Kenny et les Britanniques voltigent, Baugé et les autres se font trimbaler

Alors que le cyclisme sur piste interpelle de plus en plus les coureurs et les responsables des autres délégations, les Britanniques continuent leur moisson de médailles aux Jeux Olympiques, sans se préoccuper de quoi que ce soit. Ils ont quasiment tout gagné, ils ont tout écrasé, à commencer par Kenny en vitesse individuelle qui s’est littéralement joué de Baugé, alors qu’il ne l’avait jamais  battu jusque-là. Et en plus, si un des leurs avoue avoir triché, on fait comme s’il n’avait rien dit. Je fais évidemment allusion à l’affaire de la vitesse par équipes jeudi soir, quand un jeune coureur de l’équipe britannique a avoué avec naïveté avoir fait exprès de chuter, parce qu’il avait pris un mauvais départ. Et par-dessus le marché, les responsables britanniques du cyclisme sur piste prennent tout le monde pour des imbéciles en évoquant un problème de traduction pour les aveux de Hindes, celui-ci n’étant citoyen britannique que depuis peu. Plus grave encore, l’UCI s’est ridiculisée en détournant les yeux sur cette supercherie, faisant preuve une fois de plus d’un laxisme coupable…à côté d’une grande sévérité dans d’autres cas, comme si le fait de tricher ne concernait que le dopage.

La sévérité à l’égard d’une tricherie ne doit pas être sélective, et c’est d’autant plus dommage qu’une nouvelle fois le vélo est sur la sellette. Si je dis cela c’est parce que l’UCI (Union Cycliste Internationale) est montrée du doigt à propos de la procédure lancée par l’USADA (agence antidopage américaine) contre Lance Armstrong, affaire qui n’en finit pas de polluer le cyclisme depuis des années. Encore une fois l’UCI est brocardée, puisque l’USADA refuse de lui confier le dossier Armstrong parce que cela « reviendrait à laisser un renard garder le poulailler ». Quelle claque pour l’UCI…qui l’a bien cherché ! En effet, ou bien l’UCI avait des preuves de culpabilité sur Armstrong et il fallait qu’elle les dévoile, ou bien elle n’en avait pas et, dans ce cas, il n’y aurait pas eu de polémique. Surtout que l’UCI sait parfois faire preuve d’une grande sévérité à l’égard de certains coureurs, même si la tricherie est loin d’être évidente. Baugé et Contador, pour ne citer qu’eux, peuvent en témoigner !

Mais revenons à la domination britannique sur les épreuves de cyclisme à ces Jeux Olympiques de Londres, pour noter que ce qui étonne les observateurs et les techniciens, c’est l’extraordinaire domination chronométrique des Britanniques. Je dis bien chronométrique, car les records du monde tombent à la pelle, pratiquement à chaque épreuve et parfois même dès les éliminatoires. Quand on pense que les Français ont été battus en vitesse par équipe de quatre dixièmes, c’est tout simplement ahurissant, surtout quand on sait que Baugé (quatre fois vainqueur de la vitesse aux championnats du monde) est considéré comme le meilleur démarreur, que Sireau est recordman du monde du 200m lancé, et que D’Almeida est un des deux meilleurs « kilométreurs» avec l’Allemand Nimke. Et bien, cette « dream team » française a été archi dominée  par l’équipe britannique ! Même Baugé a été battu dans le premier tour par un coureur venu de nulle part, le désormais légendaire Hindes (moins de 20 ans) !

Tout cela effectivement pose question, même s’il paraît difficile d’affirmer avec certitude que les Britanniques bénéficient de je ne sais quel avantage sur leurs concurrents. Sont-ils mieux préparés que d’autres ? Peut-être, mais Français, Allemands et Australiens s’y connaissent aussi en matière de préparation. Disposent-ils d’un avantage en termes de matériel ? Peut-être, même si a priori cela devrait être impossible, mais c’est une possibilité, du moins si l’on en croit certains pistards qui participent régulièrement aux championnats du monde, donc des gens qui connaissent le cyclisme sur piste mieux que personne. Pour eux le matériel n’est pas règlementaire, notamment les roues. En tout cas, si cela est vrai, c’est tout simplement scandaleux, et il ne sert à rien de chercher des doses infinitésimales de produit interdit qui n’améliorent en aucun cas les performances, alors que ce qui devrait être facilement vérifiable ne l’est peut-être pas. Et qu’on ne vienne pas me dire que nous sommes jaloux des succès britanniques, car toutes ces questions n’auraient pas lieu d’être si nos coureurs étaient battus de quelques centièmes, parce que ce serait la loi du sport. En revanche une supériorité trop manifeste ne peut que susciter la polémique et les interrogations…en souhaitant pour le sport que tout cela ne soit que supputations.

