Le poids de l’économie, du sport… et des droits de l’homme

Dimanche dernier avait lieu le Grand Prix de Bahreïn en Formule 1. Sur le plan sportif ce fut une réussite, beaucoup se réjouissant de voir Kimi Raikkonen (mon pilote favori) se battre de nouveau pour la première place avec sa Lotus à moteur Renault, preuve que ses deux années sans F1 n’ont en rien altéré son immense talent. D’autres, parfois les mêmes, surtout en France, ont été très heureux du premier podium d’un Français depuis 1998 (Alesi), œuvre de Romain Grosjean, lui aussi au volant d’une Lotus. En revanche, sur le plan de l’éthique, on ne peut que s’interroger sur l’utilité d’avoir organisé un grand prix dans un pays en révolution depuis plus d’un an, une révolution qui est châtiée sévèrement par les tenants du pouvoir. N’oublions pas que la veille des essais officiels, l’opposition chiite bahreïnie avait annoncé  qu’un homme avait trouvé la mort dans la nuit, parce qu’il manifestait non loin du circuit de Sakhir, où devait avoir lieu ce grand prix.

En tout cas, après avoir annulé ce grand prix l’année précédente, les dirigeants de la Formule 1 et de la Fédération Internationale de l’Automobile (F.I.A.) se sont trouvé de bonnes raisons pour que cette épreuve ait lieu cette année, un peu contre l’avis des écuries, ces dernières craignant sans doute des problèmes de sécurité puisque sur le plan politique rien n’est réglé. Pour se justifier, la F.I.A. arguait du fait que « seul le sport l’intéresse, et pas la politique », ajoutant qu’il y avait aussi un grand tournoi de golf qui se déroulait le même week-end à Bahreïn. Cela a fait dire à nombre de personnes qu’on balaye d’un revers de la main une question qui, pourtant, mériterait d’être examinée aussi dans son aspect « droits de l’homme ». Comme toujours en effet, l’enjeu économique a pris le dessus sur tout, et notamment sur la question des droits de l’homme. Hélas, ce n’était pas la première fois, et pour des évènements encore plus importants que ceux d’un grand prix de F1.

En août 1936 déjà, le sport allait subir sans doute sa plus terrible humiliation, toutes compétitions confondues, avec les Jeux Olympiques organisées à Berlin. C’était en effet le dernier endroit pour organiser pareille compétition, sur fond de haine raciale, dans une Allemagne dirigée par Hitler et les nazis, qui persécutaient tout ce qui n’était pas aryen, sans oublier les opposants au régime. On connaît la suite, avec la seconde guerre mondiale qui fut à coup sûr l’épisode le plus douloureux de l’histoire de l’humanité, une guerre qui fit une soixantaine de millions de morts. Et pourtant, ces Jeux qui n’auraient jamais dû avoir lieu à cet endroit furent le théâtre d’exploits retentissants, dont le plus célèbre dans le nouveau stade d’athlétisme de 100.000 places fut le quadruplé (100, 200, 4x100m et longueur) de Jesse Owens, performance inédite jusque-là. A propos de ce stade olympique de Berlin, pourtant le plus grand de l’époque, Hitler fit comme première remarque en le découvrant : « C’est trop petit ». En fait il n’était pas assez grand pour organiser les rassemblements du parti national-socialiste.

Pour revenir à Jesse Owens, non seulement il fut la grande vedette de ces J.O., mais personne autant que lui n’avait fait subir à l’horrible chancelier du Reich autant d’humiliations jusqu’à cet été 1936. D’une part parce qu’il était imbattable, ce qui privait les Allemands d’autant de médailles, mais aussi parce qu’il était noir…ce qui lui valut de ne pas recevoir les félicitations du führer, celui-ci ne lui ayant jamais serré la main. Il est vrai, comme disait Jesse Owens, qu’avec les neuf autres athlètes de couleur de l’équipe américaine, ils avaient détruit le mythe de la suprématie aryenne, tout comme les neufs sportifs juifs qui remportèrent des médailles, dont la fleurettiste Hélène Mayer qui obtint une médaille d’argent. Cela avait consolé quelque peu les nombreux détracteurs de ces « Jeux de la honte », qui n’avaient fait que renforcer encore un peu plus l’idéologie nazie, comme en témoigne le suicide du capitaine Wolfgang Fürstner, directeur du village olympique, deux jours après la clôture des J.O., parce qu’il venait d’apprendre qu’il était radié de l’armée en raison de ses origines juives.

