Borg, roi du tennis open dans les années 70

A quelques jours de Roland-Garros, je voudrais revenir aujourd’hui sur un joueur, le Suédois Bjorn Borg, qui fut peut-être avec Rafael Nadal le meilleur joueur de l’histoire sur la terre battue. En tout cas, nombre de spécialistes pensent qu’à sa façon il a révolutionné le jeu sur terre, avec son formidable coup droit lifté et son magnifique revers à deux mains (croisé ou le long de la ligne). A ce propos, je rappellerais que si de nos jours beaucoup de joueurs utilisent le revers à deux mains, ce n’était pas le cas encore au début des années 70 et de l’ère open. En fait, le développement de cette technique a été mis en évidence parce que les deux meilleurs joueurs de la décennie 70, Borg et Connors, l’ont mise en pratique. Fermons la parenthèse pour revenir sur la technique en coup droit de Borg, en précisant qu’il y mettait un lift extraordinaire pour l’époque avec une raquette en bois (tendue à près de 30 kg), négociant sa balle très tôt, et attaquant sur pratiquement tous ses coups de ce côté, obligeant l’adversaire à rester au fond du court, parfois même loin de la ligne. Et s’il voulait desserrer l’étreinte, cet adversaire devait nécessairement prendre des risques qui, à la fin, finissaient par provoquer une faute.

Bien sûr Borg n’avait pas que cet atout dans son jeu, car il était aussi redoutable par ses passing-shots, qu’ils soient délivrés en coup droit ou en revers, grâce à une grande mobilité cultivée dans son passé d’athlète. Certains prétendaient d’ailleurs que ce Suédois à la concentration sans faille, était en fait un décathlonien des courts, ce qui n’était pas faux dans la mesure où son endurance (rythme cardiaque de 39 battements/minute) n’avait d’égale que sa souplesse et sa détente. Bref, Borg avait un ensemble de qualités qui en faisait l’archétype du joueur de terre-battue, tout en l’autorisant à tirer son épingle du jeu sur toutes les surfaces. Son service frappé très haut, était loin d’être un handicap, et lui permettait de réussir un nombre d’aces important, notamment dans les moments les plus stratégiques. Enfin, même s’il n’était pas un volleyeur pur, il était difficile de parler de faiblesse dans ce domaine, dans la mesure où il n’était pas maladroit quand il montait au filet. La preuve,  pour son entraîneur suédois, Lennart Bergelin, c’était un remarquable joueur de double même si, en fait, il ne le disputait pratiquement qu’en Coupe Davis. Cela étant Borg n’a jamais été un adepte du service-volée, mais le seul fait qu’il ait gagné à cinq reprises sur l’herbe de Wimbledon démontre qu’il savait jouer aussi sur surface rapide (il avait beaucoup joué sur bois dans ses jeunes années en Suède), ses retours de service meurtriers en témoignant, et qu’il possédait bien tous les coups du tennis.

Néanmoins, c’est quand même sur la terre-battue de Roland-Garros que Borg a sans doute le mieux donné sa pleine mesure. D’abord c’est Porte d’Auteuil qu’il a remporté le premier de ses onze titres dans les tournois du grand chelem. C’était en 1974, alors qu’il était à peine âgé de dix-huit ans, face à un adversaire qui avait sept ans de plus que lui, l’Espagnol Manuel Orantes. Le début d’un long règne qui allait lui permettre d’écraser tous ses adversaires les années suivantes, sauf en 1976 (battu en huitième de finale par le futur vainqueur Panatta) et en 1977 (participation à un circuit Intervilles) où il était absent. Et les adversaires qu’il a battus n’étaient pas n’importe lesquels entre l’Argentin Vilas (1975 et 1978), laminé les deux fois en trois petits sets, qui fut numéro un mondial en 1977, ou encore Victor Pecci le Paraguayen à la boucle d’oreille (il a lancé la mode) en 1979, puis Vitas Gerulaitis en 1980, le flamboyant joueur américain qui figura pendant des années entre la troisième et la quatrième place mondiale, et enfin Ivan Lendl en 1981, date qui correspond à sa véritable dernière année de compétition, où il dut batailler cinq sets pour l’emporter. Il remportera aussi bien d’autres succès sur cette surface qui lui allait tellement bien, notamment aux Internationaux d’Italie à Rome qu’il a gagnés en 1974 et 1978, ou encore à Monte-Carlo où il atteignit la finale en 1973, alors qu’il n’avait pas encore dix-sept ans, avant de l’emporter en 1977, 1979 et 1980.

