De Di Stefano (Real Madrid) à Messi (F.C. Barcelone)

Nombre d’amateurs de football ne cessent de parler de meilleure équipe de club de l’histoire en évoquant les exploits du F.C. de Barcelone et de Messi. Pour eux, l’histoire se résume évidemment à ces dix dernières années, et encore. Tout le reste n’existe plus ! Et pourtant il faut être présomptueux pour affirmer que telle équipe ou tel joueur est le meilleur, comme on a tendance à le faire pour tous les sports. En outre, dans les sports collectifs il y a aussi l’environnement qui joue énormément. Même si un joueur est le meilleur du monde, si son club n’a que lui il ne pourra pas gagner grand-chose. Bref, tout dépend avec qui il évolue, ce qui peut faire de lui un héros ou un joueur surcoté, et ce même s’il a prouvé précédemment qu’il pouvait être le meilleur ou un des tous meilleurs.

Pour moi, le meilleur de ces exemples fut le Brésilien Didi, qui n’a pas fait la carrière qu’il aurait dû faire au Real Madrid à la fin des années 50, alors qu’il était le meneur de jeu d’une des deux meilleures équipes brésiliennes de l’histoire, celle de Gilmar, Nilton Santos, Zito, Garrincha, Vava et Pelé. Certes son bilan au Real a été correct, si l’on considère qu’il disputa 19 matches en marquant 6 buts, mais en fait il était remplaçant, car si Kopa pouvait jouer avec Di Stefano en occupant le poste d’ailier droit où il était très à son aise, Didi ne pouvait pas jouer avec Di Stefano qui était le joueur numéro un du Real…et de la planète foot. Et pourtant Didi a sa place parmi les meilleurs joueurs de l’histoire, comme il l’a prouvé en retournant dans son pays en 1960 après son expérience ratée au Real, en redevenant le génial meneur de jeu de l’équipe du Brésil vainqueur de la Coupe du Monde au Chili en 1962. Au total il aura marqué 20 buts en 68 matches avec l’équipe du Brésil, ce qui est très convenable pour un joueur qui n’évoluait pas en pointe.

Après ce long préambule, je vais évoquer aujourd’hui cinq équipes qui ont marqué l’histoire du football depuis le début des années 50, et qui avaient la particularité d’avoir dans leurs rangs le meilleur joueur de l’époque. Il est même arrivé qu’un club ait dans ses rangs les deux, voire même les trois meilleurs, luxe que pouvait se payer le grand Real Madrid des années 50. Cela est arrivé en 1958 quand le Real, qui avait déjà dans ses rangs Di Stefano et Kopa, qui ont monopolisé les Ballons d’Or entre 1957 et 1959, a ajouté un autre immense joueur à son extraordinaire équipe, en la personne du Hongrois Puskas. Evidemment cette équipe-là était tout simplement irrésistible, et capable de tous les exploits si le besoin s’en faisait sentir. En tout cas le Real de Di Stefano, car c’était lui le patron sur le terrain, a réussi l’exploit inégalé à ce jour de remporter cinq Coupes d’Europe (ancêtre de la Ligue des Champions) consécutivement, entre 1956 et 1960, plus cette même année la première Coupe Intercontinentale contre le club uruguayen de Penarol.  

Pour autant, peut-on dire que le Real Madrid, qui avait aussi dans ses rangs des joueurs comme Marquitos, Santamaria, Munoz, Zarraga, Rial et Gento, qui pratiquait un football très ouvert, a été la plus grande équipe de tous les temps ? Peut-être sur le plan du palmarès, mais la concurrence était-elle la même que de nos jours ? Pas sûr, même si en Espagne le Real était confronté à son éternel rival, le F.C. Barcelone de Ramallets, Garay, Gensana, Kubala, Kocsis, Evaristo, Suarez et Czibor, qui formaient une équipe redoutable. Et en Europe, il y avait aussi les équipes italiennes comme la Fiorentina de Sarti, Cervato, Segato, Gratton, Virgili et Montuori, ou le Milan AC de Fontana, Cesare Maldini, Liedholm, Schiaffino et Grillo, sans oublier le Stade de Reims de Fontaine, Piantoni, Vincent, Penverne et Jonquet.