Hélas, tout cela n’allait nullement servir de leçon pour l’avenir. Par exemple en 1968, avant les Jeux Olympiques de Mexico, où, suite à des manifestations d’étudiants (le 3 octobre), les autorités mexicaines de l’époque ont décidé d’envoyer la troupe (3.000 soldats) pour écraser les manifestants, le bilan se soldant par 267 morts et 1.200 blessés. Et pourtant, malgré cette tuerie, le président Diaz Ordaz pourra déclarer les Jeux ouverts quinze jours plus tard. Des Jeux qui ont été marqués par les manifestations des athlètes noirs sur le podium du 200 m, du 400m  ou du 4X400m . Cependant si tout le monde se souvient plus ou moins de ces évènements, les gens ont surtout retenu la victoire et le record du monde en athlétisme de Jim Hines sur 100m, celles de Tommie Smith sur 200m ou d’Evans sur 400m, de Fosbury en hauteur avec son saut « révolutionnaire », sans oublier les 8.90m de Bob Beamon en longueur, et nous Français, les victoires de Colette Besson sur 400m en athlétisme, de nos sprinters Trentin et Morelon ou encore de notre poursuiteur Rebillard en cyclisme sur piste.  

Et que dire de 1972 à Munich, où les Jeux ont continué malgré la mort d’un policier, de neufs otages israéliens et des cinq Palestiniens qui, suite à un attentat le 5 septembre à 4h30 du matin, avaient pris en otage neufs sportifs israéliens, et en tuant deux autres. Et qu’arriva-t-il ? Le Comité International Olympique (C.I.O.) se réunit le mercredi 6 septembre à 10h, suspendit les Jeux et mis les drapeaux en berne, organisa une courte cérémonie en hommage aux victimes…et une heure après son président, Avery Brundage, annonça que les Jeux allaient reprendre, après avoir dit : « La fête continue » ! Vraiment indécent, même si certains ont cru bon d’affirmer que Brundage avait sauvé les jeux olympiques. Cela étant, quand on évoque les J.O. de Munich aujourd’hui, on pense au doublé en athlétisme de Borzov sur 100 et 200m, et de Viren sur 5000 et 10.000 m, aux sept médailles d’or de Spitz en natation, à l’Allemande de 16 ans, Ulrike Meyfarth, vainqueur de la hauteur féminine ou encore pour nous Français à la médaille d’argent de Guy Drut sur 110 m haies, qui en aucun cas ne voulait que la compétition fût interrompue disant que les Jeux étaient « le résultat de quatre ans de travail »,  ou à la médaille d’or de Morelon en vitesse.

En Argentine, en 1978, ce fut la Coupe du Monde de football qui eut lieu dans une atmosphère irrespirable, du moins au début dans la mesure où la dictature argentine du général Videla comptait sur cette épreuve, la plus regardée dans le monde avec les J.O., pour faire oublier la répression qui s’abattait sur le peuple argentin. Cette dictature espérait aussi, comme Hitler en 1936, obtenir une sorte de reconnaissance de son pouvoir, ce à quoi elle ne parvint pas réellement malgré la victoire sur le terrain de l’équipe d’Argentine, avec à sa tête Kempes qui fut à la fois le meilleur joueur et le meilleur buteur de la compétition, entouré par des joueurs comme Passarella, Tarantini, Ardiles, Houseman ou Luque, malgré aussi l’enthousiasme soulevé par cette victoire, la première pour l’Argentine, grand pays de football s’il en est. Il faut aussi noter que quelques délégations comme celles d’Italie ou de France, ont apporté leur soutien aux démocrates du pays qui luttaient contre les emprisonnements arbitraires ou les disparitions. Parmi les plus virulents, je citerais Michel Hidalgo notre sélectionneur, ou encore Dominique Rocheteau le fameux joueur de Saint-Etienne. En France même, nous eûmes droit à de nombreuses manifestations à Paris et dans les grandes villes de province pour soutenir le peuple argentin, afin d’obtenir le boycott de la Coupe du Monde.

