Paris-Roubaix : l’enfer côtoie toujours le paradis

Tom Boonen réussira-t-il dimanche prochain le doublé Tour des Flandres-Paris-Roubaix, que seuls neufs coureurs à ce jour ont réalisé, à savoir Suter en 1923, Gijssels en 1932, Rebry en 1934, Impanis en 1954, De Bruyne en 1957, Van Looy en 1962, De Vlaeminck en 1977, Van Petegem en 2003 et ce même Boonen en 2005 ? Vu la forme qu’il a manifestée dans « le Ronde », c’est une hypothèse tout à fait plausible. En tout cas ce doublé le ferait entrer encore davantage dans l’histoire, car il consacrerait un coureur de très grande classe, sans doute le meilleur de sa génération dans les épreuves d’un jour. S’il remportait Paris-Roubaix une nouvelle fois après ses victoires en 2005, 2008 et 2009, le coureur flamand dépasserait au nombre de victoires ses prestigieux compatriotes Rik Van Looy et Eddy Merckx, trois fois vainqueurs, et égalerait celui du record de victoires détenu par un autre de ses compatriotes, Roger De Vlaeminck avec quatre succès. L’enjeu n’est donc  pas mince pour un coureur qui avait subi ces dernières années un passage à vide interminable, ce qui provoquait l’inquiétude de ses supporters et, plus généralement, des amateurs de vélo.

Une classique qui se nourrit d’histoire

Mais revenons à Paris-Roubaix, considérée comme la « reine des classiques », créée le 19 avril 1896 par deux filateurs du Nord et directeurs du vélodrome du Parc Barbieux à Roubaix, Messieurs Vienne et Pérez, avec le concours de Louis Minard, rédacteur en chef de Paris-Vélo. Jusqu’en 1909, l’épreuve s’est courue derrière entraîneur (à bicyclette ou en voiture automobile). Tout ceci pour l’histoire, parce que cette course appartient à l’histoire du Nord de la France, au point que certains secteurs pavés sont classés monuments historiques, ce qui confère à cette course une dimension locale et régionale au moins égale à celle du Tour des Flandres. Certes les secteurs pavés de Paris-Roubaix (tranchée d’Arenberg, Mons-en-Pévèle, Carrefour de l’Arbre où eut lieu la bataille de Bouvines en 1214) sont plus difficiles à franchir que les monts flandriens pavés du Tour des Flandres, mais ce sont très souvent les mêmes coureurs qui brillent dans les deux épreuves. Dans les deux cas il faut être « costaud » pour espérer l’emporter, et à ce jeu les Belges (54 victoires) sont largement supérieurs aux Français, ces derniers ne l’ayant emporté qu’à trente reprises dont vingt avant 1945. A ces succès, il faut en ajouter un autre qui est resté dans l’histoire, puisque Roger Lapébie fut destitué de sa première place en 1934 pour avoir emprunté sur les derniers kilomètres le vélo…d’une spectatrice, le sien étant inutilisable.

Le palmarès démontre que cette épreuve n’est pas une loterie

Cet épisode montre qu’il faut aussi avoir ce soupçon de réussite sans lequel la victoire est impossible. Bien sûr, une chute ou une ou plusieurs crevaisons n’empêchent pas un coureur de gagner, mais il faut absolument que ces incidents n’interviennent pas en pleine bagarre, ou dans des secteurs stratégiques, ce qui malheureusement arrive assez souvent. Dans ce cas cela peut priver de la victoire le meilleur coureur du peloton, par exemple en 1958 quand Jacques Anquetil subit une crevaison à une douzaine de kilomètres de l’arrivée, alors qu’il était manifestement le plus fort ce jour-là, ce qui lui fit dire que cette course était « une loterie ». Un peu plus tard Bernard Hinault nourrira la même aversion pour cette classique tellement spéciale, ce qui ne l’empêchera pas d’inscrire son nom au palmarès en 1981, avec le maillot de champion du monde sur le dos comme un certain Eddy Merckx en 1968 (vainqueur aussi en 1970 avec 5mn21s d’avance sur De Vlaeminck, et en 1973), en battant sur la piste de Roubaix Roger De Vlaeminck, le recordman des victoires (quatre en 1972, 1974, 1975 et 1977), et Francesco Moser, qui l’emporta trois fois de suite entre 1978 et 1980. Et pourtant, outre les inévitables crevaisons, « le Blaireau » chuta à quelques kilomètres de l’arrivée…à cause d’un chien égaré au milieu des coureurs. Comme quoi, quand un coureur est au-dessus du lot, il lui est possible de contourner de multiples obstacles, y compris quand on n’est « pas doué pour les pavés », pour parler comme De Vlaeminck ou Jan Raas, autre grand chasseur de classiques, vainqueur à Roubaix en 1982, à propos d’Hinault.