Alors en attendant de savoir exactement où se situe la vraie supériorité britannique, contentons-nous d’accepter les résultats, en notant à la décharge des Britanniques que ce n’est quand même pas la première fois qu’une nation exerce une domination sans partage ou presque aux Jeux Olympiques. En 1968 par exemple, aux J.O. de Mexico, à une époque où le cyclisme sur piste féminin ne figurait pas au programme des J.O. (la première fois c’était en 1988 avec la vitesse), l’équipe de France avait raflé quatre titres sur cinq avec Morelon en vitesse, Trentin au Kilomètre, Morelon et Trentin en tandem, Rebillard en poursuite, le Danemark remportant la poursuite par équipe. Cela dit, outre le fait qu’il n’y avait que cinq épreuves, la domination des Français fut nette mais sans être outrageante au point de laisser les autres principaux concurrents à des années-lumière.

Même en 1960, aux Jeux Olympiques de Rome, alors que l’Italie avait confirmé de manière éclatante sa suprématie sur la piste mondiale en enlevant les quatre épreuves, les adversaires des pistards italiens n’avaient pas l’impression d’une pareille impuissance. De plus, les victoires italiennes étaient pour moitié l’œuvre d’un grand sprinter, Sante Gaiardoni, qui avait remporté le kilomètre et la vitesse, les autres victoires des Transalpins étant l’œuvre de Bianchetto et Beghetto en tandem, et des poursuiteurs italiens. Tout cela pour dire qu’il est plus facile de dominer quatre épreuves qu’une dizaine, avec la participation de tous les pays, alors qu’en 1960 les pays de l’Est européens se consacraient surtout  à la route, et qu’il n’y avait pas encore d’équipe de la RDA. Comme on le voit le contexte était très différent de celui d’aujourd’hui.

Un dernier mot enfin pour parler de ces fameux pistards italiens aujourd’hui oubliés, mais qui furent de grands champions. Gaiardoni (né en 1939) fut le plus brillant d’entre eux, car outre ses deux titres olympiques, il fut aussi champion du monde amateur de vitesse en 1960, mais aussi recordman du monde du km dans le temps extraordinaire pour l’époque de 1mn7s27, et du 200m lancé en 11s tout juste. On mesurera au passage les différences avec les temps réalisés de nos jours, inférieurs de sept secondes sur le km (le record du monde par Arnaud Tournant qui est de 58s875 a été réalisé en altitude), et de presque une seconde et  demi sur le 200m lancé (le record de Kevin Sireau est de 9s572). Fermons la parenthèse pour revenir à Gaiaidoni, et noter qu’il fut aussi champion du monde de vitesse chez les professionnels en 1963, battant en finale un des plus grands sprinters de l’histoire, Antonio Maspès (7 fois champion du monde).

Pour sa part Bianchetto qui gagna l’épreuve du tandem, qui ne figure plus au programme des J.O. depuis 1976, fut aussi un remarquable sprinter avec ses deux titres en tandem à Rome et à Tokyo (1964), mais aussi ses deux sacres mondiaux amateurs en 1961 et 1962, et son record du monde du 200m sur piste couverte en 1960 (11s40). En revanche, contrairement à son compatriote Beghetto, avec qui il remporta l’épreuve de tandem à Rome, il ne fut jamais champion du monde chez les professionnels. Beghetto, né comme Bianchetto en 1939, ne fut jamais couronné chez les amateurs, mais enleva le titre mondial en vitesse à trois reprises, en 1965, 1966 et 1968, battant en finale notamment le Belge Patrick Sercu en 1965 et 1968, ce qui situe la qualité de ce pur produit de la piste italienne. Une piste italienne qui n’existe quasiment plus de nos jours, ce qui est quand même très surprenant quand on pense à la domination qu’elle a exercée dans les années 50 et 60. En fait, parmi les nations traditionnelles du cyclisme, seule la France rivalise avec les nations anglo-saxonnes (Grande-Bretagne, Australie).  C’est une belle consolation ! Comme peut l’être aussi la magnifique médaille d’argent dans l’omnium de Bryan Coquard, jeune coureur de 20 ans, qui pourrait nous apporter d’énormes satisfactions dans l’avenir  sur la piste et sur la route.

Michel Escatafal

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