Tour d’Espagne : de Deloor à Cobo

Du 18 août au 9 septembre va avoir lieu le Tour d’Espagne, troisième grand tour de l’année, celui aussi qui permet de conquérir ce qu’on appelle « la Triple Couronne », que seuls Anquetil, Gimondi, Merckx, Hinault et Contador ont remporté. Fermons la parenthèse pour dire que si le Tour d’Espagne a eu beaucoup de mal à entrer dans ce club très fermé des trois grands tours, c’est parce qu’il a longtemps pâti de la comparaison avec le Tour de France et le Tour d’Italie. Cela étant, même si son déficit de notoriété s’est quelque peu atténué au fil des ans, celui-ci persiste encore de nos jours, ne serait-ce qu’en raison de sa place très particulière dans le calendrier. Autre signe de sa différenciation avec les deux autres grands tours, la couleur du maillot de leader, qui est passé par toutes les colorations au fil du temps (orange, blanc, jaune, or, et rouge aujourd’hui comme en 1945), alors que le Tour et le Giro n’ont jamais abandonné la couleur jaune pour l’un et rose pour l’autre.

Comme je l’ai dit précédemment, la Vuelta a toujours eu beaucoup de mal à trouver sa place, y compris depuis son déplacement d’avril à septembre à partir de 1995. En fait, en avril la Vuelta souffrait de la concurrence du Giro, et en septembre elle arrivait à la fin d’une saison qui commence de plus en plus tôt, avec pour point d’orgue le Tour de France, épreuve phare du calendrier qui exige beaucoup d’efforts des coureurs, lesquels n’ont pas le droit de décevoir  dans cette course à laquelle rêvent tous les sponsors. Heureusement pour elle, bien qu’elle ait été avancée depuis l’an passé presqu’au milieu du mois d’aout, elle bénéficie de la proximité des championnats du monde sur route, ce qui lui assure une représentation de qualité, du moins au début de l’épreuve.

Cette année elle sera d’autant plus prestigieuse qu’elle aura au départ le meilleur coureur à étapes de ces dernières années, Alberto Contador, plus des champions comme le Britannique Froome, qui a terminé second l’an passé et qui a rongé son frein dans le Tour de France parce qu’au service exclusif de Wiggins, mais aussi les anciens vainqueurs Valverde (2009), Menchov (2005 et 2007) et Cobo (2011), sans oublier des coureurs comme Rodriguez, deuxième du Giro cette année, Anton et Geesink, qui figurent parmi les meilleurs coureurs à étapes. En fait il est simplement dommage qu’Andy Schleck soit insuffisamment remis de sa chute dans le Dauphiné, pour avoir un plateau royal, supérieur à celui du Tour de France.

Comme les autres grands tours, le Tour d’Espagne compte aujourd’hui 21 étapes, pour un total cette année de 3360 km, un peu moins que le Tour d’Italie (3502 km) et que le Tour de France (3497 km). Toutefois, comparé au Giro et surtout au Tour 2012, la Vuelta aura un tracé complet, mais faisant une part belle réservée à la montagne, laquelle a largement contribué à la légende des grandes épreuves par étapes, et plus généralement du cyclisme. Il est vrai que la géographie de l’Espagne s’y prête parfaitement, puisque son relief est le plus haut d’Europe après la Suisse, surtout dans sa partie septentrionale, où se déroulera la totalité de l’épreuve.

En tout il y aura 6 étapes planes, 13 étapes de moyenne et haute montagne (37 cols) avec 6 arrivées au sommet, dont 3 en suivant entre les étapes 14, 15 et 16, une trilogie redoutable avec le Puerto de Ancares (étape 14), les Lagos de Covadonga (étape 15) et le terrible Cuitu Nigru avec 3.2 km à 12.3% (étape 16). A cela s’ajoutent une étape contre-la-montre par équipes de 16,5 km le premier jour autour de Pampelune,  et un contre-la-montre individuel assez vallonné de presque  40 kilomètres entre Cambados et Pontevedra. Bref, il y en aura pour tous les goûts, mais les grimpeurs n’ont pas à se plaindre du parcours.

Sur le plan historique, la Vuelta est de création beaucoup plus récente (1935) que le Giro (1909) et le Tour de France (1903). En fait, en 1935, les deux autres grands tours avaient déjà atteint un régime de croisière qui en faisait déjà les épreuves reines  du calendrier international. Et cette tendance allait s’accentuer encore plus fortement dans les années suivantes,  surtout après la deuxième guerre mondiale. Déjà, à peine née, la Vuelta eut à subir les affres de la guerre civile espagnole, ce qui retarda encore son développement. Ainsi, après les deux premières éditions de 1935 et 1936 qui avaient vu la victoire d’un Belge, Gustave Deloor, qui remporta là ses deux seuls succès notables avec une étape du Tour de France 1937, l’épreuve vit de nouveau le jour en 1941 (vainqueur Berrendero comme en 1942), avant de disparaître de nouveau en 1943 et 1944, mais aussi en 1949, puis de 1951 à 1954.

Il fallut donc attendre vingt ans avant que cette épreuve puisse se dérouler chaque année, et prenne peu à peu la place qu’elle occupe à ce jour, après une progression ô combien laborieuse.  Par exemple l’édition de 1950, avec seulement 42 coureurs dont 34 Espagnols, se fit dans une indifférence quasi générale avec comme principaux protagonistes deux frères, Emilio et Manuel Rodriguez,  qui prirent les deux premières places. Ce ne fut qu’à la fin des années 50, et au début des années 60, que la Vuelta pût s’enorgueillir d’une participation plus riche, même si celle-ci n’avait rien à voir avec celle du Giro et du Tour. C’est la raison pour laquelle on ne trouve trace nulle part au palmarès de l’épreuve, des grands coureurs de la fin des années 40 et de la décennie 50,  Bartali, Coppi, Koblet, Bobet, Kubler, Magni, pour ne citer que les plus prestigieux.

