Romain Grosjean, victime expiatoire des errements du passé ?

La sanction est lourde, très lourde pour Romain Grosjean après le terrible carambolage qu’il a provoqué dimanche au départ du Grand  Prix de Belgique à Spa. En effet, le pilote français ne disputera pas le prochain Grand Prix d’Italie à Monza, ce qui est pour lui la pire des nouvelles, dans la mesure où son employeur commence à se fatiguer des bourdes du Franco-Suisse, déjà impliqué dans sept accrochages depuis le début de la saison, même s’ils ne sont pas tous de son fait. En revanche celui-là est tout à fait de sa faute, ce qui fait dire à son directeur d’écurie (Eric Bouiller) que « désormais le seuil de tolérance est dépassé ». Heureusement que Grosjean a réussi quelques belles performances en qualifications, plus deux podiums, sinon il pourrait craindre pour sa place chez Lotus, en espérant que d’ici la fin de l’année il ne fasse plus d’erreurs de ce type…et termine ses courses.

Mais pourquoi Grosjean a-t-il un comportement aussi agressif, surtout au départ des grands prix ? Autre question, pour parler comme Eric Bouiller, « pourquoi Grosjean n’arrive pas à mieux gérer ses émotions » ? Et oui, pourquoi, pourquoi…En fait, il ne faut pas être grand clerc pour donner un diagnostic a minima, à savoir l’impatience qu’a Grosjean à s’imposer en Formule1, et à gagner une course. Impatience due sans doute au fait qu’en tout début de saison, il a fait illusion face à l’un des deux ou trois meilleurs pilotes du moment, oubliant simplement que ce dernier n’était plus monté dans une Formule 1 depuis deux ans. Or, après avoir cru pouvoir faire jeu égal avec Kimi Raikkonen voire le dominer, Romain Grosjean s’est aperçu petit à petit ce que c’était qu’avoir en face de lui un champion du monde (2007) fort de 18 victoires, 16 pole position et 37 meilleurs tours en course. Un pilote qui très vite a retrouvé ses sensations, au point d’être en lutte pour le titre mondial…et qui compte à peu près le double de points par rapport à son équipier au classement du championnat du monde.

Pour ma part, en espérant me tromper, je pense que là est le problème de Romain Grosjean, lequel a eu vis-à-vis de Raikkonen la même attitude que Sébastien Ogier vis-à-vis de Sébastien Loeb l’an passé chez Citroën…ce qui l’a conduit à faire de grosses erreurs, et à se retrouver loin au championnat de son coéquipier. Cela fait dire aux vieux habitués de la Formule1 (ou des rallyes) qu’un jeune pilote, aussi doué soit-il, doit avoir la sagesse de comprendre que c’est une chance d’avoir à ses côtés un pilote de haut vol, seule manière non seulement de s’étalonner mais de progresser en apprenant son métier, car même les meilleurs sont passés par-là. Schumacher à ses débuts a certainement appris de Nelson Piquet et de Martin Brundle même si l’un n’était plus lui-même et l’autre simplement un très bon pilote, comme Senna a bénéficié à ses débuts chez Mac Laren de la science des réglages de Prost, ce dernier ayant sans doute aussi beaucoup appris de sa cohabitation avec Lauda.

Et si l’on remonte à des temps plus lointains, nul doute que François Cevert a beaucoup appris de Jackie Stewart en 1971 et 1972, avant de pleinement s’affirmer en 1973, l’année de sa mort aux essais de Watkins-Glen. Et que dire de Stirling Moss qui eut la chance d’être l’équipier du « maestro » Fangio, ce qui lui permit de devenir à son tour une légende après la retraite du quintuple champion du monde argentin, ou encore de Damon Hill qui eut pour équipier ses deux premières années chez Williams Prost et Senna, et qui ne se considéra jamais comme un prétendant au titre, y compris au début de l’année 1994, bien qu’étant dans une écurie de pointe, alors que sa saison 1993 l’avait  vu batailler jusqu’à la fin avec Prost pour le titre mondial. Mais comme il le disait lui-même à l’orée de 1994, il voulait « encore apprendre aux côtés de Senna ». Classe et modestie!

