Aïe, le C.A. Brive!

Si l’Aviron Bayonnais a réussi à conserver sa place dans le Top 14, en revanche ce ne fut pas le cas d’un autre club au passé prestigieux lui aussi, le C.A. Brive. Cela fait quelque temps déjà que ce club n’a plus les moyens de ses ambitions, et sans doute était-il condamné à une descente inéluctable face aux clubs à gros budget des grandes villes. D’ailleurs, la saison prochaine, de nombreux changements vont s’opérer dans le club corrézien, en particulier au niveau du budget qui devrait baisser dans des proportions considérables, puisqu’il devrait passer de 13 ou 14 millions d’euros à 9 ou 10. Ce sera peut-être suffisant pour remonter de la Pro D2 en Top 14, mais ce sera insuffisant pour se maintenir ensuite parmi l’élite, ce qui risque de rendre bien trop grand le stade Amédée Domenech avec ses 15.000 places. Triste constat de l’évolution du rugby professionnel, où l’on voit disparaître des premiers rôles tous les clubs qui ont fait la gloire du rugby amateur français (F.C. Lourdes, A.S. Béziers, Stade Montois, R.C. Narbonne…etc.). En fait, de ces clubs de petites villes, ne reste pour le moment que le S.U.Agen qui, après une descente en Pro D2, a réussi à revenir très vite en Top 14 et à s’y maintenir, même si ce fut avec difficulté.

Mais revenons au CA Brive, pour noter que ce club a souvent connu des moments de gloire jusque dans les années 1990. Pour ma part, le premier souvenir que j’ai de ce club est qu’il était celui d’Amédée Domenech, personnage légendaire de notre rugby. C’était à l’époque où je commençais à apprendre le maniement de ce ballon ovale que j’aimais tellement. Le CA Brive était une bonne équipe à la fin des années cinquante, avec des joueurs connus à l’époque comme l’ailier Bastié, l’arrière ou ouvreur Freygefond, excellent buteur, le troisième ligne aile Marcel Lacombe, le troisième ligne centre Roland Lefèvre ou encore le deuxième ligne Charrue. Mais bien entendu aucun n’avait le dixième de la renommée de Domenech, surnommé « Le Duc », joueur haut en couleurs, très doué, 52 fois international entre 1954 et 1963, touche à tout dans la vie puisqu’il fit plusieurs métiers (chimiste, restaurateur, agent immbilier, acteur de cinéma à ses heures) tout en s’intéressant à la politique  (conseiller municipal de Paris avec Jacques Chirac entre 1977 et 1983).

Bref, un homme qui a marqué son époque et la ville de Brive, et surtout un immense joueur de rugby, dont Jean Prat disait qu’il était « meilleur que les meilleurs » au poste de pilier, capable d’aller aplatir un essai après un mouvement de 80 mètres sur une percée de Maurice Prat servi par Roger Martine, comme il le fit lors d’un France-Irlande en 1955 à Dublin. Capable aussi de se transformer en ailier intraitable, lors d’un match du Tournoi contre l’Angleterre à Twickenham en 1961, suite à une blessure de Pipiou Dupuy. Ce jour-là en effet, Domenech fut remarquable sous les chandelles que l’ouvreur anglais, Richard Sharp, ne cessait de lui adresser, les renvoyant toutes en touche, mais en plus il ne se fit jamais passer par son vis-à-vis l’ailier Young, redoutable par sa rapidité. Il est vrai que Domenech lui-même ètait capable de courir le 100m en moins de 11s5/10. Tel était Amédée Domenech. En fait il n’y a qu’avec Lucien Mias que « Le Duc » ne fut pas considéré à sa juste valeur, parce que Mias le jugeait trop individualiste, sans oublier aussi qu’à l’époque  (1958-1959) les deux piliers du Quinze de France s’appelaient Quaglio et Roques, dont on disait qu’ils étaient les meilleurs du monde.

Fermons cette longue parenthèse sur Amédée Domenech, pour revenir au CA Brive qui allait se confectionner dans les décennies qui suivirent l’époque Domenech un très beau palmarès. Qu’on en juge : Le CA Brive fut quatre fois finaliste du championnat de France en 1965, 1972, 1975 et 1996. Il ne ramena donc jamais en Corrèze le Bouclier de Brennus, mais en revanche, il fut un des deux seuls clubs français (avec le Stade Toulousain) à remporter la Coupe d’Europe (1997). Enfin, les Brivistes remportèrent aussi une compétition très prisée à l’époque, le Challenge Yves-du-Manoir, l’équivalent de la Coupe de France au football, ratant donc de peu le doublé en 1996.

