Loeb est le meilleur, mais il est trop seul aujourd’hui

Si  l’on demande au premier venu quel est le sportif français le plus brillant, je ne suis pas certain que tout le monde réponde Sébastien Loeb. Et pourtant, qui oserait prétendre que ce n’est pas lui le champion des champions français du nouveau siècle. N’oublions pas d’abord qu’il est incontestablement le meilleur pilote de rallye de l’histoire. Rien que sur le plan du palmarès, combien de pilotes ont fait preuve d’une telle constance et d’une telle longévité au plus haut niveau ? Aucun, et si besoin en était, il suffit de se rappeler que le fantastique pilote alsacien (38 ans) a remporté 71 rallyes et a obtenu 8 titres de champion du monde consécutifs depuis 2004. Et encore, il aurait dû en remporter un autre en 2003, sans le choix de son équipe de toujours, Citroën, de privilégier le titre marques au détriment de celui des pilotes, ce qui a profité à Solberg qui pilotait à l’époque pour Subaru.

Par ailleurs Loeb détient tous les records possibles et imaginables dans la discipline, un peu comme Michael Schumacher en Formule 1, à cette différence près que Sébastien Loeb a été confronté au début de sa carrière à des équipiers de haut calibre, Sainz et Mac Rae, et qu’il les a toujours dominés. En outre, Sébastien Loeb est le pilote de rallye le plus complet qui ait jamais existé, imbattable sur asphalte sa surface de prédilection, quasiment impossible à battre sur terre, et parmi les meilleurs sur la neige. Aucun autre pilote à ce jour n’a rassemblé une telle palette d’atouts, ce qui explique sa domination depuis des années, et son extraordinaire ratio de 0.45 victoires par rapport au nombre de rallye disputés (71/157). Si l’on regarde son palmarès on s’aperçoit qu’il a remporté 28 victoires sur asphalte et 34 sur terre, plus 2 sur la neige, les autres succès ayant été acquis sur des surfaces mixtes.  Voilà pour un résumé succinct  de sa carrière en championnat du monde des rallyes WRC, sans oublier de noter que le pilote alsacien a aussi terminé à la deuxième place des 24 heures du Mans, ce qui témoigne de son éclectisme.

Evidemment, il n’est pas question de retracer sa carrière depuis ses débuts, car ce serait presque fastidieux tellement les exploits réalisés sont nombreux. Aussi, comme je l’ai fait pour un Coppi, un Merckx ou un Hinault, je vais me commenter de citer quelques uns de ses plus haut faits d’armes. Le premier qui me vient à l’esprit,  est celui réalisé en Suède en février 2004 quand il remporta ce rallye mythique qui, jusque-là, n’avait jamais été enlevé par un pilote non nordique. Carlos Sainz (26 victoires en championnat du monde des rallyes et double champion du monde en 1990 et 1992) par exemple, avait terminé quatre fois à la deuxième place entre 1996 et 1999, tout comme Colin Mac Rae en 1992 ou encore Michèle Mouton en 1984, dont on ne soulignera jamais assez à quel point fut grand son talent. Pour mémoire, il faut rappeler que Michèle Mouton fut la seule femme à s’être imposée en championnat du monde des rallyes, au début des années 1980 à une époque où les voitures étaient les monstrueuses « Groupe B », notamment les célèbres Audi Quattro. Et pour finir la digression, j’en profite pour rendre hommage à celui qui allait succéder à Michèle Mouton, à savoir Didier Auriol, l’ancien ambulancier de Millau, qui remporta 20 victoires en championnat du monde et surtout obtint le premier titre de champion du monde (en 1994) conquis par un pilote français, titre qui avait échappé de peu à Michelle Mouton en 1982.

