La boxe, à la fois si belle et si navrante

Je ne sais pas ce que l’histoire retiendra des Jeux Olympiques de Londres en 2012, mais il y a au moins un évènement qui mérite d’être souligné, à savoir que pour la première fois la boxe américaine rentre bredouille de ces J.O., alors que jusqu’en 2008  les Etats-Unis avaient remporté 108 médailles, loin devant Cuba avec ses 63 médailles, et plus encore l’Italie avec 45 médailles. Et la France me direz-vous ? Et bien, elle se plaçait au treizième rang en compagnie de l’Allemagne, ces deux pays comptabilisant 19 médailles, en notant toutefois que l’ex RDA avait gagné de son côté 13 médailles, ce qui portait le vrai total de l’Allemagne à 32. Pour revenir à la France, ce n’est pas cette année qu’elle améliorera son total dans la mesure où tous nos boxeurs ont été éliminés prématurément, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils aient démérité.

En effet, pour avoir vu le quart de finale de Nordine Oubaali (moins de 52 kg) contre l’Irlandais Conlan et plus encore celui d’Alexis Vastine (moins de 69 kg) contre l’Ukrainien Shelestyu, on peut dire que nos deux jeunes  boxeurs ne méritaient pas la défaite qui leur ont été infligées par des juges, dont j’espère qu’ils sont incompétents ou qu’ils ne savent pas se servir de la « scoring-machine ». Même si je ne suis pas un technicien de ce sport, mais pour avoir vu de nombreux combats à la télévision ou au bord du ring, je puis affirmer que la décision est scandaleuse pour Vastine et anormale pour Oubaali. En fait nos deux Français avaient bel et bien gagné leur combat. Plus grave encore, c’est la deuxième fois que cela arrive à Vastine, puisqu’il avait déjà été lésé à Pékin en 2008, à ceci près que cette fois il n’a même pas une médaille pour se consoler. Et pour bien montrer que quelque chose ne tourne pas rond dans cette manière de juger les combats, même un Britannique (c’est dire !) a été injustement battu par un Mongol dans les moins de 64 kg.

Et oui hélas, c’est aussi cela la boxe, un sport qui mérite infiniment mieux que la manière dont il est géré chez les professionnels, géré n’étant pas le mot adéquat dans la mesure où il y a cinq fédérations qui ne maîtrisent quasiment rien, mais aussi chez les amateurs, où les décisions incongrues sont légion dans les grands championnats ou aux Jeux Olympiques. Alors que faut-il faire ? Faut-il changer la manière de comptabiliser les points, faut-il faire confiance au jugement d’un arbitre et de deux juges tirés au sort juste avant un combat ? Sans doute. En tout cas je ne vois que cette solution pour éviter ce genre de décisions, qui font un mal fou à ce sport déjà en perdition. Problème, pour opérer ce changement de bon sens, il faudrait qu’une révolution touche les instances européennes et mondiales, en un mot il faudrait tout reprendre à zéro dans l’organisation et le fonctionnement de la fédération internationale. Et en rêvant un peu, il faudrait que cette fédération, revisitée par des règles simples et justes, joue vis-à-vis du secteur professionnel le même rôle que la FIA (Fédération Internationale de l’Automobile) vis-à-vis de la Formule 1. En écrivant cela, j’ai bien fait de préciser qu’il fallait rêver, car un tel changement n’est pas pour demain, et j’ai même peur que la boxe mourra de sa belle mort avant d’y arriver.

Mais au fait, que vaut une victoire ou une médaille aux Jeux Olympiques dans l’optique d’une carrière professionnelle ? C’est une question que nombre d’amateurs se sont posé…sans avoir une réponse définitive à y apporter. En fait, il y a eu d’immenses champions qui furent champion olympique ou médaillés, et beaucoup d’autres (infiniment plus nombreux) qui n’ont jamais participé aux Jeux, ce qui ne les a pas empêché de se retirer avec un magnifique palmarès professionnel. Déjà il y a la guerre qui a empêché nombre de boxeurs de participer aux J.O., puisqu’il n’y a pas eu de Jeux Olympiques entre 1936 et 1948, période qui correspond à l’âge d’or de la boxe. En revanche, un peu plus tard, la participation aux Jeux sera considérée comme un bon test pour étalonner les jeunes espoirs des pays occidentaux avant de passer professionnels. Ce l’était d’autant plus qu’ils affrontaient des boxeurs appartenant au pays du bloc communiste, lesquels ne reconnaissaient pas le professionnalisme, ce qui voulait dire que ces jeunes boxeurs américains ou européens affrontaient en trois reprises des adversaires beaucoup plus âgés qu’eux, et dont la principale activité était justement la boxe. Pas étonnant dans ces conditions que les J.O. nous aient permis de découvrir quelques uns des plus grands champions de l’histoire.