La première finale que disputa le CA Brive fut celle de 1965, contre le SU Agen à Lyon. Les Brivistes la perdirent très normalement (15-8) car, à ce moment, le SU Agen était la meilleure équipe française avec ses Dehez, Razat, Hiquet, Lacroix, Zani, Sitjar, Fort, Lagiewski et Malbet. Mais les Brivistes ne déméritèrent pas, marquant eux aussi deux essais. Il fallut d’ailleurs attendre les dix dernières minutes pour que les Agenais puissent réellement prendre l’avantage grâce à un essai magnifique amené par Sitjar, formidable troisième ligne, et conclu par Razat. Cette équipe de Brive avait dans ses rangs quelques grands joueurs, comme les frères Besson et Marot, une paire de demis internationale avec Roques à l’ouverture et Puget à la mélée, et une superbe seconde ligne Fite-Normand. Et surtout il y avait à l’arrière un des tous meilleurs de la planète rugby, Pierre Villepreux, un des joueurs qui ont le plus contribué à faire évoluer le rôle de l’arrière. Il est aussi celui qui a fait évoluer la manière de taper les pénalités, en frappant le ballon à la manière des footballeurs, plus précisément en le « fauchant ». Ses coups de pied avaient une grande puissance, même si parfois ils manquaient de précision.

Plusieurs de ces joueurs étaient encore présents lors de la finale de 1972, notamment les demis Roques et Puget, ou encore Pierre Besson l’ailier, sans oublier Fite passé en troisième ligne-centre. Il y avait aussi dans cette équipe un talonneur qui s’appelait Michel Yachvili, père du demi de mêlée du XV de France qui a disputé la Coupe du Monde et le dernier Tournoi. Cette finale, les Brivistes auraient pu la gagner sans la faillite de leur buteurs (Boulpiquante, Marot, Puget), chacun essayant de convertir les nombreuses pénalités accordées par l’arbitre, sans jamais y parvenir. Avec un buteur en réussite, le CA Brive l’aurait sans doute emporté. En attendant ce fut l’AS Béziers qui remporta une nouvelle fois le titre (9-0).

En 1975, ce fut de nouveau une finale Béziers-Brive, et cette fois le CA Brive fut battu d’un point (13-12). Les observateurs neutres assurèrent que l’AS Béziers avait mérité le titre, mais sans une passe mal assurée de Roques à Puidebois les Brivistes auraient marqué un essai à la dernière minute. En outre Puidebois connut une demi-douzaine d’échecs dans ses tirs au but, spécialité dans laquelle les Brivistes n’ont guère brillé lors des finales. Et les buteurs brivistes ne vont pas briller davantage au cours de la finale de 1996, finale idéale opposant le Stade Toulousain, champion d’Europe, au CA Brive, vainqueur du Challenge du Manoir. En effet, Penaud et Paillat manquèrent trois pénalités faciles en première mi-temps, alors que le score était de 6-0 en faveur des Toulousains. Sans cette faillite des buteurs brivistes, on peut une nouvelle fois dire que le CA Brive l’aurait emporté, d’autant que l’ouvreur-buteur toulousain, Christophe Deylaud fut loin d’avoir sa réussite habituelle. En tout cas, ce jour-là les Brivistes ont dominé le Stade Toulousain, menant logiquement à la mi-temps 10-6, avant de s’incliner en deuxième mi-temps suite à un essai de Berti récupérant une passe au pied de Deylaud. Cela dit, cette nouvelle défaite en finale (20-13), due aussi à l’indiscipline des joueurs brivistes, allait être leur dernière chance de ramener enfin en Corrèze le Bouclier de Brennus.

Mais ils allaient se rattraper magistralement l’année suivante en gagnant la Coupe d’Europe, et de quelle manière! L’année précédente, en 1996, c’était le Stade Toulousain qui s’était emparé du trophée, mais en 1997 les Rouge et Noir avaient été éliminés prématurément. Mais pour le rugby de club français l’honneur était sauf, puisque le CA Brive, qui était engagé dans la compétition grâce à sa place en finale du championnat de France précédent, allait accumuler les performances au point de se retrouver en finale de cette deuxième édition de la Coupe d’Europe, contre les Tigres de Leicester, sans doute la meilleure équipe anglaise, à l’Arm’s Park de Cardiff. Personne ne doutait de la qualité des meilleures équipes de notre championnat. Personne non plus ne doutait de la résistance qu’allaient offrir les Brivistes aux Tigres, mais au fond peu de monde les pensaient capables de rééditer l’exploit des Toulousains l’année précédente. Et pourtant ils y réussirent, montrant une fois de plus que les équipes françaises ne sont jamais aussi dangereuses que lorsqu’on ne les attend pas…ce qui ne pouvait pas surprendre le public gallois.

