Borzov, Akii-Bua…et Drut aux J.O. de Munich

Les Jeux Olympiques d’été ayant  lieu chaque année bissextile, je vais m’intéresser aux J.O. qui ont eu lieu il y a quarante ans, c’est-à-dire en 1972. Pourquoi avoir choisi cette année-là ? Tout simplement, parce qu’en 1952 j’étais beaucoup trop jeune pour m’intéresser aux J.O., et parce que 1992 est encore très présent dans l’esprit de beaucoup de gens, ne serait-ce qu’en raison des nombreux reportages qu’en ont fait les journaux ces derniers jours. En outre 1992 est d’autant plus présent à nos yeux, qu’à Barcelone nous sommes entrés dans une nouvelle ère pour les J.O. avec l’arrivée des professionnels, jusque là interdits. Et quand je dis professionnels, pas n’importe lesquels, puisqu’il y avait parmi eux les joueurs de tennis, les cyclistes et les basketteurs avec la fameuse « Dream Team », sans doute la plus belle  équipe de basket jamais réunie dans l’histoire de ce sport (M. Jordan, E. Johnson, L. Bird, S. Pippen, D. Robinson etc.). C’est pour cette raison que je vais évoquer les J.O. de  Munich en 1972, qui sont restés célèbres aussi par l’horrible attentat le mardi 5 septembre 1972 qui fit 17 morts…sans que cela n’empêche un déroulement quasi normal des épreuves. En effet, après un jour d’interruption et une cérémonie funèbre dans le stade, le Comité Olympique International décidera, contre l’avis de nombreux compétiteurs et de nombreux observateurs,  de reprendre la compétition…presque comme si rien ne s’était passé.

Mais, heureusement, il n’y eut pas que cela, car sur le plan sportif nous avons assisté à quelques exploits retentissants, notamment sur le stade olympique dans les épreuves d’athlétisme, sport pour lequel j’ai toujours eu une affection particulière, et que j’ai découvert  à l’âge de onze ans à la fin de ma première année de rugby…parce que je courais un peu plus vite que d’autres.  A cet âge-là,  on ne  court pas encore le 100m mais, pour ce qui me concerne, au départ d’un 50 ou d’un 60 mètres je me prenais pour Armin Hary, le champion d’Europe et recordman du monde du 100m, devenu champion olympique en 1960 à Rome au nez et à la barbe des Américains Sime et Norton, grands favoris de la presse internationale. Cette anecdote personnelle me permet de parler d’un athlète aujourd’hui oublié, Valéri Borzov, surnommé « la fourmi rouge » par les médias sportifs américains,  qui  a réussi l’exploit de faire aux J.O. de  Munich un doublé rare sur 100 et 200m (comme J. Owens, B. Morrow, C. Lewis ou Usain Bolt.

Pourquoi ce surnom ? Parce que Borzov courait avec un maillot rouge et des chaussures rouges, ce qui était normal puisqu’il était soviétique, l’Ukraine, son pays, appartenant à l’époque  à l’ex Union Soviétique.  Borzov n’était pas un inconnu avant les J.O. de 1972, puisqu’il avait été champion d’Europe en 1969, en battant d’extrême justesse le Français Alain Sarteur. Il allait conserver son titre et remporter le 200m deux ans plus tard, aux championnats d’Europe d’Helsinki avec des temps déjà respectables sur 100m (10s27) comme sur 200m (20s30). Entre temps (1971), il avait aussi remporté le 100m du match URSS-Etats-Unis. Autant dire que s’il avait été américain, tout le monde en aurait fait un favori pour les J.O. de Munich. Il est vrai qu’on avait connu par le passé d’autres sprinters soviétiques de talent, Barteniev et Konovalov dans les années 50, qui n’ont jamais réellement existé face à leurs concurrents américains. De fait, chacun pensait que les sprinters des Etats-Unis ne feraient qu’une bouchée de Borzov à ces J.O. de 1972. C’était d’ailleurs l’avis du célèbre entraîneur  américain, Stan Wright, lequel affirmait que les trois sélectionnés à l’issue des sélections américaines, Eddie Hart, Reynaud  Robinson et Robert Taylor, étaient au sommet de leur forme.