Fermons la parenthèse pour revenir sur  la portée de l’exploit qu’avait réalisé Sébastien Loeb à cette époque, en remportant le rallye de Suède devant le Finlandais Gronholm et le Norvégien Petter Solberg, pour sa troisième participation à ce rallye. Et il l’avait emporté avec une avance très significative, reléguant Gronholm à 46 secondes et Peter Solberg à 1mn 21s, sans parler de la pression qu’il avait mise sur Märtin, le pilote estonien, l’obligeant à partir à la faute. En fait, le seul qui n’avait fait aucune erreur tout en allant très vite s’appelait…Loeb. Et pourtant, chacun peut imaginer ce que représente le fait de  rouler parfois à 200 km/h sur des chemins à peine plus larges que la voiture,  en s’appuyant sur le mur de neige et sans se faire mal ! Au niveau des difficultés, au cours de cette même année 2004, la victoire de Loeb en Allemagne, devant de très nombreux supporters, figure aussi parmi ses plus belles prouesses parce que cette victoire fut obtenue dans des conditions météo dantesques.

En 2005, les amateurs d’histoire retiendront surtout ses 6 victoires consécutives, ce qui jusque-là était inédit. Quelle extraordinaire performance entre sa victoire en Nouvelle-Zélande et celle remportée en Argentine, en passant par la Sardaigne, Chypre, la Turquie et la Grèce. Fantastique bilan que cette série de résultats sur des routes cassantes où il est si facile de faire une erreur. A cette époque, je me souviens avoir lu que Loeb n’avait pas fait plus de trois fautes de pilotage en plus de cinquante rallyes ! Toujours en 2005, on se rappellera son exploit du Tour de Corse où, non content d’empocher la victoire, il signa les douze temps scratch. Du jamais-vu en rallye du championnat du monde. A ce moment on en était encore à s’enthousiasmer pour ce type de performances, qu’il a presque réussi à banaliser. En tout cas, de son propre aveu, ce fut sans doute son « rallye le plus abouti », parce qu’il ne fit pas la plus petite erreur malgré une grosse attaque, notamment le premier jour. Il est vrai, comme le dit Sébastien Loeb, que lorsqu’on est sur un rythme d’attaque, il est dangereux de se relâcher car, souvent, c’est là que l’on fait une faute. Rappelons-nous en Formule 1 la faute d’Ayrton Senna à Monaco en 1988, alors qu’il avait presque une minute d’avance sur Prost.

En 2006, je me souviens tout particulièrement de la victoire de Loeb au Japon, où la aussi il ne fit aucune erreur malgré la menace représentée par le pilote qui lui a sans doute donné le plus de fil à retordre, Marcus Gronholm. Ce fut une course époustouflante que les deux hommes offrirent aux amateurs de rallyes, terminant séparés par un écart de 5s6/10, le troisième (Hirvonen) finissant à 2mn46s ! En fait cette course fut un bras de fer terrible entre deux pilotes qui planaient très au-dessus de la concurrence. C’était la vingt-septième victoire de Loeb. En 2007, la bagarre entre Loeb et Gronholm sera encore plus intense, l’écart au championnat étant de quatre points à l’issue des 304 spéciales du championnat. Mais plus exceptionnel encore, lors du rallye de Nouvelle-Zélande,  ces deux monstres sacrés de la discipline finirent à trois dixièmes l’un de l’autre, à l’avantage de Gronholm.  Oui, je dis bien trois dixièmes de seconde au bout des 18 spéciales du rallye ! Mais ce qui fit la différence au championnat et démontra que Loeb était le plus fort, ce furent les deux sorties de route consécutives de Gronholm  au Japon et en Irlande. Est-ce cela qui décida le pilote finlandais à arrêter sa carrière ? Je ne sais pas, mais sans doute devait-il être quelque peu découragé d’avoir sur sa route un pilote comme Loeb.