Le match ne pouvait d’ailleurs pas mieux commencer pour les Français, puisque l’arrière Sébastien Viars, le grand absent de la finale du championnat un an auparavant, avait marqué un essai auquel s’était ajouté une pénalité de Lamaison. Résultat, après cinq minutes de jeu, le CA Brive menait 8-0. Hélas, les Brivistes, retombant dans leurs travers du championnat de France, se mettaient à la faute et permettaient au buteur anglais de passer trois pénalités, si bien qu’à la cinquante quatrième minute, Leicester menait 9 à 8. Heureusement, moins d’une minute après, Carbonneau récupérait un ballon , transmettait à Penaud qui faisait une « sautée » pour Viars intercalé, lequel envoyait Fabre marquer un essai magnifique. De nouveau le CA Brive menait au score (13-9), et le match changea d’âme. Par deux fois en effet, à la soixante troisième minute et à la quatre vingt unième, les Brivistes marquaient un essai sur des actions de la paire de demi internationale Carbonneau-Penaud, dont profitait l’ancien sprinter de l’équipe de France d’athlétisme, Sébastien Carrat. Entre temps, Lamaison, remarquable buteur et toujours recordman des points marqués avec le XV de France, avait réussi un drop qui donnait au score une ampleur inattendue (28-9). Les Brivistes avaient « marché » sur les Tigres, ceux-ci paraissant usés et fatigués, à la fin d’une rencontre où les joueurs brivistes* avaient pratiqué un excellent rugby. Un rugby total où avants et trois-quarts avaient remarquablement joué leur partition.

Et pour bien montrer que cet exploit n’était pas dû au hasard, les Brivistes reviendront en finale l’année suivante, battus cette fois par les Anglais de Bath sur le score de 19 points à 18, les Brivistes manquant la victoire à la dernière minute suite à une pénalité tout à fait faisable ratée par Titou Lamaison. Cet échec était d’autant plus rageant que Lamaison avait réussi cinq pénalités au cours de la première mi-temps. Il était donc en réussite, mais tous ceux qui ont endossé l’habit de buteur savent que l’on peut manquer une pénalité ou un drop, même si cela paraît facile. C’est d’ailleurs toute la difficulté de ce rôle bien particulier. Fermons la parenthèse pour dire que cette défaite en finale de la Coupe d’Europe sera le chant du cygne du Club Athlétique Brive, qui aura réussi à se maintenir dans le Top 14 jusqu’en 2012.

Michel Escatafal

*Joueurs brivistes vainqueurs de la Coupe d’Europe en 1997 : Casadéi puis Bouti, Travers, Crespy, Alégret puis Rees, Ross, Van der Linden puis Domi, Kacala, Duboisset, puis Labrousse, Carbonneau, Penaud puis Paillat, Carrat, Venditti, Lamaison, Fabre et Viars.

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One Comment on “Aïe, le C.A. Brive!”

  1. redtorso dit :

    Très café du Commerce ( de Brive of course..) cet article .Le CAB n’a jamais été Champion de France car il n’a jamais été à la hauteur de son adversaire 🙂 …Point / barrre !!!!!!
    Le Club correzien restera pour moi toujours associé à Domenech …..pilier moderne !!!!! il a rencontré souvent face à l’ ASB d’autres grands joueurs de mandoline : Gayraud (le Facteur) Raoul Barrière,Salas,Arnal ….ce n’était jamais triste ; une fois à Brive en poule de huit, sous le déluge ….çà tombait ( et pas seulement la pluie) en rentrant aux vestières, le Facteur voulant emplatrer Marsaud à mis K.O une ……….spectatrice !!! 😦
    Brive face à l’ASB ……ils ont pleuré, vous zappez une 1/2 finale à Toulouse (je ne me souviens plus l’année 78 ??? ) où Brive du moins son pack a été passé à la moulinette 😦
    Vous mentionnez la Finale de 72 à Lyon ( où j’y étais) …..je ne me souviens plus très bien du match mais je n’ai pas le sentiment, à aucun instant, que le CAB pouvait gagner cette finale !!!!!
    Je n’ai pas une mémoire sélective ….rendons à César ….une rare (mais nette) victoire du CAB sur les bleu & rouge à Sauclières plein comme un oeuf, fin des années 60 (69 ?) : Brive mettant fin à une série de 10 années d’inviciblité de l’ASB sur son terrain !!!! 6 ou 8 à 0 ? je crois même que Fite en planta un ……c’était la naissance du grand Béziers ce jour là lors de cette rencontre disputée sous un temps hitchcokien;;;;;


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