Armstrong, icône de ceux qui ont des rêves sans limites

Je ne sais pas si c’est bien de réagir à chaud sur une information comme celle de ce matin, concernant Lance Armstrong, qui porte une fois encore atteinte à la crédibilité du vélo, alors que ce dernier est le sport qui dépense le plus pour la lutte contre le dopage. C’est d’ailleurs cela qui devrait à première vue énerver les amateurs de ce sport merveilleux, plutôt qu’essayer de réagir sur le fait de savoir si Armstrong s’est réellement dopé,  s’il a pris tel produit, et si d’autres l’ont fait aussi peut-être, mais dans des proportions moindres. Pour moi, si on enlève à Lance Armstrong toutes ses victoires depuis 1999, c’est tout simplement scandaleux, et pas seulement parce qu’il a énormément contribué au développement du vélo dans le monde anglo-saxon, au point que l’anglais soit quasiment la langue officielle du peloton. En effet, qui est certain que celui à qui on va attribuer la victoire à sa place (si on l’attribue) n’a jamais rien pris de répréhensible pendant le ou les Tours de France où il a terminé deuxième derrière le champion américain ?

En outre, si on en va par là, combien de coureurs, et pas des moindres, ont avoué s’être dopé dans les années 50, 60 ou après ? Et puis, n’y-a-t-il pas quelque injustice à subtiliser presque toutes ses victoires à Armstrong, alors qu’on va garder bien sagement des records du monde en athlétisme tout à fait improbables. Qui peut imaginer sérieusement que les 10s49 et les 21s34 de l’Américaine Florence Griffith en 1988, sur 100 et 200m, sont crédibles, en sachant que même Marion Jones (qui a avoué s’être dopée) n’est jamais descendu à moins de 21s62 ? Tout comme les 47s60 au 400m de l’Allemande de l’Est Marita Koch en 1985, que Marie-Jo Pérec (48s25) ou Sanya Richards (48s70) n’ont  jamais pu approcher, ou encore  la performance supersonique de la Tchèque Jarmila Kratochvilova sur 800m en 1983 (1mn53s28), sans parler de ses 47s99 au 400m.

Depuis que le sport existe, donc depuis des temps immémoriaux, chacun sait bien qu’il y a toujours eu pour ceux qui le pratiquaient au plus haut niveau, comme au plus petit (j’insiste la-dessus), la tentation de se doper. Certes à l’époque des Grecs, comme au siècle précédent jusque dans les années quatre-vingt, on ne parlait pas d’EPO ou à plus forte raison d’autres substances encore indétectables de nos jours, mais on prenait des produits destinés à améliorer les performances. Il suffit de lire ce qu’écrivait le journaliste Albert Londres, dont j’ai déjà parlé sur ce site, qui a couvert le Tour en 1924 pour son journal (Le Petit Parisien), où on découvre notamment que les sacs des coureurs étaient remplis de produits loin d’être anodins, tels que la cocaïne, le chloroforme et des pilules dont on ignorait le nom, mais que Francis Pélissier, frère d’Henri vainqueur en 1923, qualifiait de « dynamite ». Dans les années 50, on parlait de la « bomba » qui était tout simplement un cocktail d’amphétamines.

La tentation du dopage dans le sport, comme celle de tricher au jeu, est inhérente au désir de gagner…par tous les moyens. Qui, ayant cette possibilité, est capable de ne pas se poser la question de savoir si, en prenant telle ou telle substance, cela ne lui permettrait pas de gagner les dixièmes ou les secondes qui vont faire de lui un champion connu et reconnu ? Cela ne veut pas dire pour autant que tous les sportifs soient incapables de résister à la tentation, et, si j’affirme  cela, c’est parce que je suis persuadé que certains champions sont propres et ont gagné leurs titres sur leur seule valeur. Par exemple, sans remonter trop loin, les athlètes Pierre Quinon, Stéphane Diagana, Jean Galfione, Marie-Jo Pérec ou Renaud Lavillenie sont dans ce cas, et  Marie-Jo Pérec comme  Christine Arron auraient mérité de figurer sur les tablettes des records du monde, ce qui n’a pas été possible parce que ceux-ci étaient trop haut perchés.

Certains diront qu’il y a plusieurs  sports ou disciplines où les spécialistes sont un peu moins soumis  à la tentation du dopage, parce que la technique en est l’élément primordial, ce qui est l’argument des dirigeants et des passionnés de football. D’autres diront à ce sujet que c’est au contraire une manière de se voiler la face. Enfin il y a des coureurs ou des athlètes qui ne  vont pas, ou n’ont jamais voulu aller plus loin dans la réflexion sur le dopage, quitte à préférer finir second ou troisième, en se disant qu’un jour  de grâce athlétique on remportera  enfin cette victoire tant attendue. Il est évident que dans ce cas la satisfaction est sans doute encore plus intense, que si l’on a vaincu grâce à l’aide d’un produit ou d’un matériel que les autres ne connaissent pas…ce qui peut être aussi assimilé à une forme de dopage. Si Le Mond n’avait pas disposé du guidon de triathlète pour les contre-la-montre, aurait-il battu Fignon de 8 secondes dans le Tour 1989 ? Sans doute pas.

