La grande différence entre Cavendish et Van Looy

A 27 ans, Mark Cavendish est incontestablement le meilleur routier-sprinter de son époque. Personne n’oserait le nier. Si pour le moment il n’a gagné qu’une grande classique, Milan San Remo (en 2009), en revanche il a déjà été champion du monde, l’an passé, et a ramené le maillot vert du Tour de France à Paris (2011) et celui du Tour d’Espagne (2010). Tout cela après une carrière professionnelle qui a commencé en 2007, ce qui signifie que le jeune homme n’a pas perdu de temps. A son palmarès il faut aussi ajouter deux titres de champion du monde à l’américaine (2005 et 2008) sur la piste, ce qui explique en partie la supériorité qu’il manifeste dans les arrivées au sprint, notamment par rapport à la plupart des autres routiers-sprinters qui sont loin d’avoir sa formation et ses habitudes de pistard. D’ailleurs, quelle que soit l’équipe dans laquelle il court, et quel que soit « le train » qui l’emmène, il s’impose avec la même dérisoire facilité, comme il vient de le démontrer ces derniers jours dans le Giro, avec ses trois victoires d’étapes.

Pour autant peut-on comparer Cavendish avec les grands routiers-sprinters de l’histoire ? Certainement pas, parce que ce qui le différencie d’un Rik Van Looy par exemple, lui aussi presqu’imbattable au sprint à son époque, ou de coureurs comme Van Steenbergen, Fred De Bruyne, Miguel Poblet ou André Darrigade, c’est qu’ils se faisaient un devoir de terminer les grands tours auxquels ils participaient. Tous les coureurs que je viens de citer se savaient inférieurs en montagne aux grands cracks de leur époque, mais aussi à bon nombre d’autres champions qui n’avaient pas leur notoriété, mais pas question pour eux de déserter une épreuve ou de s’en désintéresser au moment où les difficultés s’annonçaient.

D’ailleurs, comme leur objectif était aussi de triompher au classement par points, il leur fallait impérativement passer les étapes de montagne pour pouvoir gagner ce classement. Et pourtant, à cette époque, les délais étaient calculés au plus juste dans la mesure où la bagarre se déclenchait parfois très tôt entre les meilleurs, ce qui pénalisait d’autant les non-grimpeurs. Force est de constater que de nos jours, dans les grandes épreuves par étapes, la bagarre (si bagarre il y a) se situe essentiellement dans les derniers kilomètres, voire même dans les derniers hectomètres de l’étape, surtout en l’absence d’Alberto Contador, qui est le seul des grands champions capable de gagner un Giro ou un Tour avec du panache. Il suffit de comparer le Giro de l’an passé avec celui de cette année!

Et puisque je parle de panache, profitons-en pour revenir sur Mark Cavendish…qui en est totalement dépourvu, sans que cela ne gêne grand-monde, preuve que les gens qui disent aimer le vélo ne connaissent rien à son histoire. Car enfin, même si l’on sait qu’en Italie il y a longtemps eu des poussettes, surtout pour les coureurs italiens, voir Cavendish se laisser pousser en montant un col qui n’a rien d’effrayant, comme le Passo della Cappella dans la sixième étape du Giro, a quelque chose d’inconvenant, surtout pour un champion du monde. Cela dit, il n’a pas fait cette année (pas encore) ce qu’il avait fait l’an passé, à savoir abandonner le Tour d’Italie avant les grandes étapes de montagne, comme l’ont fait d’autres sprinters tels que Goss, vainqueur de la troisième étape, ou Renshaw, Haedo et Démare, qui eux n’ont rien gagné sur ce Giro.

