Crancée fut le « meilleur footballeur-rugbyman » de l’histoire

Comme tous les amateurs de rugby je suis peiné par le décès d’un joueur qui aurait dû devenir un des plus grands deuxième ligne ou troisième ligne centre de l’histoire de notre rugby…s’il était né à Lourdes, Pourquoi dis-je cela ? Parce que Crancée était né dans la Meuse, et qu’il a débuté sa vie sportive en jouant au football. Heureusement il ne fut pas perdu pour le rugby, puisqu’il atterrit  en Bigorre pour  travailler  à Tarbes dans la même entreprise qu’avait connue son père, Alsthom, et jouer  au Stade Bagnérais. C’est là qu’il fit réellement son apprentissage de joueur de rugby, sport qu’il a connu à l’âge de 25 ans, alors que tant d’autres jeunes qui l’avaient pratiqué dès leur plus tendre enfance, ce qui fut mon cas, l’avaient déjà abandonné. Ce n’est pas une excuse, mais il faut préciser qu’à l’époque les études primaient pour nombre d’entre nous, ce qui n’excluait pas de faire les deux (université et rugby) pour les plus doués. Aujourd’hui les temps ont changé, parce que le rugby est devenu un sport authentiquement professionnel, ce qui n’était pas le cas dans les années 60. Du coup, ceux qui avaient la chance d’être d’excellents joueurs de rugby,  profitaient de leur notoriété, notamment celle que pouvait donner un titre de champion de France ou une cape d’international pour, éventuellement, quitter leur club en échange d’une situation professionnelle meilleure.

Ce fut le cas de Roland Crancée, qui nous a quitté le 18 septembre pour rejoindre le paradis des grands joueurs de rugby, où il retrouvera entre autres ses copains lourdais ( Martine, Antoine Labazuy, Calvo, Tarricq, Taillantou),  avec qui il avait remporté le titre de champion de France en 1960, et ceux de l’équipe de France avec qui il avait honoré ses deux sélections (Othats, G. Boniface, Bouquet, Dupuy, Roques et Domenech). Cette réussite sur le plan sportif s’assimile quelque peu à un conte de fées, d’autant qu’il avait commencé très tard le rugby, comme je l’ai dit précédemment, sa carrière de joueur se terminant au F.C. de Saint-Claude à l’âge de 43 ans, club auquel il aura consacré onze ans de sa vie (1964-1975), avant de partir entraîner Chateaurenard, où il rechaussa par intermittence les crampons. Connaissant bien Saint-Claude, je puis témoigner que son aura est restée intacte jusqu’à ce jour, et que les habitants de la ville doivent être nombreux à éprouver du chagrin, tellement l’homme n’a laissé que des bons souvenirs dans la sous-préfecture du Jura. Des souvenirs d’amitié, mais aussi et surtout  sportifs, puisqu’avec lui le F.C. Saint-Claude a atteint deux fois les 1/16è de finale (contre Cahors en 1969 et trois ans plus tard contre Narbonne), exploits considérables s’il en fut dans la mesure où cette ville n’a jamais été réellement une place forte du rugby, ne serait-ce sans doute qu’en raison de sa position géographique.

Cela dit, je ne vais évidemment pas retracer la carrière de Crancée dans le détail, je laisse ce soin aux journaux locaux des Hautes-Pyrénées, du Jura ou des Bouches-du-Rhône, mais je vais évoquer ses hauts faits d’armes au F.C. Lourdais et en Equipe de France, même si son passage y fut bref, ce que je n’ai toujours pas compris. Commençons d’abord par sa période lourdaise et cette fameuse finale contre Béziers, dont j’ai parlé dans un article précédent concernant l’AS Béziers. Rappelons simplement que Roland Crancée est arrivé à Lourdes à un moment bien particulier de l’histoire du club, celui-ci ayant changé de visage avec les départs des frères Prat, de François Labazuy, de Rancoule, et le passage à treize de Barthe et Pierre Lacaze, compensés par l’arrivée des internationaux  du Racing Marquesuzaa (centre) et Crauste (troisième ligne aile à l’époque), plus Roland Crancée en provenance du Stade Bagnérais…que personne ou presque ne connaissait, mais qui avait la chance d’avoir des mensurations hors normes pour  l’époque (1m94 et 90 kg). Jamais, même avec Bernard Mommejat, le rugby français n’avait enregistré l’arrivée au plus haut niveau d’un joueur aussi grand, ce qui ne pouvait que renforcer la ligne d’avants lourdaise, les deuxième ligne Guinle et Laffont ne dépassant pas 1m83.

Cet apport de Roland Crancée était d’autant plus intéressant que le joueur n’avait pas pour seul atout sa grande taille. Il savait aussi manier un ballon, déjà pour récupérer le ballon en touche. C’était, comme le disait Jean Prat, un exceptionnel « happeur de ballons », parfaitement utilisé dans le système lourdais mis en place autour de lui. Contre Béziers en finale du championnat il fut étincelant, contribuant largement à la domination du pack lourdais sur le pack biterrois, par ses prises de balles en touche, mais aussi par son apport en défense, et son placement dans le jeu ouvert, malgré son peu d’années de rugby. Enfin, n’oublions pas qu’il était doté d’un remarquable coup de pied, ce qui élargissait encore un registre très complet. Pas étonnant que Jean Prat, toujours lui, l’ait qualifié de « meilleur  footballeur-rugbyman » qu’il ait connu, en tout cas un avant de grande taille et de grand format qui n’avait sans doute pas d’équivalent à l’époque, sur le plan national comme international.  Je suis persuadé que dans tout autre pays, Crancée aurait été une providence pour les sélectionneurs, comme tant d’autres joueurs, hélas, qui auraient mérité une plus belle carrière internationale (Boniface, Gachassin, Max Barrau, Nadal, Caussade etc.).