De même, quand on n’utilise pas la pharmacopée, mais que l’on va passer plusieurs semaines en altitude à 2000 ou 3000 mètres pour « faire des globules rouges » est-ce bien normal ? Et les Kenyans ou autres Ethiopiens, qui vivent constamment sur les hauts plateaux de leur pays, ne sont-ils pas avantagés par rapport à ceux qui vivent au bord de la mer ? N’y-a-t-il pas une injustice à savoir que l’un des plus grands milers de l’histoire, l’Américain Jim Ryun (années 60-70), n’a jamais été champion olympique du 1500m et surtout ne l’a pas été en 1968, parce que les J.O. avaient lieu à Mexico en altitude (2250m), se contentant de la deuxième place derrière le Kenyan Keino à presque trois secondes, un coureur qui dans des conditions normales ne l’aurait jamais battu ? Et ce que je dis est d’autant plus significatif, que Jim Ryun avait laissé le redoutable champion d’Europe allemand, Bodo Tummler, à plus de deux secondes, donc avait réalisé une performance exceptionnelle, certains dirent même la plus belle course de sa vie.

Tout cela pour dire que cette décision de l’USADA (agence antidoping américaine) de sanctionner Lance Armstrong de la plus dure des façons est très injuste. Si cela est confirmé par l’UCI (Union Cycliste Internationale), ce seront donc théoriquement les seconds des Tours de France, des Dauphiné et du Tour de Suisse gagnés par Armstrong qui vont hériter de la victoire. De quoi chambouler de fond en comble les palmarès de ces épreuves et celui des coureurs (mon palmarès des grandes courses serait à refaire en grande partie !). Rien que pour ça, c’est un très mauvais coup porté au cyclisme, d’autant  que cette affaire Armstrong  dure depuis des années. Pourquoi faut-il que ce sport soit à ce point maltraité par rapport à tous les autres ? En tout cas, puisqu’on veut laver plus blanc que blanc, j’espère qu’on va garder les échantillons prélevées sur les vainqueurs des courses d’aujourd’hui, y compris celles des Jeux Olympiques pour la route et la piste, pendant au moins dix ou quinze ans…pour pouvoir éventuellement faire des analyses a postériori, notamment quand on saura déceler des produits aujourd’hui indécelables. Après tout, cela fait déjà treize ans qu’Armstrong a gagné son premier Tour !

Si je dis cela, c’est parce que les instances du cyclisme se flattent de faire toujours plus de contrôles, mais il n’y a quasiment jamais de contrôles positifs, et, s’ils le sont, ils sont presque toujours contestables. Cela veut-il dire que le dopage est éradiqué dans le cyclisme ? C’est l’espoir qu’on peut formuler, mais au fond qui en est persuadé ? C’est valable aussi pour tous les autres sports, sachant que certains sportifs ayant avoué leur dopage après un contrôle positif…n’avaient jamais eu de contrôle anormal jusque-là. Là est toute la difficulté de la lutte contre le dopage : il y a des produits qui permettent à certains de passer entre les mailles du filet, parce qu’on ne sait pas les trouver dans les urines ou le sang ou parce qu’ils sont tellement bien injectés que le sportif ne risque rien. Certes, on va me dire qu’ils risquent de se faire prendre un jour, mais on ne peut pas l’affirmer. Combien de champions dans les années 90, les années dites EPO, n’ont jamais eu le plus petit contrôle anormal !

Voilà pourquoi, je n’accepte pas cette sanction rétroactive pour Armstrong, d’autant que je ne fais pas partie des naïfs qui croient que cette sanction sera dissuasive pour ceux qui seraient tentés de se doper aujourd’hui. Ces naïfs qui en sont à souhaiter qu’il n’y ait plus de nom figurant au palmarès des Tours de France 1999 à 2005 ! Mais au nom de quoi prendrait-on pareille décision ? Ah si, j’ai compris : ceux-là s’imaginent que depuis début 2012 le dopage a complètement disparu dans le peloton. Cela me fait penser à ceux qui affirmaient à la fin de l’année 2009 que les paradis fiscaux et le secret bancaire c’était fini. Bonne journée quand même, mais cette Saint Barthélémy 2012 restera comme un jour triste pour ceux qui aiment le cyclisme.

Michel Escatafal

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