Quelques épisodes qui ont construit la légende du Tour de France et du vélo

Le  Tour de France étant plus que centenaire, il est normal qu’il recèle quelques épisodes à la fois glorieux et tragiques qui resteront à jamais dans l’histoire, ou plutôt dans la légende du cyclisme sur route. Sans remonter trop loin, il y a la fameuse attaque de la côte de Bonsecours le dernier jour du Tour de France 1947. Tout le monde pensait que le maillot jaune était bien accroché sur les épaules de Pierre Brambilla, et que la dernière étape serait une marche triomphale vers Paris pour « la Brambille », comme on l’avait surnommé. Que nenni ! C’était sans compter sur un Breton têtu, Jean Robic, surnommé « Biquet » ou « Tête de Cuir » à cause de son casque fait de lanières de cuir, qui allait déclencher une grande offensive avec Fachleitner, derrière un petit groupe emmené par Brick Schotte. En fait c’est Fachleitner qui démarra le premier dans cette côte, bientôt imité par Robic qui, voyant Brambilla en difficulté, se décida à rouler à fond avec son compagnon d’échappée, dont on dit qu’il lui fut promis 100.000 francs pour collaborer jusqu’au bout de l’aventure. En outre ils eurent la chance d’être rejoints par un autre excellent rouleur, Lucien Teisseire, ce qui leur permit de faire très vite monter leur avance à plus de trois minutes, ce qui donnait virtuellement le maillot jaune à Robic. A l’arrivée à Paris, l’avance de Robic sur Brambilla sera de 13 minutes, et Robic remportera le Tour sans avoir porté une seule fois le maillot jaune.

Dans la galerie des exploits du Tour il n’est pas possible d’éviter les campionissimi, Coppi et Bartali, qui ont régné sur le Tour de France 1949, Coppi voulant absolument être le premier à réaliser le doublé Giro-Tour, et Bartali souhaitant secrètement confirmer son triomphe de l’année précédente. En fait, il y eut deux courses, l’une concernant deux « géants » appartenant à la même équipe…et l’autre avec le reste du peloton, tellement les deux super cracks italiens étaient au dessus du lot. Coppi l’emporta avec près de 11 minutes d’avance sur son rival, mais avec plus de 25 minutes sur le troisième, Jacques Marinelli surnommé « la Perruche » à cause de sa petite taille. Ce dernier avait pourtant bénéficié, avec son maillot jaune sur les épaules, d’une échappée fleuve lors de la quatrième étape (13 minutes d’avance sur le peloton Coppi-Bartali), laquelle  avait donné une avance considérable à ce surprenant « David » sur les deux « Goliath » transalpins. Coppi l’emportera de nouveau en 1952, en multipliant les exploits et laissera son second, Stan Ockers, à plus de 28 minutes. Trop d’exploits empêchent de trouver des superlatifs !

En parlant d’exploit, on ne peut pas négliger celui d’Hugo Koblet en 1951, sans doute le seul coureur de sa génération capable de pousser Coppi dans ses derniers retranchements, à la fois grand rouleur, excellent grimpeur, et remarquable descendeur. En tout cas cette année-là, Hugo Koblet, surnommé « le Pédaleur de Charme », allait gratifier le Tour de France d’un numéro extraordinaire entre Brive et Agen le 15 juillet.  Déjà avant le départ il tint à serrer la main de Ray Sugar Robinson, l’immense champion de boxe américain. Ensuite il va mettre K.O. tous ses adversaires à l’issue d’une échappée de 135 km, où il avait eu tout le peloton des cadors à ses trousses. Et sans avoir réellement souffert, il va terminer avec 2 mn 35s d’avance sur ses poursuivants. Un vrai feu d’artifice, au demeurant absolument pas programmé, car si Koblet a attaqué après à peine 40 km de course dans cette étape, c’était pour vérifier si les poussées hémorroïdaires qui l’avaient fait souffrir la veille commençaient à s’estomper. Démonstration était faite que cela n’allait pas trop mal pour lui ! Il l’emportera à Paris avec 22 mn d’avance sur son second, Raphael Géminiani.

Autre très grand moment du Tour de France, le duel entre Anquetil et Poulidor dans le Puy-de-Dôme en 1964. Ce Tour n’aurait jamais dû échapper à Poulidor, et l’on se demande encore comment il s’y prit pour le perdre, d’autant qu’Anquetil sortait d’un Giro très dur. Certes après une défaillance mémorable dans le Port d’Envalira, suite à un méchoui trop bien arrosé la veille (jour de repos), Anquetil avait fait montre d’une volonté exceptionnelle dans une descente kamikaze qui lui avait permis de reprendre quatre minutes à ses adversaires. Mieux encore, il avait même réussi à distancer Poulidor accablé de malheurs avant l’arrivée à Toulouse. Mais rien ne valut en intensité le duel que les deux coureurs allaient se livrer sur les pentes du Puy-de-Dôme, où Anquetil à l’agonie réussit à bluffer son rival jusqu’à un kilomètre et demi du sommet. Ensuite, sans vraiment accélérer, Poupou lâcha son rival qui allait perdre 42 secondes, mais sauver son maillot pour 14 secondes. Le Tour était joué, mais quel extraordinaire mano a mano entre les deux hommes !