En 2008, ce que tout le monde retiendra de l’histoire de Loeb fut sa victoire dans le rallye de Finlande qu’il n’avait jamais pu obtenir. Cela lui avait valu le surnom de « Loebinen », comme l’avait appelé le pilote de F1 Kovalainen. Sinon, privé de son meilleur ennemi, Gronholm, Loeb s’imposa sans trembler dans le championnat du monde devant son actuel coéquipier chez Citroën, le Finlandais Mirko Hirvonen, pilote de talent, très régulier, mais loin d’avoir la classe de Marcus Gronholm, à qui il succéda comme premier pilote Ford. Néanmoins Sébastien Loeb sera davantage inquiété en 2009 au terme d’une saison où il dut attendre l’avant-dernière spéciale du dernier rallye (en Grande-Bretagne) pour obtenir son sixième titre de rang. En effet, rien ne dit que si Hirvonen n’avait pas vu se décrocher le capot de sa Focus à la réception d’une bosse, Loeb l’eut emporté. Comme l’a dit le pilote finlandais : « Cela s’est joué sur un coup de dès, et j’avoue que c’est frustrant de perdre pour si peu », ajoutant qu’il était très heureux d’avoir pu contester le titre de Loeb jusqu’au bout. Il n’empêche, c’était quand même le plus fort qui avait gagné…une fois encore.

Enfin, on n’oubliera pas dans la liste des prouesses de l’octuple champion du monde, sa troisième place dans le rallye de Nouvelle-Zélande en 2010, au cours duquel après avoir perdu 1mn20s pour avoir frôlé de trop près le rail d’un pont, il en fit tant et plus qu’il vint mourir à quelques secondes d’une nouvelle victoire. Jamais aux dires de ceux qui connaissent bien Loeb, il ne fut peut-être aussi grand que dans sa folle course-poursuite. Même Malcolm Wilson, le patron de l’écurie Ford, avouera qu’il n’avait jamais vu piloter comme Loeb dans ce rallye, ajoutant que « c’est un privilège d’y avoir assisté ». Tout est dit dans cette formule ! Loeb est bien le plus grand pilote de rallye de tous les temps, même s’il faut peut-être regretter un manque de concurrence depuis l’arrêt de Gronholm, comme l’affirme Didier Auriol. Et son règne n’est pas fini, puisqu’il est en tête du championnat du monde 2012.

A propos de concurrence, c’est vrai qu’elle est moins dense qu’au début des années 80, où plusieurs pilotes étaient capables de se battre pour la victoire et de devenir champion du monde. Personne n’a oublié Alen, Munari et notre Bernard Darniche, avec leurs Lancia Stratos, mais aussi Waldegard et Vatanen sur leurs Ford Escort, Vatanen devenant ensuite le pilote Peugeot de référence avec la fameuse 205 turbo 16 qui remportera les titres constructeurs et pilotes avec Salonen et Kankkunen (1985-1986), sans oublier  Rohrl, Mikkola, Blomquist au volant des fameuses Audi Quattro ou encore un peu plus tard Massimo Biason avec sa Lancia Delta, et l’extraordinaire pilote finlandais Tommi Makinen, quatre fois de suite champion du monde entre 1996 et 1999 avec sa Mitsubishi Lancer, le seul qui puisse être comparé à Loeb quant au palmarès. Mais cette concurrence était aussi due au fait que plusieurs grands constructeurs étaient très impliqués dans le championnat du monde des rallyes, constructeurs et pilotes…ce qui n’est plus vraiment le cas aujourd’hui, où seuls Citroën et Ford ont des chances de victoires. Cela étant, est-ce la faute de Loeb si les constructeurs sont peu nombreux, et surtout est-ce sa faute si la concurrence n’est plus ce qu’elle était côté pilotes, notamment à ses débuts? Et s’il y était pour quelque chose en raison de son outrageante domination?

Michel Escatafal

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One Comment on “Loeb est le meilleur, mais il est trop seul aujourd’hui”

  1. On aimerait que dans le championnat il y’ait un véritable adversaire pour Loeb… cela permettrait de mettre encore plus en avant ses talents et surtout de donner un autre intérêt à la compétition…
    Mais ces performances n’en restent pas moins impressionnantes


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