Pour revenir aux Jeux Olympiques, compte tenu des graves événements qui secouaient  le Tibet en 2008, certains s’interrogeaient pour savoir si le seul moyen d’infléchir la position chinoise dans cette province n’aurait pas été de boycotter les Jeux Olympiques de Pékin, qui devaient avoir lieu en août 2008. Un tel boycott avait  déjà eu lieu à deux reprises depuis la participation de l’Union Soviétique (1952), en 1980 et 1984. En 1980, il y avait  eu le boycott de nombreux pays à l’occasion des J.O. à Moscou, en raison de l’invasion soviétique en Afghanistan, les Soviétiques rendant la pareille aux Américains quatre ans plus tard pour les J.O. de Los Angeles, sous le mauvais prétexte que la sécurité de leurs athlètes n’était pas assurée.

Dans les deux cas, tout le monde sentait bien qu’il s’agissait d’assertions fallacieuses ou hypocrites, surtout en comparaison des évènements de Berlin, de Mexico ou de Montréal. D’ailleurs, à une époque où pourtant le monde était coupé en deux, contrairement à aujourd’hui, chaque partie fut loin de rassembler son camp puisque des pays comme la France, la Grande-Bretagne, l’Italie ou le Brésil participèrent aux Jeux de Moscou. Quatre ans plus tard, malgré l’absence de quelques pays communistes très importants dans le domaine du sport tels que feu l’URSS, la RDA, la Pologne, l’ex Tchécoslovaquie, Cuba ou l’Ethiopie, il y avait quand même 140 nations présentes à Los Angeles. Ces défections furent certes préjudiciables dans certaines disciplines, mais elles n’empêchèrent pas d’avoir des compétitions de grande qualité dans l’ensemble, y compris en athlétisme, le sport roi des Jeux Olympiques.

Certes le vainqueur du 100 m de Moscou en 1980, l’Ecossais Alan Wells, ne laissera pas un souvenir impérissable dans l’histoire de l’athlétisme, contrairement à l’affrontement entre les Britanniques Coe et Ovett sur 800 et 1.500 m qui suffit à faire oublier les absents. A Los Angeles, en 1984, Coe renouvellera son chef-d’œuvre sur 1 500 m devant un autre Britannique, Steve Cram. Quant aux Français, ils furent tout heureux de fêter une double médaille (or et bronze) à la perche avec Quinon et Vigneron. Bref, les absents avaient eu tort d’autant qu’ils n’auraient pas empêché Carl Lewis de renouveler l’exploit de Jesse Owens en 1936, en remportant 4 médailles d’or en athlétisme (100, 200, 4×100 m et longueur).

Ces boycotts décidés pour des raisons politiques, pour ne pas dire politiciennes, n’avaient donc servi à rien et n’avaient pas changé la face du monde. Les Soviétiques ont poursuivi sans fléchir leur guerre contre les Afghans armés par les Américains, un Boeing de la Korean Airlines avec 269 passagers à bord a été abattu en 1983 par un avion de chasse soviétique, parce qu’il était soupçonné d’espionnage, et enfin l’Iran et l’Irak armés par chaque camp continuaient leur guerre commencée précisément en 1980 et qui ne s’achèvera qu’en 1988. Bien entendu, ces événements ne sont qu’une partie des conflits sanglants qui secouaient le monde pendant cette période allant de 1980 à 1984.

Alors qu’est-ce que cela aurait changé si de nombreux pays avaient décidé de ne pas participer aux Jeux Olympiques de Pékin ? A vrai dire, le gouvernement chinois aurait subi un affront sévère, surtout si cette non-participation avait été réellement suivie par la majorité des grandes nations sportives. Il est certain que l’absence conjuguée des Etats-Unis, des pays de l’Union Européenne, du Canada, du Japon, du Brésil et de l’Australie, pour ne citer qu’eux, aurait porté un rude coup à la crédibilité des épreuves dans les principaux sports olympiques (athlétisme, natation, cyclisme, escrime, judo…). Dans ces conditions, il est vraisemblable que les grandes chaînes de télévision n’auraient pas assuré la même couverture des épreuves, voire même se seraient retirées d’un marché qui ne peut être juteux que si les épreuves rassemblent les meilleurs.