Borzov lui aussi était en super forme, avec une préparation extrêmement minutieuse, planifiée scientifiquement,  comme seuls les Soviétiques savaient le faire. Cette préparation devait amener Borzov à pouvoir courir en 9s9 le jour de la finale des J.O., et avec ce temps son entraîneur, Petrovsky, savait qu’il serait imbattable. Malgré tout rares étaient ceux qui y croyaient, y compris dans les rangs soviétiques. Et pourtant cela se passa presque comme l’avait prévu Petrovsky, à ceci près que Stan Wright oublia tout simplement de vérifier l’horaire exact des quarts de finale du 100m. Du coup, au lieu de préparer leur course, les trois sprinters américains flânaient tranquillement dans le village olympique, pensant que leur 100m aurait lieu deux heures plus tard. Funeste erreur, car seul finalement Taylor pourra chausser ses pointes et participer aux quarts de finale. Cela ne l’empêchera pas de se qualifier pour les demi-finales, en terminant second de son quart de finale en 10s16, juste derrière Borzov qui avait réalisé 10s07, temps qui lui permettait d’améliorer son record d’Europe. En revanche Hart et Robinson arrivèrent trop tard pour prendre part aux quarts de finale,  et furent éliminés sans combattre. La voie était libre pour Borzov,  qui l’emportera très facilement en finale (10s14) devant Taylor en 10s24.

Bien évidemment, tout le monde doutait de la réelle supériorité de Borzov, puisque les deux meilleurs Américains avaient été éliminés par la faute de leur entraîneur. Cependant la comparaison n’était pas défavorable à Borzov, si l’on se fie aux meilleurs temps réalisés par Borzov (10s07) et Hart, ce dernier n’ayant jamais réalisé pareille performance jusque-là. En outre, lors de la finale du relais 4x100m, Borzov réussit même à reprendre un peu de l’avance qu’avaient les Américains lors du dernier relais. Enfin et surtout, Borzov allait confirmer sa supériorité sur le sprint mondial en dominant très facilement le 200m (20s) devant l’Américain Black (20s19) et le futur recordman du monde la distance, l’Italien Mennea (20s30). Après une pareille démonstration, qui pouvait douter que Borzov était bel et bien le meilleur sprinter de la planète ?  Il prouvera quatre ans plus tard, lors des J.O. de Montréal, qu’il était bien un sprinter d’exception en terminant troisième du 100m, malgré une préparation perturbée par des blessures. Il est aujourd’hui  président de la fédération ukrainienne d’athlétisme, et est considéré, avec  le perchiste Bubka, comme le plus grand athlète de l’Ukraine.

Autre athlète qui a surpris tout le monde aux J.O. de Munich, le coureur de 400m haies ougandais John Akii-Bua, qui allait redorer le blason de l’Ouganda, gouverné à l’époque par un dictateur, Idi Amin-Dada. Personne ou presque ne connaissait ce John Akii-Bua avant les J.O. de Munich, sa seule performance notable étant une quatrième place aux Jeux du Commonwealth en 1970. Comme Borzov sur 100m, il allait bénéficier de circonstances favorables pour remporter la médaille d’or du 400m haies, notamment lors d’une demi-finale qui élimina trois de ses principaux concurrents pour l’or olympique. Tout d’abord l’Américain Seymour qui resta dans ses starting-blocks, ayant cru au faux départ d’un concurrent…et attendant en vain le rappel des concurrents. Ensuite ce fut la chute de deux Allemands, l’un de l’Ouest, Buttner, et l’autre beaucoup plus dangereux, représentant la RDA, Rudolph. Du coup il ne restait plus comme favoris que le champion olympique de Mexico en 1968, le Britannique David Hémery, et l’Américain Raph Mann,  que J.C. Nallet avait battu à Paris un soir de juillet 1970, lors d’un match France-Etats-Unis resté fameux, et qui  aurait pu lui aussi se mêler à cette lutte pour la médaille d’or s’il n’avait pas été blessé.

