Le Giro, monument du cyclisme international

Plus que quelques jours avant le départ du Tour d’Italie qui, chaque année, fait partie des grands moments de la saison cycliste. Certes il n’a plus tout à fait l’aura qu’il avait à l’époque de Coppi et Bartali, mais gagner le Giro reste une grande victoire, remportée au demeurant par tous les plus grands coureurs de courses à étapes de l’après-guerre, à la notable exception de Bobet et Armstrong. Cette épreuve se situe juste derrière le Tour de France en termes de notoriété, avec une couverture internationale télévisée qui représente une audience potentielle de 350 millions de téléspectateurs sur tous les continents. Il est vrai que le Tour d’Italie est plus que centenaire, puisque l’annonce de sa création par la Gazzetta dello Sport date du 7 août 1908 par Messieurs Costamagna (directeur), Morgagni (rédacteur en chef), et Cougnet (administrateur et rédacteur), le premier départ ayant été donné le 13 mai 1909. Voilà pour l’histoire, en rappelant que le leader du classement général porte le maillot rose, couleur de son journal fondateur, depuis 1931.

Les coureurs italiens se taillent la part du lion dans le palmarès

Le premier vainqueur fut évidemment un coureur italien, Luigi Ganna, et ce sera le cas jusqu’en 1950 avec des vainqueurs mythiques comme Costante Giradengo (1919,1923), qui fut le premier « campionissimo » de l’histoire, né comme Coppi à Novi Ligure (1893) mais la comparaison s’arrête là, car malgré ses deux succès dans le Giro il n’était pas vraiment un coureur à étapes, ou encore Alfredo Binda (1925, 1927, 1928, 1929, 1933) qui inaugura le palmarès du championnat du monde sur route (1927), capable de s’imposer sur tous les terrains y compris au sprint, sans oublier Learco Guerra (1934) , appelé en France « la locomotive » en raison de ses qualités de rouleur. Cela démontre la difficulté pour un « stranièro » de s’y imposer (28 victoires étrangères en 94 éditions).

Certes les étrangers ne furent pas très nombreux pendant de longues années à participer au Tour d’Italie, mais même ceux qui étaient de grands champions avaient beaucoup de mal à décrocher une place d’honneur ou un podium, comme nous disons de nos jours. En fait ils ne furent que deux à réaliser cet exploit, deux Belges, Marcel Buysse en 1919 qui avait terminé à la troisième place du Tour de France 1913, et Joseph Demuysere qui prendra à deux reprises la deuxième place en 1932 et 1933. Lui aussi était un grand champion, sorte de Poulidor avant l’heure, puisqu’il termina également deux fois second du Tour de France (1929 et 1931). C’est dire la portée de l’exploit du Suisse Hugo Koblet quand il l’emporta en 1950 en devançant Gino Bartali, véritable icône pour les Italiens depuis de longues années.

En revanche, comme si cette victoire de Koblet avait provoqué un déclic, le palmarès du Giro s’ouvrit plus largement aux étrangers par la suite, avec 26 victoires (entre 1954 et 2009) contre 30 aux Italiens. Mieux même, entre 1968 et 1978, les Italiens ne remportèrent que 3 victoires (Gimondi à deux reprises et Bertoglio), mais nous étions en plein dans la période de domination d’Eddy Merckx (5 victoires entre 1968 et 1974), dont on rappellera qu’il détient le plus beau palmarès de l’histoire du vélo. Et encore sur ces 3 victoires remportées par les Italiens, il y en a au moins une de trop dans la mesure où, en 1969, le crack belge fut éliminé pour un contrôle antidopage très controversé, la victoire revenant à Gimondi. Et oui, c’était aussi cela le Giro aux yeux de nombreux coureurs et suiveurs étrangers, à savoir la volonté manifeste de l’organisation de voir un Italien triompher !

Un organisateur parfois très influent dans le passé

Aujourd’hui, avec la mondialisation du cyclisme et la création du Pro Tour, les choses ont (heureusement) bien changé. Il n’y a plus ou quasiment plus ces fameuses poussettes, qui permettaient à certains coureurs italiens de gravir avec un minimum d’effort les pentes les plus dures, alors que les coureurs étrangers s’échinaient à les suivre ou les lâcher avec la seule force de leurs jambes. Louison Bobet, par exemple, ne remporta pas le Giro 1957 en grande partie à cause de l’aide apportée par les tifosi à Gastone Nencini, vainqueur avec 19 secondes d’avance, ce dernier bénéficiant en plus de l’aide non dissimulée du Luxembourgeois Charly Gaul.

A une autre époque c’était le parcours que les organisateurs accommodaient à « la sauce italienne ». Et là aussi nous retrouvons le souvenir douloureux d’un Français injustement privé de la victoire, Laurent Fignon en 1984, qui en vit de toutes les couleurs pour finalement être battu d’un peu plus d’une minute par l’idole italienne de l’époque, Francesco Moser. Cette année-là en effet, malgré un début de Giro calamiteux, Laurent Fignon avait pris le maillot rose à deux étapes de la fin après avoir remporté la grande étape de montagne des Dolomites à Arraba, en passant tous les cols en tête. Le lendemain tout le monde pensait que le jeune Français, vainqueur du Tour l’année précédente, allait porter l’estocade définitive dans le célèbre Stelvio. Hélas pour lui les organisateurs décidèrent d’escamoter ce col, sous le fallacieux prétexte qu’il était impraticable à cause de la neige. En réalité, de neige il n’y avait point ! Et c’est comme cela que Francesco Moser, modeste grimpeur mais remarquable rouleur (ex-recordman du monde de l’heure), l’emporta à la faveur de la dernière étape contre-la-montre. Heureusement pour lui, Fignon se vengera en 1989 en s’imposant devant l’Italien Giupponi.