Avec le temps, Bernard Hinault changera un peu d’avis, affirmant que c’est « une course de spécialistes », et excusant les coureurs qui refusent d’y participer par peur de la chute, notamment ceux qui ont pour ambition première de gagner le Tour de France. Voilà pourquoi Lemond, Indurain, Armstrong ou Contador, pour ne citer qu’eux, ont refusé ou refusent de se risquer à courir la « reine des classiques ». En outre, au moins pour Contador, quelle que soit l’admiration que nous puissions lui porter, il est difficile de l’imaginer à son aise sur les pavés, lui le grimpeur ailé pesant 62 ou 63 kg, même s’il a prouvé lors du Tour de France 2010 qu’il était capable de très bien se débrouiller sur ce type de routes. Cela étant, on ne trouve pas trace d’un vrai grimpeur vainqueur de Paris-Roubaix, mis à part évidemment Fausto Coppi qui l’emporta en 1950, après avoir parcouru les 45 derniers kilomètres en solitaire, devant le Français Maurice Diot, lequel à sa descente de vélo exprimait son énorme satisfaction en disant : « J’ai gagné Paris-Roubaix », ajoutant à propos de Coppi : « Il est hors concours ; je considère que j’ai gagné ! »

Les coureurs français savent aussi passer les pavés

Cela dit, parlons un peu des Français vainqueurs de Paris-Roubaix après-guerre, et tout d’abord de Paul Maye en 1945, coureur peu connu mais de grande qualité, comme en témoignent ses deux titres de champion de France (1938 et 1943) et ses trois Paris-Tours (1941, 1942 et 1945). Il termina premier devant deux autres Français, Lucien Teisseire et Kléber Piot. Ensuite il y eut la victoire d’André Mahé en 1949, déclassé dans un premier temps suite à une erreur de parcours par la faute du service d’ordre, puis reclassé premier ex aequo avec Serse Coppi, frère du « campionissimo ».

En 1955 ce fut l’heure de gloire de Jean Forestier, champion qui s’ignorait, l’emportant après s’être évadé de l’enfer de Mons-en-Pévèle, et résistant à ses poursuivants (Coppi et Bobet) pendant 30 kilomètres malgré une roue voilée. Et pour bien montrer que ce n’était pas un accident et qu’il était un peu « flahute », il remporta l’année suivante le Tour des Flandres. Six jours plus tard, il terminera aussi à la troisième place de Paris-Roubaix, dont le vainqueur s’appelait Louison Bobet, celui-ci ayant battu au sprint De Bruyne, Forestier et Van Steenbergen, surpris par le démarrage de Bobet dans la ligne opposée.

Nous avons déjà parlé de Bernard Hinault, mais pas de Marc Madiot qui fut son équipier de luxe chez Renault-Gitane. Marc Madiot l’emporta deux fois, en 1985 et 1991, les deux fois en attaquant au Carrefour de l’Arbre. Puis vint l’heure ou plutôt les heures de Gilbert Duclos-Lassalle, lequel après avoir été abonné aux places d’honneur l’emporta enfin deux fois consécutivement en 1992 et 1993, où il devança de quelques millimètres le regretté Franco Ballerini, qui s’imposera en 1995 et 1998. Enfin la dernière victoire française fut l’œuvre de Frédéric Guesdon, en 1997, qui conquit son plus beau succès en battant au sprint Planckaert, Museeuw (triple vainqueur de l’épreuve en 1996, 2000 et 2002) et Tchmil (vainqueur en 1994).

Beaucoup de coureurs peuvent gagner Paris-Roubaix

Bien entendu « la reine des classiques » avec ses pavés fut le théâtre de bien d’autres exploits que ceux que nous avons cités, à commencer par le triplé réalisé par Rik Van Looy en 1961, 1962 et 1965, chaque fois en se jouant de la concurrence. En 1966, Paris-Roubaix consacra définitivement un jeune Italien, Felice Gimondi, vainqueur du Tour à la surprise générale l’année précédente et présumé successeur de Bartali et Coppi. Après avoir attaqué en compagnie de son compatriote Dancelli sur les pavés de Moncheaux, il se retrouva seul pour l’emporter avec plus de quatre minutes d’avance sur le Néerlandais Jan Janssen, vainqueur l’année suivante. Un dernier mot enfin, pour montrer qu’avec de la chance et de la volonté beaucoup de coureurs peuvent triompher sur le vélodrome de Roubaix. En disant cela je pense tout particulièrement au Néerlandais Peter Post, qui l’emporta, en 1964 à la moyenne extraordinaire de 45,129 km/h en battant au sprint le très rapide Beheyt, champion du monde l’année précédente. Cela étant, il faut rappeler que Peter Post fut un très grand pistard, recordman du monde des cinq kilomètres sur piste couverte, et vainqueur de 65 courses de six-jours entre 1959 et 1971. De quoi donner des idées à Théo Bos, autre Néerlandais, ancien champion du monde de vitesse, du kilomètre et du keirin, qui essaie depuis trois ans de se faire une place sur la route! Dans un autre ordre d’idées, si l’Espagne et l’Allemagne attendent toujours le coureur qui l’emportera sur le vélodrome de Roubaix, d’autres pays beaucoup moins connus pour leur tradition dans le cyclisme ont vu un de leurs routiers y remporter leur plus grande victoire, ou une des plus belles. L’Irlande avec Sean Kelly, coureur au remarquable palmarès, l’a emporté deux fois en 1984 et 1986. Ensuite ce sera la Russie avec Tchmil en 1994 (avant sa naturalisation belge), puis la Suède avec Backstedt en 2004, et enfin l’Australie avec O’Grady en 2007.

Michel Escatafal

Publicités

One Comment on “Paris-Roubaix : l’enfer côtoie toujours le paradis”

  1. Daniel Duret dit :

    Effectivement, vos articles sont très fouillés et documentés !

    Je vais lire en prenant mon temps !


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s