Hoad et Rosewall : la plus merveilleuse paire d’as du tennis

Ceux qui aiment le tennis et qui sont nés à la fin des années quarante, ont le souvenir de deux joueurs exceptionnels, véritables phénomènes de leur époque, issus de la même école, qui ont commencé à gagner très tôt, tout en ayant exactement le même âge puis qu’ils sont nés à 21 jours d’écart en novembre 1934. Ces deux joueurs avaient pour nom Ken Rosewall , l’aîné, et Lewis Hoad, et s’ils ne figurent pas plus haut dans la hiérarchie des vainqueurs de tournois du grand chelem, c’est uniquement parce qu’ils se sont entrebattus entre 1955 et 1956, et ensuite parce qu’ils sont passés professionnels très jeunes, ce qui les a privés de nombreux titres. Cela est surtout valable pour Ken Rosewall, dans la mesure où Lewis Hoad a été rapidement victime d’une blessure récurrente au dos qui l’a fortement handicapée dès l’année 1958.

Il n’empêche, s’ils n’étaient pas passés professionnels à l’âge de 22 ou 23 ans, comme ce fut le cas aussi pour Pancho Gonzales (20 ans), ils auraient un palmarès beaucoup plus étoffé, surtout en songeant qu’un Roy Emerson, moins doué et moins fort que les joueurs que je viens de citer, comptabilise douze victoires dans les tournois majeurs, soit quatre de plus que Rosewal et huit de plus que Lewis Hoad. Fermons la parenthèse pour en ouvrir une autre en notant que Rosewall et Hoad, surnommés  les « wonder kids », appartenaient à cette fameuse école australienne dirigée par Hopman, qui organisa la formation au plus haut niveau des plus grands champions australiens, insistant notamment sur l’acquis d’une technique sans faille et le développement des qualités physiques et morales…ce qui lui sera reproché plus tard, dans la mesure où la plupart de ces joueurs avaient un jeu monocorde qui finissait par les rendre peu spectaculaires, ce qui toutefois ne fut pas le cas de Rosewall.

Harry Hopman, qui sera ensuite le capitaine de l’équipe d’Australie en Coupe Davis, avait en effet réussi à mettre sur pied une vaste entreprise, certains diront une « usine à joueurs » où, entre autres avantages, on donnait des leçons gratuites, ce qui lui permettait de déceler les jeunes talents, avant d’obtenir pour eux des bourses, des voyages leur permettant de compléter leur formation et de s’aguerrir pour la haute compétition. Harry Hopman peut s’enorgueillir d’avoir aidé à l’épanouissement ou formé au tennis, en plus d’Hoad et Rosewall, des joueurs jouant aussi bien en simple qu’en double, ayant tous gagné au moins une fois un tournoi de grand chelem, sans oublier la victoire en Coupe Davis très importante à l’époque. Il faut citer  par ordre d’ancienneté, Mac Gregor qui était un extraordinaire joueur de double (1 victoire en simple en grand chelem), Sedgman (7 victoires) souvent associé en double avec Mac Gregor, puis Neale Fraser (3 victoires), Mervyn Rose (2 victoires), Ashley Cooper (4 victoires), Mal Anderson (1 victoire), l’immense Rod Laver qui a réalisé deux fois le grand chelem, Emerson (12 victoires), Fred Stolle (2 victoires), puis un peu plus tard Roche (1 victoire) et Newcombe (7 victoires). Quelle école et quel bilan !

Après ce long préambule, étudions à présent la carrière de ces deux inséparables champions pour la postérité que furent Rosewall et Hoad, qui, en plus d’avoir exactement le même âge, ont débuté dans le même club, ont mené une carrière parallèle, ont joué le double ensemble et sont passés professionnels à quelques mois d’écart. Déjà la question qui peut se poser fut de savoir lequel fut le meilleur des deux, question d’autant plus difficile que ces deux « jumeaux » étaient très dissemblables physiquement et dans leur jeu. L’un, Hoad, était grand pour son époque (presque 1.80m), très costaud, blond, et pour tout dire beau comme un dieu, le tout étant couronné par une personnalité avenante qui ne pouvait faire de lui qu’une immense vedette. Si je devais faire la comparaison avec un autre sportif de cette époque, ce pourrait être avec le coureur cycliste Hugo Koblet qui, lui aussi, fera une carrière météorique au plus haut niveau. Le mimétisme entre ces deux champions de sports très différents était même total en ce qui concerne leur amour exacerbé de la vie, de la belle vie, chacun étant adulé des femmes, chacun aussi étant amateur de plaisirs comme le bon vin, la boxe ou le jazz. S’ils vivaient à notre époque ce seraient des stars planétaires comme disent les commentateurs des émissions ou des revues people. L’autre en revanche, Rosewall, était beaucoup plus près de l’homme ordinaire,  avec des mensurations très inférieures à celle de Lewis Hoad, puisqu’il mesurait à peine 1m70 et ne pesait guère plus de 60 kg. Bref, un homme qu’on ne remarque jamais, sauf que lui avait son coup de raquette…ce qui est quand même un fameux avantage pour un joueur de tennis.

