Froome n’est pas Roche…et c’est bien dommage !

Le Tour de France 2012 est fini avec la victoire pour la première fois d’un Britannique, Bradley Wiggins, devant son compatriote Froome, l’Italien Nibali à la troisième place représentant les vieilles nations du cyclisme. Et pour montrer ma hâte de passer à autre chose, je m’écrie : vive le Tour 2013 ! Si j’écris cela, c’est parce qu’à l’instar de nombre d’amoureux du vélo, j’ai l’impression  de n’avoir pas vécu ce Tour de France comme les autres années. La faute à qui ou à quoi ? Pour moi il y a d’abord la faute à l’UCI, qui a fait appel de la décision de la fédération espagnole de blanchir Contador pour son contrôle anormal lors du Tour 2010. En effet, après des mois et des mois d’études où l’on a fait appel aux meilleurs experts, on a suspendu Contador pour une durée de deux ans, en lui enlevant une victoire au Giro et une autre au Tour de France…alors que le jugement du TAS ne prouve aucunement que Contador se soit dopé en ce deuxième jour de repos du Tour de France 2010. La faute aussi à la malchance, avec notamment l’accident d’ Andy Schleck au Dauphiné Libéré, à supposer que le coureur luxembourgeois ait réussi à être le même que les années passées dans le Tour de France. La faute également aux organisateurs qui ont fait un Tour de France sur mesure pour des rouleurs, non pas tellement à cause des 101 km de contre-la-montre, mais surtout parce que la montagne a été escamotée. Pour un peu, on se serait cru au Giro dans les années Moser-Saronni (décennie 80) !

Tout cela fait partie des récriminations des fans de vélo, d’autant que le cyclisme a beaucoup évolué depuis les années 50 ou 60 où, même avec un parcours comme celui-là, il y avait suffisamment d’animation lors de chaque étape, pour que tout le monde y retrouve son compte. Aujourd’hui tout est cadenassé, surtout avec une équipe aussi puissante que l’équipe Sky. Oh certes, personne n’osera parler de « dream team » pour l’équipe britannique, comme on avait pu le faire en 2009 avec une équipe Astana où l’on trouvait les noms d’Armstrong, Contador, Kloden ou Leipheimer comme têtes d’affiche, plus quelques équipiers de grand luxe qui, tous, avaient fait leurs preuves dans les épreuves à étapes. Mais aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire que Wiggins et Froome, plus des coureurs comme Boassen-Hagen, Rogers, Richie Porte et Cavendish, forment une équipe redoutable (qui l’aurait été encore plus s’il y avait eu un contre-la-montre par équipes), ce qui leur a permis d’avoir la main mise sur ce Tour comme aucune équipe ne l’avait eue depuis bien longtemps. Et je pourrais même ajouter, que cette domination sans partage est presque une surprise, surtout si l’on se rappelle que l’an passé, Wiggins et Froome se sont inclinés dans le Tour d’Espagne face à …Cobo, anonyme coureur espagnol sorti de nulle part, qui a pourtant battu les deux coureurs britanniques à la régulière, même si l’équipe Sky avait sans doute eu tort de choisir Wiggins comme leader dans une Vuelta aussi montagneuse. A sa décharge, il faut dire que si Wiggins a toujours été considéré comme un coureur de grande classe avec ses titres mondiaux et olympiques sur piste, personne n’imaginait que Froome pût atteindre un niveau aussi élevé que celui qu’il avait à la Vuelta, et qu’il a confirmé sur ce Tour de France.