Mais, au fait, est-ce vraiment la faute des coureurs s’ils ont ce comportement ? Sans doute pas. En tout cas ce n’est pas que de leur faute, car les organisateurs ont aussi leur part de responsabilité dans ces comportements bizarres pour ceux qui aiment le vélo. Par exemple l’an passé, quand les organisateurs du Tour de France ont repêché un grand nombre de coureurs, comme Cavendish, à l’issue de l’étape arrivant au sommet du Galibier. Certes, s’ils avaient éliminé les coureurs arrivés hors délai, cela aurait singulièrement amoindri le peloton puisqu’en tout 88 coureurs étaient dans ce cas, mais la course aurait été plus régulière, ne serait-ce que celle concernant le classement par points…que Cavendish n’aurait jamais dû gagner. Est-il normal que Rojas, le champion d’Espagne, ait été privé de ce maillot vert, alors qu’il avait fait l’effort d’arriver dans les délais au contraire de Cavendish, qui a misé sur la mansuétude des commissaires pour le conserver ? Certainement pas. Et après on viendra nous faire la leçon sur l’éthique, concernant les infimes quantités de clembutérol trouvées dans les urines de Contador lors du Tour 2010, qui en aucun cas ne pouvaient améliorer ses performances !

Fermons la parenthèse pour revenir à Rik Van Looy, sans doute un des plus grands champions de l’histoire du cyclisme, dans les dix premiers au classement des plus beaux palmarès depuis 1945. D’abord Rik Van Looy courait à la fois les classiques, toutes les classiques, et pas seulement celles qui lui convenaient. Il est vrai qu’elles lui convenaient toutes…puisqu’il est le seul à les avoir toutes gagnées, exploit unique que même Eddy Merckx n’a pas réalisé. Ensuite il participait aux grands tours et s’y illustrait. Pour mémoire je rappellerais qu’outre ses 32 victoires d’étapes (7 dans le Tour, 12 dans le Giro et 13 dans la Vuelta), Rik Van Looy a terminé quatrième du Giro en 1959, troisième de la Vuelta en 1959 et 1965, et dixième du Tour de France 1963. Même s’il n’était pas assez fort en montagne pour battre les spécialistes des grandes épreuves par étapes, c’était un champion complet, ce que ne sera jamais Cavendish…qui n’est qu’un remarquable routier-sprinter.

S’il fallait d’ailleurs apporter la preuve de la grande classe de Van Looy, nous l’aurions à travers deux des plus beaux épisodes de sa vie de coureur professionnel. Tout d’abord lors du championnat du monde 1961, sur le circuit très sélectif de Berne, Van Looy réussit à s’imposer au nez et à la barbe des meilleurs coureurs à étapes.  Et parmi ceux-ci, il y avait cette année-là le jeune Raymond Poulidor, qui avait remporté en mars Milan San-Remo, et trois mois plus tard  le championnat de France. Et compte tenu de la dureté du circuit proposé aux coureurs, beaucoup avaient fait de Poulidor le favori de ce championnat du monde, à commencer par son directeur sportif, Antonin Magne, qui s’était imposé sur ce circuit en 1936. Et il s’en fallut de peu que notre Poupou national confirme ce pronostic, notamment quand il démarra comme un fou dans la dernière côte du circuit.

Ce jour-là en effet, sans un très grand Rik Van Looy, Poulidor aurait revêtu le maillot arc-en-ciel, mais précisément c’était sans compter sur « l’Empereur d’Hérentals » comme on surnommait Henri Van Looy, qui  au prix d’un effort inouï réussit à revenir sur Poulidor, emmenant avec lui une quinzaine de coureurs qu’il battit évidemment au sprint, dont l’Italien Defilippis qui termina second juste devant Poulidor. On imagine aisément qu’une telle prouesse est hors de portée d’un coureur comme Cavendish qui, pour être champion du monde, ne peut que bénéficier d’un circuit totalement plat. En fait, ce qui réunit les deux hommes, c’est leur rapidité dans les derniers 200 mètres d’une course, et une équipe à leur totale dévotion pour préparer les sprints. Dans le cas de Van Looy, c’était l’équipe Faema, que l’on avait appelé sa « garde rouge » en raison de la couleur des maillots, équipe composée en majorité de Flandriens comme lui.