Comme il était le plus âgé de la « fratrie », si j’ose ainsi m’exprimer, je vais commencer par parler de lui, en précisant que si j’ai employé le mot fratrie, c’est parce qu’ils furent jumeaux sur le court pendant de longues années, fréquentant tout jeunes le même club de tennis. Avant même d’évoquer le jeu de Ken Rosewall, il faut d’abord souligner qu’il était…gaucher.  Mais comme c’était le cas autrefois, certains parents refusant ce qu’ils considéraient comme une « anomalie » de la nature, Monsieur Rosewall père le contraignit à jouer de la main droite. Il le fit d’autant plus facilement qu’il fut son premier professeur. A-t-il eu raison ? Nombre de techniciens affirment que non, car son geste au service ne fut jamais satisfaisant faute d’être naturel, ce qui s’exprimait par un geste restreint qu’il ne réussit jamais à corriger malgré tous ses efforts. En revanche il avait vraiment tous les autres coups du tennis, à commencer par un revers qui coulait comme de la crème lui permettant de poser la balle là où il le voulait, bref un coup qui reste, peut-être encore de nos jours, le plus bel exemple de revers à une main. Ce revers était vraiment un prodige d’efficacité en retour de service ou en passing-shot le long de la ligne !

Mais Rosewall c’était aussi une remarquable intelligence du jeu, une condition physique irréprochable, et une grande économie de gestes. Il compensait son manque de puissance par une précision, un jeu de jambes et un sens tactique exceptionnels. Je serais d’ailleurs curieux de voir ce qu’il ferait de nos jours dans le circuit international, avec le matériel moderne à disposition des joueurs. Cela étant, on ne peut pas comparer, pour la simple raison qu’au vingt et unième siècle les jeunes garçons sont plus grands, plus puissants, en un mot plus fort qu’il y a soixante ans. En tout cas, je suis persuadé qu’il serait certainement très fort, à l’image d’un Federer qui sans être doté de moyens physiques exceptionnels est encore à ce jour le tennisman qui aura le plus marqué le nouveau siècle.

Pour revenir à Kenneth Rosewall, appelé le « Petit maître de Sydney », il faut noter que toutes les qualités décrites auparavant lui auront permis de faire une carrière au plus haut niveau d’une durée…de vingt six ans, ce qui est tout simplement fabuleux. Ainsi il s’écoulera dix neuf ans entre sa première victoire en Coupe Davis avec l’équipe d’Australie et son premier titre du grand chelem en Australie en 1953, et sa dernière apparition en finale d’un tournoi majeur à l’âge de 40 ans, à Wimbledon, en 1974 (défaite devant Connors). Oui, dix neuf ans pendant lesquels, hélas pour son palmarès, il sera  écarté des compétitions organisées par la Fédération Internationale parce qu’il était professionnel. Il passa professionnel en effet en 1957, juste après une victoire à Forest-Hills (ancêtre de Flushing Meadow) sur herbe qui lui permit de négocier un très beau contrat, empêchant au passage Lewis Hoad de réaliser le grand chelem en 1956, et il ne put disputer les compétitions que nous connaissons tous de nos jours qu’avec l’apparition de l’open  en 1968. Ce fut d’ailleurs lui qui remporta le premier tournoi de l’ère « open » à Roland-Garros en battant en finale Rod Laver, preuve si besoin en était que les professionnels étaient supérieurs aux amateurs, même si pour la plupart d’entre eux ils étaient vieillissants (Rosewall avait 34 ans, Laver 30 et Gonzales 40).