Cela n’a pas empêché ces jeunes loups, parfois débutants comme ce fut le cas pour Schumacher chez Benetton, après un court passage chez Jordan, de finir parfois la saison devant leurs aînés, voire même largement devant, mais cela s’est fait naturellement au fil de la saison, sans se mettre une pression exagérée. Et si celle-ci les a amenés parfois à faire une ou deux erreurs, elles sont ensuite devenues rarissimes. D’ailleurs un pilote au top n’en fait quasiment pas. Combien de fautes ont fait cette année Alonso, Vettel ou Raikkonen ? Réponse : aucune, chacun ayant tiré le maximum de la machine à sa disposition, ce qui est l’apanage des grands pilotes et qui fait la différence avec les autres. Combien d’erreurs Senna a-t-il fait après sa bourde lors du Grand Prix de Monaco 1988, où fort d’une avance de presque une minute sur Prost, il a sans doute commis le péché d’orgueil de vouloir reprendre le record du tour à son coéquipier, ce qui lui a valu à 12 tours de la fin d’érafler les barrières juste avant le tunnel…et d’abandonner piteusement? Très, très peu, parce qu’il a compris qu’il lui suffisait d’être lui-même pour parvenir à s’imposer à son prestigieux rival. Et comme Grosjean n’est pas et ne sera jamais au niveau de Senna ou de Prost, il aurait dû se contenter d’avoir vis-à-vis de Raikkonen la même attitude que Damon Hill vis-à-vis de Prost et Senna, ce qui lui aurait permis de profiter pleinement de cette saison d’apprentissage auprès d’un top pilote, sans avoir l’obsession de le « taper »…ce qu’en aucun cas il ne pouvait faire.

En disant cela certains vont me trouver sévère, mais je suis persuadé qu’il y a une part de vrai dans ce que j’écris. Pour moi, et je le répète, un jeune pilote aussi doué soit-il, doit nécessairement faire un minimum ses classes, et cela passe par savoir gérer ses émotions et son ambition. C’est bien d’être ambitieux, mais cela ne doit pas conduire à faire n’importe quoi pour s’affirmer, et mettre en danger la vie de ses collègues. Et en disant cela je n’exagère pas, dans la mesure où tout le monde a eu très peur pour Fernando Alonso, lequel a vu la voiture de Grosjean passer tout près de sa tête…ce qui l’a éliminé de la course avant le premier virage. A ce propos, on peut  être surpris qu’un des motifs de la sanction infligée à Grosjean soit  son « erreur de jugement » qui a éliminé «  deux des principaux animateurs du championnat ». Cela signifie-t-il que s’il s’était agi de pilotes moins bien placés au championnat qu’Alonso et Hamilton, il n’y aurait pas eu de sanction ? Ridicule, d’autant que tout le monde, y compris dans son équipe, estimait parfaitement juste que Grosjean soit sévèrement sanctionné.

Cela étant, la sanction n’est-elle pas trop dure, comme le font plus ou moins bruyamment remarquer les supporters de Grosjean ? Pourquoi une telle sévérité avec le pilote franco-suisse, alors que dans le passé on a presque fermé les yeux sur des actions elles aussi gravissimes ? L’histoire de la Formule 1 est pleine de ce type d’injustices, et je n’en citerais que trois dont deux concernent Michaël Schumacher…ce qui en dit long sur l’état d’esprit du champion allemand. Mais parlons d’abord de ce qui s’est passé en 1978, au Grand Prix d’Italie à Monza, où un terrible accident coûta la vie au pilote suédois Ronnie Peterson. Il faut dire que tout avait concouru dès le départ pour que la situation soit très confuse, à commencer par un départ donné alors que seules les voitures des trois premières lignes étaient immobilisées sur la grille, ce qui ne pourrait plus être le cas de nos jours. Résultat, Andretti et Villeneuve partirent comme des fusées vers la première chicane, alors que Peterson manqua complètement son envol, ce qui obligea Scheckter à changer de file en enjambant la ligne blanche de la piste pour éviter Peterson suivi en cela par l’Arrows de Patrese et l’Ensign de Daly.

