De Santana à Nadal…

Même s’il n’est plus numéro un mondial, puisqu’il a été dépassé depuis l’année dernière par le Serbe Djokovic, Rafael Nadal est bien le meilleur joueur du monde depuis l’année 2008, année où il avait écrasé le circuit. Cette année-là, en effet, il avait déjà réalisé le doublé Roland-Garros-Wimbledon, et en plus il avait le remporté le tournoi individuel aux Jeux Olympiques de Pékin. En 2010, il avait fait encore plus fort, puisqu’il a remporté trois tournois du grand chelem d’affilée (Roland-Garros, Wimbledon et Flushing Meadow). Et vu la supériorité qu’il manifestait sur le circuit, tout le monde se prenait à rêver que, pour la première fois depuis 1969, un joueur allait remporter les quatre tournois du grand chelem en suivant. Ce qui aurait été tout simplement prodigieux, car sans minimiser les mérites de Rod Laver (1962-1969) et Donald Budge (1938), les deux seuls joueurs pour le moment à avoir réalisé le grand chelem, remporter les quatre grands tournois en suivant, sur quatre surfaces différentes, relève d’un exploit sans doute encore plus grand. Il n’a pas réussi dans son entreprise, en raison essentiellement de blessures récurrentes qui l’ont encore handicapé cette année, au point d’avoir dû laisser le leadership à Djokovic, lequel est bien placé à son tour pour espérer réaliser, enfin, ce grand chelem.

Mais pour cela il devra battre Rafael Nadal, et le battre à Roland-Garros, ce qui n’est pas une mince affaire, même si l’an passé « Rafa » a été battu à plusieurs reprises sur cette surface par ce même Djokovic. Mais je le répète, ce dernier n’a jamais vraiment été au maximum de ses possibilités pendant toute la saison. Cela étant, au vu de ce qu’il a réalisé à Melbourne en janvier, même s’il a été finalement battu en cinq longs sets (5h53 soit le record de durée en finale de grand chelem) pour le titre par son rival serbe, Nadal sera à coup sûr très fort cette année, d’autant que, comme son rival serbe, il fera l’impasse sur la Coupe Davis, après l’avoir remportée quatre fois avec ses coéquipiers espagnols. Et si justement il a pris cette décision qui doit lui fendre le cœur, c’est aussi parce qu’en juillet, juste après Wimbledon, il y a les Jeux Olympiques, lesquels prennent tous les quatre ans un peu plus d’importance pour les joueurs. Et Nadal, qui bien entendu a obtenu l’or en 2008, aimerait bien faire entendre de nouveau l’hymne espagnol à Londres, malgré Djokovic et Federer, sans oublier Murray qui opèrera chez lui même s’il est Ecossais.

Mais revenons à Nadal, pour se poser une nouvelle fois la question : Peut-il espérer remporter le grand chelem, qui lui semblait promis en 2010, et battre le record de Roger Federer pour les victoires dans les quatre tournois majeurs ? Réponse : pourquoi pas, même si chaque année qui passe rend l’objectif du grand chelem un peu plus difficile. En revanche, il reste bien placé pour battre les 16 victoires de Roger Federer dans les tournois du grand chelem. Déjà il en a remporté dix, ce qui le met à égalité avec Bill Tilden, grand champion des années 20, à une encablure de Bjorn Borg (11 victoires), et devant des joueurs comme Rosewall, Connors, Lendl et Agassi qui ont remporté huit titres. Par parenthèse il est aussi un des sept joueurs à avoir gagné les quatre tournois dans l’ensemble de sa carrière, avec Federer, Agassi, Laver, Emerson, Fred Perry et Donald Budge. Rien que du beau monde !

Pour revenir à la question posée précédemment sur le record de victoires dans les quatre grands tournois, compte tenu du fait que le jeune homme n’a pas encore 26 ans, j’aurais tendance à répondre positivement à cette question…si son corps le lui permet.  C’est bien la seule restriction que nous pourrions émettre car, par rapport  à la plupart des grands joueurs du passé qui n’ont pas pu réaliser le fameux grand chelem, il a l’avantage d’être et de très loin le meilleur sur sa surface de prédilection, malgré deux ou trois défaites l’an passé contre Djokovic, et de n’avoir pas en face de lui un joueur qui lui soit réellement supérieur sur herbe ou sur les surfaces en dur. En cela il est dans une situation différente par rapport à celle de Roger Federer, qui était intouchable sur herbe et sur dur à son sommet (comme Sampras en son temps), mais qui a toujours été moins bon que Nadal sur terre battue. En fait, nous allons savoir cette année si Nadal peut réellement reprendre sa marche en avant interrompue par Djokovic. Pour ma part je répondrais oui, car le Nadal 2011 n’était visiblement pas à 100%,  et le Nadal 2008 ou 2010 aurait gagné l’Open d’Australie. Wait and see !