Fermons la parenthèse et revenons à cette finale du  400m haies des J.O. de Munich, qui n’allait pas se passer comme les spécialistes l’avaient prévu, même si Hémery partit très vite suivant son habitude. Seulement cette fois, outre une petite erreur sur la septième haie, son départ canon ne lui avait pas permis de décrocher  John Akii-Bua, lequel au prix d’un effort prodigieux reviendra à la hauteur d’Hemery à la neuvième haie, avant de s’envoler et de pulvériser le record du monde d’Hémery de 30 centèmes (47s82 contre 48s12). En même temps il devenait le premier champion olympique ougandais, ce qui lui valut un accueil délirant dans la capitale de son pays, Kampala. Hélas pour lui, il ne pourra pas défendre son titre quatre ans plus tard à Montréal, puisqu’Amin Dada avait décidé, comme tous les chefs d’états africains (sauf ceux du Sénégal et de la Côte d’Ivoire),  le boycott des  J.O. de 1976, pour protester contre la présence d’athlètes néo-zélandais à ces Jeux. Cette année-là, en effet, l’équipe de rugby de Nouvelle-Zélande avait  participé à une tournée en Afrique du Sud, alors que ce pays vivait sous le régime de l’apartheid. Et comble de l’infortune, la fin de vie de John Akii-Bua fut cruelle, puisqu’il dut quitter son pays en 1979, puis de nouveau en 1987, persécuté par le régime ougandais, avant de s’éteindre en 1998, à l’âge de 49 ans, victime d’une crise de malaria.

Enfin, je ne voudrais pas terminer cette séquence souvenir sans évoquer la médaille d’argent remportée par Guy Drut sur 110 m haies, derrière l’intouchable américain Milburn. Drut, comme Michel Jazy, était né à Oignies, ce qui fait de cette ville du Nord de la France (dans le Pas-de-Calais) une cité bénie par les amateurs d’athlétisme. Il allait très vite s’affirmer comme un athlète de grande classe, au point qu’il aurait sans doute pu réussir une très belle carrière au décathlon. Mais c’est sur les haies que l’orientera son entraîneur, Pierre Legrain, lui-même ancien lanceur de marteau. Très vite il allait s’affirmer comme le meilleur hurdler français sur 110m haies, et comme un espoir olympique de première grandeur. Malchanceux aux championnats d’Europe 1971 (chute dans les séries), dont il était le super favori, il explosa littéralement sur la planète athlétisme en 1972 en devenant sans contestation possible le meilleur adversaire de Milburn, le recordman du monde invaincu depuis 1971, au point que tout le monde le voyait sur la deuxième marche du podium aux J.O., performance rarissime pour l’athlétisme français à l’époque.

De fait, après une qualification facile en séries et en demi-finale, il se retrouva comme prévu en finale du 110m haies, une distance où les Américains ont toujours réussi au moins le doublé aux Jeux Olympiques depuis 1948. Drut était au couloir huit, avec à ses côtés Hill, Milburn étant au cinq. Dès le coup de feu Milburn prit la tête, mais c’est entre les couloirs sept et huit que la lutte était intense. Alors que Milburn remporta la course en battant le record du monde (13s24), Drut réussit à dépasser Hill à la septième haie pour finir à la seconde place en devançant son adversaire de 14 centièmes (13s34 contre 13s48). Médaille d’argent pour Drut, une première pour un non européen sur la distance ! Deux ans plus tard, en 1974, il deviendra enfin champion d’Europe, et surtout en 1976, à Montréal, Drut transformera sa médaille d’argent olympique en or, devenant le premier européen champion olympique du 110 m haies, devant le Cubain Casanas, battu de trois centièmes. Après avoir été disqualifié pour avoir avoué une forme de professionnalisme en fin de saison 1976, il quittera l’athlétisme sur la pointe des pieds pour se lancer dans la politique, et devenir député-maire de Coulommiers, puis ministre des sports entre 1995 et 1997.

Michel Escatafal

Publicités


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s