Ce qui a surpris aussi dans ce Tour, c’est la ressemblance entre cette équipe Sky et l’équipe US Postal du début des années 2000 avec Lance Armstrong comme leader, ce qui a provoqué de nombreux raccourcis sur les divers forums ou dans les commentaires des amateurs de cyclisme, chaque fois que cette domination se manifestait de manière insolente. Pour ma part, je me refuse à toute comparaison liée à de la suspicion de dopage. Il n’y a que dans le vélo où l’on est à ce point suspicieux, même si l’on sait bien que certains coureurs doivent passer à travers les mailles du filet malgré la multiplication des contrôles…mais peut-être pas davantage que dans d’autres sports. En tout cas, le vélo est le seul sport où l’on parle autant du dopage que des performances des coureurs, ce qui est bien dommage parce que cela nuit beaucoup à son image.

Il y a également un autre élément que certains semblent prendre en compte, y compris Laurent Jalabert, à savoir que l’équipe Sky dispose d’un pédalier révolutionnaire (bien qu’il existe depuis une vingtaine d’années) qui donne un avantage certain dans la montagne et, à un degré moindre, dans les contre-la-montre. N’ayant jamais utilisé ce type de matériel, et n’ayant pas évolué à ce niveau, je me garderais bien de contredire Jalabert, comme de m’immiscer dans ce type de discussions. Si avantage il y a, toutes les équipes devraient demander à leur équipementier de disposer d’un pédalier identique, et j’ai du mal à imaginer que l’équipe Sky ait pu en disposer seule sans que les autres aient déjà réagi, à moins que Sky en ait l’exclusivité. On est moins réactif dans le vélo qu’en Formule 1, comme on a pu le constater en 1989, quand Fignon fut battu par Le Mond essentiellement grâce au temps gagné par le coureur américain dans l’exercice du contre-la-montre, avec son guidon de triathlète, avantage largement supérieur aux huit secondes d’écart final entre les deux champions.

Mais au fait, je viens de m’apercevoir que j’ai parlé de tout à propos de ce Tour…et quasiment pas de la course. Cela étant, j’ai quelque excuse, car sans les attaques de Voeckler et de Pinot, ce Tour n’aurait vécu que par quelques escarmouches çà et là, venant de coureurs battus et écrasés d’avance. Nibali est un excellent coureur, mais il n’est pas suffisamment grimpeur pour faire des différences significatives en montagne, et il n’est pas suffisamment rouleur pour inquiéter les meilleurs contre-la-montre. Il lui reste donc les descentes, mais pour qu’il y ait descente il faut qu’il y ait montée, et des longues montées (suivis ou non de descente) il n’y en avait pas beaucoup. Quant à Evans, il n’a été dans ce Tour que l’ombre de lui-même, donnant l’impression qu’ayant conquis sur le tard son bâton de maréchal en remportant le Tour de France 2011, ses  35 ans étaient d’un poids trop lourd pour lui. Pour le reste rien à signaler à part la révélation de Pinot, jeune coureur français de vingt deux ans, qui devra toutefois s’améliorer contre la montre s’il veut confirmer les espoirs placés en lui. Quant au vainqueur, il s’est contenté de suivre en plaine et en montagne, s’imposant simplement dans les deux contre-la-montre. Pas vraiment de quoi s’enthousiasmer ! Comment pourrait-on le faire devant pareille démonstration ? Et en plus, le sentiment de chacun est que ce n’est peut-être pas le plus fort qui a gagné…mais celui désigné par le sponsor.

En ce sens Froome, le second de ce Tour, qui donnait l’impression de pouvoir lâcher son leader quand il le voulait en montagne, ne s’est pas comporté comme un grand champion…qu’il ne sera peut-être jamais. Ce jeune homme a eu une attitude que j’ai trouvée déplaisante à plusieurs reprises, notamment lors de l’arrivée à Peyragudes où il a tout simplement ridiculisé son leader, en accélérant comme pour le mettre en difficulté, puis en l’attendant ostensiblement comme pour bien montrer que s’il l’avait voulu il aurait pu partir seul. Mais que diable, pourquoi ne l’a-t-il pas fait? Ou alors, pourquoi ne s’est-il pas contenté de faire jusqu’au bout son travail d’équipier modèle? Après tout de telles situations ont déjà existé, mais jamais de façon aussi ambigüe.