Le premier dont j’aimerais parler s’appellait Laszlo Papp, boxeur hongrois, qui aurait fait dans un autre pays que le sien une très grande carrière professionnelle. Il a remporté trois titres olympiques, en moyens en 1948, et en super welters en 1952 et 1956, avant de passer chez les professionnels à 31 ans en s’exilant provisoirement en Autriche. Très vite il devint une véritable terreur (15 de ses victoires le furent par K.O.), et c’est tout naturellement qu’il conquit le titre européen des poids moyens, qu’il gardera entre 1962 et 1964, hélas sans pouvoir disputer le titre mondial, faute d’obtenir un visa du gouvernement hongrois. N’ayant pas d’autres issues, il décida de mettre un terme à sa carrière en se retirant invaincu après 29 combats. Petit et râblé, c’était un remarquable technicien, capable d’affronter et de battre  tous les types de boxeur, y compris ceux beaucoup plus grands que lui, comme il le démontra face Tiger Jones, dont on rappellera qu’il battit Ray Sugar Robinson en 1955.

Le second qui me vient à l’esprit est Floyd Patterson, qu’on aurait pu surnommer « le roi de l’uppercut », tellement ce coup était remarquablement efficace chez lui, et qui fut champion olympique des poids moyens à Helsinki en 1952, avant de devenir en 1956 le plus jeune champion du monde des poids lourds (21 ans) jusqu’à l’avènement de Mike Tyson. Il perdra son titre mondial en 1959 contre un autre boxeur médaillé chez les lourds aux J.O. d’Helsinki, Ingemar Johansson, battu par disqualification en finale olympique contre Haye Sanders, dont le nom est resté dans l’histoire de la boxe parce qu’il ne survécut pas à un K.O. des points de Willie James (1954). Ingemar Johansson laissera son titre à Floyd Patterson lors de la revanche en 1960, avant d’abandonner la boxe suite à sa défaite dans la belle contre ce même Patterson à l’issue d’un magnifique combat. Très grand pour l’époque (presque 1m90), Johansson avait un crochet droit redoutable, qui lui permit de remporter nombre de victoires par K.O. (17 sur 26). A noter que seul Patterson l’a battu au cours de sa carrière professionnelle.

Ensuite je penserais à un très beau boxeur, l’Italien Nino Benvenutti, champion olympique des poids welters à Rome (en 1960) à l’âge de 22 ans. Merveilleux styliste, Benvenutti est considéré comme un des plus grands boxeurs européens du vingtième siècle. Champion du monde des super welters en 1965-1966, il montera ensuite dans la catégorie supérieure, les poids moyens, et sera champion du monde pendant trois ans, entre 1967 et 1970. Il aura affronté dans sa carrière deux des plus grands poids moyens de l’histoire, Emile Griffith qu’il battit deux fois sur trois, et Carlos Monzon qui le mettra deux fois K.O. en 1970 et 1971. Cette deuxième défaite mettra fin à sa brillante carrière.

Toujours aux J.O. de Rome, la boxe allait découvrir celui qui s’est appelé lui-même « le plus grand », et qu’il est inutile de présenter, Cassius Clay qui deviendra Mohammed Ali (voir mon article sur ce site). Il remportera le titre olympique chez les mi-lourds avant de faire la carrière que l’on connaît chez les poids lourds, où il affrontera dans des combats légendaires, le champion olympique des poids lourds à Tokyo en 1964, Joe Frazier (champion du monde des lourds entre 1970 et 1973). A noter qu’à ces J.O. un Français, Jo Gonzalès, s’empara de la médaille d’argent en super-welters. Un autre boxeur parmi les plus fameux qui affrontèrent Ali et Frazier, fut champion olympique en 1968 à Mexico, Georges Foreman. « Big Georges » comme on l’appelait, était un terrible puncheur, ce punch lui ayant permis de remporter 68 de ses 76 victoires par K.O. En fait Foreman aurait pu devenir un des deux ou trois plus grands poids lourd de l’après-guerre…s’il n’avait pas affronté Ali en 1974 à Kinshasa, dans un combat que tout le monde jugeait déséquilibré mais qu’Ali remporta par K.O. au huitième round.