Au passage cela relativise ce que l’on entend constamment à propos d’un Federer ou d’un Sampras, en disant qu’ils furent les meilleurs joueurs de tous les temps. Mais combien de tournois du grand chelem, Gonzales, Rosewall ou Laver auraient-ils remporté, s’ils avaient pu participer pendant la presque totalité de leur carrière professionnelle aux quatre tournois majeurs ? Pour mémoire je rappellerai que Laver a gagné onze tournois majeurs, réalisant deux fois le grand chelem en 1962 et 1969, c’est-à-dire entre la dernière année de sa carrière amateur et la deuxième de sa carrière open. Mais revenons à Rosewall, pour noter que malgré cette longue parenthèse, qui correspond à celle de sa plénitude physique, la carrière de Ken Rosewall s’orne de huit titres en grand chelem (4 à Melbourne, 2 à Roland-Garros, et 2 à Forest-Hills), plus quatre victoires en Coupe Davis, mais aussi six titres en double dans les grands tournois dont quatre avec Lewis Hoad, avec qui il forma sans doute la meilleure équipe de l’histoire de ce sport, comme en témoignent leurs victoires en double en 1953 (à peine âgés de 19 ans) dans trois tournois du grand chelem (Roland-Garros, Wimbledon,  et Melbourne).

Lewis Hoad, justement de qui je vais parler à présent, qui est le précurseur du tennis d’aujourd’hui par la violence de ses coups (d’où son surnom de la « Tornade blonde »), et qui est en lice pour le titre de meilleur joueur officieux en valeur absolue de l’histoire du tennis. Même le grand, l’immense Pancho Gonzales, qui lui aussi revendique ce titre, affirmait à l’époque où ils se rencontraient régulièrement chez les professionnels qu’Hoad était « le seul gars qui, si je jouais mon meilleur tennis, pouvait me battre quand même ». Il est vrai qu’à sa meilleure époque (entre 1956 et 1960), il avait tous les atouts qu’un joueur de tennis puisse espérer posséder, à savoir la puissance athlétique, la vitesse, et un avant-bras très fort, comme on disait à l’époque. D’ailleurs il n’avait pas de points faibles. Au contraire il n’avait que des points forts dans son jeu, notamment un service surpuissant du moins tant que son dos le laissa en paix, mais aussi une belle volée tant en coup droit qu’en revers. En revanche sur le plan mental, il était loin d’être aussi invulnérable, surtout si tout ce ne passait pas aussi bien qu’il l’aurait voulu dans un match.

Ce fut caractéristique en finale de Forest-Hills en 1956, où la pression le fit déjouer contre Ken Rosewall, alors qu’il ne lui manquait que cette victoire pour réaliser le grand chelem. Et pour couronner le tout, il y avait un vent très fort qui balayait le court, un vent qu’il ne réussit jamais à dompter en arrivant même à commettre un nombre invraisemblable de fautes directes, après un premier set parfaitement maîtrisé (6-4). Tout cela pour dire que si Lewis Hoad méritait pleinement son surnom de « Tornade blonde » quand tout allait bien, il était loin d’en être de même dès que les circonstances lui étaient moins favorables, comme je l’ai dit précédemment. Dans ce cas, non seulement il ne jouait plus aussi bien, mais il devenait colérique, s’en prenant à l’arbitre, aux juges, voire au public. En outre, contrairement à Rosewall, il n’était pas toujours un modèle de professionnalisme, alors que son jeu exigeait au contraire une préparation optimale. En fait, Hoad était simplement humain, ce qu’il parvenait à faire oublier quand il jouait au maximum de ses possibilités.

Il abandonnera hélas le tennis très tôt en 1964, à moins de 30 ans, non seulement en raison de sa blessure récurrente au dos, mais aussi certainement par lassitude. Finalement il aura joué comme il a vécu, à cent à l’heure. Il mourra d’ailleurs assez jeune (à peine âgé de 60 ans). Sa carrière aura certes été belle, avec deux victoires à Wimbledon, plus une à Roland-Garros et Forest-Hills en amateur, et nombre de victoires chez les professionnels où il démontra tout son talent, mais on ne peut que regretter qu’il n’ait pas vécu à la manière de son immortel complice, Rosewall, car il aurait pu laisser une trace encore plus marquante que celle qu’on lui accorde. Néanmoins ces deux joueurs resteront dans l’histoire comme deux des plus beaux champions que le tennis ait produits. C’est pour cela que je n’ai pas hésité à donner comme titre à cet article : « Hoad et Rosewall : la plus merveilleuse paire d’as du tennis ».

Michel Escatafal

Publicités


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s