Jean Robic, guerrier sans peur…et presque sans reproche

Parmi les vainqueurs du Tour de France, il y a un coureur breton, aujourd’hui en partie oublié (décédé en 1980), qui fait partie des personnages qui ont le plus marqué la Grande Boucle dans l’après-guerre. Il s’appelait Jean Robic. Certes il n’a pas le palmarès d’un Coppi, d’un Bobet ou d’un Koblet, il fut très loin aussi d’avoir leur élégance sur un vélo, mais sa gouaille, ses attitudes, ses foucades, ses bons mots parfois,  en ont fait un magnifique « client » pour la presse de l’époque. Et, nul doute qu’aujourd’hui, s’il avait vingt cinq ou trente ans, ce serait une véritable star, souvent invitée sur les plateaux de télévision. Déjà il avait été affublé de deux surnoms, ce qui n’a jamais été très courant dans le cyclisme, et en plus ces deux surnoms lui allaient très bien. Pour les uns, il était « Biquet »,  pour les autres c’était « Tête de cuir », car il était le seul coureur de l’époque portant un casque de cuir, un peu ridicule il faut bien le dire. On aurait aussi pu l’appeler « Le Rusé ou Le Débrouillard», car il paraît qu’il lestait de plomb ses bidons pour descendre plus vite et pour compenser son faible poids. Enfin il faut ajouter qu’il gagnait assez souvent, que ce soit sur la route ou dans les cyclocross, une spécialité dans laquelle il fut champion de France (en 1945), mais aussi champion du monde en 1950. Robic porta d’ailleurs le premier maillot arc-en-ciel de la spécialité, puisqu’il remporta le premier titre de l’histoire.

A ce propos, il fut à plusieurs reprises l’homme des « premières », puisqu’il s’imposa en 1947 dans le premier Tour de France de l’après-guerre, en étant aussi le seul coureur à avoir gagné le Tour sans avoir jamais porté le maillot jaune. Le reste de son palmarès est moins prestigieux, mais Robic, excellent grimpeur, gagna plusieurs courses de côte comme celle du Mont-Faron en 1948, succès qu’il renouvellera l’année suivante, ou encore celle d’Aranzazu (Espagne) à deux reprises (1949-1950), A travers Lausanne en 1948, et la Polymultipliée, très prisée à l’époque (1952). Il remporta aussi la course à étapes Rome-Naples-Rome en 1950, une épreuve dont le palmarès s’ornait de noms tels que Kubler, Magni, ou encore Bobet. A cela s’ajoutent de nombreuses places d’honneur dans des grandes courses comme le Dauphiné-Libéré (deuxième en 1949 et troisième en 1953), La Flèche Wallonne (troisième en 1951), Liège-Bastogne-Liège (troisième en 1952). Autant de performances qui faisaient de Robic, un des meilleurs coureurs de son temps, juste derrière les grands cracks.

Cependant c’est dans le Tour de France qu’il acquit la gloire, et qu’il s’exprima le mieux, au point d’être considéré comme un adversaire redoutable pour les meilleurs. Je ne reviendrai pas sur la manière dont il l’emporta en 1947 (voir mon article « Quelques épisodes qui ont construit la légende du Tour de France et du vélo »), en notant toutefois qu’il avait battu quelques grands coureurs comme René Vietto (cinquième), ou encore Raymond Impanis (sixième). On notera aussi sa quatrième place en 1949, lors du premier triomphe de Fausto Coppi qui l’emporta devant Bartali et Marinelli (qui avait bénéficié d’une échappée fleuve dans les premières étapes), sa cinquième place en 1952, derrière Coppi, Ockers, Ruiz et Bartali, ce qui témoigne d’une belle régularité au plus haut niveau. Il faut aussi ajouter ses victoires d’étapes dans les Tours de France 1947 (2), 1949, 1952 et 1953.

En 1947, en courant pour l’équipe régionale de l’Ouest, il l’emporta à Grenoble et à Luchon. Pour l’anecdote on notera qu’il avait annonçé au départ de Pau qu’il allait mettre le feu à la course disant : «  Aujourd’hui, je dépose tout le monde dans le premier col, Aspin, et j’arrive seul » ! Et il le fit. Il allait récidiver lors de la dernière étape en s’écriant au départ de Caen : « Je vais gagner le Tour » ! Et il le gagna. En 1952, il se signala plus particulièrement en n’ayant pas peur d’attaquer le premier peu après Bourg d’Oisans, début de la montée vers l’Alpe d’Huez (grimpée pour la première fois dans le Tour), ce qui lui valut la réplique de Géminiani et de Coppi. Contrairement à Géminiani, qui avait lâché prise assez vite, Robic résista au Campionissimo jusqu’à six kilomètres du sommet, arrivant au sommet avec 1mn 20s de retard, mais avec 2mn 02s d’avance sur Ockers qui termina second à Paris. Il fit encore mieux dans l’étape du Mont Ventoux, qu’ il passa en tête au prix d’un bel exploit, arrivant en solitaire à Avignon devant un groupe où l’on retrouvait Coppi, Bartali, Géminiani, Dotto et Ockers. Enfin, en 1953, c’est encore avec un fuoriclasse, Hugo Koblet, que « Biquet » allait en découdre dans l’Aubisque, un affrontement très dur qui se termina par la chute du bel Hugo dans la descente du col du Soulor, Robic prenant le maillot jaune le lendemain lors de l’arrivée à Luchon. Hélas pour lui, il chutera dans l’étape Albi-Béziers et sera contraint à l’abandon.

