Le record des Wundermädchen du 4X100m est tombé !

Alors que Carmelita Jeter n’en finit pas de prendre sa revanche sur la Jamaïcaine Shelly-Ann Fraser-Pryce, qui l’avait battue en finale du 100m des Jeux Olympiques de Londres, en réalisant avec une régularité de métronome des temps remarquables (10s81 à Birmingham en fin de semaine dernière), je voudrais revenir sur cette même Carmelita Jeter qui a réussi, avec ses coéquipières américaines, l’exploit extraordinaire d’avoir remporté le titre olympique du relais 4x100m en battant le record du monde qui datait de…1985. Autant dire une éternité. Il est vrai que ce relais U.S. avait de l’allure avec la médaillée d’argent aux derniers J.O. du 100m (Carmelita Jeter), plus la médaillée d’or du 200m (Allyson Felix), la quatrième du 100 m (Tianna Madison) et une jeune femme (Bianca Knight) déjà championne du monde du 4x100m l’an passé à Daegu, valant moins de 11s10 au 100m et surtout 22s37 au 200m. Cela dit, malgré la qualité de ces relayeuses, il fallait quand même aller très vite pour déposséder les fameuses Allemandes de l’Est, car celles-ci allaient également très vite…et en plus travaillaient sérieusement les passages de témoin, rigueur est-allemande oblige.

Mais avant de parler de ces athlètes est-allemandes tellement controversées depuis cette époque, je voudrais dire un mot d’une championne un peu trop méconnu à mon goût, Allyson Felix. Cette jeune femme est vraiment une des plus grandes athlètes de l’histoire, même si elle n’est pas la plus médiatisée, à part peut-être en France par les interviews de moins d’une minute que ne manque pas de lui infliger Nelson Montfort. Si j’emploie le mot « infliger » c’est pour souligner cette mauvaise manie qu’a l’interviewer de France Télévision de couper toutes les trois secondes la parole des athlètes pour faire la traduction, ce qui a pour conséquence de réduire à leur plus simple expression les commentaires des interviewés. Fermons la parenthèse, pour revenir à Allyson Felix qui est pour moi l’athlète féminine du nouveau siècle. N’oublions pas que si elle rayonne sur le 200m depuis les années 2004-2005, elle a aussi à son actif une meilleure performance sur 100m de 10s89, et de 49s59 sur 400m. A noter d’ailleurs que sur 200m, son meilleur temps (22s69) est la quatrième de l’histoire derrière les très contestées Florence Griffith, Marion Jones et Merlene Ottey.

Bref, un ensemble de performances qui me fait penser à Marie-Jo Pérec, à la fois très rapide sur 100m (10s96 en 1991), imbattable sur 400m (double championne olympique et championne du monde) et championne olympique du 200m en 1996. Un beau  compliment pour la gracieuse championne américaine, dont on rappellera qu’elle est aussi l’athlète féminine la plus titrée des Jeux olympiques avec ses 4 médailles d’or et ses 2 médailles d’argent entre 2004 et cette année. Enfin, pour être complet, on n’oubliera pas non plus ses 8 médailles d’or aux championnats du monde, palmarès unique dans l’histoire de l’athlétisme féminin. Et tout cela à 27 ans, ce qui signifie qu’Allyson Felix a la possibilité de pulvériser encore beaucoup de records en termes de statistiques…à défaut de pouvoir les battre sur la piste. Là, effectivement, ils sont à des sommets stratosphériques et appartiennent soit à Florence Griffith, soit aux athlètes est-allemandes, records dont j’ai parlé dans mon précédent article relatif à la suspension d’Armstrong. En effet, comment imaginer qu’Allyson Felix puisse descendre en dessous de 21s34 sur 200m ou de 47s60 sur 400m. Il faudrait pour cela qu’elle gagne 35 centièmes sur 200m et quasiment 2 secondes sur 400m. Impossible !