Autre épisode qui montre à quel point Rik Van Looy était beaucoup plus qu’un sprinter, son Tour de France 1963. Un Tour qu’il avait préparé avec minutie pour essayer de jouer sa chance au classement général. En fait, il ne put faire illusion pour le maillot jaune que jusqu’à la grande étape pyrénéenne arrivant à Luchon, dans laquelle il perdit un quart d’heure. En revanche, outre ses quatre victoires d’étape, il accomplit un exploit dont personne ne le croyait capable compte tenu de son gabarit (avec ses lourdes cuisses) dans l’étape de Chamonix, où s’est joué le Tour de France. Ce jour-là, Rik Van Looy s’empara de la troisième place de l’étape derrière…Anquetil et Bahamontes, mais à seulement 18 secondes de ces deux coureurs luttant pour la victoire finale, et devant des bons grimpeurs comme l’Espagnol Perez-Frances et l’Allemand Junkermann. Il confirmait son résultat de la veille entre Grenoble et Val d’Isère, par les cols de la Croix-de-Fer et de l’Iseran, où il avait terminé l’étape à la quatrième étape devant Perez-Frances, Battistini, Anquetil, A. Desmet, Junkermann, Gimmi et Bahamontes.

Et pour bien montrer qu’il avait encore des réserves, il terminera dans les dix premiers de l’étape contre-la-montre entre Arbois et Besançon (54 km), certes loin de Jacques Anquetil (3mn 53s), mais à seulement 19 secondes de Poulidor. Autant d’exploits inimaginables pour Cavendish, qui en outre ne gagnera jamais une Flèche Wallonne ou un Liège-Bastogne Liège, et sans doute pas davantage un Tour des Flandres, ni un Paris-Roubaix. Bien sûr on va me rétorquer que le cyclisme a évolué, et que les coureurs ne peuvent plus réaliser les exploits que l’on accomplissait dans les années cinquante ou soixante. Peut-être, mais le cyclisme reste le cyclisme, et il y avait à cette époque comme de nos jours des grimpeurs, des sprinters et des rouleurs, mais la différence est qu’aujourd’hui un sprinter se contente de gagner des sprints, un rouleur de gagner des courses contre-la-montre et un grimpeur des courses à étapes…à quelques exceptions près, toutefois.

Parmi celles-ci je citerais Cancellara, quadruple champion du monde et champion olympique contre-la-montre, mais aussi vainqueur d’un Tour de Suisse et de plusieurs grandes classiques (Paris-Roubaix à deux reprises, Tour des Flandres et Milan San-Remo) ou encore Alberto Contador, meilleur grimpeur du peloton et capable de battre Cancellara dans une étape contre le chrono dans le Tour de France (2009). Il est vrai que ces deux coureurs sont à mes yeux les deux seuls qui puissent être comparés aux plus grands champions du passé, catégorie dans laquelle Van Looy a pleinement sa place, mais pas du tout Cavendish. En écrivant cela, j’ai l’impression que je ne vais pas me faire que des amis ! Tant pis, parce que la légende du vélo ne s’est pas faite avec des coureurs au registre limité.

Michel Escatafal

Publicités

6 commentaires on “La grande différence entre Cavendish et Van Looy”

  1. vinosse dit :

    Quand vous dites qu’aujourd’hui ce n’est plus possible aux coureurs de réaliser les mêmes exploits qu’il y a 60 ans, pourquoi ?

    • msjsport dit :

      Depuis les années 60 ou 70 le cyclisme s’est organisé (WT avec les points), professionnalisé, mondialisé, et les sommes apportées par les sponsors sont considérables…ce qui implique des résultats dans les épreuves les plus médiatisées. Aujourd’hui il y a le Tour qui écrase le cyclisme, et il faut y être performant coûte que coûte. C’est pour cela qu’un Contador privilégie le Tour de France et continuera à le faire, avant d’essayer de faire le doublé Giro-Tour. Enfin, autre raison, les coureurs sont tellement surveillés dans le cadre de la lutte antidopage qu’ils ne peuvent même plus se soigner comme tout un chacun peut le faire…ce qui est quand même aberrant, quand on pense à ce qu’on leur demande comme efforts (voir le Giro de l’an passé). Je consacrerai un prochain article à la mondialisation du cyclisme, et ses conséquences. Bonne journée.