Le premier très grand champion à avoir inscrit son nom au palmarès de la Vuelta fut Jacques Anquetil, en 1963. Cinq ans plus tard, en 1968, ce sera le tour de Felice Gimondi, puis en 1973 celui d’Eddy Merckx. Enfin en 1978 et 1983, Bernard Hinault les rejoindra dans le club très fermé des vainqueurs des trois grands tours. En poursuivant sur l’histoire de l’épreuve, nous dirons qu’elle a beaucoup souri aux Espagnols (29 victoires en 64 éditions), ce qui paraît logique vu la faible participation étrangère pendant des années. Les Français aussi ont bien tiré leur épingle du jeu avec 9 victoires, certains d’entre eux ayant gagné à cette occasion  leurs galons internationaux, notamment Jean Dotto en 1955 et Eric Caritoux en 1984. En revanche les autres vainqueurs français, outre Anquetil et Hinault, ont complété un palmarès déjà très fourni, comme Stablinski (1958) qui fut champion du monde en 1962, Raymond Poulidor (1964) que l’on ne présente pas, Roger Pingeon (1969) qui remporta le Tour de France en 1967, sans oublier Laurent Jalabert (1995) qui a été le dernier en date des grands coureurs français.

Et puisque nous évoquons le palmarès de la Vuelta, et pour preuve qu’elle a vraiment gagné ses galons de grande course, on s’aperçoit que depuis 50 ans Armstrong est le seul crack avec Roche, Fignon, Lemond et Indurain à ne pas avoir remporté l’épreuve. Il est vrai que pour Armstrong sa saison s’arrêtait quasi systématiquement à la fin du Tour de France, en tout cas à partir de 2001 jusqu’en 2006. Pour Indurain c’est plus étonnant, car d’une part il est espagnol, et d’autre part il n’avait pas peur de doubler les grands tours la même année, ayant réalisé par deux fois le doublé Giro-Tour. Il n’a jamais fait mieux qu’une deuxième place (en 1991). En revanche au palmarès, depuis le début des années 60, il y a tous les autres grands champions de chaque époque avec Anquetil, Poulidor, Janssen, Gimondi, Pingeon, Ocana, Merckx, Hinault, Zoetemelk, Kelly, Delgado, Rominger, Ullrich et Contador.

Les recordmen des victoires (au nombre de trois) s’appellent Roberto Heras (Espagne), vainqueur en 2000, 2003, 2004 (et même en 2005 mais déclassé pour dopage), et Tony Rominger, vainqueur en 1992, 1993 et 1994. Ce coureur suisse de grand talent peut être considéré comme un des champions de sa génération, juste derrière Miguel Indurain (vainqueur de 5 Tours de France et 2 Tours d’Italie) lequel, comme je l’ai  déjà dit, n’a jamais remporté son tour national, alors que tant d’autres coureurs espagnols, au talent infiniment moindre, ont remporté une ou plusieurs fois l’épreuve. Les autres grands champions espagnols ont presque tous gagné au moins une fois la Vuelta, qu’il s’agisse de Luis Ocana (1970), J.M. Fuente (1972 et 1974), Pedro Delgado (1985 et 1989), sans oublier Contador (2008), mais pas Federico Bahamontes, ni Carlos Sastre, vainqueurs du Tour de France respectivement en 1959 et 2008.

A propos de Carlos Sastre, il faut noter que c’est un champion qui a eu pour particularité d’avoir couru les trois grands tours la même année (en 2006), au même titre qu’autrefois son compatriote Lejarreta (vainqueur de la Vuelta 1982) en 1987, 1989, 1990 et 1991. Cela dément quelque peu l’idée que parvenir à boucler les trois grandes épreuves la même année relève d’un énorme exploit, mais les gagner appartient au domaine du rêve pour parler comme Contador, ce dernier ayant réalisé le doublé Giro-Vuelta (en 2008), comme avant lui l’Italien Battaglin (1981) et Merckx (1973).  Quant au doublé Tour-Vuelta, il est l’œuvre des seuls Anquetil et Hinault, respectivement en 1963 et 1978, mais à l’époque la Vuelta se déroulait au printemps. L’auraient-ils fait si, comme cette année, le délai entre les deux courses avait été de moins de quatre semaines ? Peut-être, mais pas sûr. En tout cas on en aura une idée en fonction des résultats de Froome, Cobo, Valverde ou Menchov qui ont fini le Tour de France le 22 juillet.

Un dernier mot enfin, pour souligner que même un super crack ne peut pas tricher avec la préparation d’une course comme le Tour d’Espagne. En disant cela je pense à Bernard Hinault qui, en 1983, avait abordé le Tour d’Espagne mal préparé et avec peu d’entraînement. Malgré son immense classe, le Blaireau n’avait gagné cette épreuve que grâce à un maximum de réussite, mais aussi au travail extraordinaire de son jeune équipier Laurent Fignon lors de la grande étape de montagne, et au prix d’efforts tellement intenses… que sa saison fut finie. C’était en 1983, autant dire une autre époque, y compris pour le cyclisme français qui n’a remporté aucun grand tour depuis 1995. Cela dit, le 18 août, on peut être sûr que Contador sera extrêmement bien préparé…ce qui promet pour ses concurrents !

Michel Escatafal

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