Mais me direz-vous, les athlètes américaines du 4x100m ont bien réalisé 40s82, et sont bien arrivées à faire mieux que le relais des Allemandes de l’Est, composé de Silke Gladisch, Sabine Rieger, Ingrid Auerswald et Marlies Göhr, record datant du 6 octobre 1985 avec un temps de 41s37, qui aura tenu presque 27 ans, et qui a été battu en finale des Jeux olympiques. Si j’ajoute cette précision, « en finale des jeux Olympiques », c’est parce que ce record des Allemandes de l’Est avait été battu en fin de saison, dans le cadre de la Coupe du monde d’athlétisme (Canberra) et quasiment sans concurrence, puisque les Soviétiques terminèrent à la deuxième place de ce relais 4x100m avec un temps de 42s54 (1s17 d’écart !). Mais qui étaient ces jeunes femmes est-allemandes qui formaient ce relais mythique ? En fait toutes figureraient encore parmi les meilleures spécialistes du 100 et du 200m si elles couraient de nos jours…ce qui est tout simplement stupéfiant!

Silke Gladisch par exemple a un meilleur temps de 21s74 sur 200m, qui lui permit de remporter le titre mondial en 1987, inférieur de 14 centièmes à celui d’Allyson Felix en finale à Londres.  Sabine Rieger-Gunther pour sa part a réalisé à Cottbus, en juin 1982, un temps de 22s37 sur 200m qui lui aurait valu de prendre la quatrième place à Londres. Ingrid Auerswald, très rapide elle aussi (11s04 réalisés en 1984), était la grande spécialiste du relais, puisqu’elle fit partie de tous les relais 4x100m qui battirent des records du monde entre le 10 juin 1979 et le fameux 6 octobre 1985, en observant au passage que ce record fut battu à 6 reprises entre ces deux dates. Bien entendu elle fut championne olympique du 4x100m en 1980, mais aussi championne du monde en 1983 et championne d’Europe en 1986.

Enfin la dernière relayeuse, Marlies Oelsner-Göhr, fut une des plus grandes sprinteuses de l’histoire et mérite à elle seule un chapitre. D’abord pour son palmarès puisqu’elle fut championne du monde du 100m en 1983, mais aussi médaillée d’argent aux J.O. de Moscou en 1980 (elle n’a pas pu défendre ses chances en 1984 à cause du boycott des pays communistes), médaille d’or aux J.O. de 1976 et 1980 en relais, et surtout première femme à avoir fait passer le record du monde du 100m en dessous de 11 secondes. En effet, alors qu’elle n’avait que 19 ans, Marlies Oelsner allait réaliser le 2 juillet 1977, le temps extraordinaire de 10s88, dans le cadre des championnats nationaux de la République Démocratique Allemande (RDA), qui, compte tenu de la densité du sprint est-allemand, valait une finale olympique. Certains contesteront ce bond en avant considérable, qui fit gagner au record détenu par l’Allemande de l’Ouest Annegret Richter 13 centièmes d’un coup.

On douta déjà sur le moment de la validité de ce chrono, parce qu’il avait été réalisé sans contrôle automatique au départ (comme aux J.O.), ce qui avait permis à Marlies Oelsner de prendre un départ de choix. Par ailleurs, il faut aussi noter que ce temps de 10s88 avait bénéficié d’un vent favorable tout juste inférieur à la limite autorisée. Bref, les circonstances étaient idéales, mais même sans cela on peut penser que la barrière des 11s serait tombée, et, aux yeux de beaucoup, il était justice que ce fut Marlies Oelsner qui reste dans l’histoire. D’ailleurs en 1978, l’année de son premier titre européen sur 100m, peu avant les championnats d’Europe, elle réalisa 10s94 à Dresde, ce qui la mettra en tête des bilans mondiaux à la fin de l’année loin devant l’Américaine Morehead et la Jamaïcaine Hodges (11s14). Naturellement, aujourd’hui on est tenté de ne pas porter le même jugement qu’à l’époque sur les performances des athlètes de l’ex RDA, dans la mesure où l’effondrement du communisme a permis de mettre à jour des pratiques prohibées depuis longtemps. Mais les Allemands de l’Est étaient-ils les seuls à utiliser de telles pratiques ? Poser la question, c’est déjà y répondre ! En outre il y a aussi le fait que le sport était un élément très important dans les pays anciennement communistes, pour se faire valoir et reconnaître aux yeux du monde. Un monde différent du nôtre à l’époque, mais jusqu’à un certain point.