A la fin de la période hégémonique du Real, la meilleure équipe de club était brésilienne, ce qui se concevait parfaitement dans la mesure où c’était l’équipe brésilienne de Santos, laquelle comptait dans ses rangs celui qui est considéré par tout le monde comme le plus grand joueur que le football ait produit, Pelé. Et Pelé, en plus, était entouré par plusieurs champions du monde brésiliens comme le gardien Gilmar, sans doute un des deux ou trois meilleurs de l’époque, plus l’arrière central Mauro, le demi Zito, l’avant-centre Coutinho et l’ailier gauche Pepe, un fantastique tireur de coup-francs. Cette équipe de Santos, qui faisait nombre de tournées à travers le monde, pratiquait un football offensif à la brésilienne. Elle a remporté en plus de la Copa Libertadores (équivalent en Amérique du Sud de la Coupe d’Europe), deux Coupes Intercontinentales en 1962, d’abord contre Benfica, l’équipe d’Humberto, Cavem, Coluna, Augusto et Eusebio qui venait de gagner deux Coupes d’Europe consécutives, puis l’année suivante contre le Milan AC où opéraient entre autres deux joueurs brésiliens, Altafini et Amarildo, ce dernier ayant parfaitement remplacé Pelé quand ce dernier fut blessé pendant la Coupe du Monde 1962. Cela signifie que Santos était bien la meilleure équipe de club de l’époque, avec comme figure de proue le roi Pelé, comme on l’avait surnommé en raison du nombre hallucinant de buts qu’il marqua au cours de sa carrière (680 en 720 matches officiel et 77 en 92 matches avec la Seleçao)..

Dans les années 70, la meilleure équipe, du moins celle qui a le plus marqué l’histoire à la fois par son palmarès et par le jeu qu’elle pratiquait, s’appelait l’Ajax d’Amsterdam, le « Grand Ajax » comme on dit. Cette équipe entraînée par Rinus Michels, puis par le futur sélectionneur de l’équipe de France, le Roumain Stefan Kovacs, pratiquait ce que l’on appelle un football total, tout le monde défendant et tout le monde attaquant. Mais sans la présence dans ses rangs du meilleur joueur de la planète du moment, Johann Cruyff, elle n’aurait pas remporté trois Coupes d’Europe en suivant (1971, 1972, 1973), ni la Coupe Intercontinentale en 1972, même si Cruyff (trois Ballons d’Or entre 1971 et 1974) était entouré par des joueurs aussi talentueux que Suurbier, Krol, Neeskens, Haan, Rep ou Keizer. Cependant cette équipe était quand même très tributaire de l’extraordinaire talent de Cruyff, la meilleure preuve en étant qu’elle ne se remit pas vraiment de son départ en fin de saison 1973 vers le F.C. Barcelone, où il allait faire une belle carrière, même si elle fut moins fructueuse en titres qu’à l’Ajax, preuve si besoin en était qu’un joueur est tributaire de son entourage sur le terrain. Fermons la parenthèse pour noter aussi que Cruyff fut aussi brillant en sélection qu’il le fut en club, emmenant l’équipe des Pays-Bas en finale de la Coupe du Monde 1974, et marquant 33 buts en 48 sélections.

En fait il ne manqua à Cruyff qu’une victoire en Coupe du Monde, et cette remarque vaut aussi pour celui qui allait marquer son époque au début des années 80, notre Michel Platini,  premier joueur à avoir remporté le Ballon d’Or trois fois consécutivement entre 1983 et 1985. Après avoir débuté à l’AS Nancy-Lorraine, puis être passé par l’AS Saint-Etienne (entre 1979 et 1982), meilleur club français de la fin des années 70, Platini signa à la Juventus de Turin, un des clubs les plus prestigieux d’Europe, où il allait démontrer un talent extraordinaire, multipliant trophées et récompenses, au point d’avoir été désigné comme meilleur « Bianconero » de tous les temps. Avec Platini, la Juve va remporter deux titres de champion d’Italie, une Coupe d’Italie, une Coupe des vainqueurs de Coupe, la Coupe d’Europe des clubs champions et la Coupe Intercontinentale.

A cette époque la Juventus de Turin était bel et bien la meilleure équipe du monde, et Platini le meilleur joueur, à la fois remarquable organisateur et buteur exceptionnel. En effet, bien qu’étant milieu de terrain, Platini fut trois fois meilleur buteur du championnat d’Italie entre 1983 et 1985, performance tout à fait inouïe. Certes il y avait dans son équipe de très grands joueurs comme les arrières Scirea et Cabrini, les milieux Tardelli et le Polonais Boniek, ou encore les attaquants Bettega et Paolo Rossi, mais celui qui tirait l’équipe vers le haut était incontestablement Michel Platini. Ce dernier sera aussi le meneur de jeu et capitaine de l’Equipe de France, remportant le championnat d’Europe des Nations en 1984, en étant de surcroît meilleur buteur de la phase finale (9 buts en 5 matches). Enfin, s’il ne parvint pas à remporter la Coupe du Monde (demi-finaliste en 1982 et 1986), il fut longtemps le meilleur buteur des Bleus avec 41 buts en 72 sélections.

