Cette victoire des Ecossais avait procuré un plaisir intense à ceux qui avaient suivi ce match, car le Celtic de Glasgow avait remporté  la victoire au prix d’une débauche de football offensif, qui contrastait tellement avec le « béton » milanais. Et ce « béton » fonctionnait d’autant mieux jusqu’à la 63è minute, que l’Inter avait ouvert le score sur pénalty (Mazzola) à la 8è minute.  Cela étant, si tous ceux qui aiment le football et qui ont vu cette finale se rappellent du Celtic de Glasgow, personne ne se rappelle du nom des finalistes de la Coupe d’Europe en 1964 et 1965. Et  pourtant, ces années-là, l’Inter avait battu deux grands clubs, à savoir le Real Madrid où jouaient encore Santamaria, Di Stefano, Puskas et Gento en plus du grand espoir qu’était à l’époque l’ailier Amancio et du Français (ancien rémois) Lucien Muller, et le Benfica de Costa Pereira, Cavem, Germano, Coluna, Augusto, Torres, Simoes et Eusebio, ces deux clubs ayant gagné à l’époque 7 Coupes d’Europe des clubs champions à eux seuls sur les 10 qui avaient été disputées !

Comme quoi, finalement, le résultat prime toujours sur la manière, même si les deux ensemble c’est encore mieux…ce qui est possible, comme en témoigne de nos jours le Barça, ou encore comme l’a prouvé le grand Real de Di Stefano, Puskas et Kopa au milieu et à la fin des années 50. Cela étant, il faut aussi reconnaître que si cet Inter de Milan du milieu des années 60 n’avait pas le jeu emballant qui était la marque de fabrique du  Real Madrid entre 1956 et 1960, il n’en avait pas non plus les joueurs. Donc, l’Inter jouait avec ses armes, qui n’étaient quand même pas des « pétards mouillés », où l’efficacité était mise au premier rang, avec une rigueur extrême dans le système de jeu imposé par l’entraîneur français Helenio Herrera, et auquel adhéraient pleinement des  joueurs de grand talent comme Sarti le gardien, Facchetti, premier arrière latéral à se comporter comme un ailier, mais aussi Guarneri, Picchi, Jaïr, Mazzola qui marqua deux buts dans la finale de 1964 comme Milito en 2010, sans oublier Suarez qui remporta le Ballon d’Or en 1960, et l’inimitable gaucher Mario Corso.

En 2010 aussi, la grande force de l’Inter, version José Mourinho, était de jouer avec un système à la fois rigoureux et parfaitement respecté par les joueurs qui composaient l’équipe. Toutefois celle-ci semblait moins brillante que ses devancières quant au nombre d’éléments de grande classe, seuls Maicon,  l’emblématique capitaine Zanetti, Sneijder, Eto’o et Milito, pouvant supporter la comparaison avec les joueurs cités auparavant. Et Mourinho avait d’autant plus de mérite d’avoir tiré le maximum de cette équipe, qu’elle n’arrivait jamais auparavant en finale, ni même en demi-finale de la Ligue des Champions. D’ailleurs depuis le départ de Mourinho, l’Inter s’est contenté de remporter la Coupe d’Italie en 2011, alors que l’année précédente elle avait tout gagné. Comme quoi, même si ce sont les joueurs qui sont sur le terrain, l’entraîneur a quand même un rôle important à jouer. D’ailleurs pourquoi certains entraîneurs réussissent partout, comme Herrera ou Mourinho, et d’autres non ?

Un dernier mot enfin : il y a quand même une énorme différence entre l’Inter de 1964-1965 et celui de 2010, à savoir que l’Inter des années 60 était d’abord une équipe italienne, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui. En effet, en dehors du président (Moratti fils), qu’y-a-t-il d’Italien dans l’Inter de nos jours ? Par exemple en finale de la Ligue des Champions 2010, l’entraîneur était portugais (remplacé l’année suivante par le Brésilien Léonardo, actuel directeur sportif du PSG) et sur les 14 joueurs qui avaient foulé la pelouse, un seul était italien, Materazzi…entré en jeu à la 90è minute. Sinon il y avait 3 Brésiliens (Julio César le gardien, Lucio et Maicon), 4 Argentins (Samuel, Zanetti, Cambiasso, Milito), un Macédonien (Pandev), un Camerounais( Eto’o), un Néerlandais (Sneijder), un Roumain (Chivu), un Ghanéen (Muntari), un Serbe(Stankovic). Et dans l’équipe qui dispute le championnat cette année, les Italiens ne sont guère plus nombreux, même si le club a de nouveau un entraîneur originaire de la péninsule (Ranieri)…qui pourrait ne plus l’être très longtemps si l’OM élimine l’Inter.  En revanche, dans l’équipe type, le seul Italien qui soit vraiment titulaire est le buteur Pazzini.

C’est ce qui s’appelle la mondialisation du football, ou simplement renouer avec son histoire pour l’Inter. En revanche, comme je l’ai dit précédemment, dans les équipes de l’Inter en 1964 et 1965, il n’y avait que deux ou trois étrangers, les  Espagnols Suarez et Peiro et le Brésilien Jaïr. Ceux-ci avaient succédé à quelques grandes figures du football international comme le buteur néerlandais Servaas Wilkes (entre 1949 et 1952), l’attaquant hongrois (né en France) Itsvan Nyers (entre 1948 et 1954), le Suédois Nacka Skoglund, remarquable ailier gauche de l’équipe de Suède finaliste de la Coupe du Monde 1958, l’Argentin Angelillo, redoutable buteur (meilleur buteur du championnat d’Italie en 1959) surnommé « patte de velours » tellement il était fin techniquement, son compatriote Maschio qui, comme Angellilo,  joua par la suite avec la sélection italienne en devenant même le capitaine lors de la Coupe du Monde au Chili en 1962. Ces joueurs avaient  précédé les Allemands Rummenige (dans les années 80), un peu plus tard Matthaus ou encore Brehme de 1988 à 1992, et Klinsmann qui les rejoindra en 1989, en plus de ceux déjà cités ayant remporté la Ligue des Champions 2010 et la Coupe de l’UEFA en 1998.

Michel Escatafal