Mais si Jean Robic était capable de hauts faits d’armes, il était aussi sujet à des coups…qui n’ont rien fait pour sa gloire, et qui lui ont attiré la vindicte de ses coéquipiers. D’abord c’était un individualiste, qui avait du mal à se fondre dans une équipe parfaitement structurée. Il est d’ailleurs un des coureurs ayant le plus changé d’équipe pendant sa carrière (plus d’une quinzaine dont Urago-Dunlop en 1947, Terrot-Hutchinson en 1953 et 1954 ou encore Margnat en fin de carrière). Cet individualisme ne lui aura jamais permis de réussir dans l’équipe de France du Tour, contrairement à des coureurs comme Bobet ou Anquetil, qui avaient plus de classe que lui, mais aussi Géminiani, Antonin Rolland, Lauredi, Bernard Gauthier ou Teisseire. Ainsi, après une expérience peu réussie en 1948, il préféra retourner dans l’équipe de l’Ouest où il se sentait plus à l’aise, et surtout plus libre de jouer les francs-tireurs. Néanmoins, en 1952, il réintégra l’équipe de France en l’absence de Louison Bobet, victime d’une induration à la selle, à la demande de Marcel Bidot, le directeur technique des tricolores, bien que ce dernier ait été mis en garde de toutes parts qu’il allait au devant de nombreux problèmes. Même Jacques Goddet, le directeur du Tour, y alla de son couplet avertissant Bidot en le prévenant : « C’est un cabochard, avec lui vous aurez des ennuis »! Mais rien n’y fit, Marcel Bidot s’obstinant à sélectionner le fantasque coureur breton aux côtés des coureurs que j’ai cités précédemment, plus quelques autres fidèles serviteurs de l’équipe de France  comme Dotto, L. Lazarides, Quentin, Rémy…et un fidèle de Robic, Robert Bonnaventure.

Problème, en équipe de France on ne plaisantait pas avec la discipline d’équipe, et Robic allait s’en apercevoir rapidement, très exactement lors de la cinquième étape, au départ de laquelle Nello Lauredi est le porteur du maillot jaune. Cette étape entre Roubaix et Namur était très dure, et pour conserver son maillot jaune, Lauredi devait pouvoir compter sur le soutien total de ses coéquipiers. C’est Geminiani qui se chargea de battre le rappel des troupes, mais les uns étaient déjà très fatigués, et d’autres avaient du mal à suivre le rythme imposé par la course. Robic prétendit qu’il faisait partie de ceux-là prétextant qu’il avait mal aux jambes. Résultat, Geminiani et Lauredi ont fait l’essentiel du travail…et ont sauvé le maillot jaune pour une petite seconde. Mais à quel prix !

Cela dit, en rentrant à l’hôtel, Geminiani reconnut la voix de Robic à la sortie de la salle de bains, expliquant à des journalistes que Geminiani avait  eu tort de faire de tels efforts pour défendre un maillot jaune que, de toutes façons, Lauredi ne garderait pas jusqu’à Paris. Et pour faire bonne mesure il ajouta qu’il avait été « bien plus malin » en faisant croire qu’il était « mort » ce qui lui avait permis d’éviter de travailler. Entendant ces propos, Geminiani fonça vers la salle de bains, prit Robic par les épaules et lui enfonça la tête sous l’eau à plusieurs reprises, lui promettant en outre de se souvenir de cette manière de faire. En fait, Robic avait perdu plus que la considération dont il pouvait jouir auprès de Geminiani, car il s’était coupé de l’équipe à commencer par Marcel Bidot, le directeur technique.

La preuve, si ce dernier avait choisi de suivre Robic dans les Alpes au lieu de Lauredi, déjà à la dérive, il aurait pu monter sur le podium comme on dit de nos jours. En effet, lors de l’étape qui arrivait à Sestrières, alors que Robic se trouvait en seconde position derrière Coppi, il dut s’arrêter à plusieurs reprises pour gonfler à la pompe un boyau défaillant, faute de pouvoir être dépanné par la voiture du directeur technique. Combien a-t-il perdu de temps dans cette montée par rapport à ses adversaires pour la seconde place ? Sans doute deux minutes au minimum. Or, si Ockers était inaccessible parce qu’il a terminé à Paris avec plus de sept minutes d’avance sur Robic, le troisième de ce Tour, Bernardo Ruiz, ralliera Paris avec mois d’une minute d’avance sur le coureur breton. Quel erreur d’avoir voulu flouer son équipe vers Namur ! Il n’empêche, dans l’imaginaire public Robic restera un combattant jamais vaincu, toujours prêt à affronter les plus grands champions, bref une sorte de chevalier sans peur…à défaut d’être sans reproche. Et encore, fallait-il connaître l’épisode de la baignoire pour pouvoir l’affirmer.

Michel Escatafal

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One Comment on “Jean Robic, guerrier sans peur…et presque sans reproche”

  1. Vinosse dit :

    Bien avant le « aller Poulidor », les « aller Robic » nous poursuivaient quand on chevauchait notre premier petit vélo…


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