La dernière équipe dont je voudrais parler est celle du F.C. Barcelone, le fameux Barça, incontestablement la meilleure équipe du nouveau siècle avec ses victoires en Ligue des Champions en 2006, 2009 et 2011, mais aussi sa victoire en Coupe Intercontinentale en 2004 et ses deux Coupes du Monde des clubs (qui a remplacé la Coupe Intercontinentale) en 2009 et 2011. Un palmarès extraordinaire en six ans, avec comme figure de proue un joueur fantastique, Lionel Messi. Là aussi, les qualificatifs ne suffisent pas, les jeunes considérant que Messi est le meilleur de tous les meilleurs. Est-ce exagéré ? Sans doute, en tout cas prématuré. Il faudra déjà attendre la fin de sa carrière pour se faire une idée plus précise, car même si Messi multiplie les trophées avec le Barça, même si les distinctions à titre individuel prouvent qu’il est incontestablement le meilleur joueur actuel, il lui restera à faire preuve de la même régularité dans ses performances avec l’équipe d’Argentine, que celle dont ont fait preuve Pelé avec le Brésil , Cruyff avec les Pays-Bas, Platini avec l’équipe de France ou Di Stefano (29 buts en 37 matches internationaux avec l’Argentine et l’Espagne). Pour l’instant Messi affiche des statistiques incroyables avec le Barça (241 buts en 320 matches), mais est beaucoup moins prolifique avec l’équipe d’Argentine (22 buts en 67 matches), ce qui le place très loin de ses glorieux prédécesseurs.

A ce propos nombreux sont ceux qui se posent la question de savoir pourquoi il y a une telle différence entre le rendement de Messi, irrésistible avec son club, et celui qu’il a avec l’équipe d’Argentine. Peut-être, tout simplement, que dans la sélection argentine il n’a pas les mêmes affinités avec ses coéquipiers, fussent-ils très brillants (Samuel, Di Maria, Mascherano, Higuain, Aguerro, Tevez etc.), qu’avec l’équipe du F.C. Barcelone où tout tourne autour de lui, avec des coéquipiers de grand talent pour l’entourer, comme Puyol, Abidal, Busquet, Piqué, Xavi, Iniesta, ou précédemment E’too et Henry ? En tout cas, s’il veut rejoindre les plus grands joueurs du passé, il devra amener l’équipe d’Argentine a un niveau qu’elle n’a plus atteint depuis l’époque de Maradona.

Maradona justement, qui est avec le Brésilien Ronaldo (deux fois Ballon d’Or en 1997 et 20002), un des deux plus grands joueurs de l’histoire, a n’avoir pas gagné la Coupe d’Europe (C1) ou la Ligue des Champions. En revanche, l’un et l’autre remportèrent la Coupe du Monde, pour Maradona en 1986 (finaliste en 1990), et pour Ronaldo en 1994 (sans jouer), et en 2002, plus une finale (contre la France) en 1998, ce dernier ayant des statistiques excellentes en équipe du Brésil (62 buts en 97 sélections). Il a aussi le meilleur total pour un joueur dans les différentes Coupes du Monde avec 15 buts marqués, après avoir été meilleur buteur de la compétition en 2002 avec 8 buts.

Dommage qu’il n’ait jamais gagné la Ligue des Champions avec ses différents clubs, mais il a quand même à son palmarès une Coupe des Coupes (1997 avec le Barça), une Coupe de l’UEFA (1998 avec l’Inter), et une Coupe Intercontinentale (en 2002 avec le Real), en plus de titres nationaux. En revanche pour Maradona, la liste des trophées internationaux se résume à une Coupe de l’UEFA en 1989 avec Naples, et ce bien qu’il ait opéré pendant deux ans au Barça. Ses statistiques en sélection sont également relativement faibles par rapport à Platini, avec qui il a partagé le leadership mondial dans les années 80.  En effet, comme Messi il a été beaucoup plus efficace en club qu’en équipe nationale. Pour mémoire, il a marqué 35 buts en 91 sélections avec l’équipe d’Argentine, alors qu’en club son ratio est nettement meilleur avec 311 buts pour 589 matches.

Cela dit, il ne faut tirer aucune conclusion de toutes ces statistiques pour savoir quelle fut la meilleure équipe de club, et quel fut le meilleur joueur de l’histoire, en mettant à part Pelé qui fait l’unanimité de tous les techniciens. Sinon, je dirais que Di Stefano fut le meilleur dans les années 50, Pelé dans les années 60, Cruyff dans les années 70, Platini dans les années 80, Maradona à la fin des années 80 et au début des années 90, Ronaldo pendant la période à cheval sur la fin du siècle passé et le début du nouveau, et Lionel Messi de nos jours. En disant cela je ne prends aucun risque, et je suis certain de ne pas me tromper.

Michel Escatafal

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One Comment on “De Di Stefano (Real Madrid) à Messi (F.C. Barcelone)”

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