Mais au fait à qui pourrait-on comparer Nadal en référence aux grands joueurs du passé ? Même s’ils n’ont pas les mêmes qualités, on pourrait se hasarder à faire la comparaison avec Jimmy Connors, ne serait-ce que parce qu’ils sont l’un et l’autre gauchers, parce qu’ils sont aussi l’un et l’autre d’’extraordinaires relanceurs, ce qui explique leur capacité à jouer sur herbe, parce qu’ils sont aussi d’une extrême générosité sur le court ce qui leur a toujours donné un coefficient important de sympathie. Ne serait-ce aussi qu’en raison de leur capacité à battre n’importe qui, non seulement sur leur surface préférée (le synthétique pour Connors et la terre-battue pour Nadal), mais aussi sur les autres que ce soit l’herbe ou les surfaces en dur, comme à Flushing Meadow ou à Melbourne.

Pour mémoire, je rappelle que Connors en 1974 aurait presqu’à coup sûr réalisé le grand chelem, si la Fédération Française ne lui avait pas interdit de disputer Roland-Garros parce qu’il avait participé à un circuit parallèle. Cette année là, ce fut le premier succès du tout jeune Borg aux Internationaux de France, mais il n’aurait pas pu empêcher Connors, qui avait quatre ans de plus que lui, de remporter le tournoi de la Porte d’Auteuil, en plus de ses victoires à Melbourne, Wimbledon et Forest-Hills (lieu ou se disputait l’US Open avant Flusing-Meadow), ces tournois se déroulant tous à l’époque sur herbe. Mais la comparaison s’arrête-là, car le coup droit de Nadal est de beaucoup supérieur à celui de « Jimbo » comme on appelait Connors, lequel avait en revanche un revers qui fait toujours référence pour les joueurs qui jouent ce coup à deux mains, revers frappé à plat et d’une vitesse incroyable, alors que Nadal lifte quasiment toutes ses balles. Un lift, en coup droit ou en revers, qui n’a jamais eu d’équivalent depuis l’époque de Borg, pas même celui de Lendl, tout cela en tenant compte du fait que le matériel a évolué. A ce propos j’ai lu quelque part qu’en liftant, les balles de Nadal tournaient à la vitesse de 5000 tours par minute, loin devant les 4000 tours de Federer par exemple.

En tout cas une chose est sûre, Nadal est bien le meilleur joueur espagnol de tous les temps. Et pourtant, depuis les années soixante, et à la différence de la France, l’Espagne a eu quelques immenses joueurs qui peuvent  être classés parmi les joueurs historiques de la planète tennis. Ces joueurs sont Manuel Santana dans les années 60, puis un peu plus tard Andres Gimeno, Manuel Orantes et à un degré moindre Sergi Bruguera.

Le premier d’entre eux, Manuel Santana, fut à coup sûr le meilleur de tous jusqu’à l’avènement de Rafa Nadal. Contrairement à d’autres joueurs à son époque, il n’a jamais voulu passer professionnel, ce qui lui a permis de se confectionner un magnifique palmarès, avec notamment quatre victoires dans les tournois du grand chelem. Deux victoires à Roland-Garros en 1961 et 1964 (contre l’Italien Pietrangeli, autre grand spécialiste de la terre battue, deux fois vainqueur porte d’Auteuil en 1960 et en 1959), plus une victoire à Forest-Hills en 1965 et une à Wimbledon en 1966. A cela s’ajoutent deux places de finaliste à Roland-Garros(1962 et 1963), et une à Wimbledon en 1963 et à Forest-Hills en 1966, sans oublier le fait qu’il emmena son pays en en finale de la Coupe Davis à deux reprises. Enfin, il fut élu numéro un mondial en 1966, à une époque où il n’y avait pas encore le classement ATP.

C’était un merveilleux joueur, issu d’un milieu très modeste. Né en 1938 et orphelin très jeune, il eut la chance d’être remarqué un jour par un riche entrepreneur qui lui fit suivre à la fois des études et le tennis. Ce bienfaiteur aura raison, car en 1961, à Roland-Garros, il battra Emerson en quart de finale, puis Rod Laver avec un score de 6-0 au cinquième set, avant de s’imposer en finale. Il avait à cette occasion subjugué la foule des connaisseurs par son jeu subtil, varié, avec un merveilleux toucher de balle qui contrastait avec les frappes des cogneurs australiens. C’était un remarquable relanceur et son lob lifté long était un pur joyau. En fait, il ne lui manquait qu’un peu de puissance pour être encore plus haut dans l’histoire, mais aucun de ceux qui l’ont vu jouer n’a oublié cet admirable artiste, à l’élégance légendaire. Bref, vraiment un grand d’Espagne !