Mais cela ne doit pas nous empêcher de parler de ses succès à Wimbledon, car ce fut un exploit inédit qu’avoir réussi à remporter le tournoi londonien à cinq reprises (record battu ensuite par Sampras) depuis le début du siècle précédent, tout comme il est le seul à avoir réussi trois doublés Roland-Garros-Wimbledon, qui plus est consécutivement (1978-1979-1980). Une telle série de records et de succès signifie bien que Bjorn Borg figure incontestablement parmi les meilleurs joueurs de l’histoire. Essentiellement joueur de terre battue à ses débuts, il a réussi à s’adapter au jeu sur gazon après avoir amélioré son service et ses volées. Sa première victoire sur le gazon londonien (1976), il la remporta sur Nastase en finale, en dépit d’une douleur à l’abdomen (élongation) qui l’obligea à se vaporiser à intervalles réguliers à l’endroit où il avait mal. Il souffrira de la même blessure en 1980, cette fois contre Mac Enroe, dans un match beaucoup plus difficile puisqu’il alla jusqu’au cinquième set (8-6), après un tie-break inoubliable au quatrième set qui se termina sur le score de 18-16.

A propos de cinquième set, il faut noter que Borg était très difficilement battable dans le cas où le match allait jusque-là. Connors s’en est aperçu à ses dépens à Wimbledon en 1977, à l’issue d’un match somptueux, dont il eut quelque mal à se remettre. La preuve, l’année suivante, dans une finale que tout le monde attendait acharnée, au lance-flamme comme avait titré Denis Lalanne dans l’Equipe, Borg s’imposa très facilement en trois sets secs, ne laissant que sept jeux à son adversaire américain. En revanche l’année d’après, en 1979, Borg souffrit mille morts pour arriver à s’imposer à Roscoe Tanner, gaucher américain et grand serveur, qui fut battu 6-4 au cinquième set. Borg eut très peur ce jour-là, car l’Américain était un joueur qui ne lui convenait pas sur surface rapide (il sera éliminé en 1979 à Flushing Meadow par ce même joueur), et il reconnut que si Tanner avait réussi à égaliser dans le cinquième set à 5-5, il aurait sans doute été battu. Il n’empêche, une nouvelle fois la concentration de celui qu’on appelait « Ice Borg », lui avait permis de se tirer d’un mauvais pas. En revanche, en 1981, face à Mac Enroe, il ne renouvellera pas son succès de 1980 et sera battu en quatre sets. Ce fut une sorte de passation de pouvoir avec son jeune rival américain qui le battra une nouvelle fois en finale à Flushing Meadow.

Flushing Meadow justement, sorte de morne plaine pour Borg, parce qu’il ne réussit jamais à s’y imposer, ce qui l’empêcha de réaliser le grand chelem. Cette succession d’échecs à l’US Open avait quelque chose d’incongru dans la mesure où Borg était très fort sur le décoturf, surface du tournoi américain. Il est vrai qu’il affronta chaque fois en finale Connors (en 1976 puis en 1978) et Mac Enroe (en 1980 et 1981). Chacun sait qu’il était très difficile de rencontrer les deux Américains chez eux, comme en témoigne par exemple le match contre Connors en 1978, où Borg fut autant écrasé que Connors le fut la même année à Wimbledon. Le joueur suédois avait pourtant une excuse, qui n’explique pas tout parce que ce jour-là Connors marchait sur l’eau, mais on apprit une semaine après la fin du tournoi new-yorkais que Borg souffrait d’une ampoule au pouce qui le handicapa considérablement au service. Sans doute aurait-il été battu quand même tellement Connors se sentait fort dans l’antre de Flushing Meadow, mais sa chance était passé de gagner au moin une fois l’US Open, et de réussir du même coup le grand chelem, qu’il serait allé chercher en Australie, tournoi très dévalué à l’époque.

Borg, comme d’autres joueurs avant et après lui, mesurait la difficulté de réaliser le grand chelem, exploit qu’ils sont deux seulement à avoir accompli, Donald Budge (1938) et Rod Laver (1962 et 1969). Cependant il restera dans l’histoire comme un des plus grands joueurs qu’ait produit le tennis. Il sera aussi le premier joueur à avoir transformé le tennis en un spectacle populaire, grâce à la télévision. Et pourtant la carrière de Borg ne fut pas très longue, à peine huit ans, puisqu’il s’arrêta quasi définitivement en 1982 après une défaite contre Noah à Monte-Carlo. Il essaiera de revenir dans le circuit l’année suivante, toujours à Monte-Carlo, et cette fois c’est Henri Leconte qui lui fera comprendre que son temps était passé. Dommage, car à 27 ans Borg avait encore beaucoup à donner au tennis, et peut-être qu’en continuant à jouer au plus niveau quelques années de plus il se serait-il évité quelques déboires dans sa vie d’après. Malgré tout, entre son lift, son revers à deux mains, sa concentration extrême et ses passings-shot, il aura énormément apporté au tennis, plus certainement que tout autre joueur avant lui. Et en plus, il aura eu à affronter dans sa carrière une ou deux générations de joueurs extraordinaires, tels Nastase, Panatta, Connors, Mac Enroe, Gerulaitis, Lendl, Noah.

Michel Escatafal

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One Comment on “Borg, roi du tennis open dans les années 70”

  1. kuhn j-g dit :

    ROSCOE TANNER l’homme qui apporta la foudre sur terre !!!! un service venu d’ailleur !!!


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