Jusque-là tout se passait normalement ou à peu près, sauf que Patrese qui venait de doubler la Mac Laren de Hunt serra ce dernier qui était en train de dépasser Peterson. Ce fut le début d’un carambolage monstre au milieu du peloton qui affecta dix pilotes au total, dont Brambilla qui souffrait d’une fracture du crâne et surtout Peterson qui resta prisonnier dans sa Lotus en feu, avec les jambes brisées (il mourra le lendemain matin). Cet accident aurait dû valoir à Patrese une sanction très dure…qui vint des pilotes eux-mêmes, le Comité des Grands Prix regroupant Andretti, Fittipaldi, Hunt, Lauda et Scheckter,  ayant demandé aux organisateurs du Grand Prix suivant, à Montreal, de ne pas accepter la participation de Patrese pour conduite dangereuse, ce qui fut fait.

Les deux autres accidents eurent heureusement des conséquences moins dramatiques, mais auraient mérité là aussi des sanctions autrement plus exemplaires que celles qui frappèrent Michaël Schumacher. Le premier, le plus grave, eut lieu à Adelaïde, lors du Grand Prix d’Australie 1994. Avant cette épreuve la situation était extrêmement serrée entre Schumacher et Damon Hill, puisque les deux pilotes n’étaient séparés que par un point, suite à la victoire sous la pluie de Damon Hill au Japon devant son rival. A Adelaïde, les deux poursuivirent leur mano a mano, avec jusqu’à mi-course Schumacher en tête devant Damon Hill. Le pilote allemand avait manifestement des difficultés à résister à son rival, celui-ci attendant son heure…ou une faute de son rival pour le déborder imparablement. Et cette faute Schumacher la fit, sortant de la piste en touchant le mur. Hill plongea aussitôt dans l’intervalle laissé au tournant suivant, mais l’Allemand, sachant que sa voiture était endommagée, n’hésita pas une seconde et percuta volontairement Hill pour ne pas lui laisser le titre de champion du monde, au risque d’avoir lui-même un accident grave puisque sa voiture se souleva sur le côté avant de s’écraser contre la rangée de pneus,  les deux hommes étant éliminés de la course. Un scandale sans précédent dans l’histoire de la F1…qui n’eut quasiment aucune conséquence pour Schumacher, alors qu’il aurait été facile de le punir d’une manière ou d’une autre, pour l’empêcher d’obtenir le titre mondial dans ces conditions, à la fois pour conduite dangereuse et manque de fair-play, un fair-play dont Damon Hill était le champion, comme en témoigne ce qu’il a dit à la fin de la course : « J’ai poussé Schumacher à la faute, j’ai vu l’opportunité de m’engouffrer et j’ai foncé ». Chapeau Monsieur Hill, pilote trop méconnu compte tenu de son grand talent ! En revanche on ne put que ressentir un gros malaise à la vue des congratulations jubilatoires des membres de l’équipe technique de Benetton après l’abandon définitif de Damon Hill.

Le pire est que Schumacher allait recommencer à peu près la même manœuvre avec Jacques Villeneuve en 1997, sauf que cette fois cela se terminera mal pour lui, puisque Villeneuve pourra continuer sa course, alors que lui sera éliminé. Cette fois la morale était sauve, mais là aussi quasiment aucune sanction pour l’Allemand alors qu’il y avait récidive. Voilà pourquoi certains s’indignent, à tort, en voyant Grosjean privé de Grand Prix d’Italie, alors que le crash qu’il a provoqué n’avait absolument rien de prémédité et de volontaire. Qu’est-ce qui est le plus grave, entre commettre une énorme erreur, comme ce fut le cas pour Patrese et Grosjean, et provoquer délibérément un accident…pour conserver ou conquérir un titre mondial ? Poser la question, c’est y répondre, tellement la différence est flagrante sur le plan de l’éthique. Hélas, pour un gentleman comme Damon Hill, combien de Schumacher prêts à tout pour un titre mondial ou une victoire ? D’ailleurs il suffit de constater la différence d’admiration que les gens ont pour l’un par rapport à l’autre. Pour ma part, mon choix est fait depuis très longtemps : j’étais et je reste un fan de Damon Hill, et si je reconnais la classe de Schumacher, je n’ai jamais été un de ses admirateurs.

Michel Escatafal

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