Quelques années plus tard, en 1969, ce sera Eddy Merckx qui tutoiera le sublime dans l’étape Luchon-Mourenx en arrivant avec près de huit minutes d’avance sur ses poursuivants, après une échappée solitaire de 130 km, non sans avoir subi une terrible défaillance dans les derniers kilomètres précédant l’arrivée. Ce fut peut-être sa plus belle prouesse dans le Tour de France, au milieu de tant d’autres ! Et ce ne sont pas ses revers contre Ocana à Orcières-Merlette en 1971, ou contre Bernard Thévenet à Pra-Loup et dans l’Izoard en 1975, qui nous feront oublier qu’en ce beau jour de juillet 1969 un homme avait réussi un exploit digne du meilleur Fausto Coppi.

Enfin comment ne pas parler de ce dimanche 23 juillet 1989, où Laurent Fignon allait perdre le Tour pour 8 secondes, ou si l’on préfère de 80 mètres sur l’ensemble de l’épreuve. Jamais final ne fut davantage poignant entre un homme, Greg Le Mond déjà vainqueur en 1986, et un autre qui cette année-là avait presque retrouvé l’intégralité de ses moyens après une longue période de doute. Laurent Fignon, à la sortie d’un Giro victorieux, avait dans l’ensemble dominé ce Tour, mais pas suffisamment pour être à l’abri jusqu’au bout du final de Greg Le Mond, même si tout le monde pensait que Fignon ne perdrait pas 50 secondes sur un peu moins de 25 km contre-la-montre, entre Versailles et Paris. Mais le coureur français pédalait depuis quelques jours avec un échauffement à l’entre-jambe qui le faisait beaucoup souffrir, et le coureur américain disposait pour le contre-la-montre d’un vélo avec un guidon de triathlète. Tout cela réuni était un peu trop pour Laurent Fignon qui perdit beaucoup ce jour-là. En effet, il ne remporterait pas son troisième Tour de France, et il ne ferait pas le doublé Giro-Tour. En revanche il allait conquérir pour toujours l’affection du public, celui-ci étant toujours plus sensible au malheur des valeureux perdants qu’au bonheur des grands gagnants. C’est d’ailleurs comme cela que Poulidor fut toujours plus populaire que Jacques Anquetil !

Un dernier mot enfin, le Tour plus que toute autre épreuve retrace parfaitement l’histoire du sport avec ses exploits, ses joies, ses peines et ses tricheries. La preuve, un des grands champions de l’époque, Charles Pelissier, fut un temps disqualifié en 1929 parce qu’il avait monté une côte accroché à une moto. Le dopage aussi ne date pas de ces dernières années, comme en témoigne ce qu’écrivait le journaliste Albert Londres qui a couvert le Tour en 1924 pour son journal (Le Petit Parisien). On y découvre notamment que les sacs des coureurs étaient remplis de produits loin d’être anodins, tels que la cocaïne, le chloroforme et des pilules dont on ignorait le nom, mais que Francis Pélissier, frère d’Henri vainqueur en 1923, qualifiait de « dynamite ».

Et puis au rayon des peines, comment ne pas ranger en premier, surtout pour nous Français, la chute de Roger Rivière dans le col du Perjuret, qui non seulement l’empêcha de gagner un Tour de France qui lui était quasiment acquis, mais aussi mit fin à l’âge de 24 ans à une carrière qui s’annonçait exceptionnelle, tant sur la route que sur la piste. Cela étant, le Tour nous a procuré tellement d’émotions depuis sa création, qu’il mérite pleinement sa place parmi les trois plus grands évènements sportifs du monde, voire même la première parce qu’il a lieu tous les ans contrairement aux J.O. ou à la Coupe du Monde de football, et parce qu’il est regardé partout en Europe, mais aussi sur tous les autres continents. Merci encore une fois à Henri Desgranges et Géo Lefèvre d’avoir eu en 1902 l’idée géniale d’inventer, dans les locaux du journal L’Auto, une épreuve qui a tant fait pour le rayonnement de notre pays et du cyclisme à travers le monde.

Michel Escatafal

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3 commentaires on “Quelques épisodes qui ont construit la légende du Tour de France et du vélo”

  1. Aida dit :

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  2. Cela reste de toute façon un vrai modèle de tour la grande boucle… j’aimerais tellement qu’un français puisse la remporter cette année…

  3. redtorso dit :

    Dommage pas un mot sur le Tour 58 …….. Le Tour 64 a été indiscutablement un des plus beaux ( le plus beau ? )….d’après guerre!!!!! ne pas oublier la minute de bonification prise par Anquetil à Monaco sur la piste en cendrée au ternme d’un sprint surprenant !
    A Paris ……..à l’heure des comptes !!!! Anquetil ne laissait rien au hasard, calculateur à l’extrème ….. c’est dans ce sens qu’il était résolument en avance sur son temps .


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