Ce fut le cas en 2009, quand Contador s’est imposé devant Armstrong au grand dam, apparemment, de son équipe dirigeante. Manifestement tout avait été fait pour qu’Armstrong remporte un huitième Tour de France, sauf que Contador a attaqué là où il le fallait, notamment à Verbiers, pour repousser Armstrong loin de lui, au point que la cérémonie protocolaire aux Champs Elysées n’avait jamais paru aussi glaciale. Contador s’était comporté en super champion qu’il est.  Autre exemple plus lointain, lors du Tour d’Italie 1986, quand Stephen Roche s’imposa dans ce Giro contre la volonté de son employeur, Carrera. Troisième du Tour 1985, derrière Hinault et Le Mond, Roche était le favori logique de l’édition du Giro 1987, malgré la présence dans son équipe du vainqueur de l’année précédente, l’Italien Visentini.

Ce dernier avait beaucoup d’atouts dans son jeu, à commencer par être le fils d’un riche industriel (en pompes funèbres), ce qui est loin d’être courant dans le cyclisme, sans parler de son physique très avantageux, et bien entendu de son talent comme coureur cycliste sur la piste et sur la route. Bref, ce Giro lui était destiné, et pour l’aider on lui avait adjoint Stephen Roche comme gregario de luxe. Problème, ce dernier qui venait de remporter le Tour de Romandie, couronnement d’un début de raison réussi, ne se sentait pas l’âme d’un porteur d’eau, et n’avait que faire des considérations commerciales attachées au nom de Visentini. Cela allait engendrer un conflit latent dans l’équipe, dès le début du Giro, qui allait plomber l’atmosphère pour toute la durée de l’épreuve, malgré les demandes réitérées du sponsor et du directeur sportif, Boifava, enjoignant Roche de respecter les consignes d’équipe.

Pourtant tout avait bien commencé pour Visentini, qui s’était imposé dans le prologue, puis dans le long contre-la-montre de 46 km entre Rimini et San-Marin, où le rouleur-poursuiteur italien repoussa tous ses adversaires à plus d’une minute et même à 2mn 47s pour Roche, très décevant ce jour-là.  Visentini s’empara à l’issue de cette étape du maillot rose avec 2mn 42s d’avance sur son équipier irlandais. Pour tout le monde le Giro était terminé, sauf pour Stephen Roche, lequel se glissa dans une échappée, lors de la quinzième étape, où il allait profiter pendant un long moment de sa position de coéquipier du leader pour ne pas rouler, laissant d’excellents rouleurs, comme le Canadien Bauer ou Robert Millar, creuser l’écart. Bien évidemment la réaction de Boifava ne se fit pas attendre, et ce dernier demanda à Roche de décrocher pour se joindre à ses équipiers afin de donner plus d’efficacité à la chasse. Mais Roche refusa, se disant qu’il avait une occasion unique de remporter ce Giro et, pour bien montrer sa volonté, décida à son tour de participer activement à l’échappée.

Cette fois les choses étaient claires, et la guerre déclarée entre Roche et son équipe, à commencer par Visentini qui perdait son maillot rose par la faute, et au profit de son équipier. Mais Roche n’était pas au bout de ses peines, car son équipe Carrera continuait de considérer Visentini comme le leader unique, le coureur italien n’ayant guère qu’une trentaine de secondes de retard au classement général sur Roche. Ce dernier, qui ne pouvait compter que sur le soutien d’un seul équipier, le Suisse Scheppers, allait à partir de ce moment devoir faire face à de multiples obstacles, à commencer par la vindicte des tifosi qui le considèraient comme un traître, la presse italienne jouant à la perfection son rôle de boutefeu.  Roberto Visentini en rajouta, souhaitant que des sanctions exemplaires fussent appliquées aux coureurs ayant fait preuve de déloyauté. D’autres parlaient même d’exclure Roche et Schepers du Giro, mais on n’osa pas aller jusque-là, heureusement pour Roche, lequel allait être sauvé…par les rivaux de l’équipe Carrera, notamment les anglophones Anderson (australien) et Millar (écossais), qui n’hésitèrent pas à se mettre à son service. Et ce qui devait arriver arriva, le premier à craquer fut Visentini, Roche remportant ce Giro. Après une telle victoire rien ne semblait impossible au coureur irlandais, qui allait dans la foulée remporter le Tour de France, puis le championnat du monde, réalisant un triplé que seul Eddy Merckx (1974) avait réalisé avant lui, et qui n’a plus été réussi depuis cette année 1987.