Une épreuve qui ne réussit pas aux coureurs français

A ce propos, les Français n’ont guère brillé dans le Tour d’Italie, avec seulement six victoires. En effet, seuls Jacques Anquetil (en 1960 et 1964), Bernard Hinault (en 1980, 1982 et 1985), et Laurent Fignon (1984), ont réussi à s’imposer dans la grande épreuve italienne. Pour mémoire nous rappellerons que Bernard Hinault a réussi la performance exceptionnelle de l’emporter à chacune de ses participations au Giro. En outre en 1980 dans l’étape du Stelvio, et en 1982 dans le Monte Campione, il y a réalisé quelques uns des exploits les plus marquants de l’histoire du vélo, et chaque fois en montagne, le Blaireau étant comme d’autres « fuoriclasse » (Merckx, Koblet… ) à la fois un remarquable rouleur et un excellent grimpeur, à défaut d’être un pur escaladeur. A un degré moindre, Indurain (deux fois vainqueur en 1992 et 1993) et Stephen Roche (vainqueur en 1987), émargent aussi à cette catégorie.

Les grimpeurs s’y sont souvent imposés dans des montagnes aux noms légendaires

Et cela nous permet de dire que, sauf pendant quelques années à l’époque Moser-Saronni, le Tour d’Italie au profil généralement très escarpé avec des cols très durs (le Stelvio, le Pordoï, le Gavia, le Mortirolo, le Zoncolan etc.), se disputant en outre en mai à une époque où la météo offre souvent des conditions exécrables, a très souvent souri aux purs grimpeurs, notamment Bartali (3 fois vainqueur en 1936, 1937 et 1946), Gaul (1956 et 1959), Pantani (1998) ou Contador (2008 et 2011), Coppi étant un cas à part puisqu’il était aussi exceptionnel comme rouleur que comme grimpeur. Toutefois être un grand grimpeur ne suffit pas toujours, comme l’ont démontré, hélas pour eux, Bahamontes, Fuente, Van Impe ou Herrera, tous vainqueurs d’étapes et du Grand Prix de la montagne.

En tout cas, comme pour le Tour de France, c’est surtout dans la montagne que s’est fabriquée la légende de cette magnifique épreuve. Parmi tous les hauts faits d’armes qui ont marqué le Giro, force est constater que nombreux sont l’œuvre de Fausto Coppi, l’inégalable « campionissimo ». Par exemple il y a cette fameuse étape Cuneo-Pinerolo, qui fut le théâtre d’une chevauchée fantastique dans le Giro 1949. Cette étape faisait 254 km, dont 55 km quasiment en descente après Sestrières. Les coureurs avaient emprunté des routes que connaissent bien les amateurs de vélo, avec les cols de Vars, de l’Izoard, de la Madeleine et du Mongenèvre. Ce jour-là Fausto Coppi réalisa un numéro extraordinaire, puisqu’il s’échappa dès le col de la Madeleine pour parcourir en tête et en solitaire 190 km dans la pluie et le froid, et gagner avec 12 mn d’avance sur Bartali.

Quatre ans plus tard, en 1953, il sera un des deux acteurs d’une des plus somptueuses batailles de l’histoire du cyclisme, l’autre étant Hugo Koblet, le « Pédaleur de charme ». Déjà vainqueur en 1950 avec en prime le prix du meilleur grimpeur, le merveilleux routier suisse allait obliger Coppi à être peut-être plus grand qu’il ne l’avait jamais été jusque-là, y compris dans ses plus fameux duels avec Bartali. En tout cas, aux dires des suiveurs et des coureurs, ce duel entre deux champions au sommet de leur art engendra sans doute le plus beau Giro de tous ceux que l’on ait connus jusque là. Face à face donc Hugo Koblet qui, malgré une chute au début de l’épreuve, prit le maillot rose à la faveur de l’étape contre-la-montre, et Fausto Coppi qui, cette année-là, s’était fixé pour objectif le Tour d’Italie et le championnat du monde sur route, après son second doublé Giro-Tour l’année précédente.

La bataille dans les Dolomites fut royale entre ces deux monstres sacrés qui écrasaient la course de toute leur classe, avec une victoire qui changea deux fois de camp. Dans la dix-huitième étape tout d’abord, avec quatre grands cols au menu où les deux hommes se rendirent coup pour coup, Coppi remportant l’étape au sprint devant Koblet, lequel conservait presque 2 minutes d’avance sur son rival italien au classement général. Mais le lendemain Koblet, qui ne pouvait compter que sur lui-même faute d’une bonne équipe autour de lui, allait payer tous les efforts consentis la veille, et s’incliner sous les coups de boutoir du « campionissimo » dans le terrible Stelvio (26 km à 7,7% de moyenne). Il perdra finalement ce Giro pour moins d’une minute 30 secondes, au terme d’une de ces batailles qui donnent au vélo le droit d’écrire le mot « épopée » quand on évoque sa légende.

Michel Escatafal

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One Comment on “Le Giro, monument du cyclisme international”

  1. Espérons que nous aurons droit à un beau spectacle de la part des différents coureurs, et surtout espérons de belles surprises


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