En disant cela, nous en arrivons à l’aspect économique qui, de toute façon, sera toujours plus fort que l’aspect moral, car la Chine est un acteur majeur du monde économique en ce début de XXIe siècle. D’ailleurs, si la Chine a obtenu l’attribution des jeux Olympiques de Pékin en 2001, c’est bien en raison de son statut de grande puissance économique émergente. Le monde de l’économie avait déjà beaucoup investi dans l’Empire du Milieu, et il savait que les J.O. allaient avoir d’énormes retombées pour l’économie chinoise, dans laquelle les sociétés occidentales étaient de plus en plus présentes. Enfin n’oublions pas les 2,2 milliards d’euros payés par NBC pour les droits télé, radio et internet aux Etats-Unis, acquis jusqu’en 2012, ce qui lui a permis d’imposer, contre toute logique sportive, les finales de natation le matin de bonne heure aux Jeux de Pékin. Tout cela représentait beaucoup d’argent et, malheureusement, pesait beaucoup plus lourd que la répression au Tibet, sans oublier qu’il était illusoire d’espérer une quelconque action de nombreux pays africains en cas de boycott, compte tenu du fait que la Chine est de plus en plus présente en Afrique, puisqu’elle est devenue le troisième partenaire commercial du continent.

En conclusion, au risque de paraître défaitiste, je pense que nous ne sommes pas prêts de revoir ce que nous avons vu aux Jeux Olympiques en 1980 et 1984, la mondialisation de l’économie étant passée par là. Trop d’intérêts économiques sont en jeu pour envisager quoi que ce soit  dans le sport, à partir du moment où cela concerne les grands évènements télévisés dans le monde entier, ceux-ci générant des profits considérables pour tout ce qui touche au volet commercial. C’est le cas pour les Jeux Olympiques, comme pour la Coupe du Monde de football ou les grands prix de Formule1, pour ne citer que ces évènements. Oui, l’économie a pris le pas sur tout y compris sur la politique, et seul compte le profit des grandes entités faisant la pluie et le beau temps dans le sport comme dans le reste de l’activité humaine.

Alors imaginer que l’on puisse supprimer certains évènements au nom du respect des droits de l’homme est plus que jamais une utopie. Pour mémoire, il faut savoir que les Etats-Unis, partenaire ô combien important de l’économie chinoise et vice-versa, ont retiré en mars 2008 la Chine de leur liste noire des pires violateurs des droits de l’homme. Alors les Jeux Olympiques… Et puis, comme si cela ne suffisait pas, il se trouvera toujours des gens pour dire, comme Drut à Montréal, qu’il faut penser aux athlètes qui se préparent pendant quatre ans pour ces compétitions, et à qui on n’a pas le droit d’infliger une sanction qu’ils ne méritent pas. Ah, quand on veut se donner bonne conscience! Et le pire est que quand la compétition est commencée on oublie tout…moi le premier qui me réjouissait des performances de Raikkonen et Grosjean à Bahreïn. Je n’en suis pas plus fier pour autant !

Michel Escatafal

 

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2 commentaires on “Le poids de l’économie, du sport… et des droits de l’homme”

  1. Ce retour dans le passé nous montre en effet que l’argent a le pouvoir face à tout le reste et c’est assez déplorable…
    On mettra toujours en avant le spectacle avant la réalité à coté du circuit, terrain ou stade…
    Dommage

  2. Daniel Duret dit :

    L’imminence des JO de Londres me fait dire qu’à force, avec le temps, ces grandes retrouvailles mondiales perdent peu à peu de leur intérêt. On s’habitue petit à petit… Dans quelques décennies il y a de fortes chances que les organisateurs en soient venus à inventer une nouvelle interprétation de ces jeux… Dans quel sens, j’en sais rien… Mais cela n’aura plus la grandeur d’une médaille d’Argent de Jazy en 64 à Rome, suivie à l’oreille collée au « transistor »…


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