Crancée continuera à tenir presqu’à bout de bras un F.C. de Lourdes qui peu à peu rentrait dans le rang, ne dépassant pas les 1/8è de finale du championnat en 1961 (battu par Vichy), puis les ½ finales en 1962 (battu par Béziers) et 1963 (battu par Mont-de-Marsan), et de nouveau éliminé dès les 1/8è de finale en 1964 (contre le SU Agen). C’est à la fin de cette saison que Roland Crancée se décida à quitter les Hautes-Pyrénées pour rejoindre le F.C. Saint-Claude, où il allait devenir l’homme providentiel, celui qui le fera grandir, au point que les équipes allant jouer à Saint-Claude n’en menaient pas large, tellement le club avait su évoluer et transformer en forteresse le stade de Sergé, qui résonne encore des encouragements de Crancée à ses équipiers et du bruit sourd de ses coups de pied  placés à plus de 50 ou 60 mètres…dans des conditions qui n’avaient rien à voir avec celles d’aujourd’hui.

Oui, vraiment un grand joueur, un immense joueur que Roland Crancée, et pourtant deux sélections seulement dans le XV de France, la première en 1960  lors du dernier test de la tournée en Argentine (29-6 pour la France), contre une sélection loin du niveau qu’elle a atteint ces dernières années.  Crancée fut d’ailleurs excellent dans ce match, et il contribua largement à la victoire française au poste de troisième ligne centre, d’abord en se montrant  impérial en touche, et ensuite en marquant un des six essais français. Certes ce fut match assez facile malgré les blessures plus ou moins invalidantes de plusieurs joueurs français (Crauste, Dupuy, G. Boniface et Larrue), mais Crancée avait manifesté la même autorité que lors de ses précédentes prestations avec son club de Lourdes. Il allait aussi être très bon au cours du premier match du Tournoi 1961 contre l’Ecosse. Les Français là aussi l’emportèrent, mais cette fois ce fut à l’issue d’un match médiocre, où le pack avait souffert en mêlée malgré la blessure à la première minute de jeu du troisième ligne écossais (Stewart), qui laissa son équipe à quatorze. Cela dit, face aux sauteurs écossais, Crancée avait fait mieux que se défendre en touche, imposant même sa loi en fond d’alignement.  Bref, Crancée n’avait nullement démérité, et malgré cela jamais plus il n’apparaîtra dans le XV de France. Pourquoi ? Je ne l’ai jamais su, Jean Prat lui-même se contentant de regretter que sa carrière internationale n’ait pas l’éclat que sa classe méritait, mais ne voulant pas commenter les raisons de cet ostracisme des sélectionneurs vis-à-vis de Roland Crancée. En attendant le XV de France s’est privé pendant des années de l’apport d’un joueur exceptionnel, qui n’avait guère d’ équivalent à son poste dans le Tournoi des Cinq Nations. Un de plus ! Il n’empêche, Crancée a sa place au Panthéon des meilleurs avants français du vingtième siècle.

Michel Escatafal

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5 commentaires on “Crancée fut le « meilleur footballeur-rugbyman » de l’histoire”

  1. Un bel hommage pour un joueur qui a laissé sa trace et sa fidélité à Saint Claude…
    Bel article pour un bel exemple.

  2. redtorso dit :

    Superbe article pour ce joueur de haut niveau que n’oublieront pas les afficionados de la balle ovale !!!! je crois bien que la photo qui accompagne l’article de Michel Escatafal a été prise contre l’ASB ( 1960 ) qui joua en jaune pour la circonstance !!!!

  3. redtorso dit :

    Jean ARNAL le rugueux avant de l’ASB du titre de 1961 (il joua 3iè ligne mais glissa pilier pour la finale perdue 😦 contre leS.U.Agen si mes souvenirs sont bons ? )………….. vient de nous quitter , au terme d’une longue maladie pour reprendre l’expression consacrée ! nul ne doute qu’il est allé rejoindre Crancée,Domenech, Gayraud……. pour constituer la dream team des 60’s ……. C’était en outre notre voisin , charmant …..il nous manquera à tous 😦 !!!!!!

  4. redtorso dit :

    La fameuse & inoubliable finale Béziers-Lourdes de 1960 est désormais en ligne sur You-Tube dans son intégralité avec commentaires du mythique Roger Couderc !!!!! on y voit ou revoit le match énorme de Roland Crancée auquel Roger Couderc rend hommage minute 19.16 …… Cette rencontre a été mise en ligne par un  » british  » alors prenez bien note ( je ne fais pas d’erreur de frappe lol ) : Rugby Union 1960 French championship final FC Loundres vs AC Beziers …. 2 superbes équipes dans une ambiance d’avant !!!!!


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