Revenons donc  à Marlies Oelsner qui allait devenir Marlies Göhr par son mariage, figure de proue de la deuxième génération des « Wundermächen » de l’Allemagne de l’Est, après celle de Renate Stecher, double championne olympique du 100m (record du monde à la clé avec 11s07) et du 200m à Munich en 1972. Marlies Göhr semblait partie à la fin des années 70 pour dominer seule le sprint mondial, mais elle allait avoir à affronter une redoutable rivale américaine, Evelyn Ashford, ce qui aurait dû constituer l’un des plus grands et plus beaux duels de l’histoire du sport. En plus, ces deux championnes ne s’appréciaient pas…ce qui ajoutait encore du piment à la confrontation, Evelyne Ashford appelant ses rivales de la RDA « Bionic women ». Hélas, la politique s’en mêla, ce qui allait nous priver de l’affrontement entre les meilleurs dans nombre de disciplines en raison du boycott des J.O. par les Américains à Moscou en 1980, les Soviétiques et leurs alliés rendant la pareille aux Américains en 1984 à Los Angeles, ce qui aura pour effet de nous priver en partie de la lutte pour la suprématie mondiale entre Marlies Goehr et Evelyn Ashford.

En tout cas, je ne sais si c’est cette absence de sa grande rivale qui décontenança Marlies Goehr, mais, en raison d’un départ catastrophique, elle fut battue contre toute attente (d’un centième) sur 100m aux J.O. de Moscou par une Soviétique, Ludmilla Kondratieva, championne d’Europe du 200m en 1978, et auteure d’un temps de 10s87 très contesté. Cela étant, Marlies Göhr allait vite se remettre de cette déconvenue, et montrer qu’elle était la meilleure lors d’un match RDA-Etats-Unis en 1982, où elle réalisa de nouveau 10s88, battant notamment une Américaine du nom de…Florence Griffith, laquelle ce jour-là se contenta d’un temps de 11s12 avec un vent favorable de 1,90m, très loin des 10s49 des sélections américaines pour les Jeux de Séoul quelques années plus tard. Un an plus tard, Marlies Göhr remportera le 100m des premiers championnats du monde d’athlétisme, à l’issue d’un duel au coude à coude somptueux avec Evelyn Ashford…jusqu’aux 70 mètres, Evelyn Ashford étant foudroyée par un claquage à la cuisse.

Cette dernière se vengera de ce coup du sort aux J.O. de 1984 à Los Angeles, en l’absence de Marlies Göhr pour cause de boycott. Néanmoins les deux jeunes femmes s’affronteront à Zurich fin août, et ce sera Evelyn qui l’emportera. Pour autant, pouvait-on déterminer quelle était la meilleure ? Sans doute pas, car le rendez-vous olympique, réussi pour l’une et manqué pour cause d’impossibilité politique pour l’autre, ne permettait pas de désigner une véritable hiérarchie. En tout cas, s’il y a bien une chose dont on était sûr à l’époque, c’est que Marlies Göhr était de loin la meilleure sprinteuse européenne, ce qu’elle confirmera en s’imposant de nouveau sur 100m aux championnats d’Europe de 1986 avec un temps de 10s91. Ce sera son chant du cygne dans la mesure où, après une blessure en 1987, elle ne redeviendra plus ce qu’elle fut, sa carrière au plus haut niveau se terminant avec deux médailles d’argent en relais aux championnats du monde 1987, et aux Jeux Olympiques de Séoul. En revanche, individuellement, elle ne parviendra pas à dépasser le stade des demi-finales dans ces deux compétitions planétaires.  Evelyn Ashford de son côté finira très loin (3 m) de Florence Griffith sur 100m aux J.O. de Séoul, ce qui en faisait toutefois la meilleure des autres. Elle terminera sa carrière 16 ans après ses premiers J.O. à Montréal, à Barcelone (1992), avec une quatrième médaille d’or olympique en participant au relais 4X100m américain, victorieux comme à Séoul, sans toutefois avoir fait de grandes performances entre ces deux dates.

Michel Escatafal

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