En 1976 c’est une autre grande star qui gagnera l’or olympique, Sugar Ray Leonard, pour moi l’icône absolue du  » noble art ». Là aussi il n’y a pas grand-chose à ajouter (voir mon article sur le combat contre Hagler intitulé « Le match de la décennie 80 »), sauf pour souligner encore une fois son succès sur Marvin Hagler après trois ans d’absence et une opération à la rétine. Hagler-Leonard c’est un des plus grands combats du siècle précédent, entre deux champions exceptionnels qui ont dominé la décennie 80, au moment où jamais la boxe n’avait recelé autant de talents (Hearns, Duran etc.) dans une même époque depuis la fin des années 50. Cette même année un autre grand nom, Michael Spinks sera champion olympique dans la catégorie des poids moyens. Sa trajectoire ressemble un peu à celle de Patterson vingt ans plus tôt. Il avait à peine 20 ans en 1976, et il s’annonçait comme une des plus grandes figures de la boxe, quand il fut frappé par un drame familial (mort de sa compagne) le laissant seul avec sa petite fille (en 1983).

A ce moment il était incontestablement le meilleur des poids mi-lourds, et le restera jusqu’en 1985, détenant le titre mondial de la catégorie pour les trois principales fédérations. En 1985 il allait faire mieux encore en battant Larry Holmes, qui dominait la catégorie des poids lourds, devenant le premier des boxeurs poids mi-lourds à conquérir le titre chez les lourds, ce que n’avait jamais réussi à faire par exemple Archie Moore. Par ailleurs, avec son frère Léon, qui n’avait ni son talent ni son sérieux dans la vie, lui aussi champion olympique à Montréal en 1976 (poids mi-lourds), il formera la première fratrie ayant détenu un titre mondial des lourds. Michael Spinks domina la catégorie des lourds jusqu’au moment où il fut amené à affronter un Mike Tyson en pleine ascension (il avait 22 ans), qui le battra en juin 1988 par K.O. à la première reprise après une minute de combat. Ce combat signifia la fin de la carrière de ce boxeur très talentueux qui eut la malchance de se trouver sur la route d’un terrible puncheur de dix ans plus jeune que lui.

En 1988 un boxeur britannique, Lennox Lewis,  allait commencer aux Jeux Olympiques de Séoul une ascension qui fera de lui un des meilleurs boxeurs que l’Europe ait connu au cours du vingtième siècle. Il sera champion olympique en super lourds après avoir raté le titre en 1984 pour le Canada (où il vivait à cette époque) sur une décision très contestable en quart de finale contre un bon poids lourd américain, Biggs. En revanche, en 1988, personne ne lui enlèvera ce titre olympique qu’il voulait par dessus-tout, au point de rester quatre ans de plus chez les amateurs après sa déception de Séoul. Il gagnera la médaille d’or en finale contre Riddick Bowe, qui sera lui aussi un très bon poids lourd dans les années 90. Passé professionnel, Lennox Lewis deviendra champion d’Europe en 1990 sous licence britannique, puis dominera la catégorie des lourds unifiant le titre en 2000. Une chose que ne pourra pas faire un de ses deux vainqueurs, Vitali Klitschko, frère de Wladimir, champion olympique 1996 à Atlanta, la fratrie refusant de s’affronter et se partageant les couronnes mondiales encore aujourd’hui. Certes les deux frères Klitschko sont les meilleurs poids lourds actuels, mais il faut reconnaître que la catégorie n’a plus rien à voir à ce qu’elle était dans les années 70-80 ou même 90.

Evidemment j’aurais pu citer d’autres boxeurs médaillés olympiques ayant fait une belle carrière professionnelle, comme les Américains Evander Holyfield en 1984 en mi-lourds, qui fut un des tous meilleurs poids lourds-légers depuis la création de cette catégorie, ou encore Oscar de la Hoya en 1992, champion olympique des légers, qui deviendra un multiple champion du monde dans les diverses fédérations, sans oublier Pernell Whitaker couronné d’or lui aussi en légers en 1984. Quatre ans plus tard, un autre Américain, Roy Jones, sera scandaleusement volé du titre olympique en finale des poids super-moyens par un Coréen inconnu, Park Si-Hun, qui n’en revenait pas d’avoir pas gagné…parce qu’il savait qu’il avait été largement dominé. Heureusement ce Coréen est resté un inconnu, alors que Roy Jones détiendra un titre mondial dans quatre catégories différentes (moyens, super-moyens, mi-lourds et lourds), et sera considéré comme un des tous meilleurs boxeurs, toutes catégories confondues, entre 1996 et 2004. Enfin on n’oubliera pas non plus les Français Brahim Asloum, seul boxeur français à la fois champion olympique (2000) et détenteur d’un titre mondial chez les professionnels (mi-mouches), mais aussi deux boxeurs très doués, Christophe Tiozzo, médaillé de bronze en super welters en 1984 et champion du monde (WBA) dans la même catégorie entre 1990 et 1991, et enfin Laurent Boudouani qui obtint la médaille d’argent aux J .O. de 1988 en poids welters et qui s’empara du titre WBA en 1996 pour le garder jusqu’en 1999.

Michel Escatafal

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