Au fait, Froome connaissait-il cet épisode marquant de l’histoire du cyclisme, ce qui aurait pu l’empêcher de se lancer dans une aventure identique à celle de Roche, ou bien n’a-t-il pas tout simplement le caractère d’un grand champion ? A moins qu’il n’ait voulu suivre l’exemple de Greg Le Mond en 1985, quand celui-ci semblait supérieur en fin de Tour de France à Bernard Hinault, handicapé par une chute à Saint-Etienne qui lui coûta une double fracture du nez. C’est pour cette raison que la comparaison s’arrête-là, le coureur breton ayant au moment de sa chute 3mn32s d’avance sur Greg Le Mond, ce qui explique qu’il paraissait difficile à son équipe  (La Vie Claire) de priver Hinault de son cinquième Tour de France sur cet incident de course. Et pourtant la tentation fut grande pour le coureur américain dans la montée de Luz Ardiden, de profiter de l’avantage d’une minute qu’il avait acquis sur le Breton en compagnie de Chozas et Roche. Sentant ses deux compagnons d’échappée fléchir au plus fort des rampes menant à la station pyrénéenne, Le Mond fit part à son directeur sportif,  Paul Koechli, de son désir d’attaquer, ce qui lui fut refusé et le mit en colère jusqu’à ce que le patron de l’équipe La Vie Claire, Bernard Tapie, lui fasse comprendre qu’Hinault avait bien mérité de gagner son cinquième Tour par son courage. Hinault sera de nouveau en difficulté le lendemain sur les pentes du col du Soulor, avant l’arrivée au sommet de l’Aubisque, mais Le Mond respectera à la perfection les consignes de l’équipe, celle-ci lui promettant qu’il serait le leader de l’équipe l’année suivante. Il le fut effectivement et remporta le premier de ses trois Tours de France en 1986, non sans avoir été poussé à bout par un Bernard Hinault dont personne, à part lui, ne sut s’il voulait aider Le Mond ou gagner de nouveau lui-même.

Alors, est-ce qu’on a promis à Froome d’être leader l’an prochain sur le Tour, ou bien ce dernier ira-t-il voir ailleurs pour être le numéro un dans une autre équipe que Sky ? Personne ne semble le savoir pour le moment, mais l’an prochain Froome sera, sauf accident, confronté à Contador et Andy Schleck qui, jusqu’à preuve du contraire, lui sont supérieurs dans les grands tours. Et dans ce cas, peut-être regrettera-t-il de n’avoir pas désobéi pour remporter un Tour de France qui était à sa portée en jouant sa chance à fond. Mais, comme je l’ai évoqué précédemment, Froome a-t-il le caractère qui fait les grands champions ? En tout cas la question se pose, si on en croit ce que disent les gens de son équipe, lesquels affirment qu’il était paniqué quand, à la fin de la Vuelta l’an passé, voyant que Wiggins ne résisterait pas à Cobo sur les pentes de l’Angliru, l’équipe Sky en fit son leader. La réponse nous l’aurons déjà dans la prochaine Vuelta, où il sera confronté à Contador, lequel fera son grand retour à la compétition. Pour ma part, quelque chose me dit que si Froome est plus fort que Wiggins, il est encore loin d’être au niveau du Pistolero, plateau ovale ou pas.

Michel Escatafal

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