A peu près à la même époque, né en 1937, un an avant Santana, l’Espagne a eu aussi la chance d’avoir un autre joueur très doué, même s’il est loin d’avoir le palmarès de Santana. Il s’appelle Gimeno, surnommé « Bones » tellement il était peu épais. C’était un véritable virtuose possédant tous les coups du tennis, qui aurait dû figurer parmi les grandes vedettes du tennis mondial s’il n’était pas passé professionnel très tôt, à l’âge de vingt trois ans…dans l’espoir de gagner de l’argent, qu’il aurait pu gagner de la même façon chez les amateurs. Certes pendant une dizaine d’années il va côtoyer Hoad, Rosewall, Laver ou Pancho Gonzales, mais les performances professionnelles ne rencontraient que peu d’échos dans le monde du tennis, les professionnels étant pratiquement exclus des communiqués, même s’il y avait parmi eux les véritables meilleurs joueurs du monde. D’ailleurs, Gimeno mènera la vie dure aux joueurs que j’ai cités, au point d’être classé numéro deux chez les professionnels. Cependant pour lui « l’open » arrivera trop tard, en 1968, pour étoffer un palmarès qui se limite à une victoire à Roland-Garros, en 1972 (contre Proisy), à l’âge de trente cinq ans, dix-sept ans après avoir remporté le titre chez les juniors. Il parviendra aussi en demi-finale de Roland-Garros en 1968, et en finale à Melbourne (sur herbe), preuve qu’il était capable de jouer sur toutes les surfaces de l’époque.

Enfin quelques années plus tard, l’Espagne trouvera un successeur à ces deux grands cracks que furent Santana et Gimeno, en la personne de Manuel Orantes, né en 1949. Assez grand pour l’époque (1.78m), il remporta chez les juniors l’Orange Bowl, principale épreuve de jeunes aux Etats-Unis, et seconda Santana en 1967 en finale de la Coue Davis contre l’Australie. C’était un gaucher disposant lui aussi d’un magnifique revers (à une main), à la fois spectaculaire et efficace. C’est sans doute un des plus beaux de l’histoire du tennis, qu’il soit plat, lifté ou coupé, court ou long, croisé, décroisé ou droit. Une pure merveille ! Excellent spécialiste de la terre battue, il jouera la finale de Roland-Garros en 1974 contre un certain Bjorn Borg, lui prenant les deux premiers sets. L’année suivant c’est à Forest-Hills qu’il se distingue, en battant un autre grand spécialiste de la terre, Vilas, après avoir été mené deux sets à zéro. Puis, ayant remporté le troisième set, il reviendra au quatrième set du diable vauvert après avoir été mené 5-0 et avoir eu contre lui cinq balles de match, pour finir par remporter ce quatrième set et dans la foulée le cinquième. Et en finale, ô stupeur, il battra le grand Jimmy Connors en trois petits sets, l’Américain n’ayant jamais su prendre la mesure d’un joueur qui l’a fait déjouer tout au long de la partie. Ce sera sa seule victoire en grand chelem, mais il remportera aussi le Masters en 1976, puis se fera opérer du bras en 1977. Personne ne peut dire si cette opération marqua le vrai coup d’arrêt dans sa carrière, toujours est-il qu’il n’obtiendra plus de résultats significatifs par la suite. Malgré tout son palmarès fait envie, avec outre son titre à l’US Open et son Masters, trente et une autres victoires en simple sur le circuit.

Voilà pour les plus grands joueurs, mais l’Espagne a aussi eu la chance de découvrir, à des périodes différentes, plusieurs joueurs ayant remporté Roland-Garros, qui est la surface de prédilection des Espagnols. Il y eut d’abord Bruguera qui l’emporta à deux reprises, en 1993 (après sorti Sampras en demi-finale et battu Courier en finale) et 1994 (contre un autre Espagnol Berasategui), et qui s’adjugea en tout quatorze titres en simple. Il s’inclinera en finale en 1997 contre Kuerten. Ensuite il faut aussi citer Carlos Moya (1998 contre Corretja), Albert Costa (en 2002 contre Ferrero), Juan-Carlos Ferrero, vainqueur en 2003 avant les six victoires de Rafael Nadal entre 2005 et 2011. Au vu de pareils résultats, Roland-Garros est devenu depuis une vingtaine d’années le jardin des Espagnols ! Quand la France pourra-t-elle s’enorgueillir de pareils résultats, elle qui n’a remporté qu’une victoire dans un tournoi du grand chelem, en 1983, grâce à Noah, lui aussi à Roland-Garros ?

Michel Escatafal

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