      • vinosse dit :

        Merci!

        J’ai toujours beaucoup aimé le cyclisme, comme tout campagnard et mes premiers instincts ont été portés vers ce sport que l’on pouvait pratiquer seul…
        Je me souviens aussi des après-midi de tour de france, l’oreille au transistor pour entendre André Darrigade gagner à Bordeaux pendant qu’on était déjà dans les vignes à relever les bois verts… C’était un petit bonheur, comme le fut la voix de Roger Couderc… dans cet univers de solitude.
        J’avais même entrepris de noter sur un vieux livres de comptes épais tous les résultats de l’étape du jour, tous les classements jusqu’à ce que je m’épuise et perde goût à réécrire chaque jour les noms des coureurs flamands… et Van Looy était parmi les plus faciles !
        C’était vers 63/64…
        Peu avant la courte épopée de mon compatriote Guy Epaud, toujours vivant, mais que personne n’a oublié.

  2. redtorso dit :

    Si Rik II  » L’Empereur d’ Herenthals » avait couru à ……. l’économie 😦 …… un mot qui ne figure pas dans son vocabulaire Combien aurait-il remporté de Classiques de plus ??? 3 Paris-Roubaix , autant de Paris-Tours, des Paris Bruxelles ….VAN LOOY est le PLUS grand coureur de classiques de tous les temps !!! çà personne ne le discute 🙂

  3. redtorso dit :

    Van Looy courut à une époque qui regorgeait de Très Grands Champions …que vous connaissez tous ! de surcroit son époque coincida (pour notre plus grande joie) avec l’age d’or du cyclisme belge ; ainsi ils étaient près d’une cinquantaine de routiers sprinters, des Flahutes d’une autre époque à courir pour le bouquet final transformant une épreuve du calendrier international en véritable championnat de Belgique :-)……………. Citons pour les plus jeunes Arthur  » el toro  » De Cabooter dont les rushes de début de saison étaient redoutables , en particulier au Tour des Flandres 60 où il règla Popof Graczyck et l’Empereur himself …..Jos Wouters,Noel Foré,Willy Vannitsen, un autre  » bouledogue (pour reprendre une expression de Rboert Chapatter) Franz Melckenbeck,Lode Troonbeeckx,Gabriel Borra,Martin Van Geneugden, Satf Desmet,René Van Meenen Willy Bocklandt,Benoni Beheyt,Ward Sels l’élève de Rik II …….:-) ….Sans compter sur les jeunots vedettes d’un jour, à l’instar de Noel Depauw (Het Volk & Gand Wevelgem 65) ou Roger Verheygen qui échoua d’un pneu derrière Ward Sels dans le Paris-Bruxelles de 65 !!!!!!
    Je terminerai en vous faisant part de mon Top 5 (très perso donc partial :-(…) des plus beaux sprints de Rik Van Looy :
    1 Milan San Remo 1958
    2 Tour de Lombardie
    3 Tour de France 1963 dernère étape Troyes-Paris
    4 Tour de France 1965 étape Cologne-Liège (la première)
    5 Paris-Roubaix 1961

  4. Petit Coureur dit :

    Val Looy, empereur des classiques, c’est incontestable. Et vous avez raison de souligner qu’il était aussi un coureur complet. Et pour les sprints, c’était l’époque où ni lui, ni Van Steenbergen, ni De Bruyne, ni Poblet, ni Defilippis, ni Darrigade n’étaient emmenés dans un fauteuil jusqu’à 300m de la ligne (Van Looy étant justement celui qui en milieu de carrière a commencé à utiliser son équipe ainsi). Qu’auraient fait des Cavendish, Zabel, Cipollini ou Petacchi dans ces mêmes conditions ? Voilà pourquoi le débat est imposssible… et passionnant !
    NB-Attention de ne pas confondre coureur de classique et pur sprinter : Van Looy, Cancellara, Van Peteghem, Bobet, Coppi, Boonen, gagnaient aussi détachés.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s